L’amour des trois oranges


…à l’opéra Bastille, une des salles de spectacle les plus laides du monde.
C’est un opéra bizarre, très enlevé, joyeux, avec des danseurs, jongleurs, cracheurs de feu… Des parades, des géants, plein de gens sur scène, de belles images féériques (beaucoup plus féériques que la pesante « flûte enchantée » que nous avions vue l’an dernier). Mais à Bastille, le public est bien élevé, il n’applaudit pas trop.
L’histoire est drôle, invraisemblable, avec des personnages de commédia dell’Arte (le livret est inspiré d’une pièce de Carlo Gozzi). Ca bouge bien, on saute, on virevolte, et on oublie pas de chanter (en français, langue de création du spectacle !).
Les personnages s’appellent : le roi de Trèfle, Celio le mage, la Cuisinière Creonte, le princesse Ninette, Smeraldine, Truffaldino, Farfallo, Pantalon, et la Fata Morgana !

La Fata Morgana

La musique de Prokofiev est pleine d’énergie, faisant corps avec l’intrigue. Pas d’airs, pas de mélodie, pas de morceaux de bravoure, juste un rythme, une matière mouvante, puissante, qui est l’essence même de cette histoire onirique enfantine, pleine d’une jolie cohérence interne.

Le prince hypocondriaque

Parmi les très beaux instants, au début du 3ème acte, le mage Celio (une sorte de Mandrake un peu ridicule, avec smoking, gilet rouge, haut-de-forme, grand manteau noir) est seul dans une brume bleue magique, dans un cercle de lumière. La brume se déplace en vagues autour de lui, tombe dans la fosse de l’orchestre. Il appelle « Farfallo! Farfallo! », une sorte de démon… et crac! apparaît auprès de lui un double parodique de lui-même, gilet rouge qui tombe sur les cuisses et haut-de-forme de ramoneur… Un beau morceau de rêve.

Rabih Abou Khalil à la Cigale

Lundi, Cecci et moi sommes allés voir Rabih Abou Khalil à la Cigale.

On avait choisi ce concert pour un certain nombre de mauvaises raisons :
1) il était programmé dans le cadre du JVC Jazz Festival, qui nous avait déjà fait découvrir Buddy Guy au Rex, sans doute le meilleur concert de ma vie.
2) on connaissait l’artiste, car Cecci en possédait quelques disques quand nous nous sommes rencontrés. Disques que je trouvais agréables, faciles à écouter, mais dont j’aurais été bien incapables de fredonner une mélodie (sauf le titre Blue Camel)
3) on aime bien la Cigale où nous avions déjà vu les Wriggles (ce qui n’a rien à voir).
Tout ça annonçait le concert foiré. J’avoue, je suis parfois pessimiste.

A vrai dire, je ne comprends rien au jazz. Je ne suis pas musicien et c’est une musique beaucoup trop compliquée pour moi. La plupart des disques de jazz me font baîller parce qu’ils n’arrivent pas à retenir mon attention. Souvent, je les passe quand on reçoit des invités parce qu’ils mettent une belle ambiance dorée et qu’ils ne gênent pas la conversation.
Je n’y comprends rien, mais j’aime bien quand même et quelques artistes, via leurs disques, ont réussi à me toucher : Django Reinhardt et Chet Baker… Mais ne nous éloignons pas trop loin de la Cigale.

En première partie, Thierry « Titi » Robin et son trio (guitare/oud/bouzouk + accordéon + percus) assurent une demi-douzaine de morceaux très agréables dont la joyeuse énergie me ravit. Ca sonne très fort, c’est bon enfant, le percussionniste a l’air complètement fou, c’est très agréable, le public est séduit.

En seconde partie, éclairage intimiste, un grand piano noir s’est glissé sur la scène comme une grosse bête intimidante. Les artistes rentrent, on les distingue à peine. Je devine que Abou Khalil est cette silhouette recroquevillée sur son oud (sorte de luth arabe). Une grosse batterie brillante fait face au piano côté jardin. On sent que la musique va être autrement plus sérieuse qu’en première partie.
Ca y est, ça commence. Notes de piano. Pincement de l’oud entremêlés de silences. Scintillements planants de la batterie. Le piano et l’oud ont l’air d’être ennemis, les sons de ces instruments me paraissent tout à fait discordants, je me dis que la partie n’est pas gagnée.
Le pianiste (Joachim Kühn, co-compositeur de tous les morceaux) a l’air fou. Il hoche la tête bizarrement, est tout tordu sur son piano. Tout à l’heure, il se lèvera et prendra son saxo pour en faire des solos de possédé, comme le personnage de Bill Pullmann dans Lost Highway. Et Abou Khalil ne bouge quasiment pas, sauf un peu les épaules, tout concentré, recroquevillée, resserré sur son instrument. Seul le batteur a l’air à peu près sain, mais ça ne va pas durer.
Et les morceaux progressent, l’oud et le piano semblent se rapprocher, des rythmes naissent, des échos de l’un à l’autre encadrés par de longues vibrations de batterie.
Ca s’amplifie, ça rebondit, ça monte, ça sonne, ça me scotche sur mon siège. Les instruments sont amplifiés, un gros son remplit l’obscurité de la salle de concert, un gros son qui fait trembler les murs, qui me résonne dans la poitrine. C’est du jazz, ça? Ces grosses vibrations, ces échos piquants d’oud et de piano? Si ça c’est du jazz, alors je veux bien écouter du jazz toute ma vie!
Pourquoi est-ce qu’on ne peut pas arracher les chaises? Pourquoi est-ce qu’on ne peut pas secouer la tête gros un gros fan de Nirvana?
Les morceaux défilent, rapides ou calmes, gais ou mélancoliques, introduits avec humour par Abou Khalil qui, à ce seul moment, paraît se détacher un peu de son instrument.
Moi, je suis conquis, séduit, j’oublie tout, je plonge dans une grande vibration syncopée. Cecci aime aussi, on se serre très fort pour écouter, je ressors tout rêveur et planant sur le boulevard. Waow.

Bien sûr, j’ai acheté le disque en sortant de la salle. Petite déception, il est tout en finesse, subtilité et discrétion, quand le concert passait en force. Encore de la musique trop compliquée pour moi. Mais je l’écouterai avec plaisir, en me souvenant de ces moments possédés.

Tango au Moulin

Le Canard et moi avons traîné tout un week-end au Moulin d’Andé.
Brumes et froid pendant le week-end des morts. Nous avons parlé de choses sérieuses et travaillé…
Mais le soir, nous nous sommes glissés dans l’arrière de la salle de spectacle pour voir la fin du concert…
Six musiciens, le groupe s’appelait « charbons ardents », à moins qu’il ne s’agisse du titre du spectacle. Ils jouaient des morceaux traditionnels argentins, beaucoup à base de Tango, en bouleversant les rythmes, en faisant des percussions en tapant leurs instruments, en jouant l’un et l’autre à se poursuivre musicalement… Un spectacle très classe, avec beaucoup de style, de complicité, d’humour et d’énergie.
Une belle jeune femme aux cheveux rouges chantait d’une façon un peu rauque des histoires d’amour.

Pour mémoire, voici les noms des musiciens et leurs instruments :
Gerardo Jerez Le Cam, piano et compositions – Jacob Maciuca et Paul Lazar, violon – Juanjo Mosalini, bandonéon – Eric Chalan, contrebasse – Sandra Rumolino, chant
Je n’avais vu jouer de bandonéon, et j’ admire le geste du musicien qui brise l’instrument sur son genou, avant de le refermer dans un grand « clac » qui rythme le morceau.

Ils n’ont pas fait de disque ensemble. Sandra Rumolino a fait un disque de tango qui a l’air classe. Gerardo Jerez Le Cam a participé à divers groupes…
J’ai fini par trouver le disque Ulitsa, du groupe Translave, après l’avoir écouté de manière un peu hypnotique en streaming sur les hauts-parleurs de mon ordinateur. C’est un mélange de Klezmer et de Tango, à l’interprétation brillante, toute instrumentale. Un disque à ne pas écouter trop souvent, il rend fou.

Mais ça ne vaut pas l’instant caché dans les coulisses avec le Canard.

Clac!