La traversée vers Mascate – Cay Rademacher

Plusieurs trucs cools sur ce livre : c’est un roman traduit de l’allemand (et pas de l’anglo-saxon, ça change un peu). La couv me plaît beaucoup, apparemment issue d’un concours d’illustrations pour Mort sur le Nil, d’Agatha C.. Et c’est une histoire qui se passe dans les années 20-30, une de mes périodes préférées pour les fictions.

Le pitch de l’histoire est également très sympa. Marseille, octobre 1929, le paquebot Champollion part pour l’Orient avec à son bord Theodor Jung, reporter photographe, qui voyage avec sa femme Dora et sa belle famille, les Rosterg, riches marchands hambourgeois. Au bout de trois jours à bord, une femme disparaît. Et Theodor, qui souffre d’un petit PTSD des familles d’ex-sous-marinier, comprend que la disparition va lui retomber sur le coin de la gueule aussitôt arrivé à Mascate, dans dix jours.

J’ai une vision un peu consumériste des histoires de genre (polar, fantastique) années 20, je me dis toujours que je vais pouvoir les adapter en scénario de jeu de rôle. Et celle-ci, en effet, est très adaptable, soit pour joueur solo (qui jouerait Jung) soit pour un petit groupe de passagers du bateau comprenant Jung, une stewardesse et un passager rat d’hôtel.

L’histoire est tordue à souhait. La situation initiale met le personnage principal au bord de la folie et des hallucinations, et c’est pas mal. Après, il faut se poser les bonne questions, et déclipser l’intrigue complot par complot, PNJ par PNJ, morceau par morceau. On fouille les cabines, on se balade sur les ponts du navires, on rencontre des personnages hauts en couleurs, etc. Ce sera très sympa en jdr. Ce serait aussi pas mal en film ou bien en mini-série, on pourra faire des beaux décors et des personnages qui parlent allemand avec des accents hambourgeois ou berlinois comme dans Babylon Berlin.

Sympa en jdr, mais pas super inspiré en roman. L’auteur est très bien documenté et ça se voit un peu trop. Les personnages ne sont pas très bien écrits, la narration n’est pas très intéressante pour peu qu’on connaisse les trucs de ce genre d’histoire. Une fois posée la situation initiale, intéressante, l’histoire s’est déroulée pif paf pouf comme je m’attendais qu’elle se déroule. Mais bon, payer quelques euros un bon scénario polar-paquebot pour l’appel de Cthulhu, c’est déjà pas si mal.

Meurtre en la majeur — Morley Torgov

Ce roman policier, publié dans une collection de romans noirs, a un pitch et un cadre tout à fait rigolos. Il se passe à Düsseldorf vers 1850. Le narrateur est un inspecteur de police et pianiste amateur, et il se fait convoquer chez Robert Schumann, qui se plaint d’entendre en permanence une note persistante et demande de l’aide. L’inspecteur accepte de l’aider. On ne sait pas trop pourquoi — peut-être parce que l’épouse de Robert Schumann, Clara, la pianiste virtuose, lui fait une très forte impression.

Le roman est réussi dans sa description du couple Schumann, entre Robert, très instable mentalement, et Clara, dure à la tâche et de caractère pas facile, qui élève leurs six enfants et gagne de l’argent pour la maison. Leur portrait et l’évocation de leur vie, entre concerts, compositions, réceptions et visites de l’accordeur de piano, est souvent émouvante. L’auteur s’en sort également bien pour créer des personnages vivants et plutôt attachants.

Par contre je n’ai jamais vraiment cru à cette Düsselfdorf de 1850. Je ne l’ai jamais vue, jamais sentie, j’avais à chaque fois l’impression d’un décor un peu toc. Enfin, la promesse narrative autour du mystère n’est jamais vraiment tenue. Alors qu’on aurait pu glisser vers un brin de fantastique, le roman n’y va pas. Et le véritable meurtre, assez intéressant, arrive vraiment très tard dans le récit.

Ca reste une lecture amusante sur de mes compositeurs préférés. Merci Antoine pour le cadeau !

Clara, peu après la fin du roman.

The Fall of the Ottomans — Eugene Rogan

Dans le jeu de plateau Diplomatie, je me rappelle que c’est toujours un peu spécial de jouer les Ottomans. C’est ce pays qui est dans le coin, et qui ne semble pas avoir les mêmes chances que les autres. The Fall of the Ottomans, d’Eugene Rogan, est un livre qui décrit les événements de la Première Guerre mondiale du point de vue de l’Empire ottoman. Je l’ai lu dans le cadre de la documentation pour ma campagne de jeu de rôles en cours.

Alors que les événements de 1914 se profilent, l’Empire ottoman est un État immense, mais relativement peu peuplé par rapport aux autres puissances européennes. Une vingtaine de millions d’habitants contre, par exemple, près de soixante-dix millions pour l’Allemagne. C’est aussi un État affaibli politiquement, qui a enchaîné plusieurs défaites contre les petites nations des Balkans. Les grandes puissances lorgnent sur différentes parties de son territoire. Les Français rêvent du Liban et de la Syrie, les Anglais de l’Arabie et de l’Irak, les Russes, bien sûr, des détroits.

Au tout début de la guerre, l’Empire est apparemment neutre. Les Anglais essaient de le faire basculer de leur côté, les Allemands également. Pourquoi s’allier avec les Ottomans ? Pas tellement pour leur puissance industrielle ou militaire, qui n’est pas grande, mais — pour les Allemands, du côté desquels ils se rangent peu après le début de la guerre — le principal atout des Ottomans est que le chef de l’État, le sultan, est aussi le calife des musulmans, et qu’il peut appeler au djihad. Les Ottomans avaient mené une guérilla plutôt efficace contre l’Italie en 1911, en s’appuyant sur les tribus bédouines du désert et sur l’autorité spirituelle du sultan. Les Allemands rêvent que l’appel à la guerre sainte du calife soulève les colonies contre les Français et les Anglais, ces deux nations dominant d’immenses populations musulmanes — au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Inde surtout.

Le livre d’Eugene Rogan est écrit de manière très vivante. Il cite de nombreux mémoires et témoignages de soldats, de gens du peuple. Cela permet un récit incarné, qui donne à voir une partie des événements vus d’en bas.

Les événements militaires sont très riches, en commençant par la campagne du Caucase contre les Russes, les différentes tentatives pour s’emparer du canal de Suez, les combats au niveau du golfe d’Aden. Puis, bien sûr, l’expédition des Dardanelles, le plus grand succès ottoman de la guerre, la campagne de Mésopotamie, ou bien les soulèvements arabes, où joue un certain rôle un fameux T. E. Lawrence.

La position stratégique de l’Empire fait qu’il est une épine dans le pied permanente pour les Anglais, qui rêvent d’abattre le plus faible de leurs ennemis par quelques coups bien placés.

Finalement, aucun plan ne fonctionne comme prévu. L’appel au djihad ne marche pas, malgré d’intéressantes tentatives de retourner des soldats algériens capturés contre les Alliés, par exemple. Mais les expéditions visant à abattre cet État affaibli avec relativement peu de divisions ne fonctionnent pas non plus. Les combats sur la péninsule de Gallipoli en sont la preuve.

Une des conséquences très fortes de la guerre est l’explosion de cet empire multiethnique. À aucun moment le gouvernement dirigé par les Jeunes-Turcs d’Istanbul ne fait confiance ni aux chrétiens de l’empire, ni aux Arabes, ni aux Arméniens. Pour ce qui concerne ces derniers, la rupture de confiance est telle qu’elle conduit à un terrible génocide. Le livre en montre les origines et les différentes étapes, plus horribles les unes que les autres.

Le livre décrit aussi la naissance et le développement du nationalisme arabe, le double ou triple jeu des Anglais avec les seigneurs hachémites de la Mecque (dont personne ne sort grandi…). Il m’a aidé à comprendre d’où venait une partie de la situation géopolitique actuelle.

J’ai trouvé tout cela facile à lire, très riche et très intéressant. J’ai beaucoup appris sur des théâtres d’opérations et sur des batailles dont je ne savais rien. Une bonne synthèse de référence.

Project Hail Mary – Phil Lord et Christopher Miller

Voilà un film de SF très mignon et très sympa à regarder. Il y est question de catastrophe écologique et de dernier voyage désespéré vers un autre coin de l’univers, des sujets qui pourraient n’être pas très marrants, et qui ne le sont pas, y compris dans le film. Mais ce dernier raconte surtout une histoire de rencontre, de découverte et d’amitié, pleine de sentiments positifs.

Les décors sont super (vaisseaux, visions spatiales…), avec de très belles créations pour les parties non-humaines. L’histoire joue sur le vertige du cosmique et du temps et fait tourner la tête. Et les acteurs sont très bons, avec bien sûr Ryan Gosling (le film est un « Ryan Gosling show », il est bon dans tous les registres du comique, tendre, sérieux, burlesque. Et, dans un beau rôle, j’ai eu la joie de retrouver Sandra Hüller (ben oui, vous savez, la super actrice de Anatomie d’une chute)

Pas grand chose de plus à en dire : c’est très bon, ça vous mettra sans doute de bonne humeur, si vous l’avez pas vu, foncez !

Les puissances de l’invisible — Tim Powers

J’ai lu ce gros roman parce que je fais jouer des histoires mêlant services secrets et surnaturel lovecraftien, et parce que l’extraordinaire Sabrina C. m’a dit : « il faut que tu lises DECLARE, tu vas voir, c’est du John Le Carré avec du fantastique ».

Et elle avait raison.

Les Puissances de l’invisible (Declare, en VO) nous parle de Andrew Hale, un jeune anglais aux origines mystérieuses (même pour lui), coaché de loin par le mystérieux Jimmie Theodora, qui travaille pendant la seconde guerre mondiale pour un étrange groupement secret à l’intérieur des services secrets. On va suivre l’histoire de Hale des années 40 aux années 60, liée à son implication à l’étrange projet DECLARE, qui vise à empêcher les ennemis du Royaume Uni de s’emparer de ce qui se trouve, là-haut, sur le mont Ararat.

Le roman, très powersien, mêle un imaginaire fantastique très fumé, avec des idées vraiment super cool (le rythme des clochards, la cité dans le désert, le mystérieux jumaux de Philby, le jeu sur les dates d’anniversaire) avec une documentation très précise sur le moyen orient, les services secrets, la guerre secrète, etc. Powers a essayé d’écrire un récit très fantastique qui ne contredit rien de ce qu’on sait des faits dont il parle, comme une manière de regarder la réalité historique avec des yeux magiques, et c’est un très beau projet.

Son roman est plein d’idées, qui mêlent Lawrence d’Arabie, Kim Philby, la mémoire de Kipling et du Grand Jeu et, bien sûr, des récits d’espionnage « à la » John Le Carré. Je l’ai lu avec grand intérêt, j’ai adoré certaines scènes, regretté le très trop peu de personnages féminins et me suis souvent perdu dans une narration touffue et obscure où j’ai, plus souvent qu’à mon tour, perdu pied. Il faut accepter de se laisser porter.

Une chouette lecture anyhow et de belles retrouvailles avec Powers, auteur fondamental pour ma formation littéraire.

(à l’époque, je voulais écrire des romans picaresques à la manière des voies d’Anubis)

Les trois jours du condor — Sydney Pollack

Années septante. Musique funk, plein de orange et de brun. Des bureaux cozy dans une maison bourgeoise, des machines métal et plastique qui manipulent des textes, des employés dont on a l’impression qu’ils ont tous fait un PhD en littérature anglaise. Turner arrive en retard, c’est le geek et le marrant du groupe en plus d’être super beau mec (ben oui, il est joué par Robert Redford). Les processus de sécurité (caméras et cctv, flingue dans le tiroir de femme qui fait l’accueil, agent de sécurité…) laissent penser que cet endroit qu’on croirait être un institut de recherche en littérature relève de quelques activités liées aux services secrets. Mais services secrets façon John Le Carré, avec des gens qui ont fait de bonnes universités, d’importantes disparités sociales et plein de petits détails de vie quotidienne.

Trente minutes de film plus tard, Turner est seul, traqué par toutes sortes de tueurs qui veulent lui trouer la peau. Il erre dans New York, regarde chaque inconnu comme s’il pouvait être un type lancé à ses trousses…

Je ne rentre pas plus loin dans l’histoire, elle tient plutôt la route mais elle n’est pas si importante. Un intello on the run, des tueurs, une ambiance paranoïaque, des agences dans les agences, des plans à l’intérieur des plans, on est dans le monde de la grande défiance envers le gouvernement.

Face à ça, un type gentil, paumé, assez compétent et pas mal viril quand même (je vous ai dit qu’il était joué par Robert Redford?) qui va se faire aider par une femme un peu artiste de gauche, sympa et résolue.

Note en passant : la relation du héros traqué avec la femme sympa à l’appartement très doux m’a fait penser à la relation du héros du film la prisonnière espagnole qui est lui aussi traqué et aidé par une fille super jolie, qui vit seule et qui a un apparte où votre bonne copine pourrait habiter. Bien sûr, ça ne tourne pas de la même manière dans les deux films.

Note en passant 2 (oui, je structure ce texte comme je veux) : le film oppose le monde techno-urbain / dur, à des intérieurs féminins (celui de Sam et Mae, celui de Kathy) doux et fiables. Dans ce monde d’états cruels et de gros méchants, le monde des femmes est fiable et sûr. Ca rend la scène de bagarre dans l’appartement de Kathy d’autant plus intense.

Note en passant 3 (j’ai dit que je structurais comme je voulais) : un des gros hics du film est que Turner force Kathy à l’aider, ce qui crée une tension entre eux (no surprise). Il la menace et la ligote (alors, mademoiselle, ça fait quoi d’être ligotée par Robert Redford ?) et la menace de viol flotte partout dans la scène. Alors pourquoi, pourquoi, avoir mis une scène de sexe kitchissime entre eux ? Vraiment, pourquoi ?

A part ça, ce film est super cool. D’abord parce que l’histoire, la narration sont très bien. Plein de suspense, de bonnes scènes, de surprises… J’ai marché à fond.

Ensuite parce que les acteurs. Outre les principaux (Redford et Faye Dunaway, que j’aime beaucoup), le film est plein de seconds rôles super, notamment Max Von Sydow dans le rôle du tueur, mais aussi tous les pontes de CIA, Higgins, les collègues du héros dans les premières scènes, etc.

Ensuite, j’ai aimé la photo et la plastique du film. L’attention portée aux couleurs, aux choses, aux fringues : la machine bizarre qui tourne les pages des livres, les téléphones, les chaises, l’inscription sur la porte des toilettes, la veste de Robert Redford, les lunettes, la voiture de Kathy, la cafetière… J’accumule, mais je veux dire par là que les objets comme les gens semblent être à leur place et font vivre une époque et des lieux, bien que le film soit une pure distraction (un personnaage jeté dans une aventure extraordinaire).

C’est là, je crois, ce qui me plait le plus dans ce Condor. Le monde du personnage principal s’effondre, chaque recoin peut cacher un tueur. Donc il porte sur le monde, le monde commun, de tous les jours, un regard écarquillé, il le regarde avec une attention soutenue aux détails, à sa fragilité, à ses petites joies, à ses beautés. Au délà de son chouette thriller, les trois jours du condor est un très beau film qui regarde son cadre et son époque et nous les donne à voir.

La fille du temps — Josephine Tey

La fille du temps est un roman policier datant des années soixante, avec des prémices plutôt amusantes. Le détective, un inspecteur de police de Scotland Yard, se retrouve cloué à l’hôpital, allongé dans un lit, immobilisé, forcé de regarder le plafond pendant des semaines suite à un accident survenu en service. Il reçoit la visite de ses amis, de son subordonné, d’une très belle actrice dont on devine qu’il est un peu amoureux, et de sa concierge ou femme de ménage — ce n’est pas très clair — qui tous essaient de le distraire. Il s’ennuie affreusement.

Et voilà que Martha, l’actrice, lui apporte une série de portraits de personnages historiques, qui sont la première chose parvenant enfin à le distraire. Son regard s’arrête sur le portrait de Richard III, celui qui se trouve à la National Portrait Gallery. Il se demande si cet homme est vraiment un criminel.

Pour nous, Français, Richard III, c’est surtout le personnage de la pièce de Shakespeare : ce bossu torturé et mauvais qui cause la mort de ses deux neveux, les fils de son frère Édouard, qu’il fait assassiner à la Tour de Londres. De fait, Richard, qui n’a régné que deux ou trois ans à la toute fin du Moyen Âge, est perçu par les Anglais comme un personnage monstrueux. Et le détective de ce roman se demande, depuis son lit d’hôpital, pourquoi Richard a fait assassiner ses neveux.

Il s’agit donc d’une enquête criminelle menée dans des livres d’histoire par un détective bien incapable d’aller sur les lieux du crime, ni d’interroger le moindre témoin — une sorte d’exercice acrobatique de whodunit.

Le roman est surtout une réflexion amusante sur l’histoire : sur la manière dont elle se fait, dont on la transmet. Je ne sais pas ce que des historiens professionnels en penseraient, mais le résultat est plutôt réussi. Et on se surprend à accompagner le détective dans son enquête sur les agissements de princes du XVe siècle.

Grâce à ce livre, j’ai aussi appris l’histoire de la répression de Tonypandy, et un certain nombre de détails sur l’Angleterre au temps de Louis XI et de Charles VIII. Ça m’a fait plaisir.

Merci Léo pour le conseil.

PS : ha oui, le titre. Il vient de l’expression « la vérité est fille du temps ».

Le pétrole dans la Seconde Guerre mondiale — Daniel Feldmann

Je m’intéresse à l’histoire militaire, mais je ne lis des livres de ce domaine que lorsque je fais jouer des histoires se passant à l’époque, ou lorsque le livre est écrit par un copain. Celui-ci fait partie de la seconde catégorie et il est excellent.

Avec un titre pareil, on s’attendrait à une monographie un peu pénible avec des tableaux de chiffres et un déroulé chronologico-militaire. Mais non.

Le pétrole… commence par nous planter le décor de l’exploitation pétrolière au début du XX᷊ siècle, et la découverte du fait que cette huile de roche, aux qualités différentes selon les coins du monde d’où on la sort, avait une capacité énergétique bien plus intéressante que celle du charbon — et donc allait permettre aux bateaux de guerre d’aller plus loin, plus vite, en chargeant moins de carburant (et moins d’hommes, parce que le pétrole a la bonne idée de couler depuis les réservoirs jusqu’aux brûleurs, contrairement au charbon qu’il faut pelleter). Mais, dommage pour les deux plus grands empires coloniaux de l’époque (France et Royaume-Uni), quasi aucun de leurs territoires n’est producteur de la précieuse liqueur. Leurs marines de guerre basculeront quand même vers le mazout (parce qu’on aime toujours avoir de gros canons), mais il va falloir s’assurer des approvisionnements.

On va découvrir la formation du marché mondial, la prospection de différents coins du monde dont on entend un peu parler en ce moment (Venezuela, Iran…), l’organisation de la production en un affreux cartel réunissant Jersey, Anglo-Iranian (future BP) et Shell, qui s’efforce de maintenir les prix élevés, notamment pour tous ces États qui veulent remplir les réservoirs de leurs navires.

Le décor est posé et le livre va ensuite explorer différents sujets à travers des chapitres thématiques, tous passionnants. Parmi les sujets abordés, sans exhaustivité :

  • Comment produire du pétrole à partir du charbon ? L’Allemagne, qui veut faire la guerre, dispose de peu de pétrole, de beaucoup de charbon et d’un gros conglomérat de chimie : IG Farben. Cela donnera naissance à la filière du pétrole synthétique, dont on a beaucoup entendu parler pendant la Seconde Guerre mondiale mais qu’on ne mentionne plus guère de nos jours.
  • L’essence d’aviation, l’octane 100 et le problème du cliquetis des moteurs, ou : « comment le fait d’ajouter un poison toxique dans l’essence a permis aux moteurs d’avion de développer plus de puissance ». Une histoire de déni plausible (« comment ça, ajouter ce truc au plomb dans l’essence, ça tue les garagistes, les mécaniciens et ça empoisonne les gens ? Nos scientifiques disent le contraire… ») et de légendes autour de l’idée que cette essence magique aurait permis de remporter la bataille d’Angleterre (spoiler : probablement pas).
  • Vivre sans essence : le cas de la France occupée. 1) On y arrive. 2) Le gazogène, en fait, c’est bof — désolé, Gaston. D’ailleurs, dès la fin de la guerre, il a été abandonné.
  • Est-ce que Barbarossa a échoué à cause des problèmes d’approvisionnement en carburant des camions et des panzers ? Cela a joué, bien sûr. Est-ce que les Allemands auraient pu s’emparer des puits du Caucase ? Ils n’en sont pas passés loin, mais les Russes auraient tout détruit et il aurait fallu des années pour les remettre en route.
  • Est-ce que l’essence est la clé de la guerre moderne ? Oui, bien sûr : les Alliés avaient accès à autant de pétrole qu’ils voulaient, ce qui leur a permis de mettre tous leurs soldats sur roues et dans les airs, tandis que l’Axe n’en avait généralement pas assez, voire quasi plus du tout après 1944. Et pourtant, cela n’a pas empêché les Allemands et les Japonais de se battre jusqu’au bout, et très efficacement, malgré leur infériorité énergétique.

Le pétrole…, à travers ce sujet mêlant guerre et sources d’énergie, est un livre qui parle d’économie, de structuration des marchés, de gouvernance des entreprises articulée avec celle des États, de technologie et aussi, quand même, de stratégie et de Seconde Guerre mondiale. Le tout dans un style toujours clair, avec à chaque fois le bon niveau d’explications pour le lecteur curieux.

C’est un ouvrage remarquable, qui m’a passionné et qui est, on s’en doute, terriblement actuel.

L’âiné des Ferchaux — Simenon

Ce blog devient de plus en plus le blog où je chronique des trucs que je relis. Signe des temps ? Dégénerescence du cerveau ? Tentative désespérée d’atteindre 1000 articles cette année ? Choose your team.

Ma prof de français de classe de seconde, une petite dame très bourgeoise qui nous avait fait acheter toutes sortes de livres en début d’année (dont, Un balcon en forêt, la première fois de ma vie que je voyais un livre dont il fallait découper les pages au coupe-papier), nous avait mis dans le lot L’aîné des Ferchaux, livre dont j’avais retiré une impression plutôt déplaisante liée notamment à la crudité de certaines descriptions. Je n’avais pas l’âge pour Simenon (ni pour Gracq, d’ailleurs), mais j’avais quand même aimé découvrir certains des textes que cette professeure dont j’ai oublié le nom nous avait fait lire.

Le lecteur de ce blog aura noté que j’ai un kink pour les Maigret. En passant à la bibliothèque, j’ai aperçu le Ferchaux et je me suis dit : pourquoi pas ? Est-ce que c’était bien ? Si une prof voulait nous le faire lire, elle avait sans doute une idée en tête.

Tout comme Kipling, Simenon est un roi pour raconter des histoires. Tu commences à lire et presque jusqu’au bout, tu te demandes où ça va et comment ça y va et ce qui va arriver à ce type…

Le roman commence par un préambule racontant une affaire coloniale/politique/financière des années 30 en France. Les frères Ferchaux : Dieudonné, l’aventurier. Emile, l’homme d’affaires. Les deux font fortune en exploitant le caoutchouc dans le bassin du Congo. Exploitation coloniale, corruption, flux d’argent, millions, leur puissance s’accroît, puis se brise, prise dans un scandale. Tout est sur le point d’exploser. Dieudonné revient en France pour se défendre à coup d’avocats et de rumeurs qu’on laisse fuiter dans une feuille à scandales. Fin de la séquence pré-générique.

Le film commence. On voit Michel Maudet, un jeune type ambitieux, rêveur, menteur. Sa femme Lina, originaire de Valenciennes comme lui, fille de bourgeois pas comme lui. Michel veut percer dans le journalisme, l’écriture, mais il ne perce nulle part, lui et Lina ont des dettes, le manteau de Lina est au clou, c’est à peine s’ils ont une valise. Par ouïe-dire, par un pote, Michel, aux abois, apprend qu’un certain « monsieur Dieudonné », vivant en Normandie, a besoin d’un nouveau secrétaire. Sans aucune confirmation, allant au bluff, il embarque Lina dans son plan pourri, ils sautent dans le train vers Caen, voyagent en douce en première et font l’amour dans le compartiment, débarquent à Caen sous la pluie, monsieur Dieudonné n’est pas à Caen, il faut aller le chercher plus loin, dans une maison perdue au bord de la mer. Et là, surprise, Michel, aux abois, affamé, est embauché pour un salaire misérable par un vieil unijambiste autoritaire qui n’est autre que le Ferchaux, mais oui, celui de l’affaire Ferchaux.

Je ne vous raconte pas la suite. Si ce genre d’histoire ne vous botte pas, le livre n’est pas fait pour vous. Moi, j’ai marché à fond.

Le roman développe la relation entre le vieux acculé et le jeune ambitieux. C’est un récit de formation, mais de formation vers quoi ? Formation d’un aventurier, formation d’un profiteur, formation d’un criminel ? Les personnages sont pour la plupart antipathiques et corrompus et c’est tout l’art du romancier de nous intéresser à eux, à leurs déviances, à leurs faiblesses. D’une certaine manière, on s’y attache et, toujours, on les suit avec intérêt.

Comme toujours chez Simenon, les décors et les ambiances sont incroyables. Des bars, des jours de pluie, des trains de la nuit, des hôtels misérables… Comme toujours chez lui, les femmes sont victimes, soutiens sacrificiels ou objets de convoitise. Je suis gêné par cet aspect de ses livres, tout en trouvant qu’il dessine des personnages toujours intéressants.

L’âiné des Ferchaux est un roman puissant, surtout dans les deux premiers tiers. La fin comprend des éléments fascinants (notamment le mystérieux personnage du « Hollandais ») mais j’ai assez vite vu où Jojo voulait en venir. Ce n’est pas trop grave, car c’est très bien écrit et ça se lit très bien.

A l’occasion, je lirai d’autres roman de Simenon « hors Maigret », même si j’avoue que son pessimisme profond me pèse – dans Maigret, au moins, le personnage du commissaire agit toujours avec humanité, soufflant un peu d’espoir.

A l’ouest rien de nouveau — E.M. Remarque

Ma maman m’avait donné ce livre à lire quand j’étais ado, je ne sais plus à quelle âge. Je m’en souvenais comme d’une claque, ma découverte de ce qu’avait pu être la guerre des tranchées, vue au niveau du soldat.

Comme je sais dans une période 14-18, pourquoi ne pas le relire ? D’autant que mon ami Yuriy m’a fait découvrir Arc de triomphe, du même, roman d’exil et de prélude à la WWII (en France), quand celui-ci m’avait donné à connaître la WWI.

Je ne vais pas faire long : à l’ouest… supporte très bien la relecture. C’est un livre à l’écriture sèche, simple, au présent, qui raconte différents épisodes de la vie du soldat de tranchée. La formation, l’attente, les baraquements, l’assaut, les bombardements, l’hôpital, les permissions, la faim, la soif, la survie. D’une manière assez clinique, le livre essaie de décrire l’effet de la guerre sur la psychologie de jeunes gens jetés dedans à l’âge de dix-sept ans.

Je me rappelais très bien certaines impressions du livre. J’avais oublié le portrait des camarades de combat du narrateur, mais aussi le passage très émouvant concernant le camp de prisonniers russe. J’avais également oublié (ou pas perçu, on est prude et pudique, parfois, quand on est ado) les passages très explicites concernant la sexualité des soldats. Les femmes qui se donnent à eux pour un peu de pain, la pratique de la masturbation ou bien le passage où l’épouse d’un soldat vient le voir à l’hopital et où ses camarades de chambrée jouent bruyamment aux cartes pour permettre à la femme de se glisser sous les draps du blessé.

C’est un livre sur la vie qui s’efforce de se continuer, malgré toutes les souffrances.

Je songe maintenant à lire d’autres romans sur l’expérience de cette guerre. J’hésite entre le voyage au bout de la nuit, et les croix de bois. Un avis ?

La vie est uniquement occupée à faire le guet sans trêve, pour se garder des menaces de la mort ; elle a fait de nous des animaux pour nous donner cette arme qu’est l’instinct ; elle a émoussé notre sensibilité, pour que nous ne défaillions pas devant les horreurs qui nous assailliraient si nous avions la conscience claire et nette. Elle a éveillé en nous le sens de la camaraderie, afin que nous échappions aux abîmes de l’isolement; elle nous a donné l’indifférence des sauvages, afin que, en dépit de tout, nous puissions repérer toute valeur positive et la mettre en réserve contre l’assaut du néant. Ainsi nous vivons une existence fermée et dure, toute en surface, et il est rare qu’un événement fasse jaillir du fond quelques étincelles, mais alors la flamme d’une aspiration lourde et terrible se fait jour en nous tout à coup.