Le révizor – Les Artpenteurs

XIXème siècle. Soit une petite ville russe de province, loin de la capitale. Le gouverneur, le juge, le chef des écoles, le directeur de l’hôpital et celui des postes sont dans l’inquiétude : ils ont appris qu’allait arriver un révizor, un fonctionnaire impérial, incognito, chargé de d’examiner que la petite ville tourne bien. Or, tous ces braves fonctionnaires d’état s’en mettent plein les poches et le peuple grogne…

Arrive en ville un jeune homme, Ivan Alexandrovitch Khlestakov, un de ces nobles dispendieux accompagnés d’un serviteur fidèle que la littérature russe aime bien. Khlestakov n’a plus un sou, il est désespéré et voilà que la chance lui sourit… les notables le prennent pour le revizor, et tentent de le corrompre ! Le gouverneur va même l’inviter chez lui, où sa femme et sa fille ne resteront pas insensibles au charme petersbourgeois du jeune homme…

Le revizor est une comédie très grinçante, très acide, sur la comédie des apparences, la corruption, la gémellité… Une pièce un peu folle, dont nous avions vu il y a longtemps une très bonne représentation à la Comédie Française.

XXIème siècle : les Artpenteurs sont une troupe de théâtre de Suisse romande, intègre et talentueuse, qui aime se lancer dans les défis les plus fous. (comme monter un western sous petit chapiteau, ou arranger un spectacle de lecture de textes de SF). Là, associée avec le Petit théâtre de Lausanne (dont on ne louera pas assez le bon goût de la programmation), ils ont eu l’idée dingue de monter cette comédie pour des enfants. En condensant l’intrigue sur 1h15, avec des danses et des chansons (en russe) ! Nous y avons emmenés Rosa et Marguerite, assises au premier rang avec d’autres enfants, et elles ont tout saisi et tout compris. Les magouilles, l’argent qu’on échange, les illusions et les espoirs déçus.

Pour réussir ce pari, les comédiens, accompagnés par la metteuse en scène Evelyne Castellino, on joué sur une condensation du texte, un jeu hyper physique, tout en énergie et en image, et des personnages identifiés par des masques, très réussis. Le spectacle est un tourbillon d’élans, d’idées, de situations qui se percutent. Il y a des gags tout le temps, du premier au dernier plan, et toute l’intrigue passe, à travers le mouvement et l’humour.

Une très très grande réussite, qui nous a laissés enthousiastes, et essoufflés. 

Une nouvelle date a été programmée à Lausanne le 16 novembre. Foncez, si vous pouvez !

 

Knie 2014

Quelques mots pour dire que nous sommes allés voir le spectacle 2014 du cirque Knie. (voir ici mon billet de l’année dernière). Cette fois-ci, aucun nom n’a été donné au spectacle, la mode de baptiser les créations annuelles passe peut-être ?

Avec Knie, pas de mauvaises surprises. C’est pro, riche, bien réglé. Le spectacle se déroule sur roulements à billes, avec de très belles lumières, un orchestre live, des numéros de grande qualité. Sans être aussi émouvant que celui de l’année passée, le spectacle de cette année est très réussi. Les comiques suisses ont été remplacés par un vrai clown, David Larible, un peu survendu peut-être, mais très doué dans un registre classique et poétique. Un gros bonhomme dans un pantalon trop large, jonglant avec sa casquette, faisant des gamineries et des jeux rigolos avec le public, notamment une très drôle de mise en scène d’extraits du Trouvère de Verdi, avec participation de trois membres du public.

On a aussi retrouvé les danseurs/acrobates/jongleurs ukrainiens de la troupe Bingo, qui assurent une très belle intro au spectacle, ainsi que de beaux intermèdes. Les numéros de chevaux étaient très bien, complètement magiques, et celui joué par la toute petite fille extrêmement touchant. Mettre en scène la famille est un classique des vieux cirques familiaux, mais qui marchait mieux ici par exemple que chez Grüss où ça sentait un peu la poussière.

Si on ajoute un numéro chinois de diabolos hallucinant de technique, un numéro d’équilibre sur échasses par une montagne de muscles, et un beau numéro de roue infernale-qui-fait-très-peur (avec un tapis au sol pour les moments les plus flippants, j’ai apprécié l’attention).

Bref, un spectacle très homogène, de qualité suisse (à prononcer avec un l’accent d’un alémanique s’essayant au français). Je pense que dans le registre de cirque classique, on est dans le très haut du panier. Et, ultime critère de qualité, les enfants ont adoré.

The Valley of Astonishment – aux Bouffes du Nord

Ce fut notre première visite au fameux théâtre des Bouffes du Nord. Une salle magnifique, entre romantisme et post-apo, qui dont les peintures (faussement ?) écaillées et les teintes ocres n’auraient pas déparé à Yirminadingrad.

The Valley of Astonishment est une « recherche théâtrale » menée par Peter Brook et Marie-Hélène Estienne – et notre premier spectacle de Brook. Cette pièce jouée en anglais met en scène médecins et patients atteints d’anomalies neurologiques (une mémoire prodigieuse, synesthésie avancée, ou bien une absence de proprioception), avec notamment le personnage de Sammy Costas, « femme au nom d’homme » qui voit sa mémoire inifnie envahie de nombres après s’être trop produite sur une scène de music-hall.

Théâtralement, c’est impeccable, conforme au dogme K. (sur lequel je reviendrai un jour) : les acteurs jouent juste, jonglent avec les personnages, leurs voix, leur corps. Kathryn Hunter est formidable, les autres sont très bien, il y a de la musique sur scène, très réussie. Grâce et émotion, la classe.

Cecci a par contre été embêtée de découvrir qu’une grande partie du texte venait du livre « une prodigieuse mémoire », du grand neuropsychologue russe Alexandre Luria, le personnage de Sammy étant décalqué de celui de Solomon Shereshevsky. Les plus beaux passages de la pièce (l’oeuf blanc sur le mur blanc, le passage tiré de Dante…) étant extraits texto du livre de Luria, qui n’est mentionné nulle part ni sur le programme, ni sur le site Internet du théâtre. 

Rien de complètement étonnant à tout cela, Peter Brook s’intéressant depuis longtemps au travail de Luria (il a monté une adaptation du livre susmentionné en 1998). Reste à comprendre comment cette pièce s’insère dans le travail de Peter Brook…

Tête haute – au Montfort théâtre

Avec Cecci, Rosa et Marguerite nous sommes allés voir ce spectacle « jeune public » au Montfort théâtre, suite à la bonne surprise d’Infinita.

Tête haute est une sorte de conte de fées décalé, avec de nombreuses inventions verbales, du théâtre d’ombre technologique, des projections, du jeu avec des caméras. 

Nous avons détesté.

Pour les inventions verbales, n’est pas Claude Ponti qui veut. Le jeu de projections ressemblait à un gimmick idiot, les quelques trouvailles techniques ne voulaient rien dire, c’était globalement incompréhensible, grimaçant, sinistre, sans queue ni tête. Cerise sur le gâteau, l’idée de déclencher des effets stroboscopiques dans une salle très obscure pleine de petits gamins. A fuir.

Infinita — au Montfort théâtre

Pour la première fois depuis des mois, nous revoici au théâtre, le Montfort, que nous découvrons avec plaisir !

Au fond de la scène, un écran, une projection (encore !) nous montre un enterrement. Puis les personnages entrent en scène, un vieil homme en fauteuil roulant poussé par une grande femme, venu déposer une rose dans une tombe figurée par un carré de lumière… Ca ne va pas être gai.

La famille Flöz est un groupe de quatre clowns allemands travaillant avec des masques. D’étranges figures, des visages à la fois caricaturaux et vrais. Les masques provoquent un sentiment de décalage troublant, d’uncanny valley, qui m’a presque effrayé pendant la première partie du spectacle. Les Flöz nous rappellent que les masques sont étranges et choquent et font peur.

D’autant que les premiers tableaux déroulent un récit pas franchement agréable : un vieil homme, abandonné dans une maison de retraite par l’amour de sa vie, se rappelle des épisodes cruels de sa vie récente (avec les autres pensionnaires, tous des hommes, de son établissement) et d’autres, tout aussi cruels, de son enfance.

Puis le récit se délite, les relations entre les personnages s’épaississent, on part dans l’étrange, l’incongru, jusqu’à un délire jouissif et libérateur. Les dernières scènes, l’ascension finale, sont des merveilles.

J’admire le talent et la technique de ces quatre Flöz. Leur travail me rappelle celui des Artpenteurs, dans leurs pièces masquées (Tartuffe, Peer Gynt, Pinocchio…), ou celui de l’extraordinaire troupe du Piccolo Teatro di Milano pour la commedia dell’arte. Ils restent avant tout des clowns, reconstituant derrière leurs masques les éléments de notre comportement humain, créant des personnages caricaturaux et parfaitement vrais.

Le plus étonnant est de voir ces acteurs incroyablement physiques jouer des impotents : vieillards, enfants, et même un bébé, les connaisseurs (en bébés) apprécieront. Ils incarnent par des petits gestes, des choses minuscules, ce qui fait notre humanité.

Du grand art.

L’arche part à 8 heures – au petit théâtre

Voici ce que dit ma fille Rosa (bientôt sept ans) du spectacle : on parlait beaucoup de Dieu et c’était une histoire de pingouins : il y avait trois pingouins, mais seuls deux pouvaient monter dans l’Arche. On riait beaucoup, surtout quand ils avaient caché un de leurs copains dans une valise. Des fois, c’était un peu effrayant parce qu’on avait peur qu’ils se fassent voir à trois…

La colombe disait toujours qu’elle avait oublié quelque chose d’important et qu’elle allait s’en souvenir. A la fin elle s’en souvient et c’est très drôle, même si ce n’était pas ce que je croyais.

Sur un sujet très « enfantin », voici un excellent spectacle de théâtre à la fois poétique, existentiel et très très drôle. On y parle de la fin du monde, d’amitié, du mythe de Noé et du Déluge, visités en posant des questions impertinentes à la façon d’une certaine tradition juive. L’histoire (adaptée d’un livre allemand écrit par un auteur dramatique, Ulrich Hub) est excellente, personnages et dialogues sont remarquablement écrits et souvent à hurler de rire. Ajoutez à cela des acteurs parfaits (alors qu’ils portent des costumes de pingouins… et de colombe), une mise en scène inventive, des musiciennes/mécaniciennes célestes sur scène, des automates, des marionnettes, une scénographie magnifique (je ne poste aucune photo de l’Arche, il faut la voir), nous avons vu là, avec les enfants, un de nos meilleurs spectacles de l’année. Une co-production de l’excellent petit théâtre de Lausanne, dont on espère qu’elle va tourner loin et longtemps. 

Je conseille aux parents de prétexter sortir leurs enfants pour aller voir cette merveille.

A partir de sept ans.

Mise en scène de Christian Denisart.

Fête magique à Romainmôtier

A la fin de l’été, quelques jours avant la rentrée des classes, à Romainmôtier. Contempler l’abbatiale un moment puis traverser le village, longer le canal dans l’ombre des arbres et rejoindre un creux de terrain. Le grand chapiteau blanc est là, et des tentes, des roulottes, du vin, des poulets à rôtir sur la broche, des balançoires pour les enfants, des amis. Sous le chapiteau, des chaises, une scène de la musique, des contes…  Le jazz manouche de Gadjo  le restaurant un peu fou un peu crado du Quatuor bocal  l’énergie folle du Vufflens Jazz Band, la très belle Maria De la Paz, les contes en Kamishibaï de David Telese, et le folk-tradi-bricolé des Piémontais de la Quinta Rua du Ricetto de Candelo, mes favoris de cette année (salut Gabriele, Guido, Danda !) et tous ceux aux concerts desquels je n’ai pas pu assister. A la nuit, tout s’illumine, les acrobates passent dans des rayons de lumière. Des semaines d’efforts, de constructions bouclées à la dernière minute, mais qui valaient la peine (le petit bâtiment en miroirs dans les arbres, la roulotte, les auvents…), trois jours épuisants et magnifiques, la fête magique du Grand Meaulnes au bord du Nozon. C’était beau et précieux, à la fin de l’été.

Scènes du chapiteau 2013 – Piotr Jaxa

Scènes du chapiteau – Rafa
Scènes du chapiteau 2013

Photos par Piotr Jaxa, Rafael Barria, LK2. Cliquez sur les images pour voir les albums.

Bonjour
Jour de beau
Bolero
Érotomane
Manuel

Elegant
Gandolofo
Faux-monnayeur
Heuristique
Tic tac toc
Toccata
Catastrophe
Ophélie
Lie de vin
Vin nouveau
Vomitoire
Artaban
Banc public
Hic et nunc 

Oncle d’amérique
Ric et rac
Raccourci
Cimeterre
Terrarium
Omnibus
Busiris
Irriguer
Guévara
Aramis
Mise en scène
Scène du chat
Chapiteau

Bienvenue aux scènes du chapiteau !

Perturbation – à Vidy

On saura que Cecci et moi aimons Thomas Bernhard. La puissance de sa parole, son mordant, sa verve caustique. Les textes de Bernhard sont rarement agréables, ses sujets sont durs, mais quelle puissance, quel art ! Le sujet de Perturbation (mis en scène par Krystian Lupa à Vidy dans un spectacle de 3h30) : un médecin et son fils  – qui ne vont pas très bien – rendent visite à des malades, tout autant de corps que d’esprit. 

Malheureusement nous sommes partis au bout d’1h30.  Mise en scène à gros moyens, décors tournants, utilisation abusive des projections (je sais que c’est à la mode, mais stop ! Quand l’action passe dans les projections, je m’étrangle !), et en même temps texte aplati, action étirée, décor imposant plutôt que suggéré… Et surtout, au bout d’une heure, un des personnages qui se balade à poil. Une sorte de point de Godwin du théâtre : quand j’aperçois des organes génitaux masculins sur scène, je comprends que le metteur en scène n’a plus rien à dire… Cecci et moi encourageons d’ailleurs les programmateurs à indiquer sur le descriptif des pièces la présence ou non d’acteurs nus afin que les spectateurs puissent choisir en fonction.

Nous demandons pardon aux acteurs qui, dans tout ce désastre, étaient très bons.

Lectures de science-fiction à l’Echandole

Je passerai pudiquement sur l’exposition Stalker à la maison d’ailleurs, que je n’ai pas du tout aimée. J’avais des attentes liées à la lecture du livre et surtout aux impressions que celui-ci avait provoquées (voir ici), elles ont été bien déçues. 

Après l’inauguration, la maison d’Ailleurs et la la troupe de théâtre des Artpenteurs (dont je dis du bien aussi souvent que je le peux) nous ont proposé dans le caveau de l’Echandole, en face de la maison d’ailleurs, à une lecture de textes de science-fiction sur le thème du post apocalyptique. Lecture agrémentée de sons, boucles, effets d’ambiance, en partie provoqués par le public ! Nous avons eu droit à des séquences bien choisies de La route, du cantique de Leibowitz, d’un curieux roman de Galouye (dont le nom m’échappe) et bien sûr de Stalker. Que dire ? C’était vraiment bien. Et surtout les Artpenteurs remettent ça trois fois tout au long de l’année. Allez-y, ce sera bien !

http://www.echandole.ch/programme/spectacle/radiophonic-sf-system-chroniques-hertzienne/

Programme :

Jeudi 31 octobre 2013, l’extra-terrestre

Jeudi 6 mars 2014, le robot

Jeudi 3 avril 2014, le sur-homme

Jeudi 1er mai 2014, l’homme cybernétique

Blues Jeans – à Vidy

Nous avions manqué ces deux dernières années les spectacles du marionnettiste chinois Yeung Faï à Vidy. Cette fois-ci, nous avons su saisir l’occasion.

Installé dans la petite salle du théâtre, le spectacle met en scène une enfant, fille de paysans, partant pour la ville travailler jusqu’à l’épuisement dans une usine textile à fabriquer des blue-jeans. L’intrigue ne comprend rien de plus, pas de tournants ni de rebondissements, mais l’originalité du travail de Yeung Faï n’est pas là. Le spectacle se veut une sorte de documentaire à charge, monté avec un mélange de techniques étonnants : acteurs réels, projections, marionnettes, extraits de reportages, interviews… tout cela utilisé pour fabriquer des images et des impressions d’une grande force. Là où un reportage, par la mise en scène de cas particuliers et différents, aurait tenu le spectateur à distance, l’utilisation de cette famille archétypale et de cette enfant/marionnette saisit le spectateur droit au coeur, rendant certaines scènes presque insupportables de douleur. L’art et la beauté sont mis au service d’un discours très dur.

La construction de l’ensemble n’est pas parfaite. Si certaines scènes sont des évocations d’une grande puissance (la ferme, au début et à la fin, le patron de l’usine…) d’autres sont plus lourdes et didactiques, utilisant parfois un excès de prouesse pour un discours somme toute assez simple. Ces petites réserves mises à part, on a là un spectacle offrant un traitement très original, assorti d’une maîtrise technique irréprochable.


 

Photos (c) Mario Del Curto