The Fall of the Ottomans — Eugene Rogan

Dans le jeu de plateau Diplomatie, je me rappelle que c’est toujours un peu spécial de jouer les Ottomans. C’est ce pays qui est dans le coin, et qui ne semble pas avoir les mêmes chances que les autres. The Fall of the Ottomans, d’Eugene Rogan, est un livre qui décrit les événements de la Première Guerre mondiale du point de vue de l’Empire ottoman. Je l’ai lu dans le cadre de la documentation pour ma campagne de jeu de rôles en cours.

Alors que les événements de 1914 se profilent, l’Empire ottoman est un État immense, mais relativement peu peuplé par rapport aux autres puissances européennes. Une vingtaine de millions d’habitants contre, par exemple, près de soixante-dix millions pour l’Allemagne. C’est aussi un État affaibli politiquement, qui a enchaîné plusieurs défaites contre les petites nations des Balkans. Les grandes puissances lorgnent sur différentes parties de son territoire. Les Français rêvent du Liban et de la Syrie, les Anglais de l’Arabie et de l’Irak, les Russes, bien sûr, des détroits.

Au tout début de la guerre, l’Empire est apparemment neutre. Les Anglais essaient de le faire basculer de leur côté, les Allemands également. Pourquoi s’allier avec les Ottomans ? Pas tellement pour leur puissance industrielle ou militaire, qui n’est pas grande, mais — pour les Allemands, du côté desquels ils se rangent peu après le début de la guerre — le principal atout des Ottomans est que le chef de l’État, le sultan, est aussi le calife des musulmans, et qu’il peut appeler au djihad. Les Ottomans avaient mené une guérilla plutôt efficace contre l’Italie en 1911, en s’appuyant sur les tribus bédouines du désert et sur l’autorité spirituelle du sultan. Les Allemands rêvent que l’appel à la guerre sainte du calife soulève les colonies contre les Français et les Anglais, ces deux nations dominant d’immenses populations musulmanes — au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Inde surtout.

Le livre d’Eugene Rogan est écrit de manière très vivante. Il cite de nombreux mémoires et témoignages de soldats, de gens du peuple. Cela permet un récit incarné, qui donne à voir une partie des événements vus d’en bas.

Les événements militaires sont très riches, en commençant par la campagne du Caucase contre les Russes, les différentes tentatives pour s’emparer du canal de Suez, les combats au niveau du golfe d’Aden. Puis, bien sûr, l’expédition des Dardanelles, le plus grand succès ottoman de la guerre, la campagne de Mésopotamie, ou bien les soulèvements arabes, où joue un certain rôle un fameux T. E. Lawrence.

La position stratégique de l’Empire fait qu’il est une épine dans le pied permanente pour les Anglais, qui rêvent d’abattre le plus faible de leurs ennemis par quelques coups bien placés.

Finalement, aucun plan ne fonctionne comme prévu. L’appel au djihad ne marche pas, malgré d’intéressantes tentatives de retourner des soldats algériens capturés contre les Alliés, par exemple. Mais les expéditions visant à abattre cet État affaibli avec relativement peu de divisions ne fonctionnent pas non plus. Les combats sur la péninsule de Gallipoli en sont la preuve.

Une des conséquences très fortes de la guerre est l’explosion de cet empire multiethnique. À aucun moment le gouvernement dirigé par les Jeunes-Turcs d’Istanbul ne fait confiance ni aux chrétiens de l’empire, ni aux Arabes, ni aux Arméniens. Pour ce qui concerne ces derniers, la rupture de confiance est telle qu’elle conduit à un terrible génocide. Le livre en montre les origines et les différentes étapes, plus horribles les unes que les autres.

Le livre décrit aussi la naissance et le développement du nationalisme arabe, le double ou triple jeu des Anglais avec les seigneurs hachémites de la Mecque (dont personne ne sort grandi…). Il m’a aidé à comprendre d’où venait une partie de la situation géopolitique actuelle.

J’ai trouvé tout cela facile à lire, très riche et très intéressant. J’ai beaucoup appris sur des théâtres d’opérations et sur des batailles dont je ne savais rien. Une bonne synthèse de référence.

A l’ouest rien de nouveau — E.M. Remarque

Ma maman m’avait donné ce livre à lire quand j’étais ado, je ne sais plus à quelle âge. Je m’en souvenais comme d’une claque, ma découverte de ce qu’avait pu être la guerre des tranchées, vue au niveau du soldat.

Comme je sais dans une période 14-18, pourquoi ne pas le relire ? D’autant que mon ami Yuriy m’a fait découvrir Arc de triomphe, du même, roman d’exil et de prélude à la WWII (en France), quand celui-ci m’avait donné à connaître la WWI.

Je ne vais pas faire long : à l’ouest… supporte très bien la relecture. C’est un livre à l’écriture sèche, simple, au présent, qui raconte différents épisodes de la vie du soldat de tranchée. La formation, l’attente, les baraquements, l’assaut, les bombardements, l’hôpital, les permissions, la faim, la soif, la survie. D’une manière assez clinique, le livre essaie de décrire l’effet de la guerre sur la psychologie de jeunes gens jetés dedans à l’âge de dix-sept ans.

Je me rappelais très bien certaines impressions du livre. J’avais oublié le portrait des camarades de combat du narrateur, mais aussi le passage très émouvant concernant le camp de prisonniers russe. J’avais également oublié (ou pas perçu, on est prude et pudique, parfois, quand on est ado) les passages très explicites concernant la sexualité des soldats. Les femmes qui se donnent à eux pour un peu de pain, la pratique de la masturbation ou bien le passage où l’épouse d’un soldat vient le voir à l’hopital et où ses camarades de chambrée jouent bruyamment aux cartes pour permettre à la femme de se glisser sous les draps du blessé.

C’est un livre sur la vie qui s’efforce de se continuer, malgré toutes les souffrances.

Je songe maintenant à lire d’autres romans sur l’expérience de cette guerre. J’hésite entre le voyage au bout de la nuit, et les croix de bois. Un avis ?

La vie est uniquement occupée à faire le guet sans trêve, pour se garder des menaces de la mort ; elle a fait de nous des animaux pour nous donner cette arme qu’est l’instinct ; elle a émoussé notre sensibilité, pour que nous ne défaillions pas devant les horreurs qui nous assailliraient si nous avions la conscience claire et nette. Elle a éveillé en nous le sens de la camaraderie, afin que nous échappions aux abîmes de l’isolement; elle nous a donné l’indifférence des sauvages, afin que, en dépit de tout, nous puissions repérer toute valeur positive et la mettre en réserve contre l’assaut du néant. Ainsi nous vivons une existence fermée et dure, toute en surface, et il est rare qu’un événement fasse jaillir du fond quelques étincelles, mais alors la flamme d’une aspiration lourde et terrible se fait jour en nous tout à coup.

Notre mère la guerre — Maël & Kris

On aura compris, je suis en train de lire de la doc sur la guerre de 14. Voir, ici, mes autres billets autour de ce sujet (il n’y en a pas tant).

Ce livre, l’intégrale des quatre volumes de Notre mère la guerre, de Maël et Kris, m’a été conseillé par BrotherA, que je remercie.

La BD historique est un domaine entier de la production bébéphile francophone (je ne sais pas comment c’est dans d’autre pays). Un scénariste et un dessinateur (parfois la même personne) se documentent tout plein et écrivent une histoire pleine de précisions et de références sérieuses, genre l’histoire de France en bande dessinée, mais plus développé et on le publie avec une préface d’historien très heureux de voir des dessins posés sur son sujet de spécialité. Ca peut donner tout un tas de trucs très ennuyeux et scolaires, j’en ai lu un paquet, généralement pas jusqu’à la fin, ou alors en diagonale. Ca peut donner certains des pamphlets de Tardi (parfois brillant, parfois moins inspiré). Et ça peut donner Notre mère la guerre.

Ces livres allient une doc excellente (plein, plein de détails dans les planches, sans infodump pour le lecteur), des dessins magnifiques de Maël qui arrivent à exprimer à la fois une grande sensibilité pour les atmosphères et un grand souci du détail et surtout une très bonne histoire sur des hommes en guerre.

Le récit repose sur une enquête policière sur des meurtres mais tourne vite autour de portraits d’hommes en guerre. Je ne vais pas le spoiler, il y dans ce récit plein plein de personnages et d’idées, des rebondissements surprenants et des flash backs dans le monde hors de la guerre. C’est très bien écrit, palpitant et effrayant de bout en bout. C’est vraiment un travail magnifique.

Concernant la doc, j’aime bien cette citation du scénariste : « Notre-mère la guerre n’est pas un musée, mais un récit.« , le travail des deux auteurs la rend particulièrement vraie, c’est un excellent récit.

Les somnambules — Christopher Clark

L’autre jour, j’ai regardé cette chouette vidéo d’histony sur les causes de la WWI. Je suis un peu dans mood première guerre mondiale en ce moment et suite à l’audition de la vidéo que vous trouverez en bas de cette page, j’ai lu des livres majeurs de la biblio, les somnambules, de Christopher Clark.

Ce livre d’historien s’efforce de raconter, en contexte, le basculement vers la guerre, en essayant de séparer les actions personnelles des individus, les jeux diplomatiques et les modes de gouvernement des différents pays impliqués.

Le livre ne cherche pas à pointer du doigt un ou des coupables (ce serait vain) mais plutôt à décrire un système politico diplomatique et la manière dont il peut se diriger, contre le gré de ses propres acteurs, vers une catastrophe. (Clark ne s’intéresse quasiment pas aux influences des milieux économiques)

Dans ce livre, vous en apprendrez beaucoup sur, tout d’abord, la situation serbe et ses affreux sacs de noeuds. La relation schizophrénique entre un gouvernement « raisonnable » et la main noire (true thing) une société secrète-pas-si-secrète, nationaliste et terroriste. La Serbie est un beau sac de noeuds et j’en sais maintenant beaucoup plus sur son histoire entre les années 1870 et 1914.

On aura aussi un aperçu des complexes politiques internes de l’empire austro-hongrois, pas si décadent qu’on le croit, mais lui aussi tiraillé de contradictions dans tous les sens, avec à la tête son vieil empereur un peu détaché du monde. Le jeu des nationalités à l’intérieur de l’empire, les rivalités, les compromis, les postures outragées… m’ont fait penser aux états « multi nationaux » (un peu comme la Suisse avec ses langues et religions multiples, ou la Belgique) mais aussi, bien sûr, à notre chère Union Européenne (oui, elle m’est chère, surtout en ce moment, et malgré tous ses défauts).

Le fonctionnement de l’empire allemand n’est pas triste non plus, avec son Kaiser vélléitaire et ses militaires incapables de faire dévier un plan. On verra aussi, bien sûr, les Russes (l’autocratie n’a pas que du bon…) et les Français avec la doctrine de « fermeté » de Poincaré et Viviani qui perd les pédales, pendant que l’ambassadeur Paléologue envoie à Paris des comptes rendus de ses entrevues avec le tsar rédigés avant même d’avoir rencontré le tsar. (Mais comme ça, le télégramme chiffré arrive à l’heure de l’apéro et fait son effet maximal)

J’oubliais enfin les Anglais, avec leur roué ministre des affaires étrangères, Edward Grey, qui se foutent à peu près tout du long de ce qui se passe en Europe parce, de deux choses: ils sont une puissance mondiale et le nord de l’Inde les intéresse plus. Et que les Irlandais sont en train de les faire basculer dans la guerre civile, alors tu comprends, cette affaire d’assassinat en Serbie…

La dernière partie du livre est un récit très détaillé de la « crise de Juillet », qu’on lit avec l’effroi qu’on a devant un spectacle de tragédie. Plusieurs fois, des hommes (dont le Kaiser et le Tsar) se rendent compte que tout ça part en sucette grave, ils tirent sur les freins, à fond, à fond, mais vous comprenez, votre majesté, c’est trop tard, on ne peut pas revenir sur ce plan de mobilisation…

Outre l’intérêt histoirique, j’ai retiré de ce livre le sentiment profond que des instances supranationales, mêmes foireuses, valaient mieux que pas d’instances du tout. Qu’on ne pouvait pas laisser des pays gérer leurs intérêts de manière multilatérale dans des relations de méfiance mutuelle. Ce genre d’affaire termine mal, en général.

1917 — Sam Mendes

J’avais aperçu la bande annonce de ce film quand il était sorti, mais je l’avais loupé. J’ai eu envie de le rattraper suite à un vague projet de Jdr WWI.

Deux jeunes types sont envoyés porter un message de d’un point A à un point B pour empêcher une attaque de se produire. Le film est un voyage épique, sur quelques heures, à travers des décors effrayants et surréalistes. Je ne sais pas ce qu’en diront les spécialistes historiens, mais ce film, un peu comme le Dunkirk de Nolan, essaie de donner de ces épisodes guerriers une expérience sensorielle. En vérité, le film auquel ce 1917 m’a fait le plus penser est le magnifique Empire du soleil de Spielberg. Comme ce dernier, 1917 est à la fois violent, effrayant et onirique.

J’ai beaucoup aimé les deux acteurs principaux. L’amateur de têtes connues répérera quelques acteurs anglais fameux dans des petits rôles du casting. La photo et les décors sont magnifiques. Le film est composé d’un unique plan séquence (bien sûr bidouillé avec des cuts ou des raccords, mais on s’en fout) qui lui donne une dynamique toute particulière et intéressante.

Bref, un bon film. J’ai vu qu’il y avait une adaptation de « à l’ouest, rien de nouveau » sur Netflix, je vais peut-être y jeter un oeil.