Faust, de Gounod — à l’opéra Bastille

C’est l’histoire du docteur Faust qui en appelle au diable. Il ne le fait pas pour la connaissance, pas pour l’immortablité, mais surtout pour pouvoir séduire des jeunettes (le livret est français, coïncidence ? Je ne sais pas). Le diable propose un deal, lui fait signer un truc concernant son « âme » et le rajeunit. Puis il aide l’ex-vieux à séduire une jeune femme, Marguerite, qui se refuse. Alors il force un peu. Siebel l’étudiant  gentil drague Marguerite et lui offre des fleurs, Faust monte en gamme et offre des bijoux et elle les met, fascinée, et elle rit de se voir si belle en ce miroir. (oui, c’est cet air-là, #TeamCastafiore). OK, elle tombe amoureuse, elle couche avec lui. Et maintenant elle est enceinte.

Valentin, son frère à elle, revient de la guerre et la trouve « déshonorée » (coucher avec un mec, être enceinte = être déshonorée, c’est la vibe de l’époque, mais la mise en scène défend l’idée que chez certaines classes populaires portant des casquettes, c’est toujours le cas). Il défie le doc en duel, Méphistophélès triche, Valentin meurt, Marguerite a le seum. Faust se rend à un sabbat la nuit de Walpurgis avec Mephis. Là, il a une vision de Marguerite qui tue son nouveau-né. La jeune mère infanticide est collée en prison. Mephis emmène Faust dans la prison et propose de les faire sortir, lui et Marguerite. Elle refuse, elle est condamnée, elle est sauvée par l’intervention des anges du Seigneur qui chassent le diable.

Ca parle de sexe, c’est bourgeois 19ème avec du catholicisme dégoulinant dedans et du pathos autour de la pauvre fille-mère. Mon bon cœur me dit que Charles Gounod trippait sur toutes ces choses là : le romantisme, le diable, la foi, les pauvres jeunes femmes abandonnées par des sales types, et c’est bien son droit.

Dans la mise en scène de Tobias Kratzer qu’on a vue à Bastille, Faust est d’abord un vieux beau qui se tape des escort girls dans son appart chic du 6ème, Mephis a une petite cape noire, les jeunes font des raves tout en chantant des rondes paysannes, Marguerite est une jeune arabe qui vit en HLM que le vieux beau rajeuni séduit avec les bijoux (elle rit de se voir si belle dans le miroir de la salle de bain). 

L’acte 4 commence chez le gynéco, se poursuit dans le métro où elle rencontre le diable (ma scène favorite), Valentin est un jeune genre macho qui cogne sa sœur et qui meurt d’un coup de couteau sur les marches de l’immeuble. La fin, je n’ai pas trop compris. J’ai l’impression que, en fait, Siebel est une meuf queer et que, comme toute bonne lesbienne, elle meurt à la fin. #DeadLesbianSyndrome

Les chanteurs sont super, j’ai particulièrement aimé Amina Edris en Marguerite (qui joue aussi bien qu’elle chante) et Florian Sempey en Valentin, mention spéciale à Marina Viotti en Siebel (« les mezzos, c’est souvent les potes de l’héroïne », dixit Rosa), les chœurs très bons, l’orchestre qui exécute cette partition et ce compositeur avec énergie. Il y a des tonnes de pognon dans la mise en scène, quelques trucs très réussis avec des jeux de vidéos projetées sur écran semi transparent.

Maintenant, et même si j’aime le chant lyrique (enfin, surtout chez Mozart, et quelques autres) et si j’aime le théâtre, je me demande quand même un peu à quoi bon ce genre de productions avec des décors aussi fous, des billets aussi chers, et un petit groupe d’artistes qui font cet exploit dingue de pousser les notes dans cette salle immense et que ce soit beau (chapeau à eux, ce sont des athlètes de haut niveau qui font l’exploit à chaque fois).

J’aime la musique, j’aime le théâtre, j’aime les acteurs, et j’ai même plutôt aimé voir la flute enchantée en mode Tintin (encore lui) à l’opéra de Lausanne l’an dernier, mais ce genre de superproduction scène+orchestre+son mettant en scène une drame fantastico-bourgeois dégoulinant du 19ème siècle et qui termine sous des tonnerres d’applaudissements des 2700 spectateurs de la grande salle me laisse tiède. Pas froid, non, tiède.

La tempête – au TKM

Donc un vieux roi dépossédé, mais magicien niveau 27, devient le maître d’une île perdue. Il en tue la sorcière locale, soumet son monstre de fils (Caliban), y fait grandir sa fille en grâce et en beauté et là, comme le destin fait bien les choses, une tempête bricolée par lui (d’où le titre) y jette ses vieux ennemis et une brochette de truands pour faire bonne mesure. Aidé par Ariel, l’esprit des airs, il va les faire tourner en bourrique, se dire qu’il va tirer vengeance d’eux et en fait non, il leur pardonne.

Je ne sais pas si je comprends cette pièce. Je pense que l’adaptation d’Omar Porras en coupe beaucoup, ce qui n’aide pas.

Le théâtre Malandro nous livre un spectacle plein de magie. Ariel est une magnifique créature androgyne, Caliban un mix entre Gollum et un esclave exploité par un colonial, Prospero est un Gandalf sylvestre (un Radagast ?), Miranda est très belle et Ferdinand touchant et un peu neuneu.

Sur scène, on a une tempête (évidemment), des brumes, des illusions, des éclairs, des fées, des créatures esprits silencieuses qui nous contemplent en silence… C’est très-beau et très-merveilleux, voyez-le si vous n’avez jamais vu ça.

Après, narrativement, je ne me suis pas senti impliqué. A en croire ce que j’ai vu, le vieux Will ne fait que du méta en permanence et il n’y a pas d’intrigue, on s’en fout. Prospéro est tout le temps en contrôle, on ne voit que des gens qui s’agitent pour rien et le metteur en scène démiurge créature qui, finalement et malgré tous les traits dont il les a chargés, décide d’aimer ses créatures. C’est déjà pas mal.

Extra Life – à Vidy

Ces derniers temps, nos expériences à Vidy ont souvent été décevantes. On y a vu notre lot de trucs expérimentaux et exaspérants, mais nous restons curieux de découvrir des nouveautés.

Nous avions choisi Extra Life en début de saison, et quand nous sommes arrivés dans la salle nous n’avions aucune idée de ce que nous allions avoir sinon que « ça parle de mémoire et de viol. ». Donc.

Une scène sombre à l’atmosphère épaisse. Deux personnages, un jeune homme et une jeune femme dans une voiture. Conversation décousue, ils reviennent d’une fête. Ils sont dans cet état décalqué de 5h du matin quand on a et bu et dansé et bu et dansé. Ils sont frère et sœur, Klara et Felix. Leur conversation ricoche, à la radio une émission grand public sur enlèvements par les extra terrestres. Puis la scène est parcourue de fumée, de lumières, il y a des présences, des visages, une autre Klara, et ce secret partagé entre eux qui se révèle à leur mémoire et les transforme, leur fait éclater la psyché.

Il ne se passe narrativement pas grand-chose de plus dans ce spectacle, parce qu’il s’agit de l’explosion de la mémoire, d’un instant, à travers des ombres, des fumées, des lasers, des sons, des mouvements aux rythmes bizarres. Musique au synthé planante et énorme de Caterina Barbieri, atmosphère découpée comme avec des lames, mouvements étranges et ralentis, duplications, phrases en boucle, instant qui passe et n’en finit pas…

Le spectacle a pas mal de défaut. Il assène, utilise les mêmes artifices encore et encore, certaines idées sont super et pas tout à fait exploitées (la marionnette – présence géniale, la thématique ET), les trucs faits et refaits… Le langage dansé est assez pauvre et manque de précision dans le détail – même si ça peut suggérer l’éloignement des personnages, c’est un peu décevant. Je me suis un peu ennuyé à la fin. C’est du spectacle plutôt riche, avec de grosses machines et de gros dispositifs pour créer de belles images et belles photos et l’ensemble reste assez intello. 

Mais il est également rare de vivre un moment comme celui-là, un vrai moment de scène. Il se passe quelque chose, on expérimente quelque chose, un éclatement de sensibilités, de perceptions. Un moment terrible et la réalisation de ce moment vécu, la validation par l’autre de ce qui a été vécu et la manière dont ce bouleversement psychique éclate les perceptions et les corps. Les acteurices ont une forte présence sur scène et le déploiement de leurs corps dans ce jeu de lumières, de nappes sonores et de sensations fait exister quelque chose que seul le spectacle vivant peut offrir. Ca électrocute un peu le cerveau, ça pousse ailleurs, et ça ce n’est pas souvent que ça arrive.

(Ha oui, et je me suis rappelé à la fin pourquoi j’avais coché ce spectacle, parce qu’il y avait Adèle Haenel dedans – n’y allez pas seulement pour elle – même si elle très bien, allez-y pour le trip, parce que vous vivrez un vrai grand moment de théâtre)

Une soirée de délices et de divertissements Oscar Wilde – Pulloff

Le concept de cette pièce était le suivant : Oscar Wilde, exilé à Paris, distrait l’assistance avec une conférence sarcastique dans un cabaret miteux. Nous avions pas mal envie de voir Oscar Wilde faire des plaisanteries pour essayer de se payer son loyer ou son alcool.

La salle du Pulloff donnait assez bien cette ambiance de cabaret miteux. Pour le reste, rien n’allait dans cette pièce. Le texte, d’abord, manquant de souplesse et d’improvisation – enchaînant les aphorismes connus de Wilde, sans construire la moindre relation avec le public. Pour qui connaissait les répliques les plus connues du dandy, les entendre répéter tombait à plat. Et pour qui ne les connaissait pas, elles tombaient à plat aussi.

Ensuite l’acteur en faisait des tonnes avec un accent anglais forcé et des raclements de gorge exaspérant. Un jeu lourd avec des effets encore plus lourds. Le Wilde que j’aurais voulu voir aurait certainement eu plus de grâce. Ce soir là, nous avons vu le Oscar Wilde des recueils de citations, habillé d’une veste trop courte, en babouches, ça voulait peut-être être provocateur, c’était surtout embarrassant. On a commencé à regarder notre montre au bout de dix minutes et, un peu après la moitié, nous avons déserté.

J’aurais rêvé d’un spectacle de stand up avec un Wilde plus libre, plus provocateur et, en fait, plus marrant.

Les Perses – au théâtre Beno Besson

Les Perses, pièce de Leili Yahr « d’après » Eschyle, est une proposition théâtrale risquée. On nous promet de la vidéo, des témoignages d’exilées iraniennes installées en Suisse, une exploration des origines de l’autrice, des chœurs en grec ancien et un référent « grande culture » en la personne d’Eschyle, avec le texte de sa pièce Les Perses, le plus ancien texte de théâtre connu, rien que ça. Avec ces ingrédients, on pourrait s’attendre à un mélange de culture pour bourgeois avec des morceaux de bonne conscience dedans, et on aurait bien tort.

Le spectacle est très intense et très beau et parvient à assembler avec élégance toutes les idées que j’ai évoquées ci-dessus. On avait vu l’an dernier la pièce « iranienne » précédente de la même compagnie, The Glass Room, dont j’avais déjà apprécié le mélange entre théâtre, témoignages et documentaire autour de la révolution islamique. Les Perses se veut moins documentaire et plus poétique. On y voit des extraits de témoignages face caméra (très bien filmés !) sur un écran géant de femmes iraniennes arrivées en Suisse entre les années 1970 et les années 2020. Un narrateur lit leur témoignages tout en donnant l’impression d’échanger avec les images à l’écran (pourquoi les faire lire par un homme au pupitre ? Est-ce une question de rythme ?). Puis l’écran de projection devient écran de théâtre : par un jeu de lumières, il découpe la scène en deux parties, laisse apparaître un beau trio de musiciens à l’arrière-scène, donne à voir les acteurs qui passent d’un côté ou de l’autre, dans un dispositif scénographique à la fois très simple, précis et élégant. Les témoignages des Persanes rythment le déroulé de la pièce d’Eschyle, dont la troupe fait une pièce musicale accompagnée de monologues plutôt que l’inverse.

Les Perses raconte la réception, à la cour de Suse, de la nouvelle de la défaite de Xerxès à Salamine. Rêve angoissé de la reine, arrivée du messager, récit du malheur, convocation du fantôme de Darius puis retour du roi épuisé… Grondement sourd de l’angoisse, arrivée du malheur, récit des mauvaises nouvelles… Il n’y a rien à faire d’autre qu’accomplir les rites et encaisser. 

La mise en scène porte magnifiquement cet écho angoissé que les témoignages tissent avec la réalité iranienne contemporaine. Par une étrange inversion, Eschyle, qui inverse déjà le récit de la grandeur des Grecs en le présentant à travers l’angoisse d’une mère, Eschyle le Grec permet d’exprimer l’angoisse contemporaine de la société iranienne. 

Le chœur du théâtre antique est bien présent sur scène, sous la forme de cinq femmes chantant en grec ancien, et cette partie est superbe. J’ai été transporté par les rythmes, par la musique (percussions, violoncelle et harpe), par le son étrange de cette langue dont je saisissais à la volée quelques mots. Le récit de la bataille de la Salamine par le messager terrifié est un grand moment de théâtre, à la fois épique et terrifiant, et j’ai eu le sentiment, par l’écho de la voix d’Eschyle – qui en a sans doute été témoin – d’être transporté là-bas.

J’ai été emmené. Dans le rêve de la reine Atossa, dans ce lent passage où ses servantes la revêtent d’or, dans ces moments où elle accomplit les rites de libation, dans l’invocation des ombres, l’écoute du messager ou le retour terrifié de Xerxès tirant le malheur du monde…

Ainsi Les Perses nous a reliés, à travers le temps et l’espace, à des lieux et des personnes lointaines. Parvenir à ouvrir le monde, à créer une empathie qui dépasse les distances, c’est une expérience rare et une grande réussite de cette pièce, et un grand pouvoir du théâtre.

Délire – au cirque d’hiver

Lors de notre voyage à Paris cet hiver, nous sommes allés voir Délire le dernier spectacle du cirque d’hiver Bouglione. Comme les lectrices et lecteurs de ce blog le savent, je suis amateur de cirque, nouveau cirque, cirque à l’ancienne, etc.

Là, on est dans le classique. Monsieur Loyal a cette voix particulière de forain classieux (Michel Palmer, j’ai l’impression que c’est lui qui anime le spectacle d’aussi loin que je m’en souviens), il y a des lumières partout, de la musique live, des numéros de haut niveau avec de beaux corps faisant des trucs extraordinaires qu’on admire le souffle coupé.

Le cirque d’hiver, c’est classe et on en prendra plein les mirettes. On peut y emmener les petits enfants, les grands enfants et les grands-parents – on a testé pour vous.

Délire est au niveau habituel de ce que propose la maison, c’est-à-dire un bon spectacle, avec des numéros solides et quelques moments merveilleux.

Petite revue, numéro par numéro.

Salto, ballet acrobatique

Knie et Bouglione commencent et finissent toujours leur spectacle avec ces groupes de beaux jeunes gens en habits scintillants qui encadrent toujours l’ensemble des numéros, donnant une impression d’abondance et de richesse visuelle.

Regina Bouglione, haute école.

Peut-être ma principale déception. Non pas tellement par le numéro en lui-même, mais par le fait qu’on n’a pas vu plus de chevaux. La piste de sable ronde et les chevaux, c’est ce qui distingue pour moi le cirque du music-hall. J’étais heureux de voir un beau cheval et une cavalière douée, mais il m’a manqué des numéros équestres plus impressionnants.

Glen Folco, jongleur

Beau numéro, visuel, classique. L’objet de jonglage (des raquettes) permettait j’ai l’impression des effets de suspension aérienne très chouettes, ce moment où vous avez l’impression que l’objet « reste » en l’air, tant il est remplacé rapidement par son successeur.

Rolling wheel, roue allemande

Numéro solide avec un coupe homme/femme façon couv d’album de hard-rock des années 80. De manière curieuse, j’en ai aimé les flottements, ces moments où le saut ou bien l’équilibre ne sont pas parfaitement réalisés, qui trahissent la difficulté du truc derrière la frime musclée de façade. 

Matute, clown

Les clowns font partie des numéros qui doivent le plus se réinventer avec l’époque (personal opinion). Celui-ci était très chouette, avec tout ses délires bruités à la bouche pour souligner tous ses gestes. C’était simple, enfantin, parfois très absurde (et l’absurde me fait rire).

Scott et Muriel, magie

Là, c’était vraiment dingue. Le premier numéro, surtout, de la grande illusion, avec des corps qui tombent en morceaux, apparaissent et disparaissent, jouent avec les attentes du spectateur. Le tout en mode super rigolo. J’étais complètement scié et émerveillé. Un numéro de grande classe, qui justifie presque le spectacle à lui tout seul.

Cassie Audiffrin, acrobaties aériennes

Les beaux numéros aériens, ceux où les artistes volent et tournent autour de la piste accrochés à des rubans ou des sangles me touchent toujours beaucoup. Celui-ci, basé sur un objet inhabituel, m’a beaucoup ému par sa beauté et sa poésie. Mon préféré, avec le numéro de magie. 

Three G, acrobaties au sol

Trois jeunes femmes ukrainiennes, dans un numéro de portés acrobatiques. Dans ce genre de numéro, les porteurs sont le plus souvent des hommes. Ici, le numéro, très bon, est entièrement féminin. Outre le fait d’admirer des artistes très douées, voir le spectacle faisait un écho en creux assez bizarre avec la guerre : pas d’hommes – parce qu’ils sont mobilisés ? Je sais que ce n’est sans doute pas vrai, mais la résonnance était étrange.

Professeur Ermakov, petits animaux

Bon, les numéros avec des petits bêtes ça n’a jamais été mon truc. Toujours pas, même si celui-ci est de qualité.

Nino Rodrigues, équilibre

Numéro classique de beau gars (très, très) musclé prenant des poses gainées en équilibre en hauteur sur les mains.

Artur et Esmira, sangles aériennes

Couple aérien, volant, dans un numéro de qualité, mais que j’ai trouvé en comparaison moins gracieux que celui de Cassie Audiffrin. 

Miami Flow, bascule et barre russe

Tout spectacle de ce type doit comprendre un numéro aérien qui fait faire « waow », avec roulements de tambour et triple saut périlleux. C’est le groupe Miami Flow, de très bon niveau, qui remplit cette exigence. A la bascule en première partie, et dans un super numéro de barre russe (une sorte de poutre souple) dans la deuxième partie. L’ensemble est top, avec des artistes magnifiques, un niveau de maîtrise impressionnant et des roulements de tambour qui envoient. Un très bon numéro de conclusion de spectacle.

Cyrano de Bergerac – à la Comédie Française

Cyrano est la pièce préférée de tous les temps de notre chère Marguerite. Alors quand on a vu que la pièce était jouée à Paris alors que nous y étions, nous avons fait la queue dans le froid pour obtenir ces places pas chères et à visibilité réduite à la Comédie Française. Ainsi, le cou un peu tordu, nous avons pu voir la version 2023 mise en scène par Emmanuel Daumas de ce monstre théâtral.

La note d’intention du metteur en scène dit qu’il a voulu faire un Cyrano un peu queer et pourquoi pas ? L’histoire et ses mots sont si connus qu’il faut bien se démarquer. Ses choix fonctionnent souvent, pas tout le temps, mais ne sont jamais honteux.

Laurent Lafitte fait un Cyrano jeune homme, léger, un peu braillard dans les actes 1 et 2, plus délicat dans la suite (et c’est mieux) . Il porte la pièce en finesse plutôt qu’en force, parvenant à faire oublier la version plus brutale de Gérard D, par exemple. Il s’en sort avec élégance sur les grandes tirades du début mais il est encore meilleur dans les scènes de pénombre et de rêve.

Le reste du casting est a la hauteur. J’ai adoré de Guiche (une des choses que j’aime dans cette pièce, c’est que le méchant a de la classe.), Christian a de l’épaisseur, Ragueneau de la presence et les autres petits rôles sont bien tenus – mention spéciale pour Nicolas Chopin en Montfleury, une belle baudruche, et Birane Ba dans une collection de personnages amusants.

Les scènes les plus belles ne sont pas forcément celles qu’on attend. D’abord, l’acte IV, le siège d’Arras, où la mise en scène se fait sombre et inquiétante, où l’on voit les jeunes hommes vaillants et fragiles que la guerre va engloutir. Et surtout la scène du balcon, qui permet à Jennifer Decker de montrer une Roxane magnifique dans un passage tout en pénombre où s’exprime la folie des personnages.

La belle idée d’Emmanuel Daumas c’est de montrer un Cyrano ivre de mots auquel répond une Roxane qui, pas plus que lui, ne veut du monde réel et désire uniquement s’ennivrer de la beauté des paroles. Les deux se retrouvent dans cette folie impossible à satisfaire, et il faut la mort pour que le voile se déchire, voile qu’ils auront maintenu tout les deux tendu jusqu’au dernier moment. Oui, ces deux-là s’aimaient et ils ne se sont jamais aimés dans le vrai monde – baisers, amour charnel, mariage… Mais en vérité, ils n’ont jamais voulu de ce monde, et cet amour-là, leur amour, cet amour queer, est magnifique. 

(en finissant d’écrire ce billet, je vois que beaucoup de critiques démolissent la mise en scène. Elle est loin d’être parfaite, certaines choses sont confuses, certaines idées discutables, mais nous l’avons trouvée réellement intéressante et portée par des acteurs excellents. Le spectacle vaut vraiment le coup, même si ce n’est pas du Cyrano pour Français revanchard de 1870 – le panache ici est parfois léger comme une fumée)

Un prince de Hombourg – à Vidy

Cecci et moi aimons vraiment beaucoup aller au théâtre et nous étions très curieux de découvrir l’oeuvre d’Heinrich von Kleist, un homme avec un nom qui claque et une biographie intéressante, à défaut d’être joyeuse. Le synopsis de la pièce le prince de Hombourg nous bottait bien alors, malgré notre (très ennuyeuse) expérience précédente, nous avons pris des places pour aller le voir à Vidy.

Je ne vais pas mettre trop de photos du spectacle car les images disponibles sur le site du théâtre sont un peu trompeuses : elle ne montrent pas combien l’ensemble était moche.

Quelques mots sur ce qui était bien dans la pièce : le texte lui-même, et l’histoire pour ce que nous en avons vu, car nous sommes partis au bout d’un tiers de la représentation.

Pour le reste et contrairement au jardin des délices, le spectacle n’était pas seulement ennuyeux mais aussi très embarrassant. Il commence par cinq minutes de vidéo sans intérêt. Puis une séquence somnambulique avec la lumière qui clignote et fait mal aux yeux. Les acteurs déclament le texte d’une manière antinaturelle (je ne veux pas leur jeter la pierre, quelqu’un leur a sans doute demandé de jouer ainsi). Les costumes sont laids, un décor est laid, l’ensemble paraissait vouloir tout faire pour nous détacher du fait de croire à ce qui était représenté. Je peux comprendre ce genre de démarche artistique mais qu’on ne me demande pas de l’aimer.

Enfin, vers la cinquantième minute, un acteur s’est mis tout nu sur scène et a sautillé de longs moments au premier plan. A ce moment-là, nous avons craqué, Cecci, Marguerite et moi. Ce genre de choses n’est pas pour nous.

Nous avons quand même retiré de cette sortie l’envie de lire la pièce et, si possible, d’en voir un jour une représentation qui ne nous ferait pas fuir.

Wendy et Peter Pan – au TKM

La semaine passée, nous sommes allés voir Wendy et Peter Pan au TKM, une mise en scène d’après la pièce de J.M. Barrie. Une histoire d’enfants, essentiellement jouée par des adultes de plus de 40/50 ans qui ont décidé de « jouer à Peter Pan ». Une fois passée cette marche d’étrangeté, dont je comprends qu’elle puisse gêner, nous avons vu un spectacle très intéressant. 

Peter Pan est un livre (une pièce/une histoire) très très bizarre, plein de folies dérangeantes, dans le même genre qu’Alice au pays des merveilles. On peut tenter des interprétations biographiques, psychanalytiques, symboliques, mais aucune ne parvient à cerner complètement le garçon qui ne veut pas grandir, et c’est tant mieux. La mise en scène de ce Wendy et Peter Pan propose plusieurs angles de lecture tout en conservant très bien la richesse de l’histoire. Elle souligne les aspects les plus étranges du récit (la colère du père Darling, les balancements émotionnels de Crochet, la violence des jeux des enfants…) au point d’en faire une pièce que je déconseillerais aux enfants non accompagnés. Le flyer indiquait clairement « à partir de dix ans », à raison.

Ceci étant acquis, nous avons vu un spectacle visuellement magnifique, avec une scénographique inquiétante et puissante et une mise en scène pleine de belles idées. Les yeux du crocodile, le rôle du fauteuil du père, les déguisements des personnages qui passent d’Indiens à pirates en quelques secondes, la fée rétameuse complètement ivre, le rôle de « mère » de Wendy, un Peter Pan complètement à l’ouest… Mention spéciale pour un capitaine Crochet magnifique, terrifiant et émouvant à la fois.

Le jardin des délices – à Vidy

Le jardin des délices, c’est le titre qu’on donne à un étonnant tableau de Jérôme Bosch, issu de la fin de moyen-âge, sorte d’uchronie sensuelle d’un monde où le péché originel n’aurait pas eu lieu. A gauche le paradis, à droite l’enfer et au centre un monde de joies sexuelles, de fraises, de cerises et de relations inter-espèces.

C’est aussi le nom du spectacle de cet automne, à Vidy, une création de Philippe Quesne, inspirée du tableau.

Deux très bonnes idées du théâtre : présenter le tableau, projeté en très grand, dans une salle. Et organiser des conférences autour du tableau (je suis allé écouter Patrick Boucheron, très intéressant).

Quant au spectacle… Il a pas mal d’idées plastique, les images qu’on en fait ont de la gueule et la musique et très bien. Il ressemble à une (très) longue performance, du genre qu’on voit au palais de Tokyo. Nous nous sommes beaucoup, beaucoup ennuyés.