La traversée vers Mascate – Cay Rademacher

Plusieurs trucs cools sur ce livre : c’est un roman traduit de l’allemand (et pas de l’anglo-saxon, ça change un peu). La couv me plaît beaucoup, apparemment issue d’un concours d’illustrations pour Mort sur le Nil, d’Agatha C.. Et c’est une histoire qui se passe dans les années 20-30, une de mes périodes préférées pour les fictions.

Le pitch de l’histoire est également très sympa. Marseille, octobre 1929, le paquebot Champollion part pour l’Orient avec à son bord Theodor Jung, reporter photographe, qui voyage avec sa femme Dora et sa belle famille, les Rosterg, riches marchands hambourgeois. Au bout de trois jours à bord, une femme disparaît. Et Theodor, qui souffre d’un petit PTSD des familles d’ex-sous-marinier, comprend que la disparition va lui retomber sur le coin de la gueule aussitôt arrivé à Mascate, dans dix jours.

J’ai une vision un peu consumériste des histoires de genre (polar, fantastique) années 20, je me dis toujours que je vais pouvoir les adapter en scénario de jeu de rôle. Et celle-ci, en effet, est très adaptable, soit pour joueur solo (qui jouerait Jung) soit pour un petit groupe de passagers du bateau comprenant Jung, une stewardesse et un passager rat d’hôtel.

L’histoire est tordue à souhait. La situation initiale met le personnage principal au bord de la folie et des hallucinations, et c’est pas mal. Après, il faut se poser les bonne questions, et déclipser l’intrigue complot par complot, PNJ par PNJ, morceau par morceau. On fouille les cabines, on se balade sur les ponts du navires, on rencontre des personnages hauts en couleurs, etc. Ce sera très sympa en jdr. Ce serait aussi pas mal en film ou bien en mini-série, on pourra faire des beaux décors et des personnages qui parlent allemand avec des accents hambourgeois ou berlinois comme dans Babylon Berlin.

Sympa en jdr, mais pas super inspiré en roman. L’auteur est très bien documenté et ça se voit un peu trop. Les personnages ne sont pas très bien écrits, la narration n’est pas très intéressante pour peu qu’on connaisse les trucs de ce genre d’histoire. Une fois posée la situation initiale, intéressante, l’histoire s’est déroulée pif paf pouf comme je m’attendais qu’elle se déroule. Mais bon, payer quelques euros un bon scénario polar-paquebot pour l’appel de Cthulhu, c’est déjà pas si mal.

Meurtre en la majeur — Morley Torgov

Ce roman policier, publié dans une collection de romans noirs, a un pitch et un cadre tout à fait rigolos. Il se passe à Düsseldorf vers 1850. Le narrateur est un inspecteur de police et pianiste amateur, et il se fait convoquer chez Robert Schumann, qui se plaint d’entendre en permanence une note persistante et demande de l’aide. L’inspecteur accepte de l’aider. On ne sait pas trop pourquoi — peut-être parce que l’épouse de Robert Schumann, Clara, la pianiste virtuose, lui fait une très forte impression.

Le roman est réussi dans sa description du couple Schumann, entre Robert, très instable mentalement, et Clara, dure à la tâche et de caractère pas facile, qui élève leurs six enfants et gagne de l’argent pour la maison. Leur portrait et l’évocation de leur vie, entre concerts, compositions, réceptions et visites de l’accordeur de piano, est souvent émouvante. L’auteur s’en sort également bien pour créer des personnages vivants et plutôt attachants.

Par contre je n’ai jamais vraiment cru à cette Düsselfdorf de 1850. Je ne l’ai jamais vue, jamais sentie, j’avais à chaque fois l’impression d’un décor un peu toc. Enfin, la promesse narrative autour du mystère n’est jamais vraiment tenue. Alors qu’on aurait pu glisser vers un brin de fantastique, le roman n’y va pas. Et le véritable meurtre, assez intéressant, arrive vraiment très tard dans le récit.

Ca reste une lecture amusante sur de mes compositeurs préférés. Merci Antoine pour le cadeau !

Clara, peu après la fin du roman.

The Fall of the Ottomans — Eugene Rogan

Dans le jeu de plateau Diplomatie, je me rappelle que c’est toujours un peu spécial de jouer les Ottomans. C’est ce pays qui est dans le coin, et qui ne semble pas avoir les mêmes chances que les autres. The Fall of the Ottomans, d’Eugene Rogan, est un livre qui décrit les événements de la Première Guerre mondiale du point de vue de l’Empire ottoman. Je l’ai lu dans le cadre de la documentation pour ma campagne de jeu de rôles en cours.

Alors que les événements de 1914 se profilent, l’Empire ottoman est un État immense, mais relativement peu peuplé par rapport aux autres puissances européennes. Une vingtaine de millions d’habitants contre, par exemple, près de soixante-dix millions pour l’Allemagne. C’est aussi un État affaibli politiquement, qui a enchaîné plusieurs défaites contre les petites nations des Balkans. Les grandes puissances lorgnent sur différentes parties de son territoire. Les Français rêvent du Liban et de la Syrie, les Anglais de l’Arabie et de l’Irak, les Russes, bien sûr, des détroits.

Au tout début de la guerre, l’Empire est apparemment neutre. Les Anglais essaient de le faire basculer de leur côté, les Allemands également. Pourquoi s’allier avec les Ottomans ? Pas tellement pour leur puissance industrielle ou militaire, qui n’est pas grande, mais — pour les Allemands, du côté desquels ils se rangent peu après le début de la guerre — le principal atout des Ottomans est que le chef de l’État, le sultan, est aussi le calife des musulmans, et qu’il peut appeler au djihad. Les Ottomans avaient mené une guérilla plutôt efficace contre l’Italie en 1911, en s’appuyant sur les tribus bédouines du désert et sur l’autorité spirituelle du sultan. Les Allemands rêvent que l’appel à la guerre sainte du calife soulève les colonies contre les Français et les Anglais, ces deux nations dominant d’immenses populations musulmanes — au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Inde surtout.

Le livre d’Eugene Rogan est écrit de manière très vivante. Il cite de nombreux mémoires et témoignages de soldats, de gens du peuple. Cela permet un récit incarné, qui donne à voir une partie des événements vus d’en bas.

Les événements militaires sont très riches, en commençant par la campagne du Caucase contre les Russes, les différentes tentatives pour s’emparer du canal de Suez, les combats au niveau du golfe d’Aden. Puis, bien sûr, l’expédition des Dardanelles, le plus grand succès ottoman de la guerre, la campagne de Mésopotamie, ou bien les soulèvements arabes, où joue un certain rôle un fameux T. E. Lawrence.

La position stratégique de l’Empire fait qu’il est une épine dans le pied permanente pour les Anglais, qui rêvent d’abattre le plus faible de leurs ennemis par quelques coups bien placés.

Finalement, aucun plan ne fonctionne comme prévu. L’appel au djihad ne marche pas, malgré d’intéressantes tentatives de retourner des soldats algériens capturés contre les Alliés, par exemple. Mais les expéditions visant à abattre cet État affaibli avec relativement peu de divisions ne fonctionnent pas non plus. Les combats sur la péninsule de Gallipoli en sont la preuve.

Une des conséquences très fortes de la guerre est l’explosion de cet empire multiethnique. À aucun moment le gouvernement dirigé par les Jeunes-Turcs d’Istanbul ne fait confiance ni aux chrétiens de l’empire, ni aux Arabes, ni aux Arméniens. Pour ce qui concerne ces derniers, la rupture de confiance est telle qu’elle conduit à un terrible génocide. Le livre en montre les origines et les différentes étapes, plus horribles les unes que les autres.

Le livre décrit aussi la naissance et le développement du nationalisme arabe, le double ou triple jeu des Anglais avec les seigneurs hachémites de la Mecque (dont personne ne sort grandi…). Il m’a aidé à comprendre d’où venait une partie de la situation géopolitique actuelle.

J’ai trouvé tout cela facile à lire, très riche et très intéressant. J’ai beaucoup appris sur des théâtres d’opérations et sur des batailles dont je ne savais rien. Une bonne synthèse de référence.

Altstein

J’ai une idée d’histoire. Aucune idée de ce que ça vaut, ni de sous quelle forme la raconter, mais on en a parlé, Cecci et moi, pendant les vacances. Je la mets ici.

Ca commence comme une intrigue familiale contemporaine. Clara Grünwald (mettons ce nom) est une trentenaire à la vie indécise. Sa grand-mère Ilse vient de mourir, elle avait avec elle une relation riche, un peu difficile. Elle part rejoindre le reste de la famille à Altstein, en Autriche, un beau village, très pittoresque, au bord d’un lac de montagne, dans le centre du pays.

Réunion de famille dans le petit hôtel restaurant que tenait la Oma. Personnages matérialistes/pittoresques, un peu de comédie sociale. Dispute autour d’une disposition testamentaire de la défunte : après quinze années dans la tombe, on sortira ses ossements et son crâne et on installera ce dernier dans l’ossuaire du village, orné de motifs de feuilles de lières, avec son nom Ilse Grünewald, peint sur le front d’os blanchi en lettres gothiques. J’aimerais que ce soit toi, Clara, qui peigne mon nom. Le reste de la famille se moque de cette coutume locale un peu crado mais le notaire, venu de Bad Ischl, indique qu’elle sera respectée.

Une partie des descendants veut garder la maison et maintenir le petit hôtel, une autre partie veut vendre. Altstein est une destination touristique super instagrammable, le village est apparu dans une série TV chinoise hyper populaire, depuis des cars de touristes débarquent en été et repartent au soir.

Scènes de nuit, brumes silencieuses sur le lac, Clara fume ou rêve, assise sur le ponton.

Puis c’est elle qui reprend l’hôtel (scènes familiales ? Elle a peut-être un compagnon, une compagne, un enfant ?). Dans l’hôtel, la femme de chambre la plus expérimentée est d’origine philippine, relation compliquée avec Clara. Elle fait vivre à Clara un chemin initiatique déguisé pour lui permettre de prendre vraiment la direction de l’hôtel.

L’hiver, le carnaval, des scènes mi-ridicules, mi-inquiétantes, avec un personnage du village déguisé en diable avec un masque très étrange. Exotisme mittel Europa. A Pâques, chemin de croix le long d’une série de chapelles où des statues de bois effrayantes, taille humaine, représentent le pauvre Jésus et ses tourmenteurs.

Intrigue politico immobilière autour de la réhabilitation (touristique) des mines de sel situées dans les hauteurs de la montagne. Clara est impliquée là-dedans et décrouvre l’implication d’Ilse dans toutes ces affaires, elle se mêlait de tout. L’intrigue fait venir un.e archéologue venue d’un centre urbain, des personnages locaux folkloriques plus ou moins bizarres et la recherche de la tombe du salzmann, l’homme trouvé intact dans les mines en 1738 et enterré dans le minuscule cimetière de l’église forteresse appuyée au flanc de la montagne. Son crâne a-t-il été placé dans l’ossuaire, comme tous les autres ?

Des objets disparaissent de l’extraordinaire petit musée local consacré à l’âge du fer. Des pendentifs composés de trois roues, de spirales. Un chaudron.

Le passé infuse dans le présent. L’âge du bronze et le grand effondrement de la montagne. Les princes de l’âge celte, les Romains, les temps de fortune du Moyen-âge, les protestants cachés dans la montagne durant la réforme, le grand tunnel creusé du temps des Habsbourgs, les découverts archéologiques.

Clara voit se former un dessin. Quelque chose dort dans la montagne. Sa grand-mère le savait. Certains, certaines, savent encore dans le village. Quelque chose tremble et gronde depuis qu’on cesse d’accumuler des crânes sous la chapelle qui est plus qu’une chapelle. Un verrou, une sécurité.

Le Salzmann apparaît en rêve.

Vers la fin du récit, quand tout devient trouble, des entrepreneurs chinois viennent prendre les mesures du village, ils vont le reproduire à l’identique dans le Huizhou.

Le récit parle du tourisme, de ces lieux qu’on visite en une journée, de la vie d’un village de montagne plus chanceux que les autres, des commerces locaux et du tourisme mondial.

Je ne sais pas trop comment ça se termine. Léo Henry en ferait sans doute quelque chose de très cool s’il n’avait pas déjà traité ce genre de sujet dans son très bon La Panse. Tristan Lhomme en ferait un classique scénario cthulien. Moi, j’en ferai peut-être, un jour, quelque chose. En tous cas, le village de Hallstatt est vraiment extraordinaire. Mais on garderait le nom Altstein pour ne pas embêter ses habitants, qui ont dû en voir passer des gugusses racontant des âneries !

(photos de vacances LLK, à l’exception de l’ossuraire)

Project Hail Mary – Phil Lord et Christopher Miller

Voilà un film de SF très mignon et très sympa à regarder. Il y est question de catastrophe écologique et de dernier voyage désespéré vers un autre coin de l’univers, des sujets qui pourraient n’être pas très marrants, et qui ne le sont pas, y compris dans le film. Mais ce dernier raconte surtout une histoire de rencontre, de découverte et d’amitié, pleine de sentiments positifs.

Les décors sont super (vaisseaux, visions spatiales…), avec de très belles créations pour les parties non-humaines. L’histoire joue sur le vertige du cosmique et du temps et fait tourner la tête. Et les acteurs sont très bons, avec bien sûr Ryan Gosling (le film est un « Ryan Gosling show », il est bon dans tous les registres du comique, tendre, sérieux, burlesque. Et, dans un beau rôle, j’ai eu la joie de retrouver Sandra Hüller (ben oui, vous savez, la super actrice de Anatomie d’une chute)

Pas grand chose de plus à en dire : c’est très bon, ça vous mettra sans doute de bonne humeur, si vous l’avez pas vu, foncez !

Soudain — Ryūsuke Hamaguchi

Ce drôle de film, long de plus de trois heures, pourrait se résumer ainsi : une directrice d’EHPAD au bord du burn-out rencontre une metteuse en scène de théâtre japonaise au bord de la mort. C’est filmé de manière assez plate, quasi documentaire, avec de longs longs longs passages didactiques sur l’humanitude et/ou sur la relation entre le capitalisme et la dénatalité. Et les deux actrices principales sont très bien (ainsi que l’actrice qui fait l’infirmière cheffe).

Une fois qu’on admet les points ci-dessus, que dire d’autre ?

Le film représente de manière assez réaliste la vie d’un établissement accueillant des personnes âgées frappées de forts troubles cognitifs. L’endroit n’est pas un cauchemar Orpea, plutôt un établissement modèle (c’est dit dans le film), mais aussi un établissement privé, et cher. Les préoccupations professionnelles dépeintes sont réalistes, les personnels aussi, le vocabulaire également. C’est un film qui montre des gens qui travaillent et se posent des questions sur leur travail, notamment celui du soin. Un film qui parle des corps, montre des corps, parle de la vie et de la mort d’une manière assez directe.

Points positifs : le film a été tourné dans un vrai EHPAD, avec des acteurs non pros jouant certains soignants et résidents. L’ensemble paraît avoir été fait d’une manière très respectueuse.

Le discours du film, assez juste, montre l’EHPAD inséré dans le système capitaliste, dans la pression exercée sur les corps et sur la liberté des résidents et des travailleuses qui s’y trouvent. Il propose aussi une forme d’utopie en action pour sortir du cauchemar et de l’épuisement, basée sur l’abaissement des limites entre soignants et soignés, entre l’intérieur et l’extérieur de la maison. Enfin, il donne des métiers du soin une vision heureuse sans être naïve.

Je me suis un peu ennuyé ; Cecci a retrouvé nombre de situations et de questions rencontrées en situation professionnelle (« j’ai un peu l’impression d’être au boulot ») mais c’était intéressant et nous a fait discuter un long moment.

Kaléidoscope 2026

Je pourrais faire ce post de blog chaque année, mais chaque année est différente.

L’été a été dur. Pas pour moi spécialement, mais pour partout. L’herbe est jaune à Romainmôtier, le Nozon coule petit. On a eu chaud, moins chaud qu’ailleurs, et pas de feu dans nos forêts mais on a eu chaud et sec. C’était dur de trouver de l’eau et du fourrage pour les vaches.

A la fin de chaque été, quand même, pourtant, celles et ceux de Champs Libres créent un moment pour le beau, pour l’art et la poésie. Un moment où les gamins peuvent venir, et les vieux, et les mamans et les amateurs de musiques pointues et de performances arty dans les vieilles pierres de notre vieux village. Tout s’est passé cette année dans l’intimité du cloître, un carré où on etait tous ensemble.

C’était le festival kaléidoscope 2026.

Et tu sais que c’était bien parce que tu as vu les gens heureux d’aller danser vendredi soir et hier et cet apreme sur le grand plancher de la maison des moines et parce que tu es triste que ça se finisse. C’est de la bonne tristesse, celle que laisse le souvenir de la beauté, le souvenir qu’on garde en soi, qui reste toujours, je vous le promets.

Demain c’est la rentrée scolaire, back in business, fin de l’été fin des vacances.

A l’année prochaine les ami.e.s, merci pour le souffle, merci pour la vie. C’était bien. C’était kaléidoscope.

Les puissances de l’invisible — Tim Powers

J’ai lu ce gros roman parce que je fais jouer des histoires mêlant services secrets et surnaturel lovecraftien, et parce que l’extraordinaire Sabrina C. m’a dit : « il faut que tu lises DECLARE, tu vas voir, c’est du John Le Carré avec du fantastique ».

Et elle avait raison.

Les Puissances de l’invisible (Declare, en VO) nous parle de Andrew Hale, un jeune anglais aux origines mystérieuses (même pour lui), coaché de loin par le mystérieux Jimmie Theodora, qui travaille pendant la seconde guerre mondiale pour un étrange groupement secret à l’intérieur des services secrets. On va suivre l’histoire de Hale des années 40 aux années 60, liée à son implication à l’étrange projet DECLARE, qui vise à empêcher les ennemis du Royaume Uni de s’emparer de ce qui se trouve, là-haut, sur le mont Ararat.

Le roman, très powersien, mêle un imaginaire fantastique très fumé, avec des idées vraiment super cool (le rythme des clochards, la cité dans le désert, le mystérieux jumaux de Philby, le jeu sur les dates d’anniversaire) avec une documentation très précise sur le moyen orient, les services secrets, la guerre secrète, etc. Powers a essayé d’écrire un récit très fantastique qui ne contredit rien de ce qu’on sait des faits dont il parle, comme une manière de regarder la réalité historique avec des yeux magiques, et c’est un très beau projet.

Son roman est plein d’idées, qui mêlent Lawrence d’Arabie, Kim Philby, la mémoire de Kipling et du Grand Jeu et, bien sûr, des récits d’espionnage « à la » John Le Carré. Je l’ai lu avec grand intérêt, j’ai adoré certaines scènes, regretté le très trop peu de personnages féminins et me suis souvent perdu dans une narration touffue et obscure où j’ai, plus souvent qu’à mon tour, perdu pied. Il faut accepter de se laisser porter.

Une chouette lecture anyhow et de belles retrouvailles avec Powers, auteur fondamental pour ma formation littéraire.

(à l’époque, je voulais écrire des romans picaresques à la manière des voies d’Anubis)

Les trois jours du condor — Sydney Pollack

Années septante. Musique funk, plein de orange et de brun. Des bureaux cozy dans une maison bourgeoise, des machines métal et plastique qui manipulent des textes, des employés dont on a l’impression qu’ils ont tous fait un PhD en littérature anglaise. Turner arrive en retard, c’est le geek et le marrant du groupe en plus d’être super beau mec (ben oui, il est joué par Robert Redford). Les processus de sécurité (caméras et cctv, flingue dans le tiroir de femme qui fait l’accueil, agent de sécurité…) laissent penser que cet endroit qu’on croirait être un institut de recherche en littérature relève de quelques activités liées aux services secrets. Mais services secrets façon John Le Carré, avec des gens qui ont fait de bonnes universités, d’importantes disparités sociales et plein de petits détails de vie quotidienne.

Trente minutes de film plus tard, Turner est seul, traqué par toutes sortes de tueurs qui veulent lui trouer la peau. Il erre dans New York, regarde chaque inconnu comme s’il pouvait être un type lancé à ses trousses…

Je ne rentre pas plus loin dans l’histoire, elle tient plutôt la route mais elle n’est pas si importante. Un intello on the run, des tueurs, une ambiance paranoïaque, des agences dans les agences, des plans à l’intérieur des plans, on est dans le monde de la grande défiance envers le gouvernement.

Face à ça, un type gentil, paumé, assez compétent et pas mal viril quand même (je vous ai dit qu’il était joué par Robert Redford?) qui va se faire aider par une femme un peu artiste de gauche, sympa et résolue.

Note en passant : la relation du héros traqué avec la femme sympa à l’appartement très doux m’a fait penser à la relation du héros du film la prisonnière espagnole qui est lui aussi traqué et aidé par une fille super jolie, qui vit seule et qui a un apparte où votre bonne copine pourrait habiter. Bien sûr, ça ne tourne pas de la même manière dans les deux films.

Note en passant 2 (oui, je structure ce texte comme je veux) : le film oppose le monde techno-urbain / dur, à des intérieurs féminins (celui de Sam et Mae, celui de Kathy) doux et fiables. Dans ce monde d’états cruels et de gros méchants, le monde des femmes est fiable et sûr. Ca rend la scène de bagarre dans l’appartement de Kathy d’autant plus intense.

Note en passant 3 (j’ai dit que je structurais comme je voulais) : un des gros hics du film est que Turner force Kathy à l’aider, ce qui crée une tension entre eux (no surprise). Il la menace et la ligote (alors, mademoiselle, ça fait quoi d’être ligotée par Robert Redford ?) et la menace de viol flotte partout dans la scène. Alors pourquoi, pourquoi, avoir mis une scène de sexe kitchissime entre eux ? Vraiment, pourquoi ?

A part ça, ce film est super cool. D’abord parce que l’histoire, la narration sont très bien. Plein de suspense, de bonnes scènes, de surprises… J’ai marché à fond.

Ensuite parce que les acteurs. Outre les principaux (Redford et Faye Dunaway, que j’aime beaucoup), le film est plein de seconds rôles super, notamment Max Von Sydow dans le rôle du tueur, mais aussi tous les pontes de CIA, Higgins, les collègues du héros dans les premières scènes, etc.

Ensuite, j’ai aimé la photo et la plastique du film. L’attention portée aux couleurs, aux choses, aux fringues : la machine bizarre qui tourne les pages des livres, les téléphones, les chaises, l’inscription sur la porte des toilettes, la veste de Robert Redford, les lunettes, la voiture de Kathy, la cafetière… J’accumule, mais je veux dire par là que les objets comme les gens semblent être à leur place et font vivre une époque et des lieux, bien que le film soit une pure distraction (un personnaage jeté dans une aventure extraordinaire).

C’est là, je crois, ce qui me plait le plus dans ce Condor. Le monde du personnage principal s’effondre, chaque recoin peut cacher un tueur. Donc il porte sur le monde, le monde commun, de tous les jours, un regard écarquillé, il le regarde avec une attention soutenue aux détails, à sa fragilité, à ses petites joies, à ses beautés. Au délà de son chouette thriller, les trois jours du condor est un très beau film qui regarde son cadre et son époque et nous les donne à voir.

La fille du temps — Josephine Tey

La fille du temps est un roman policier datant des années soixante, avec des prémices plutôt amusantes. Le détective, un inspecteur de police de Scotland Yard, se retrouve cloué à l’hôpital, allongé dans un lit, immobilisé, forcé de regarder le plafond pendant des semaines suite à un accident survenu en service. Il reçoit la visite de ses amis, de son subordonné, d’une très belle actrice dont on devine qu’il est un peu amoureux, et de sa concierge ou femme de ménage — ce n’est pas très clair — qui tous essaient de le distraire. Il s’ennuie affreusement.

Et voilà que Martha, l’actrice, lui apporte une série de portraits de personnages historiques, qui sont la première chose parvenant enfin à le distraire. Son regard s’arrête sur le portrait de Richard III, celui qui se trouve à la National Portrait Gallery. Il se demande si cet homme est vraiment un criminel.

Pour nous, Français, Richard III, c’est surtout le personnage de la pièce de Shakespeare : ce bossu torturé et mauvais qui cause la mort de ses deux neveux, les fils de son frère Édouard, qu’il fait assassiner à la Tour de Londres. De fait, Richard, qui n’a régné que deux ou trois ans à la toute fin du Moyen Âge, est perçu par les Anglais comme un personnage monstrueux. Et le détective de ce roman se demande, depuis son lit d’hôpital, pourquoi Richard a fait assassiner ses neveux.

Il s’agit donc d’une enquête criminelle menée dans des livres d’histoire par un détective bien incapable d’aller sur les lieux du crime, ni d’interroger le moindre témoin — une sorte d’exercice acrobatique de whodunit.

Le roman est surtout une réflexion amusante sur l’histoire : sur la manière dont elle se fait, dont on la transmet. Je ne sais pas ce que des historiens professionnels en penseraient, mais le résultat est plutôt réussi. Et on se surprend à accompagner le détective dans son enquête sur les agissements de princes du XVe siècle.

Grâce à ce livre, j’ai aussi appris l’histoire de la répression de Tonypandy, et un certain nombre de détails sur l’Angleterre au temps de Louis XI et de Charles VIII. Ça m’a fait plaisir.

Merci Léo pour le conseil.

PS : ha oui, le titre. Il vient de l’expression « la vérité est fille du temps ».