Les puissances de l’invisible — Tim Powers

J’ai lu ce gros roman parce que je fais jouer des histoires mêlant services secrets et surnaturel lovecraftien, et parce que l’extraordinaire Sabrina C. m’a dit : « il faut que tu lises DECLARE, tu vas voir, c’est du John Le Carré avec du fantastique ».

Et elle avait raison.

Les Puissances de l’invisible (Declare, en VO) nous parle de Andrew Hale, un jeune anglais aux origines mystérieuses (même pour lui), coaché de loin par le mystérieux Jimmie Theodora, qui travaille pendant la seconde guerre mondiale pour un étrange groupement secret à l’intérieur des services secrets. On va suivre l’histoire de Hale des années 40 aux années 60, liée à son implication à l’étrange projet DECLARE, qui vise à empêcher les ennemis du Royaume Uni de s’emparer de ce qui se trouve, là-haut, sur le mont Ararat.

Le roman, très powersien, mêle un imaginaire fantastique très fumé, avec des idées vraiment super cool (le rythme des clochards, la cité dans le désert, le mystérieux jumaux de Philby, le jeu sur les dates d’anniversaire) avec une documentation très précise sur le moyen orient, les services secrets, la guerre secrète, etc. Powers a essayé d’écrire un récit très fantastique qui ne contredit rien de ce qu’on sait des faits dont il parle, comme une manière de regarder la réalité historique avec des yeux magiques, et c’est un très beau projet.

Son roman est plein d’idées, qui mêlent Lawrence d’Arabie, Kim Philby, la mémoire de Kipling et du Grand Jeu et, bien sûr, des récits d’espionnage « à la » John Le Carré. Je l’ai lu avec grand intérêt, j’ai adoré certaines scènes, regretté le très trop peu de personnages féminins et me suis souvent perdu dans une narration touffue et obscure où j’ai, plus souvent qu’à mon tour, perdu pied. Il faut accepter de se laisser porter.

Une chouette lecture anyhow et de belles retrouvailles avec Powers, auteur fondamental pour ma formation littéraire.

(à l’époque, je voulais écrire des romans picaresques à la manière des voies d’Anubis)

Les trois jours du condor — Sydney Pollack

Années septante. Musique funk, plein de orange et de brun. Des bureaux cozy dans une maison bourgeoise, des machines métal et plastique qui manipulent des textes, des employés dont on a l’impression qu’ils ont tous fait un PhD en littérature anglaise. Turner arrive en retard, c’est le geek et le marrant du groupe en plus d’être super beau mec (ben oui, il est joué par Robert Redford). Les processus de sécurité (caméras et cctv, flingue dans le tiroir de femme qui fait l’accueil, agent de sécurité…) laissent penser que cet endroit qu’on croirait être un institut de recherche en littérature relève de quelques activités liées aux services secrets. Mais services secrets façon John Le Carré, avec des gens qui ont fait de bonnes universités, d’importantes disparités sociales et plein de petits détails de vie quotidienne.

Trente minutes de film plus tard, Turner est seul, traqué par toutes sortes de tueurs qui veulent lui trouer la peau. Il erre dans New York, regarde chaque inconnu comme s’il pouvait être un type lancé à ses trousses…

Je ne rentre pas plus loin dans l’histoire, elle tient plutôt la route mais elle n’est pas si importante. Un intello on the run, des tueurs, une ambiance paranoïaque, des agences dans les agences, des plans à l’intérieur des plans, on est dans le monde de la grande défiance envers le gouvernement.

Face à ça, un type gentil, paumé, assez compétent et pas mal viril quand même (je vous ai dit qu’il était joué par Robert Redford?) qui va se faire aider par une femme un peu artiste de gauche, sympa et résolue.

Note en passant : la relation du héros traqué avec la femme sympa à l’appartement très doux m’a fait penser à la relation du héros du film la prisonnière espagnole qui est lui aussi traqué et aidé par une fille super jolie, qui vit seule et qui a un apparte où votre bonne copine pourrait habiter. Bien sûr, ça ne tourne pas de la même manière dans les deux films.

Note en passant 2 (oui, je structure ce texte comme je veux) : le film oppose le monde techno-urbain / dur, à des intérieurs féminins (celui de Sam et Mae, celui de Kathy) doux et fiables. Dans ce monde d’états cruels et de gros méchants, le monde des femmes est fiable et sûr. Ca rend la scène de bagarre dans l’appartement de Kathy d’autant plus intense.

Note en passant 3 (j’ai dit que je structurais comme je voulais) : un des gros hics du film est que Turner force Kathy à l’aider, ce qui crée une tension entre eux (no surprise). Il la menace et la ligote (alors, mademoiselle, ça fait quoi d’être ligotée par Robert Redford ?) et la menace de viol flotte partout dans la scène. Alors pourquoi, pourquoi, avoir mis une scène de sexe kitchissime entre eux ? Vraiment, pourquoi ?

A part ça, ce film est super cool. D’abord parce que l’histoire, la narration sont très bien. Plein de suspense, de bonnes scènes, de surprises… J’ai marché à fond.

Ensuite parce que les acteurs. Outre les principaux (Redford et Faye Dunaway, que j’aime beaucoup), le film est plein de seconds rôles super, notamment Max Von Sydow dans le rôle du tueur, mais aussi tous les pontes de CIA, Higgins, les collègues du héros dans les premières scènes, etc.

Ensuite, j’ai aimé la photo et la plastique du film. L’attention portée aux couleurs, aux choses, aux fringues : la machine bizarre qui tourne les pages des livres, les téléphones, les chaises, l’inscription sur la porte des toilettes, la veste de Robert Redford, les lunettes, la voiture de Kathy, la cafetière… J’accumule, mais je veux dire par là que les objets comme les gens semblent être à leur place et font vivre une époque et des lieux, bien que le film soit une pure distraction (un personnaage jeté dans une aventure extraordinaire).

C’est là, je crois, ce qui me plait le plus dans ce Condor. Le monde du personnage principal s’effondre, chaque recoin peut cacher un tueur. Donc il porte sur le monde, le monde commun, de tous les jours, un regard écarquillé, il le regarde avec une attention soutenue aux détails, à sa fragilité, à ses petites joies, à ses beautés. Au délà de son chouette thriller, les trois jours du condor est un très beau film qui regarde son cadre et son époque et nous les donne à voir.

La fille du temps — Josephine Tey

La fille du temps est un roman policier datant des années soixante, avec des prémices plutôt amusantes. Le détective, un inspecteur de police de Scotland Yard, se retrouve cloué à l’hôpital, allongé dans un lit, immobilisé, forcé de regarder le plafond pendant des semaines suite à un accident survenu en service. Il reçoit la visite de ses amis, de son subordonné, d’une très belle actrice dont on devine qu’il est un peu amoureux, et de sa concierge ou femme de ménage — ce n’est pas très clair — qui tous essaient de le distraire. Il s’ennuie affreusement.

Et voilà que Martha, l’actrice, lui apporte une série de portraits de personnages historiques, qui sont la première chose parvenant enfin à le distraire. Son regard s’arrête sur le portrait de Richard III, celui qui se trouve à la National Portrait Gallery. Il se demande si cet homme est vraiment un criminel.

Pour nous, Français, Richard III, c’est surtout le personnage de la pièce de Shakespeare : ce bossu torturé et mauvais qui cause la mort de ses deux neveux, les fils de son frère Édouard, qu’il fait assassiner à la Tour de Londres. De fait, Richard, qui n’a régné que deux ou trois ans à la toute fin du Moyen Âge, est perçu par les Anglais comme un personnage monstrueux. Et le détective de ce roman se demande, depuis son lit d’hôpital, pourquoi Richard a fait assassiner ses neveux.

Il s’agit donc d’une enquête criminelle menée dans des livres d’histoire par un détective bien incapable d’aller sur les lieux du crime, ni d’interroger le moindre témoin — une sorte d’exercice acrobatique de whodunit.

Le roman est surtout une réflexion amusante sur l’histoire : sur la manière dont elle se fait, dont on la transmet. Je ne sais pas ce que des historiens professionnels en penseraient, mais le résultat est plutôt réussi. Et on se surprend à accompagner le détective dans son enquête sur les agissements de princes du XVe siècle.

Grâce à ce livre, j’ai aussi appris l’histoire de la répression de Tonypandy, et un certain nombre de détails sur l’Angleterre au temps de Louis XI et de Charles VIII. Ça m’a fait plaisir.

Merci Léo pour le conseil.

PS : ha oui, le titre. Il vient de l’expression « la vérité est fille du temps ».

Le pétrole dans la Seconde Guerre mondiale — Daniel Feldmann

Je m’intéresse à l’histoire militaire, mais je ne lis des livres de ce domaine que lorsque je fais jouer des histoires se passant à l’époque, ou lorsque le livre est écrit par un copain. Celui-ci fait partie de la seconde catégorie et il est excellent.

Avec un titre pareil, on s’attendrait à une monographie un peu pénible avec des tableaux de chiffres et un déroulé chronologico-militaire. Mais non.

Le pétrole… commence par nous planter le décor de l’exploitation pétrolière au début du XX᷊ siècle, et la découverte du fait que cette huile de roche, aux qualités différentes selon les coins du monde d’où on la sort, avait une capacité énergétique bien plus intéressante que celle du charbon — et donc allait permettre aux bateaux de guerre d’aller plus loin, plus vite, en chargeant moins de carburant (et moins d’hommes, parce que le pétrole a la bonne idée de couler depuis les réservoirs jusqu’aux brûleurs, contrairement au charbon qu’il faut pelleter). Mais, dommage pour les deux plus grands empires coloniaux de l’époque (France et Royaume-Uni), quasi aucun de leurs territoires n’est producteur de la précieuse liqueur. Leurs marines de guerre basculeront quand même vers le mazout (parce qu’on aime toujours avoir de gros canons), mais il va falloir s’assurer des approvisionnements.

On va découvrir la formation du marché mondial, la prospection de différents coins du monde dont on entend un peu parler en ce moment (Venezuela, Iran…), l’organisation de la production en un affreux cartel réunissant Jersey, Anglo-Iranian (future BP) et Shell, qui s’efforce de maintenir les prix élevés, notamment pour tous ces États qui veulent remplir les réservoirs de leurs navires.

Le décor est posé et le livre va ensuite explorer différents sujets à travers des chapitres thématiques, tous passionnants. Parmi les sujets abordés, sans exhaustivité :

  • Comment produire du pétrole à partir du charbon ? L’Allemagne, qui veut faire la guerre, dispose de peu de pétrole, de beaucoup de charbon et d’un gros conglomérat de chimie : IG Farben. Cela donnera naissance à la filière du pétrole synthétique, dont on a beaucoup entendu parler pendant la Seconde Guerre mondiale mais qu’on ne mentionne plus guère de nos jours.
  • L’essence d’aviation, l’octane 100 et le problème du cliquetis des moteurs, ou : « comment le fait d’ajouter un poison toxique dans l’essence a permis aux moteurs d’avion de développer plus de puissance ». Une histoire de déni plausible (« comment ça, ajouter ce truc au plomb dans l’essence, ça tue les garagistes, les mécaniciens et ça empoisonne les gens ? Nos scientifiques disent le contraire… ») et de légendes autour de l’idée que cette essence magique aurait permis de remporter la bataille d’Angleterre (spoiler : probablement pas).
  • Vivre sans essence : le cas de la France occupée. 1) On y arrive. 2) Le gazogène, en fait, c’est bof — désolé, Gaston. D’ailleurs, dès la fin de la guerre, il a été abandonné.
  • Est-ce que Barbarossa a échoué à cause des problèmes d’approvisionnement en carburant des camions et des panzers ? Cela a joué, bien sûr. Est-ce que les Allemands auraient pu s’emparer des puits du Caucase ? Ils n’en sont pas passés loin, mais les Russes auraient tout détruit et il aurait fallu des années pour les remettre en route.
  • Est-ce que l’essence est la clé de la guerre moderne ? Oui, bien sûr : les Alliés avaient accès à autant de pétrole qu’ils voulaient, ce qui leur a permis de mettre tous leurs soldats sur roues et dans les airs, tandis que l’Axe n’en avait généralement pas assez, voire quasi plus du tout après 1944. Et pourtant, cela n’a pas empêché les Allemands et les Japonais de se battre jusqu’au bout, et très efficacement, malgré leur infériorité énergétique.

Le pétrole…, à travers ce sujet mêlant guerre et sources d’énergie, est un livre qui parle d’économie, de structuration des marchés, de gouvernance des entreprises articulée avec celle des États, de technologie et aussi, quand même, de stratégie et de Seconde Guerre mondiale. Le tout dans un style toujours clair, avec à chaque fois le bon niveau d’explications pour le lecteur curieux.

C’est un ouvrage remarquable, qui m’a passionné et qui est, on s’en doute, terriblement actuel.

L’âiné des Ferchaux — Simenon

Ce blog devient de plus en plus le blog où je chronique des trucs que je relis. Signe des temps ? Dégénerescence du cerveau ? Tentative désespérée d’atteindre 1000 articles cette année ? Choose your team.

Ma prof de français de classe de seconde, une petite dame très bourgeoise qui nous avait fait acheter toutes sortes de livres en début d’année (dont, Un balcon en forêt, la première fois de ma vie que je voyais un livre dont il fallait découper les pages au coupe-papier), nous avait mis dans le lot L’aîné des Ferchaux, livre dont j’avais retiré une impression plutôt déplaisante liée notamment à la crudité de certaines descriptions. Je n’avais pas l’âge pour Simenon (ni pour Gracq, d’ailleurs), mais j’avais quand même aimé découvrir certains des textes que cette professeure dont j’ai oublié le nom nous avait fait lire.

Le lecteur de ce blog aura noté que j’ai un kink pour les Maigret. En passant à la bibliothèque, j’ai aperçu le Ferchaux et je me suis dit : pourquoi pas ? Est-ce que c’était bien ? Si une prof voulait nous le faire lire, elle avait sans doute une idée en tête.

Tout comme Kipling, Simenon est un roi pour raconter des histoires. Tu commences à lire et presque jusqu’au bout, tu te demandes où ça va et comment ça y va et ce qui va arriver à ce type…

Le roman commence par un préambule racontant une affaire coloniale/politique/financière des années 30 en France. Les frères Ferchaux : Dieudonné, l’aventurier. Emile, l’homme d’affaires. Les deux font fortune en exploitant le caoutchouc dans le bassin du Congo. Exploitation coloniale, corruption, flux d’argent, millions, leur puissance s’accroît, puis se brise, prise dans un scandale. Tout est sur le point d’exploser. Dieudonné revient en France pour se défendre à coup d’avocats et de rumeurs qu’on laisse fuiter dans une feuille à scandales. Fin de la séquence pré-générique.

Le film commence. On voit Michel Maudet, un jeune type ambitieux, rêveur, menteur. Sa femme Lina, originaire de Valenciennes comme lui, fille de bourgeois pas comme lui. Michel veut percer dans le journalisme, l’écriture, mais il ne perce nulle part, lui et Lina ont des dettes, le manteau de Lina est au clou, c’est à peine s’ils ont une valise. Par ouïe-dire, par un pote, Michel, aux abois, apprend qu’un certain « monsieur Dieudonné », vivant en Normandie, a besoin d’un nouveau secrétaire. Sans aucune confirmation, allant au bluff, il embarque Lina dans son plan pourri, ils sautent dans le train vers Caen, voyagent en douce en première et font l’amour dans le compartiment, débarquent à Caen sous la pluie, monsieur Dieudonné n’est pas à Caen, il faut aller le chercher plus loin, dans une maison perdue au bord de la mer. Et là, surprise, Michel, aux abois, affamé, est embauché pour un salaire misérable par un vieil unijambiste autoritaire qui n’est autre que le Ferchaux, mais oui, celui de l’affaire Ferchaux.

Je ne vous raconte pas la suite. Si ce genre d’histoire ne vous botte pas, le livre n’est pas fait pour vous. Moi, j’ai marché à fond.

Le roman développe la relation entre le vieux acculé et le jeune ambitieux. C’est un récit de formation, mais de formation vers quoi ? Formation d’un aventurier, formation d’un profiteur, formation d’un criminel ? Les personnages sont pour la plupart antipathiques et corrompus et c’est tout l’art du romancier de nous intéresser à eux, à leurs déviances, à leurs faiblesses. D’une certaine manière, on s’y attache et, toujours, on les suit avec intérêt.

Comme toujours chez Simenon, les décors et les ambiances sont incroyables. Des bars, des jours de pluie, des trains de la nuit, des hôtels misérables… Comme toujours chez lui, les femmes sont victimes, soutiens sacrificiels ou objets de convoitise. Je suis gêné par cet aspect de ses livres, tout en trouvant qu’il dessine des personnages toujours intéressants.

L’âiné des Ferchaux est un roman puissant, surtout dans les deux premiers tiers. La fin comprend des éléments fascinants (notamment le mystérieux personnage du « Hollandais ») mais j’ai assez vite vu où Jojo voulait en venir. Ce n’est pas trop grave, car c’est très bien écrit et ça se lit très bien.

A l’occasion, je lirai d’autres roman de Simenon « hors Maigret », même si j’avoue que son pessimisme profond me pèse – dans Maigret, au moins, le personnage du commissaire agit toujours avec humanité, soufflant un peu d’espoir.

A l’ouest rien de nouveau — E.M. Remarque

Ma maman m’avait donné ce livre à lire quand j’étais ado, je ne sais plus à quelle âge. Je m’en souvenais comme d’une claque, ma découverte de ce qu’avait pu être la guerre des tranchées, vue au niveau du soldat.

Comme je sais dans une période 14-18, pourquoi ne pas le relire ? D’autant que mon ami Yuriy m’a fait découvrir Arc de triomphe, du même, roman d’exil et de prélude à la WWII (en France), quand celui-ci m’avait donné à connaître la WWI.

Je ne vais pas faire long : à l’ouest… supporte très bien la relecture. C’est un livre à l’écriture sèche, simple, au présent, qui raconte différents épisodes de la vie du soldat de tranchée. La formation, l’attente, les baraquements, l’assaut, les bombardements, l’hôpital, les permissions, la faim, la soif, la survie. D’une manière assez clinique, le livre essaie de décrire l’effet de la guerre sur la psychologie de jeunes gens jetés dedans à l’âge de dix-sept ans.

Je me rappelais très bien certaines impressions du livre. J’avais oublié le portrait des camarades de combat du narrateur, mais aussi le passage très émouvant concernant le camp de prisonniers russe. J’avais également oublié (ou pas perçu, on est prude et pudique, parfois, quand on est ado) les passages très explicites concernant la sexualité des soldats. Les femmes qui se donnent à eux pour un peu de pain, la pratique de la masturbation ou bien le passage où l’épouse d’un soldat vient le voir à l’hopital et où ses camarades de chambrée jouent bruyamment aux cartes pour permettre à la femme de se glisser sous les draps du blessé.

C’est un livre sur la vie qui s’efforce de se continuer, malgré toutes les souffrances.

Je songe maintenant à lire d’autres romans sur l’expérience de cette guerre. J’hésite entre le voyage au bout de la nuit, et les croix de bois. Un avis ?

La vie est uniquement occupée à faire le guet sans trêve, pour se garder des menaces de la mort ; elle a fait de nous des animaux pour nous donner cette arme qu’est l’instinct ; elle a émoussé notre sensibilité, pour que nous ne défaillions pas devant les horreurs qui nous assailliraient si nous avions la conscience claire et nette. Elle a éveillé en nous le sens de la camaraderie, afin que nous échappions aux abîmes de l’isolement; elle nous a donné l’indifférence des sauvages, afin que, en dépit de tout, nous puissions repérer toute valeur positive et la mettre en réserve contre l’assaut du néant. Ainsi nous vivons une existence fermée et dure, toute en surface, et il est rare qu’un événement fasse jaillir du fond quelques étincelles, mais alors la flamme d’une aspiration lourde et terrible se fait jour en nous tout à coup.

Notre mère la guerre — Maël & Kris

On aura compris, je suis en train de lire de la doc sur la guerre de 14. Voir, ici, mes autres billets autour de ce sujet (il n’y en a pas tant).

Ce livre, l’intégrale des quatre volumes de Notre mère la guerre, de Maël et Kris, m’a été conseillé par BrotherA, que je remercie.

La BD historique est un domaine entier de la production bébéphile francophone (je ne sais pas comment c’est dans d’autre pays). Un scénariste et un dessinateur (parfois la même personne) se documentent tout plein et écrivent une histoire pleine de précisions et de références sérieuses, genre l’histoire de France en bande dessinée, mais plus développé et on le publie avec une préface d’historien très heureux de voir des dessins posés sur son sujet de spécialité. Ca peut donner tout un tas de trucs très ennuyeux et scolaires, j’en ai lu un paquet, généralement pas jusqu’à la fin, ou alors en diagonale. Ca peut donner certains des pamphlets de Tardi (parfois brillant, parfois moins inspiré). Et ça peut donner Notre mère la guerre.

Ces livres allient une doc excellente (plein, plein de détails dans les planches, sans infodump pour le lecteur), des dessins magnifiques de Maël qui arrivent à exprimer à la fois une grande sensibilité pour les atmosphères et un grand souci du détail et surtout une très bonne histoire sur des hommes en guerre.

Le récit repose sur une enquête policière sur des meurtres mais tourne vite autour de portraits d’hommes en guerre. Je ne vais pas le spoiler, il y dans ce récit plein plein de personnages et d’idées, des rebondissements surprenants et des flash backs dans le monde hors de la guerre. C’est très bien écrit, palpitant et effrayant de bout en bout. C’est vraiment un travail magnifique.

Concernant la doc, j’aime bien cette citation du scénariste : « Notre-mère la guerre n’est pas un musée, mais un récit.« , le travail des deux auteurs la rend particulièrement vraie, c’est un excellent récit.

Les somnambules — Christopher Clark

L’autre jour, j’ai regardé cette chouette vidéo d’histony sur les causes de la WWI. Je suis un peu dans mood première guerre mondiale en ce moment et suite à l’audition de la vidéo que vous trouverez en bas de cette page, j’ai lu des livres majeurs de la biblio, les somnambules, de Christopher Clark.

Ce livre d’historien s’efforce de raconter, en contexte, le basculement vers la guerre, en essayant de séparer les actions personnelles des individus, les jeux diplomatiques et les modes de gouvernement des différents pays impliqués.

Le livre ne cherche pas à pointer du doigt un ou des coupables (ce serait vain) mais plutôt à décrire un système politico diplomatique et la manière dont il peut se diriger, contre le gré de ses propres acteurs, vers une catastrophe. (Clark ne s’intéresse quasiment pas aux influences des milieux économiques)

Dans ce livre, vous en apprendrez beaucoup sur, tout d’abord, la situation serbe et ses affreux sacs de noeuds. La relation schizophrénique entre un gouvernement « raisonnable » et la main noire (true thing) une société secrète-pas-si-secrète, nationaliste et terroriste. La Serbie est un beau sac de noeuds et j’en sais maintenant beaucoup plus sur son histoire entre les années 1870 et 1914.

On aura aussi un aperçu des complexes politiques internes de l’empire austro-hongrois, pas si décadent qu’on le croit, mais lui aussi tiraillé de contradictions dans tous les sens, avec à la tête son vieil empereur un peu détaché du monde. Le jeu des nationalités à l’intérieur de l’empire, les rivalités, les compromis, les postures outragées… m’ont fait penser aux états « multi nationaux » (un peu comme la Suisse avec ses langues et religions multiples, ou la Belgique) mais aussi, bien sûr, à notre chère Union Européenne (oui, elle m’est chère, surtout en ce moment, et malgré tous ses défauts).

Le fonctionnement de l’empire allemand n’est pas triste non plus, avec son Kaiser vélléitaire et ses militaires incapables de faire dévier un plan. On verra aussi, bien sûr, les Russes (l’autocratie n’a pas que du bon…) et les Français avec la doctrine de « fermeté » de Poincaré et Viviani qui perd les pédales, pendant que l’ambassadeur Paléologue envoie à Paris des comptes rendus de ses entrevues avec le tsar rédigés avant même d’avoir rencontré le tsar. (Mais comme ça, le télégramme chiffré arrive à l’heure de l’apéro et fait son effet maximal)

J’oubliais enfin les Anglais, avec leur roué ministre des affaires étrangères, Edward Grey, qui se foutent à peu près tout du long de ce qui se passe en Europe parce, de deux choses: ils sont une puissance mondiale et le nord de l’Inde les intéresse plus. Et que les Irlandais sont en train de les faire basculer dans la guerre civile, alors tu comprends, cette affaire d’assassinat en Serbie…

La dernière partie du livre est un récit très détaillé de la « crise de Juillet », qu’on lit avec l’effroi qu’on a devant un spectacle de tragédie. Plusieurs fois, des hommes (dont le Kaiser et le Tsar) se rendent compte que tout ça part en sucette grave, ils tirent sur les freins, à fond, à fond, mais vous comprenez, votre majesté, c’est trop tard, on ne peut pas revenir sur ce plan de mobilisation…

Outre l’intérêt histoirique, j’ai retiré de ce livre le sentiment profond que des instances supranationales, mêmes foireuses, valaient mieux que pas d’instances du tout. Qu’on ne pouvait pas laisser des pays gérer leurs intérêts de manière multilatérale dans des relations de méfiance mutuelle. Ce genre d’affaire termine mal, en général.

Le pays du passé – Guéorgui Gospodinov

Je me rends compte que je n’ai pas parlé ici de cette lecture faite il y a quelques mois. Je vais faire une brève, pour m’en souvenir.

Nous avons écouté l’auteur parler lors d’une rencontre littéraire en Suisse. Gospodinov est charmant et roublard, un type intéressant, il parlait bien de son travail d’écriture alors nous avons acheté son pays du passé. L’idée de ce bouquin, un peu fable, un peu SF, est qu’un personnage mystérieux, Gaustine, à la fois ami, double de l’auteur et diable, met en route une idée à la fois évidente et profitable. Pour des personnes âgées riches, atteintes d’Alzheimer ou d’autres maladies de la mémoire, il crée des cliniques où, dans une pièce ou à un étage, on reconstitue par des objets, des papiers peints, des jouraux, l’ambiance de la période passée favorite des hôtes. L’idée est si évidente que je suis surpris qu’elle n’existe pas en vrai, tant la tentation d’une « utopie dans le passé » (pour citer luvan) me paraît évidente – regardez les conflits autour du récit historique présents en France, par exemple.

Et là où le bouquin devient SF, il imagine que ces abris de passé (la traduction anglaise « time shelters » est particulièrement parlante) se répandent, devienent un objet de discussion politique dans les pays européens, voire la tentation pour eux de faire retourner des pays entiers dans certaines décennies du 20ème siècle. Certes, mais lesquelles ?

Le pays du passé est un roman caustique, assez méta, qui se moque des tentations et des nostaligies de la Vieille Europe (qui le mérite bien). Cecci et moi avons beaucoup aimé.

Le pays des brumes — Conan Doyle

Bon, vous savez que ce médecin écossais a créé un des mythes de la littérature (Sherlock Holmes) mais que, en vérité, il voulait être connu pour ses romans historiques. Un autre truc marrant, c’est qu’il a aussi un héros de SF, le professeur Challenger, un petit type costaud, barbu, brutal, colérique (bref un personnage à la fois désagréabe et rigolo).

Challenger est connu pour avoir découvert des dinosaures au Brésil, dans Le monde perdu, dans les années 1912. Il a aussi vécu quelques aventures intéressantes, notamment quand la terre traverse une ceinture de gaz empoisonné…

Mais, dans les années 1926, Conan Doyle a raconté une autre aventure du scientifique irascible, celle dont je vais vous parler.

Malone, le jeune journaliste des aventures de Challenger, en pince pour Enid, la fille du dit. Les deux font du journalisme ensemble et s’intéresse aux nouvelles religions. Ils découvrent la religion spirite : cérémonies de « manifestations » dans des temples, cercles familiaux d’invocation des esprits, médiums provoquant des matéralisations, prêtres spirites pratiquant des exorcismes et scientifiques français de l’Institut Métapsychique (real thing, fondé au début de l’autre siècle).

Le roman est sans intérêt narratif. Malone et Enid découvrent le spiritisme et sont de plus en plus convaincus, Challenger rechigne, fait du bruit, et à la fin est convaincu. Mais le texte offre quand même une lecture très intéressante : Conan Doyle explore l’impact social du spiritisme (la répression des médiums par la police ne vertu d’un article de loi de 1824 sur le vagabondage des bohémiens), les aspects financiers (un médium peut-il se faire payer comme un médecin ?), les supercheries, vrais et faux médiums… en plus de la théologie spirite des sept cercles et de théories variées sur la nature des esprits.

Et là, je vais faire mon Tristan Lhomme, c’est du pain bénit pour mettre en scène la question du spiritisme dans vos scénarios années 20. Le roman répond sans doute à une nécessité et à un grand appel intérieur pour Sir Athur. Par la complétude de son exploration et la souplesse que donne la fiction, il donne à vivre de manière touchante cet univers spirite.