Acht ungleich Eins — essai de chronique rétrospective

Tiens, je vais essayer un truc jamais fait sur ce blog. Raconter une pièce de théâtre avec cinq ans de retard. On va prendre pour ça un ton un peu plus personnel.

Donc nous sommes en juin 2021. Pendant Covid, before Ukraine and Trump 2 and Iran, vous vous rappelez ? Cecci et moi vivons à la campagne, dans un vallon encaissé au pied du Jura (un trou, comme dit une de mes collègues). Notre village est petit, mais plus haut dans le vallon, il y a un autre village, le dernier avant le col, Vaulion. Si notre village est reculé dans la campagne Vaudoise, Vaulion est le village qui est derrière le village reculé.

Or, donc, nous apprenons qu’une pièce de théâtre expérimentale sera représentée à Vaulion, fruit d’une création au long cours, dans l’ancienne usine de pierres fines.

Les villages de notre région ont souvent abrité de la petite industrie durant les deux siècles précédents, laissant des bâtiments plus ou moins utilisés (et souvent entretenus, Suisse oblige). Et Vaulion a son usine de pierres fines (c’est écrit dessus, j’aimerais vous en montrer une photo mais je n’ai pas été fichu d’en trouver une). C’est un joli bâtiment industriel de plusieurs étages avec une douzaine de fenêtres en façade, grand, mais pas trop (si quelqu’un m’en envoie une photo et peut m’expliquer ce qu’on y faisait exactement, je serais intéressé, je n’ai jamais pensé à demander). Le spectacle, intitulé Acht Ungleich Eins, aura lieu là.

Le projet est complètement fumé. Reconstituer, de manière théâtrale, la série télévisée éponyme de Fassbinder, datant de 1972, une sorte de soap opéra dans un milieu ouvrier. Huit heures de spectacle, découpées en épisodes.

Les acteurices jouent dans l’ancienne usine réaménagée pour devenir les décors de l’histoire, couleurs acidulées 70s incluses. Et, hold on, les spectateurs sont installés dans une petite pièce avec des canapés dans un coin de l’usine et des flux vidéo live retransmettent l’action sur tous les murs, en (au moins) trois streams en parallèle.

Moins de vingt spectateurs pour un projet aussi ambitieux, on est une forme d’art pour l’art qui force le respect.

Et c’était génial et virtuose. Soirée d’été enfoncé dans un canapé à regarder ce qui se déroule à deux pas de soi, comme une série télé filmée et montée en live, dont les acteurs traversent parfois la pièce où on se trouve. Narration rythmée et énergique, acteurs à fond, parlant plusieurs langues, Et l’impression, profonde, de vivre quelque chose de puissant, d’exceptionnel, de beau, fait pour la beauté du moment.

Nous nous souviendrons toujours de ce spectacle, un des meilleurs que nous ayons jamais vu.

Video streams sur les murs et canapés

Pétrole — à Vidy

Je me fais de Pasolini une image assez déplaisante. J’avais repéré son nom quand j’étais ado, dans l’Officiel des spectacles, le réalisateur de films passant presque tout le temps dans certains cinémas du quartier latin, mais qui avaient, par leurs titres, quelque chose d’infréquentable ou d’un peu sale (Salo, ou les 120 journées de Sodome, genre). Le type me semblait avoir des obsessions politiques et sexuelles pesantes, assorties d’un grand esprit de sérieux. Et puis il est mort en martyr, une sorte de saint de gauche qu’on regarde de travers.

Pétrole est, à en croire ma lecture du livret du spectacle, le dernier roman, inachevé, de PPP. Une série de notes très développées, autour d’un personnage, Carlo Valletti, brillant ingénieur pour l’ENI (la compagnie de pétrole italienne de l’après-guerre) et homosexuel refoulé, puis défoulé, obsédé par les jeunes hommes des classes populaires, et particulièrement par leurs xxxx.

La pièce dure 3h30. Elle commence par le dédoublement de Carlo, en Carlo I (l’ingénieur) et Carlo II (l’obsédé sexuel), qu’un ange et une diablesse se partagent dans une scène étrange et marrante. Carlo I et II sont joués par deux acteurs différents, qui se ressemblent suffisamment pour que ce soit vraiment marrant.

La suite est très difficile à raconter. On y verra : une soirée mondaine à Rome dans les années 60, des voyages au Koweït (et une histoire d’amour-sexe-politique avec la fille d’un cheikh), une scène d’inceste mère-fils (pour initier les aventures sexuelles de Carlo II), une heroic walk avec les psychanalystes (Freud, Jung, Dolto…)… C’est éparpillé, dément, et curieusement cohérent.

La mise en scène use à fond d’une technique dont je ne connais pas le nom : celle qui consiste à filmer en live ce qui se passe sur scène et à le rebalancer sur un très grand écran. Ça pourrait être agaçant, même si nous avons vu plusieurs pièces excellentes filmées de cette façon (par exemple Acht Ungleich Eins ou bien The Employees). Le procédé permet de montrer la même chose en même temps de deux manières différentes, avec les acteurs sur scène (vue globale) et un visage ou un autre détail souligné par la caméra.

L’outil est utilisé à fond, de nombreuses manières différentes. Montrer Carlo vu d’en haut quand il s’est écrasé au sol, dévoiler sa sueur et son regard lors de l’incroyable scène du terrain vague (qui raconte un fantasme sexuel de relations enchaînées de Carlo avec des jeunes hommes des classes populaires – moment de théâtre super casse-gueule et vraiment dément), ou alors, pendant plus d’une heure, filmer les acteurs confinés à l’intérieur d’un container industriel posé sur scène. Ça a commencé par me faire grincer des dents, mais en vérité, ça marchait très très bien. Ou encore, les excellentes scènes de dîners entre hommes politiques, quand la caméra révèle les visages (ou les mains).

Le son et les lumières sont également très puissants, déployés grâce à la qualité des installations à Vidy. Les scènes d’attentat, par exemple, m’ont fait bondir de mon siège.

Ce genre de spectacle fait partie de ce que le théâtre de Vidy propose de plus intéressant ces dernières années. Du théâtre inventif, très visuel. Parfois, comme dans Le Sommet l’an dernier, la création visuelle/plastique prend le pas sur l’intérêt narratif (ça donne des spectacles sans intérêt, mais qui font de belles photos de catalogue) ; parfois, comme avec The Employees ou ce Pétrole, la qualité plastique amplifie l’impact narratif et sensoriel.

Impossible enfin de ne pas admirer les acteurs, peu nombreux pour une pièce de cette ampleur, tous très bons, jouant chacun plusieurs personnages dans la pièce et tenant un texte (celui de Pasolini, très souvent) très complexe et dur à dire, pas du tout « scène-friendly ».

Nous avons été heureux de voir du théâtre de cette intensité et de cette qualité, une très belle et puissante création, très actuelle (pétrole, masculinité, relations entre l’intime et le public…). Ce n’est pas une création facile, la crudité sexuelle est omniprésente (sans mettre mal à l’aise les acteurices, comme on a déjà pu voir), la violence des images répond à la violence du propos.

(photos (c) Jean Louis Fernandez)

Le Tartuffe — au TKM

Ça fait quatre fois que je vois cette pièce et ce sont à chaque fois des sentiments assez violents qui en ressortent. Bien sûr, c’est parfois marrant, avec des duels de dialogue, des situations de conflit tirées jusqu’au bout et qui font bien rigoler, notamment autour du personnage de Dorine, la servante forte en gueule dont on espère qu’elle sauvera la mise de tout le monde. Spoilers : en fait, pas.

Dorine, Mariane, Orgon

Le Tartuffe d’aujourd’hui raconte sa version du monde et, peu à peu, le monde devient tel qu’il le raconte. Ce qu’on voit, ce qu’on fait n’a pas d’importance, les faits n’ont pas d’importance. Il s’approprie le pouvoir à force de discours, à force d’outrance et il ne lâche rien. Ca fait penser à quelques salauds.

Mariane et Valère

Le personnage joué par Philippe Gouin est très bien rendu. En robe de bure, avec lunettes, barbe courte, chapelet. Quelque part entre le franciscain, le prédicateur musulman, le gourou. Faux cul de combat, sorti du ruisseau, que son langage et sa gestuelle trahissent parfois. C’est ça qui est terrible : on le comprend. Il a tout à gagner et rien à perdre. Et à la fin, quand les bourgeois boivent le champagne, on se dit que, OK, c’était un nuisible, mais à sa place qu’aurait-on fait ?

Damis (faisant l’abruti), Taruffe, Orgon

La mise en scène de Jean Liermier est très classique. Maison bourgeoise vaguement XVIIe. Costumes presque puritains. Quelques anachronismes rigolos (la batte de baseball, l’appareil photo). Rien de fou, mais elle fait entendre le texte, la langue agile et belle de JBP. Certains effets et choix sont marrants. Montrer Cléante comme un alcoolique, Damis comme une brute sans cervelle, ça montre que tous ceux qui sont dans le bon camp ne sont pas des modèles.

Orgon et Cléante, toujours un peu à côté de la plaque

J’ai une nouvelle fois été pris par ce récit de combat à la vie à la mort, dans l’intimité d’un foyer. La situation est mauvaise, elle empire sans cesse. Elmire joue gros dans la scène de la table ; on sent qu’elle a peur mais qu’elle assure — l’actrice, Christine Vouilloz, est très bien et la scène palpitante, avec l’angoisse palpable du viol.

Elmire et Tartuffe

Gilles Privat fait un bon Orgon, raisonnable, ancien guerrier, avec une voix un peu sourde par rapport aux autres. A chaque fois je suis frappé de voir que, planqué sous la table, il ne bouge pas quand sa femme se fait agresser. Seulement quand on se fiche de sa petite vanité.

Bref, c’était un bon Tartuffe, pour bien voir et entendre Molière — pour aujourd’hui, pour maintenant. Ce que réussit Jean Liermier ? Raconter cette histoire, la faire ressentir, nous accrocher, jusqu’au bout.

Acta palabra — au TKM

Voilà un spectacle intéressant, difficile à raconter, qui joue sur des tableaux bizarres. Je crois que j’ai aimé.

C’est donc un spectacle de clowns. Un clown vert, deux clowns verts, qui font des trucs de clown, absurdes, et qui échouent tout le temps et ne parlent jamais. On annonce au début du spectacle aux enfants de la salle qu’ils ont le droit de parler, d’encourager ou pas les personnages, de commenter, et ils ne s’en privent pas, et c’est plutôt marrant.

Ces deux clowns se retrouvent confrontés à des trucs, des machines, des disques qui tournent, des fruits inaccessibles, des vêtements trop chauds.

Ce spectacle de type néo clown (comme il y a du néo cirque) mêle une grande inventivité scénique et scénographique, et jeu énergique et très précis, à des situation parfois marrantes, parfois étranges et un peu (un peu) dérangeantes. Que veulent-ils ? Que cherchent-ils ? Pourquoi et comment attraper la pomme ? Pourquoi couper le câble, pourquoi courir sur la piste ?

Mystère, bizarre et boule de gomme. Moi ça ne me dérange pas de ne pas tout comprendre. Au fond, ces deux là veulent avoir un câlin, mais peut-être qu’on ne comprend que trop tard cet enjeu qui échappe sans doute au jeune public.

Le Misanthrope – à la Comédie-Française

Nous avons vu la pièce dans la mise en scène de Clément Hervieu-Léger, qui date d’une douzaine d’années. Je trouve intéressant que des théâtres jouent aussi bien des pièces de répertoire que des mises en scène de répertoire, surtout, bien sûr, quand la mise en scène est bonne, comme celle dont on parle. Ainsi, le TKM, qui rejoue son Scapin ou bien son Fantasio.

De manière marrante, à part trois idées, je ne connaissais pas cette pièce de Molière que je n’avais jamais lue ni jamais étudiée. Donc, on a Alceste, qui s’énerve contre l’hypocrisie et la bassesse du monde (et qui s’énerve contre tout et tout le monde), qui a un bon pote très très très patient, Philinte, et qui est amoureux d’une jeune veuve, Célimène, qui est jolie, a de l’esprit et s’amuse à faire tourner les hommes en bourriques.

Comme chaque fois chez Molière quand la pièce porte le nom d’un personnage (Le Tartuffe, le Bourgeois Gentilhomme, le Malade Imaginaire, l’Avare…), toute la dynamique tourne autour du personnage principal (qui devait être joué par JBP, j’imagine) qui s’agite, agite son entourage, provoque des situations impossibles et des gags. Mais, en vérité, je me demande si le Misanthrope est vraiment une pièce marrante. Oui, certes, il y a des répliques qui claquent et qui font rire et une belle collection de vannes méchantes, mais la mise en scène qui nous est proposée montre surtout un homme malheureux, plutôt dépressif, qui se met en colère face au monde tel qu’il ne va pas. Une réaction plutôt naturelle, dans laquelle on peut se reconnaître. L’humour, ou la violence, de la pièce viennent du fait qu’il ne renonce pas, qu’il ne capitule pas (tout comme Bérenger, le héros de Rhinocéros), ce qui le rend à la fois admirable et détestable, d’autant qu’il a à perdre à cette attitude puisqu’en la tenant il ne peut pas obtenir l’amour de Célimène.

La mise en scène de Clément Hervieu-Léger se passe dans une sorte d’espace intermédiaire, le salon d’un hôtel particulier en cours de rénovation ou de déménagement. Il y règne une ambiance sombre de lieu mi-habité, avec ce piano dont Alceste joue parfois quand on tire le drap qui le recouvre.

Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour ces costumes sinistres de bourgeois début de siècle (l’autre siècle, celui où je suis né) et ces soubrettes en robe noire et tablier blanc, mais je trouve que la pesanteur qu’ils inspirent participe bien du cadre de la pièce. De plus, ces costumes sombres font ressortir les couleurs des deux personnages les plus sympathiques de la pièce, Eliante et Célimène.

Eliante, d’abord. La gentille, la calme, la raisonnable, mais aussi celle qui est utilisée, instrumentée comme objet de mariage par cet imbécile d’Alceste quand il voit Célimène menacer de lui échapper.  La scène de déclaration d’amour toute en douceur entre Eliante et Philinte est très belle. Eliante, c’est la vie, c’est vers elle que part Philinte à la fin au lieu de suivre Alceste dans le gouffre.

Célimène, ensuite. Adeline d’Hermy lui donne une énergie joyeuse, sensuelle, vivante. Oui, elle baratine, oui elle manipule, mais aussi elle dit la vérité sans hypocrisie, dans la joie et la moquerie. Elle prend des risques, elle marche sur le fil, elle vit (contrairement à Alceste, qui se plaint).

La scène de révélation finale aurait pu tourner au slut shaming (ces deux marquis sont des personnages utilitaires affreux – les acteurs qui les jouent, Briane Ba et Sefa Yeboah s’y collent avec bravoure), mais Célimène fait face et tient bon – et Alceste manque une grande occasion de lui célébrer son soutien.

L’image finale de la pièce, que je ne spoile pas, est sur Célimène et elle m’a bouleversée.

Je ne trouve pas que la pièce est parfaite (je me suis un peu assoupi au milieu dans tous ces alexandrins) et la mise en scène très ombreuse est parfois pesante. Mais la troupe de la Comédie-Française donne à ces personnages vieux de 360 ans (ils sont nés en 1666) une présence et une épaisseur et une vie qui me parle. Comment peut-on aimer le monde sans trop souffrir ? Alceste se fâche et ne veut rien entendre. Célimène rit et se moque, toujours. A la fin, les deux pleurent. Et nous ?






Augustin à la mine – au TKM

C’est le début de la saison au TKM, centrée autour d’un festival d’art brut, en collaboration avec le musée du même métal installé à Lausanne. (voir cet article où j’évoque cet endroit remarquable)

La pièce commence dans le noir ; des sortes de lanternes de mine laissent deviner un sol couvert de débris minéraux. Une nouvelle lumière s’allume, au fond, éclairant de côté un visage pâle, qui nous parle. Elle est Marie Lesage. Une enfant. Elle est morte. Elle est sous la terre (dans la mine ? Dans la tombe ? Le texte est ambigu). Elle nous parle du lien entre le dessous et le dessus. Elle nous parle de son frère, le peintre, Augustin. La pièce va nous parler d’Augustin.

Augustin Lesage est né dans le Nord. Il descend à la mine, comme son père, comme son grand-père. Un jour, une voix lui parle, celle de Marie, sa soeur, dans une scène bouleversante où il semble à la fois ramper sous terre et être dans les bras de la morte. Marie lui dit qu’il sera peintre. Il se met à peindre alors qu’il n’a jamais appris. Il va parler aux esprits, évoquer les morts, guérir les vivants par ses pouvoirs psychiques, et peindre des tableaux mystérieux, géométriques, pleins de motifs liés à l’Egypte antique. Il va devenir l’objet d’études bizarres, financées par l’Institut Métapsychique International, dans les années 20.

La pièce, dans un grand souffle, nous fait vivre cette histoire. Sept acteurices sur scène, toustes sont Augustin, toustes sont tous les personnages. Les voix passent, les personnages changent de scène en scène, iels bougent comme un corps, comme plusieurs corps. Foule, groupe d’habitudés au café, mineures dans la cage, visiteurices de la première exposition d’Augustin. Les genres, les voix n’ont pas d’importance, les corps des comédiens.nes évoquent les fantômes, les morts, les voix disparues.

L’histoire d’Augustin est à la fois très mystérieuse, très curieuse, très humaine. La pièce offre une mise en scène pleine de mouvements, de danse, même, qui montrent le temps qui passe, les guerres qui viennent, l’âge et la maladie qui saisissent. Le texte porte des extraits de lettres ou de paroles de ce drôle de type que fut Augustin Lesage.

On est dans l’histoire des mines, l’histoire du Nord, l’histoire du spiritisme. On voit vivre un monde de la belle époque et des années 20 plein de surnaturel et de magie. Dans l’ombre des tunnels, entre sur terre et sous terre, en passant d’un monde à l’autre…

Et le plus beau : pendant une heure trente nous faisons la connaissance d’un peintre sans jamais voir un de ses tableaux. Si la curiosité vous prend, cherchez des images sur le réseau. Et si vous le pouvez, allez découvrir la pièce !

Photos Guillaume Perret

Don Juan – Monbijou-Theater

En vacances dans la grande ville de Berlin, l’auteur de ses lignes, accompagné de Rosa et Marguerite, a pris au sérieux la suggestion de ces dernières : si on allait à ce joli théâtre, voir jouer Molière, en allemand ? Après tout, on connaît l’histoire (ou bien on va la relire vite fait) et on a appris la langue de Goethe à l’école, autant pratiquer un peu.

Le théâtre Monbijou est un théâtre semi circulaire, en plein air, à deux pas de la célèbre Île des musées de Berlin. Bar à l’extérieur, petite restauration, lampions, c’est joli et gentiment punk. La musique va être assurée par JennyRebecca au chant, guitare électrique et looper, perchée avec son haut de forme sur le côté de la scène.

Dom Juan est une super pièce de JBP, mettant en scène ce personnage détestable et magnifique qui ne respecte rien. Ni le mariage, ni ses dettes, ni l’honneur (quoi que), ni surtout pas, Dieu.

La mise en scène du Monbijou est « d’après Molière », ça veut dire qu’ils ont modernisé et destructuré la pièce. L’essentiel y est, les meilleures scènes, mais avec deux actrices et un seul acteur sur scène il a fallu adapter un peu. Beaucoup. En fait, c’était génial. Sagnarelle fume une clope en bordure de scène en balançant des vannes, Dona Elivre apparaît au sommet du grand escalier vêtue d’une robe rouge super classe (et elle éclate la gueule de Don Juan à coups d’arts martiaux – tant pis pour lui) et Don Juan… il est maquillé, queer, ongles bleus, chaussures compensées, l’esprit au scalpel, souple, énergique, il jette des fleurs à tous les membres du public (hommes ET femmes), s’assied à côté de Charlotte là-haut dans la scène et il ne s’arrête jamais, jamais de faire ce qu’il  veut, d’aimer qui il veut, de conquérir les coeurs comme Alexandre conquiert les mondes.

Dona (rote) Elivre


Tiens toi droit !


C’est un spectacle hyper physique, du théâtre comme j’adore, avec des cris, de la sueur, des acrobaties, des chansons et des images qu’on voudrait garder toujours. (alors oui, c’était en allemand, on n’a pas tout compris et manqué 50% des blagues, mais 1) on connaissait le texte français qu’on a retrouvé ici et là, et 2) un jeu si physique et si visuel te donne toujours le contexte). Et Dom Juan est à la fois affreux et sympathique, se jettant avec orgueuil et obstination et joie vers le gouffre. 

Dans la scène finale, Don Louis est remplacé par sa maman, car de nos jours rejeter le père n’est plus une provocation. « Sitz gerade ! Ja, ja, mama », tandis que crier et appeler à la mort de la mère… Et à la fin, Don Juan arrache la nourriture de la bouche de Sganarelle pour son terrible Abendessen où le commandeur va finir par se pointer, et les acteurs font un truc affreux et drôle avec une pastèque, tout ça dans le soir de Berlin, avec la musique des bars autour et les grondements du métro aérien.

Pauvre pastèque

C’était génial. Voir Molière ainsi repris, travesti, rendu vivant. Voir, sentir, Don Juan se débattre pour nous, vivre tout ce que nous sommes, ainsi, sur scène, dans un moment de grâce.

Il faut bien danser face à la mort, portant déjà le linceul

 

Saturn VII – par le Thune

Le Thune, c’est le théâtre universitaire de Neuchâtel. On a découvert cette année leur création : Saturn VII, une pièce de SF déjantée jouée en extérieur (au bord du lac de N au crépuscule, pour notre représentation, même si leur tournée les emmènera dans d’autres lieux).

Donc une fusée décole et emmène Erwann Man, un milliardaire, plus quelques scientifiques et personnages excentriques, pour terraformer la septième lune de Saturne (d’où le titre). La pièce commence avec le décollage de la fusée (effets spéciaux !) et va nous montrer les interactions de cette bande de fortes personnalités durant leur voyage.

La joie que procure ce spectacle vient son énergie et de sa fantaisie. C’est un récit très monté (au sens du cinéma) où des scènes multiples se parlent et se répondent, jouant aussi bien sur le registre de l’action, du whodunnit, de la comédie et bien sûr de la SF. Les acteurices emportent tout ça avec fougue, tandis que la mise en scène (on a envie de dire : la réalisation), très astucieuse, profite d’une sorte de triple plateau (si, si !) pour créer des effets intéressants. Ca donne un spectacle exubérant et drôle, mêlant théâtre, danse, arts martiaux, vidéo, dont l’histoire rebondit dans toutes sortes de directions inattendues. Des costumes très réussis donnent une jolie unité à tout cela, créant tout un univers avec peu de moyens.

Parmi les choses qui m’ont particulièrement touché : voir une troupe manifestement si heureuse de créer, jouer ensemble ; le fait que l’inspiration soit clairement celle des séries, avec leurs multitudes de personnages et de registres, revues à travers le filtre du théâtre ; et que les questions de corps et de genre soient traitées avec une fluidité heureuse : le personnage badass en combat est une grand-mère jouée par un garçon (je crois), un personnage très masculin est joué par une jeune femme, etc. Tout ça est tellement évident que ça fait plaisir à voir.

Spectacle en tournée début juillet.

Infos ici: https://www.unine.ch/thune/saturnvii/

Lundi 7 juillet à 21h, au Sentier FreeTheBees, La Gîte 174/a, 1627 Vaulruz.
Mercredi 9 juillet à 21h, au Bar le Tipi, Plateau de Thyon, 1993 Veysonnaz.
Jeudi 10 juillet à 21h, à la Coopérative MOUL2, Rte d’Ogens 35, 1407 Bioley-Magnoux.
Vendredi 11 juillet à 21h, aux Jardins du Vailloud, Rue du Grand Vailloud 6, 1355 L’Abergement.
Dimanche 13 juillet à 21h, à La Filature, Chem. de la Condémine, 1315 La Sarraz.

La cantatrice empruntée – au château de Montcherand

Béatrice est chanteuse lyrique (voix de mezzo soprano), elle arrive sur scène, triste et pas très fraîche, les mots hésitants. Alice, pianiste, la rejoint et demande : « Alors ? Qu’est-ce qu’elle chante ? ». Et, à travers le chant, à travers les pièces chantées, leurs disputes et leur accord, Béatrice chante des pièces qui vont du classique à la variété, avec tout son art lyrique, et un jeu très drôle. Les pièces, par leur assemblage, par le regard qu’Alice et Béatrice posent sur elles, nous disent de manière plus ou moins directe quelque chose de la vie d’artiste, de la vie de chanteuse, d’une vie de femme qui passe son temps à chanter des personnages de femmes écrits par des hommes aux fantasmes plus ou moins nets, mais qu’elle aime chanter quand même.

Les artistes sont sincères, et très touchantes parce que sincères, et parviennent à faire ressentir l’émotion de pièces ultraconnues (« L’amour est enfant de Bohème ») ou ultra-19ᵉ (« Connais-tu le pays où fleurit l’oranger… ») ou encore ultra-déchirantes (Kurt Weill : « Retire ta main, je ne t’aime pas »), jusqu’à une chanson féministe italienne (« Noi siamo stufe di fare bambini… »).

La cantatrice empruntée donne envie d’aimer le chant (lyrique mais pas que), de le découvrir et de rire et de pleurer avec. Une très belle découverte dans la cour du château de Montcherand. Merci à l’association l’art de vie (son site, ici) pour cette excellente programmation !

Un spectacle écrit par Béatrice Nani, joué par Béatrice Nani et Alice Businaro, mis en scène par Paola Landolt.

Cosimo – au petit théâtre

C’est Biaggio qui raconte : il a huit ans. Cosimo en a douze. Leur père est intimidant, leur mère est obsédée par les reconstitutions de batailles, leur grande soeur Battista est folle et leur cuisine des plats extravagants, notamment à base de rats ou d’escargots.

Viola, dix ans, la fille des voisins, solitaire et trop intelligente dit qu’ils sont tous « zinzins » dans cette famille.

Et un jour, ça craque : Cosimo refuse de manger le plat d’escargots conconcté par sa soeur. Le père veut l’y forcer. Cosimo dit non, non, non et non. Et il s’enfuit en montant dans le grand arbre du jardin. Il ne redescendra jamais.

Vous aurez reconnu le pitch du baron perché, le roman merveilleux et bizarre d’Italo Calvino. Cosimo est une adaptation pour trois acteurs (Cosimo, Biaggio et Viola) et pour enfants à partir de sept ans. Ca dure une heure et ça se passe sur la petite scène du Petit théâtre de Lausanne, toute noire, sans décor, et c’est beau et merveilleux, à fendre le coeur, à pleurer ; j’en suis sorti plein de rêves et d’images.

Au bout de l’exposition éclate la dispute, et Cosimo tombe son anorak d’enfant et s’envole et j’ai su que alors que la pièce serait très belle. L’actrice qui l’incarne monte au portique-arbre, et jouera tout le reste suspendue à des sangles tout en haut de la salle, passant de l’une à l’autre d’abord avec prudence puis avec grâce comme Cosimo devient de plus en plus aérien. Puis, allant d’arbre en arbre, le garçon passe jusqu’au-dessus du jardin des voisins et rencontre Viola, dont le regard terrible et les mots durs pourraient tordre du métal et m’ont cloué à mon banc.

Et le temps passe, Biaggio devient moins enfantin, Viola aiguise son esprit et sa volonté et Cosimo s’éloigne de plus en plus de notre humanité, par son logis, par ses mouvements, par ses mots. Le récit ose les ellipses temporelles, les narrations parallèles, les suggestions.

Bien sûr, le récit de Calvino a été adapté, et c’est très bien. Cosimo s’attarde sur la relation à trois entre le petit frère, le rêveur et l’amoureuse. Entre Cosimo et Viola, deux intransigeances se confrontent, une force irrésistible qui rencontre un objet immuable et ce sont les coeurs et les âmes qui dégustent et les personnages se transforment et sont transmués.

La pièce est magnifiquement écrite et mise en scène et jouée. J’ai été particulièrement touché par les acteurices. Camille Denkiger fait un Cosimo à la parole rare et toujours hors de l’axe, hors de la ligne, jamais là où on ne l’attend. Vivien Hebert est un très bel enfant de huit ans, de dix ans, ou plus grand, dans les postures, la diction, sans aucun effet exagéré, le personnage qui reste au sol et qui fait des compromis, pour les autres. Et Luna Desmeules joue une Viola qui est un scalpel, une tempête, une figure de feu.

Merci à ces trois-là de nous avoir emmenés aussi loin.

Note : la pièce secoue carrément, mais elle est appropriée pour les enfants, aucun doute (pas en-dessous de sept ans) tout autant que pour leurs parents. Je suis encore une fois émerveillé de la qualité de ce que peut proposer le petit théâtre de Lausanne.

Une chronique plus détaillée et plus intelligente que la mienne de ce spectacle peut être trouvée ici : https://wp.unil.ch/ateliercritique/2025/05/cosimo/

J’y ai découvert l’existence d’une autre version du baron perché, de Calvino, destinée aux enfants.