Acht ungleich Eins — essai de chronique rétrospective

Tiens, je vais essayer un truc jamais fait sur ce blog. Raconter une pièce de théâtre avec cinq ans de retard. On va prendre pour ça un ton un peu plus personnel.

Donc nous sommes en juin 2021. Pendant Covid, before Ukraine and Trump 2 and Iran, vous vous rappelez ? Cecci et moi vivons à la campagne, dans un vallon encaissé au pied du Jura (un trou, comme dit une de mes collègues). Notre village est petit, mais plus haut dans le vallon, il y a un autre village, le dernier avant le col, Vaulion. Si notre village est reculé dans la campagne Vaudoise, Vaulion est le village qui est derrière le village reculé.

Or, donc, nous apprenons qu’une pièce de théâtre expérimentale sera représentée à Vaulion, fruit d’une création au long cours, dans l’ancienne usine de pierres fines.

Les villages de notre région ont souvent abrité de la petite industrie durant les deux siècles précédents, laissant des bâtiments plus ou moins utilisés (et souvent entretenus, Suisse oblige). Et Vaulion a son usine de pierres fines (c’est écrit dessus, j’aimerais vous en montrer une photo mais je n’ai pas été fichu d’en trouver une). C’est un joli bâtiment industriel de plusieurs étages avec une douzaine de fenêtres en façade, grand, mais pas trop (si quelqu’un m’en envoie une photo et peut m’expliquer ce qu’on y faisait exactement, je serais intéressé, je n’ai jamais pensé à demander). Le spectacle, intitulé Acht Ungleich Eins, aura lieu là.

Le projet est complètement fumé. Reconstituer, de manière théâtrale, la série télévisée éponyme de Fassbinder, datant de 1972, une sorte de soap opéra dans un milieu ouvrier. Huit heures de spectacle, découpées en épisodes.

Les acteurices jouent dans l’ancienne usine réaménagée pour devenir les décors de l’histoire, couleurs acidulées 70s incluses. Et, hold on, les spectateurs sont installés dans une petite pièce avec des canapés dans un coin de l’usine et des flux vidéo live retransmettent l’action sur tous les murs, en (au moins) trois streams en parallèle.

Moins de vingt spectateurs pour un projet aussi ambitieux, on est une forme d’art pour l’art qui force le respect.

Et c’était génial et virtuose. Soirée d’été enfoncé dans un canapé à regarder ce qui se déroule à deux pas de soi, comme une série télé filmée et montée en live, dont les acteurs traversent parfois la pièce où on se trouve. Narration rythmée et énergique, acteurs à fond, parlant plusieurs langues, Et l’impression, profonde, de vivre quelque chose de puissant, d’exceptionnel, de beau, fait pour la beauté du moment.

Nous nous souviendrons toujours de ce spectacle, un des meilleurs que nous ayons jamais vu.

Video streams sur les murs et canapés

Pétrole — à Vidy

Je me fais de Pasolini une image assez déplaisante. J’avais repéré son nom quand j’étais ado, dans l’Officiel des spectacles, le réalisateur de films passant presque tout le temps dans certains cinémas du quartier latin, mais qui avaient, par leurs titres, quelque chose d’infréquentable ou d’un peu sale (Salo, ou les 120 journées de Sodome, genre). Le type me semblait avoir des obsessions politiques et sexuelles pesantes, assorties d’un grand esprit de sérieux. Et puis il est mort en martyr, une sorte de saint de gauche qu’on regarde de travers.

Pétrole est, à en croire ma lecture du livret du spectacle, le dernier roman, inachevé, de PPP. Une série de notes très développées, autour d’un personnage, Carlo Valletti, brillant ingénieur pour l’ENI (la compagnie de pétrole italienne de l’après-guerre) et homosexuel refoulé, puis défoulé, obsédé par les jeunes hommes des classes populaires, et particulièrement par leurs xxxx.

La pièce dure 3h30. Elle commence par le dédoublement de Carlo, en Carlo I (l’ingénieur) et Carlo II (l’obsédé sexuel), qu’un ange et une diablesse se partagent dans une scène étrange et marrante. Carlo I et II sont joués par deux acteurs différents, qui se ressemblent suffisamment pour que ce soit vraiment marrant.

La suite est très difficile à raconter. On y verra : une soirée mondaine à Rome dans les années 60, des voyages au Koweït (et une histoire d’amour-sexe-politique avec la fille d’un cheikh), une scène d’inceste mère-fils (pour initier les aventures sexuelles de Carlo II), une heroic walk avec les psychanalystes (Freud, Jung, Dolto…)… C’est éparpillé, dément, et curieusement cohérent.

La mise en scène use à fond d’une technique dont je ne connais pas le nom : celle qui consiste à filmer en live ce qui se passe sur scène et à le rebalancer sur un très grand écran. Ça pourrait être agaçant, même si nous avons vu plusieurs pièces excellentes filmées de cette façon (par exemple Acht Ungleich Eins ou bien The Employees). Le procédé permet de montrer la même chose en même temps de deux manières différentes, avec les acteurs sur scène (vue globale) et un visage ou un autre détail souligné par la caméra.

L’outil est utilisé à fond, de nombreuses manières différentes. Montrer Carlo vu d’en haut quand il s’est écrasé au sol, dévoiler sa sueur et son regard lors de l’incroyable scène du terrain vague (qui raconte un fantasme sexuel de relations enchaînées de Carlo avec des jeunes hommes des classes populaires – moment de théâtre super casse-gueule et vraiment dément), ou alors, pendant plus d’une heure, filmer les acteurs confinés à l’intérieur d’un container industriel posé sur scène. Ça a commencé par me faire grincer des dents, mais en vérité, ça marchait très très bien. Ou encore, les excellentes scènes de dîners entre hommes politiques, quand la caméra révèle les visages (ou les mains).

Le son et les lumières sont également très puissants, déployés grâce à la qualité des installations à Vidy. Les scènes d’attentat, par exemple, m’ont fait bondir de mon siège.

Ce genre de spectacle fait partie de ce que le théâtre de Vidy propose de plus intéressant ces dernières années. Du théâtre inventif, très visuel. Parfois, comme dans Le Sommet l’an dernier, la création visuelle/plastique prend le pas sur l’intérêt narratif (ça donne des spectacles sans intérêt, mais qui font de belles photos de catalogue) ; parfois, comme avec The Employees ou ce Pétrole, la qualité plastique amplifie l’impact narratif et sensoriel.

Impossible enfin de ne pas admirer les acteurs, peu nombreux pour une pièce de cette ampleur, tous très bons, jouant chacun plusieurs personnages dans la pièce et tenant un texte (celui de Pasolini, très souvent) très complexe et dur à dire, pas du tout « scène-friendly ».

Nous avons été heureux de voir du théâtre de cette intensité et de cette qualité, une très belle et puissante création, très actuelle (pétrole, masculinité, relations entre l’intime et le public…). Ce n’est pas une création facile, la crudité sexuelle est omniprésente (sans mettre mal à l’aise les acteurices, comme on a déjà pu voir), la violence des images répond à la violence du propos.

(photos (c) Jean Louis Fernandez)

Le Tartuffe — au TKM

Ça fait quatre fois que je vois cette pièce et ce sont à chaque fois des sentiments assez violents qui en ressortent. Bien sûr, c’est parfois marrant, avec des duels de dialogue, des situations de conflit tirées jusqu’au bout et qui font bien rigoler, notamment autour du personnage de Dorine, la servante forte en gueule dont on espère qu’elle sauvera la mise de tout le monde. Spoilers : en fait, pas.

Dorine, Mariane, Orgon

Le Tartuffe d’aujourd’hui raconte sa version du monde et, peu à peu, le monde devient tel qu’il le raconte. Ce qu’on voit, ce qu’on fait n’a pas d’importance, les faits n’ont pas d’importance. Il s’approprie le pouvoir à force de discours, à force d’outrance et il ne lâche rien. Ca fait penser à quelques salauds.

Mariane et Valère

Le personnage joué par Philippe Gouin est très bien rendu. En robe de bure, avec lunettes, barbe courte, chapelet. Quelque part entre le franciscain, le prédicateur musulman, le gourou. Faux cul de combat, sorti du ruisseau, que son langage et sa gestuelle trahissent parfois. C’est ça qui est terrible : on le comprend. Il a tout à gagner et rien à perdre. Et à la fin, quand les bourgeois boivent le champagne, on se dit que, OK, c’était un nuisible, mais à sa place qu’aurait-on fait ?

Damis (faisant l’abruti), Taruffe, Orgon

La mise en scène de Jean Liermier est très classique. Maison bourgeoise vaguement XVIIe. Costumes presque puritains. Quelques anachronismes rigolos (la batte de baseball, l’appareil photo). Rien de fou, mais elle fait entendre le texte, la langue agile et belle de JBP. Certains effets et choix sont marrants. Montrer Cléante comme un alcoolique, Damis comme une brute sans cervelle, ça montre que tous ceux qui sont dans le bon camp ne sont pas des modèles.

Orgon et Cléante, toujours un peu à côté de la plaque

J’ai une nouvelle fois été pris par ce récit de combat à la vie à la mort, dans l’intimité d’un foyer. La situation est mauvaise, elle empire sans cesse. Elmire joue gros dans la scène de la table ; on sent qu’elle a peur mais qu’elle assure — l’actrice, Christine Vouilloz, est très bien et la scène palpitante, avec l’angoisse palpable du viol.

Elmire et Tartuffe

Gilles Privat fait un bon Orgon, raisonnable, ancien guerrier, avec une voix un peu sourde par rapport aux autres. A chaque fois je suis frappé de voir que, planqué sous la table, il ne bouge pas quand sa femme se fait agresser. Seulement quand on se fiche de sa petite vanité.

Bref, c’était un bon Tartuffe, pour bien voir et entendre Molière — pour aujourd’hui, pour maintenant. Ce que réussit Jean Liermier ? Raconter cette histoire, la faire ressentir, nous accrocher, jusqu’au bout.

Fantômes contre fantômes – Peter Jackson

J’ai ete pris de l’envie de revoir celui-là, qui m’avait laissé un bon souvenir au cinéma, en 1996. Je me rappelais d’un univers plutôt marrant et d’un chouette Michael J. Fox.

Pour le résumé : Frank Bannister (MJF, donc) est un gars qui voit les esprits des morts, un médium. Comme il est en pleine dérive dans sa vie, il bosse comme psychic investigator pour chasser les fantômes des maisons des autres. En fait c’est un hoax : il demande à des potes esprits de hanter les maisons de ses clients puis il les chasse, trop facile pour lui. Jusqu’à ce qu’il se trouve embringué dans une séries de morts soudaines causées par un esprit bien maléfique qu’il est le seul à voir.

Il y a plein de trucs que j’aime bien dans ce film : le héros, l’héroïne (une jeune médecin jouée par Trini Alvarado), l’action qui plonge Bannister toujours plus loin dans les ennuis (c’est même assez brillant la manière dont ça rebondit sans cesse). Les hommages nombreux aux films de maisons hantée. La réal très vive. L’univers de ce looser qui voit les esprits est plutôt bien posé. L’ambiance de la petite ville, très burtonnesque, certains second rôles (l’ex mari de l’héroïne, le sheriff…), certaines scènes de comédie…

Il y a aussi quelques belles choses de cinéma, notamment la scène dans l’hôpital quand le personnage du méchant dans le présent se surimpose au personnage du méchant dans le passé. Deux mondes cohabitent, le héros ne sait plus où il est, c’est assez cool. Et le film semble évoquer tout un monde des années 60, cinéma d’horreur grand guignol et films en n&b. Je ne m’y connais pas assez pour avoir les refs précises mais je me suis dit que le couple mère-fille toxique avait quelque chose d’Hitchcock et que la maison hantée évoquait ce que j’appelle l’imaginaire « Hammer ».

J’en ressors quand même avec un gout de trop sucré et un peu bof dans la bouche. Le roller coaster était marrant, j’ai été accroché à mon siège, j’ai beaucoup ri, mais beaucoup des images et des gags étaient faciles (le sergent de full métal jacket pour jouer un sergent de full métal jacket). J’ai trouvé la photo assez moche. Les persos de femmes sont traités par dessus la jambe (je doute que le film passe le test de Bechdel). La jolie fille tombe amoureuse du héros parce que… parce que. Il y a des gags sexuels douteux (le fantôme qui baise la momie…)

Le truc qui m’a le plus gêné est le portrait de l’agent du FBI traumatisé, qui m’avait fait follement rire lors de la sortie du film, parce que c’était un anti-Mulder complet. L’acteur porte ce personnage guignolesque avec une belle intensité, mais je me suis rendu compte qu’une bonne partie des troubles mentaux du personnage sont en fait des troubles autistiques et qu’on rigole d’un autiste, et ça, en fait, c’est moyen.

Un dernier truc, j’ai l’impression que le scénario tient très vaguement debout. Je ne comprends pas le sens de la scène prégénérique en perspective avec l’explication finale. Mais sans doute qu’un truc m’a échappé.

Marguerite et moi avons bien rigolé, Cecci a détesté et je me suis dit, qu’au fond, Jackson n’était pas très fin.

Métamorphoses — au Rijskmuseum

Toujours à Amsterdam, et sur recommendation de Rosa, nous sommes allés voir l’expo temporaire du Rijskmuseum inspirée par les métamorphoses d’Ovide.

Les métamorphoses, donc, une collection de récits courts par la fameux poète latin (merveilleusement revisités par Nina Mac Laughlin dans son Sirène, debout, traduit dans la langue de chez-nous par l’excellente luvan).

L’expo du Rijsk rassemble des oeuvres d’époques multiples mettant en scène certains de ces récits, les reliant à notre époque de corps fluides et d’identités floues. Je vais en partager certaines.

Comme j’ai stupidement oublié de noter les auteurs des oeuvres (sauf quand ils sont hyperconnus), je vais vous les présenter comme ça, en vrac.

Appolon et Daphné, extrait d’une tapisserie. Notez la transformation en cours.
Autre transformation en cours, vous la voyez ? (ref: les paysans de Lycie et la déesse Latone)
Super mise en scène par un de mes peintres vénitiens préférés, Jacques Robuste, « le petit teinturier ».
Titre proposé : weawing challenge, Minerva vs Arachné
(mais en vrai, pourquoi voit-on les seins de cette dernière ? Alors, Jacques, pourquoi ?)
A propos d’Arachné… Celle-ci rappelle Shelob
« Zeus », par Nandipha Mntambo, une sculptrice contemporaine. Je suis super fan de ce travail : les cornes, la matière, le regard, le fait d’avoir donné sa propre poitrine à un dieu macho-macho pour rappeler combien il est plastique. C’est magnifique.
Une autre super variante sur Zeus, avec cette tête de taureau sur un corps d’Aphrodite
Danaé et la pluie d’or, par le Titien. Un des mythes les plus chelous, selon moi.
Variante autour de Danaé. Le pluie d’or devient bien moins abstraite (= c’est du POGNON) et il est assez clair qu’on vend là l’innocence de la demoiselle posée au milieu.
Plusieurs oeuvres montrent Leda et le cygne. Ici, on danse et le cygne pas très cygne pince la tunique pour la tirer bas. Bizarre accouplement zoophile à suivre.
Vidéo avec un visage calme et plein plein de serpents
Persée a chopé un objet magique et se débarrasse de ses ennemis. Paf, paf, paf !
Un narcisse médiéval, ambiance dame à la licorne.
Et le Narcisse du Caravage. Ca donne envie d’imaginer l’histoire qui pousse ce jeune napolitain du 17ème jusqu’à un étang enchanté
L’hermaphrodite Borghese, exposé dans la pénombre. Il aurait fallu filmer les rires un peu gênés que cette oeuvre provoque encore.
Pygmalion, par Gérôme. Le Larry Elmore du 19ème siècle français.
J’aime beaucoup ce paysage fantastique et anthropomorphe. On dirait une illus de livre pour enfants contemporain (et un peu flippant)
Une femme sortant d’une pièce de tilleul (sculpture contemporaine)
Une magnifique créature argent et corail, époque renaissance je crois
Et enfin, une image NSFW, complètement idiote, mais j’avous que j’ai ri. (Renaissance aussi)

Musée Van Gogh — Amsterdam

Un peu de peinture sur ce blog, pour changer. De visite à Amsterdam pour raisons familiales, nous avons pensé cette fois-ci à réserver, très en avance, une visite au musée Van Gogh.

Le musée lui-même est un bâiment moderne (un double bâtiment, en fait, connecté par un souterrain) situé sur la Museumplein d’Amsterdam, entre le Rijsk et le Stedelijk. Plein de touristes s’y pressent parce que VVG est une star mondiale. Ca m’a amené à la première question de ma visite : comment passe-t-on de peintre fauché, mentalement instable, qui produit des centaines de tableaux entre 1880 et 1890, et gros musée-forteresse avec des billets à 25 euros qui attire visiteuses et visiteurs du monde entier (us included).

L’expo permanente est très bien : d’abord une série d’autoportraits de VVG, très rapprochés dans le temps, par lesquels on voit notre héros essayer plein de techniques pour rendre sa pipe, son chapeau, sa barbe rousse…

Puis les première peintures : des scènes paysannes (parce que la paysannerie, il n’y a que ça de vrai) dont sa première « grande oeuvre », les mangeurs de pomme de terre. Un tableau sombre avec des figures qui ressemblent à des caricatures, très frappantes. Je ne sais pas si j’aime mais j’admets que ça secoue.

Dans les salles suivantes, on verra l’influence parisienne. Les impressionnistes et pointillistes, et la manière dont ils transforment le travail de notre héros. Là, on rentre dans l’oeuvre de Van Gogh telle que je le connaissais. Dans ces salles, outre quelques paysages et arbres en fleurs super réussis, j’ai aimé un petit tableau de Rosa Bonheur (je me suis rendu compte que je ne savais rien de cette peinteresse) et quelques imitations de tableaux japonais, parce que la France venait de découvrir les estampes et que Vincent, comme tant d’autres, a adoré ça.

Les salles suivantes nous emmènent à Arles, dans la fameuse maison jaune, puis à l’asile de Saint-Rémy de Provence et enfin à Auvers sur Oise. Les panneaux sont clairs et explicites sur les troubles mentaux de Vincent, le panneau final, qui parle de son suicide, contient même (ce que j’ai apprécié), une petite note fournissant ressources et numéros de téléphone à l’intention des gens nourrissant des pensées sombres.

A la base, je ne suis pas un fan particulier de Van Gogh, même si, je l’admets sans discuter, c’est un peintre très important et très puissant. Par contre, j’aime beaucoup la peinture hollandaise du XVIIème siècle, Van Goyen, Ruysdael, Rembrandt, Vermeer… L’expo du musée d’Amsterdam nous montre un Van Gogh qui peint le ciel, les arbres, la terre et ceux qui la travaillent, des natures mortes… Tout comme les Hollandais que j’aime. Et sentir cette connexion entre eux m’a touché. En voyant les autoportraits je n’ai pas pu m’empêcher à la grande série d’autoportraits de Rembrandt, même si, bien sûr, les projets et les carrières des deux peintres sont différents.

Et, pour revenir à la question d’origine, comment relier l’artiste tourmenté et la superstar mondiale, le musée y répond très bien. D’abord, il y a Théo, le frère très aimant, le « meilleur ami » de Vincent, le soutien de tous les moments. Mais surtout, Théo mourant peu de temps après Vincent, il y a Jo (Johanna Van Gogh-Bonger), l’épouse de Théo et la mère de Vincent Jr., qui hérite, à la mort des deux frangins, de centaines de toiles et des correspondances entre les deux. Entre deux boulots de traduction, et tout en élevant Vincent Jr., elle bosse pour faire reconnaître le travail de son beau-frère. A la fois en organisant des expos, mais aussi en faisant traduire et publier leur correspondance. En fait, c’est elle qui crée ce personnage d’artiste, et c’est sa collection qui constitue le fond de base du musée Van Gogh. La boucle est bouclée, de l’artiste incompris jusqu’au musée d’envergure mondiale.

Jo. Elle a l’air d’avoir du caractère.

PS : l’expo temporaire était consacrée à la couleur jaune. Elle a présenté, bien sûr, les tournesols, mais aussi un superbe Turner et ces petits livres, qui vous feront sans doute penser à certaines de mes obsessions récentes.

Le pétrole dans la Seconde Guerre mondiale — Daniel Feldmann

Je m’intéresse à l’histoire militaire, mais je ne lis des livres de ce domaine que lorsque je fais jouer des histoires se passant à l’époque, ou lorsque le livre est écrit par un copain. Celui-ci fait partie de la seconde catégorie et il est excellent.

Avec un titre pareil, on s’attendrait à une monographie un peu pénible avec des tableaux de chiffres et un déroulé chronologico-militaire. Mais non.

Le pétrole… commence par nous planter le décor de l’exploitation pétrolière au début du XX᷊ siècle, et la découverte du fait que cette huile de roche, aux qualités différentes selon les coins du monde d’où on la sort, avait une capacité énergétique bien plus intéressante que celle du charbon — et donc allait permettre aux bateaux de guerre d’aller plus loin, plus vite, en chargeant moins de carburant (et moins d’hommes, parce que le pétrole a la bonne idée de couler depuis les réservoirs jusqu’aux brûleurs, contrairement au charbon qu’il faut pelleter). Mais, dommage pour les deux plus grands empires coloniaux de l’époque (France et Royaume-Uni), quasi aucun de leurs territoires n’est producteur de la précieuse liqueur. Leurs marines de guerre basculeront quand même vers le mazout (parce qu’on aime toujours avoir de gros canons), mais il va falloir s’assurer des approvisionnements.

On va découvrir la formation du marché mondial, la prospection de différents coins du monde dont on entend un peu parler en ce moment (Venezuela, Iran…), l’organisation de la production en un affreux cartel réunissant Jersey, Anglo-Iranian (future BP) et Shell, qui s’efforce de maintenir les prix élevés, notamment pour tous ces États qui veulent remplir les réservoirs de leurs navires.

Le décor est posé et le livre va ensuite explorer différents sujets à travers des chapitres thématiques, tous passionnants. Parmi les sujets abordés, sans exhaustivité :

  • Comment produire du pétrole à partir du charbon ? L’Allemagne, qui veut faire la guerre, dispose de peu de pétrole, de beaucoup de charbon et d’un gros conglomérat de chimie : IG Farben. Cela donnera naissance à la filière du pétrole synthétique, dont on a beaucoup entendu parler pendant la Seconde Guerre mondiale mais qu’on ne mentionne plus guère de nos jours.
  • L’essence d’aviation, l’octane 100 et le problème du cliquetis des moteurs, ou : « comment le fait d’ajouter un poison toxique dans l’essence a permis aux moteurs d’avion de développer plus de puissance ». Une histoire de déni plausible (« comment ça, ajouter ce truc au plomb dans l’essence, ça tue les garagistes, les mécaniciens et ça empoisonne les gens ? Nos scientifiques disent le contraire… ») et de légendes autour de l’idée que cette essence magique aurait permis de remporter la bataille d’Angleterre (spoiler : probablement pas).
  • Vivre sans essence : le cas de la France occupée. 1) On y arrive. 2) Le gazogène, en fait, c’est bof — désolé, Gaston. D’ailleurs, dès la fin de la guerre, il a été abandonné.
  • Est-ce que Barbarossa a échoué à cause des problèmes d’approvisionnement en carburant des camions et des panzers ? Cela a joué, bien sûr. Est-ce que les Allemands auraient pu s’emparer des puits du Caucase ? Ils n’en sont pas passés loin, mais les Russes auraient tout détruit et il aurait fallu des années pour les remettre en route.
  • Est-ce que l’essence est la clé de la guerre moderne ? Oui, bien sûr : les Alliés avaient accès à autant de pétrole qu’ils voulaient, ce qui leur a permis de mettre tous leurs soldats sur roues et dans les airs, tandis que l’Axe n’en avait généralement pas assez, voire quasi plus du tout après 1944. Et pourtant, cela n’a pas empêché les Allemands et les Japonais de se battre jusqu’au bout, et très efficacement, malgré leur infériorité énergétique.

Le pétrole…, à travers ce sujet mêlant guerre et sources d’énergie, est un livre qui parle d’économie, de structuration des marchés, de gouvernance des entreprises articulée avec celle des États, de technologie et aussi, quand même, de stratégie et de Seconde Guerre mondiale. Le tout dans un style toujours clair, avec à chaque fois le bon niveau d’explications pour le lecteur curieux.

C’est un ouvrage remarquable, qui m’a passionné et qui est, on s’en doute, terriblement actuel.

L’âiné des Ferchaux — Simenon

Ce blog devient de plus en plus le blog où je chronique des trucs que je relis. Signe des temps ? Dégénerescence du cerveau ? Tentative désespérée d’atteindre 1000 articles cette année ? Choose your team.

Ma prof de français de classe de seconde, une petite dame très bourgeoise qui nous avait fait acheter toutes sortes de livres en début d’année (dont, Un balcon en forêt, la première fois de ma vie que je voyais un livre dont il fallait découper les pages au coupe-papier), nous avait mis dans le lot L’aîné des Ferchaux, livre dont j’avais retiré une impression plutôt déplaisante liée notamment à la crudité de certaines descriptions. Je n’avais pas l’âge pour Simenon (ni pour Gracq, d’ailleurs), mais j’avais quand même aimé découvrir certains des textes que cette professeure dont j’ai oublié le nom nous avait fait lire.

Le lecteur de ce blog aura noté que j’ai un kink pour les Maigret. En passant à la bibliothèque, j’ai aperçu le Ferchaux et je me suis dit : pourquoi pas ? Est-ce que c’était bien ? Si une prof voulait nous le faire lire, elle avait sans doute une idée en tête.

Tout comme Kipling, Simenon est un roi pour raconter des histoires. Tu commences à lire et presque jusqu’au bout, tu te demandes où ça va et comment ça y va et ce qui va arriver à ce type…

Le roman commence par un préambule racontant une affaire coloniale/politique/financière des années 30 en France. Les frères Ferchaux : Dieudonné, l’aventurier. Emile, l’homme d’affaires. Les deux font fortune en exploitant le caoutchouc dans le bassin du Congo. Exploitation coloniale, corruption, flux d’argent, millions, leur puissance s’accroît, puis se brise, prise dans un scandale. Tout est sur le point d’exploser. Dieudonné revient en France pour se défendre à coup d’avocats et de rumeurs qu’on laisse fuiter dans une feuille à scandales. Fin de la séquence pré-générique.

Le film commence. On voit Michel Maudet, un jeune type ambitieux, rêveur, menteur. Sa femme Lina, originaire de Valenciennes comme lui, fille de bourgeois pas comme lui. Michel veut percer dans le journalisme, l’écriture, mais il ne perce nulle part, lui et Lina ont des dettes, le manteau de Lina est au clou, c’est à peine s’ils ont une valise. Par ouïe-dire, par un pote, Michel, aux abois, apprend qu’un certain « monsieur Dieudonné », vivant en Normandie, a besoin d’un nouveau secrétaire. Sans aucune confirmation, allant au bluff, il embarque Lina dans son plan pourri, ils sautent dans le train vers Caen, voyagent en douce en première et font l’amour dans le compartiment, débarquent à Caen sous la pluie, monsieur Dieudonné n’est pas à Caen, il faut aller le chercher plus loin, dans une maison perdue au bord de la mer. Et là, surprise, Michel, aux abois, affamé, est embauché pour un salaire misérable par un vieil unijambiste autoritaire qui n’est autre que le Ferchaux, mais oui, celui de l’affaire Ferchaux.

Je ne vous raconte pas la suite. Si ce genre d’histoire ne vous botte pas, le livre n’est pas fait pour vous. Moi, j’ai marché à fond.

Le roman développe la relation entre le vieux acculé et le jeune ambitieux. C’est un récit de formation, mais de formation vers quoi ? Formation d’un aventurier, formation d’un profiteur, formation d’un criminel ? Les personnages sont pour la plupart antipathiques et corrompus et c’est tout l’art du romancier de nous intéresser à eux, à leurs déviances, à leurs faiblesses. D’une certaine manière, on s’y attache et, toujours, on les suit avec intérêt.

Comme toujours chez Simenon, les décors et les ambiances sont incroyables. Des bars, des jours de pluie, des trains de la nuit, des hôtels misérables… Comme toujours chez lui, les femmes sont victimes, soutiens sacrificiels ou objets de convoitise. Je suis gêné par cet aspect de ses livres, tout en trouvant qu’il dessine des personnages toujours intéressants.

L’âiné des Ferchaux est un roman puissant, surtout dans les deux premiers tiers. La fin comprend des éléments fascinants (notamment le mystérieux personnage du « Hollandais ») mais j’ai assez vite vu où Jojo voulait en venir. Ce n’est pas trop grave, car c’est très bien écrit et ça se lit très bien.

A l’occasion, je lirai d’autres roman de Simenon « hors Maigret », même si j’avoue que son pessimisme profond me pèse – dans Maigret, au moins, le personnage du commissaire agit toujours avec humanité, soufflant un peu d’espoir.

A l’ouest rien de nouveau — E.M. Remarque

Ma maman m’avait donné ce livre à lire quand j’étais ado, je ne sais plus à quelle âge. Je m’en souvenais comme d’une claque, ma découverte de ce qu’avait pu être la guerre des tranchées, vue au niveau du soldat.

Comme je sais dans une période 14-18, pourquoi ne pas le relire ? D’autant que mon ami Yuriy m’a fait découvrir Arc de triomphe, du même, roman d’exil et de prélude à la WWII (en France), quand celui-ci m’avait donné à connaître la WWI.

Je ne vais pas faire long : à l’ouest… supporte très bien la relecture. C’est un livre à l’écriture sèche, simple, au présent, qui raconte différents épisodes de la vie du soldat de tranchée. La formation, l’attente, les baraquements, l’assaut, les bombardements, l’hôpital, les permissions, la faim, la soif, la survie. D’une manière assez clinique, le livre essaie de décrire l’effet de la guerre sur la psychologie de jeunes gens jetés dedans à l’âge de dix-sept ans.

Je me rappelais très bien certaines impressions du livre. J’avais oublié le portrait des camarades de combat du narrateur, mais aussi le passage très émouvant concernant le camp de prisonniers russe. J’avais également oublié (ou pas perçu, on est prude et pudique, parfois, quand on est ado) les passages très explicites concernant la sexualité des soldats. Les femmes qui se donnent à eux pour un peu de pain, la pratique de la masturbation ou bien le passage où l’épouse d’un soldat vient le voir à l’hopital et où ses camarades de chambrée jouent bruyamment aux cartes pour permettre à la femme de se glisser sous les draps du blessé.

C’est un livre sur la vie qui s’efforce de se continuer, malgré toutes les souffrances.

Je songe maintenant à lire d’autres romans sur l’expérience de cette guerre. J’hésite entre le voyage au bout de la nuit, et les croix de bois. Un avis ?

La vie est uniquement occupée à faire le guet sans trêve, pour se garder des menaces de la mort ; elle a fait de nous des animaux pour nous donner cette arme qu’est l’instinct ; elle a émoussé notre sensibilité, pour que nous ne défaillions pas devant les horreurs qui nous assailliraient si nous avions la conscience claire et nette. Elle a éveillé en nous le sens de la camaraderie, afin que nous échappions aux abîmes de l’isolement; elle nous a donné l’indifférence des sauvages, afin que, en dépit de tout, nous puissions repérer toute valeur positive et la mettre en réserve contre l’assaut du néant. Ainsi nous vivons une existence fermée et dure, toute en surface, et il est rare qu’un événement fasse jaillir du fond quelques étincelles, mais alors la flamme d’une aspiration lourde et terrible se fait jour en nous tout à coup.

Notre mère la guerre — Maël & Kris

On aura compris, je suis en train de lire de la doc sur la guerre de 14. Voir, ici, mes autres billets autour de ce sujet (il n’y en a pas tant).

Ce livre, l’intégrale des quatre volumes de Notre mère la guerre, de Maël et Kris, m’a été conseillé par BrotherA, que je remercie.

La BD historique est un domaine entier de la production bébéphile francophone (je ne sais pas comment c’est dans d’autre pays). Un scénariste et un dessinateur (parfois la même personne) se documentent tout plein et écrivent une histoire pleine de précisions et de références sérieuses, genre l’histoire de France en bande dessinée, mais plus développé et on le publie avec une préface d’historien très heureux de voir des dessins posés sur son sujet de spécialité. Ca peut donner tout un tas de trucs très ennuyeux et scolaires, j’en ai lu un paquet, généralement pas jusqu’à la fin, ou alors en diagonale. Ca peut donner certains des pamphlets de Tardi (parfois brillant, parfois moins inspiré). Et ça peut donner Notre mère la guerre.

Ces livres allient une doc excellente (plein, plein de détails dans les planches, sans infodump pour le lecteur), des dessins magnifiques de Maël qui arrivent à exprimer à la fois une grande sensibilité pour les atmosphères et un grand souci du détail et surtout une très bonne histoire sur des hommes en guerre.

Le récit repose sur une enquête policière sur des meurtres mais tourne vite autour de portraits d’hommes en guerre. Je ne vais pas le spoiler, il y dans ce récit plein plein de personnages et d’idées, des rebondissements surprenants et des flash backs dans le monde hors de la guerre. C’est très bien écrit, palpitant et effrayant de bout en bout. C’est vraiment un travail magnifique.

Concernant la doc, j’aime bien cette citation du scénariste : « Notre-mère la guerre n’est pas un musée, mais un récit.« , le travail des deux auteurs la rend particulièrement vraie, c’est un excellent récit.