Le Tartuffe — au TKM

Ça fait quatre fois que je vois cette pièce et ce sont à chaque fois des sentiments assez violents qui en ressortent. Bien sûr, c’est parfois marrant, avec des duels de dialogue, des situations de conflit tirées jusqu’au bout et qui font bien rigoler, notamment autour du personnage de Dorine, la servante forte en gueule dont on espère qu’elle sauvera la mise de tout le monde. Spoilers : en fait, pas.

Dorine, Mariane, Orgon

Le Tartuffe d’aujourd’hui raconte sa version du monde et, peu à peu, le monde devient tel qu’il le raconte. Ce qu’on voit, ce qu’on fait n’a pas d’importance, les faits n’ont pas d’importance. Il s’approprie le pouvoir à force de discours, à force d’outrance et il ne lâche rien. Ca fait penser à quelques salauds.

Mariane et Valère

Le personnage joué par Philippe Gouin est très bien rendu. En robe de bure, avec lunettes, barbe courte, chapelet. Quelque part entre le franciscain, le prédicateur musulman, le gourou. Faux cul de combat, sorti du ruisseau, que son langage et sa gestuelle trahissent parfois. C’est ça qui est terrible : on le comprend. Il a tout à gagner et rien à perdre. Et à la fin, quand les bourgeois boivent le champagne, on se dit que, OK, c’était un nuisible, mais à sa place qu’aurait-on fait ?

Damis (faisant l’abruti), Taruffe, Orgon

La mise en scène de Jean Liermier est très classique. Maison bourgeoise vaguement XVIIe. Costumes presque puritains. Quelques anachronismes rigolos (la batte de baseball, l’appareil photo). Rien de fou, mais elle fait entendre le texte, la langue agile et belle de JBP. Certains effets et choix sont marrants. Montrer Cléante comme un alcoolique, Damis comme une brute sans cervelle, ça montre que tous ceux qui sont dans le bon camp ne sont pas des modèles.

Orgon et Cléante, toujours un peu à côté de la plaque

J’ai une nouvelle fois été pris par ce récit de combat à la vie à la mort, dans l’intimité d’un foyer. La situation est mauvaise, elle empire sans cesse. Elmire joue gros dans la scène de la table ; on sent qu’elle a peur mais qu’elle assure — l’actrice, Christine Vouilloz, est très bien et la scène palpitante, avec l’angoisse palpable du viol.

Elmire et Tartuffe

Gilles Privat fait un bon Orgon, raisonnable, ancien guerrier, avec une voix un peu sourde par rapport aux autres. A chaque fois je suis frappé de voir que, planqué sous la table, il ne bouge pas quand sa femme se fait agresser. Seulement quand on se fiche de sa petite vanité.

Bref, c’était un bon Tartuffe, pour bien voir et entendre Molière — pour aujourd’hui, pour maintenant. Ce que réussit Jean Liermier ? Raconter cette histoire, la faire ressentir, nous accrocher, jusqu’au bout.

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