Allmen et le diamant rose – Martin Suter

De Martin Suter, j’avais lu il y a quelques années le très bon Small world, roman-thriller sur la maladie d’Alzheimer. Je découvre que Suter s’est créé un héros récurrent, Allmen (« All men » ?), dandy très Vieille Europe installé à Zürich, menant des enquêtes dans le beau monde pour retrouver des objets précieux disparus. Dans cette histoire, notre héros part à la recherche d’un informaticien russe supposé avoir volé un fameux « diamant rose ». L’enquête se fera dans la région de Zürich, à Londres ou dans un hôtel de luxe au bord de la Baltique. L’histoire est amusante, courte avec quelques rebondissements amusants, mais elle vaut surtout pour ses personnages: Johann Friedrich von Allmen, sorte de Lord Peter tombé dans la dèche mais refusant de renoncer à son style de vie, Carlos sont valet guatémaltèque immigré clandestin, plus les différents espions, amis, relations de ceux-ci.

Ce roman-ci est moins ambitieux que Small world, mais comme dans ce dernier la peinture de la Suisse moderne est plutôt bien vue. Si je tombe sur un autre volume de la série, je le lirai avec plaisir. Ce Martin Suter est un malin.

Mieux vaut en rire – Roald Dahl

Je suis tombé dans une brocante sur cette collection de nouvelles pour adultes de Roald Dahl (dont la présence chez Gallimard jeunesse me laisse un peu sceptique). Ce sont douze histoires amusantes et grinçantes où s’exprime tout l’humour noir du fameux auteur pour enfants, écrites pour la plupart avant ses plus grand succès. Dans le premier récit (la grande grammatisatrice automatique), un programmeur informatique (on ne disait pas comme ça, à l’époque, mais la description est bien sentie) invente un programme pour écrire des nouvelles à proposer aux magazines – je suppose que le lien avec la situation professionnelle de Dahl à l’époque n’est pas fortuit – et les développements et la chute sont très rigolos. Dans d’autres récits, on rencontrera un faux clergyman collectionneur de meubles anciens, un magnat de la presse amateur d’art contemporain, un voleur de parapluies, deux gars fauchés montant une entreprise de vengeance à domicile et une très inquiétante logeuse (il me semble d’ailleurs avoir déjà entendu parler de ce récit, la logeuse, dont l’écriture toute en concision et sous-entendu est tout à fait remarquable). Ce sont quasiment toutes des nouvelles à chute, écrites avec une concision acérée, un humour cruel et ce sens très particulier de la moralité présent dans les récits pour enfants comme Charlie et la chocolaterie ou Sacrées sorcières. Si ces textes sont tous réussis à leur façon et montrent une autre facette du travail d’un auteur brillant, on me permettra de préférer ses oeuvres pour la jeunesse. Car dans cette dernière se déploient à la fois l’humour noir mais aussi une forme de fantaisie joyeuse et subversive capable de renverser les murs. Willy Wonka rulez !

Les marécages – Joe R. Lansdale

Harry, onze ans, vit avec sa famille dans une petite maison au bord des marécages de la Sabine, East Texas, dans les années 30. A l’époque le coin était infesté de tiques, de serpents, on n’avait pas encore drainé la région et construit des parkings et des zones industrielles. Jacob, le père de Harry, est fermier, coiffeur (pas très doué) et constable. A lui les enquêtes sur les incidents locaux, les faits divers, les meurtres de Noirs, ceux auxquels personne ne s’intéresse. Or, un jour, le jeune garçon découvre le cadavre d’une femme noire, hideusement mutilée…

J’ai lu ce roman en quelques heures sans pouvoir le reposer, ce qui est bon signe. L’enquête de Jacob, avec son fils sur les talons, n’est pas une mince affaire. Le simple fait d’autopsier les cadavres est loin d’être une évidence (quel médecin blanc avouerait avoir découpé le corps d’une Noire, au risque de perdre sa clientèle ?), et surtout on n’a pas trop le temps de s’occuper de ce genre d’affaires, entre les travaux domestiques, ceux de la ferme, le racisme ambiant, le Klan, la méfiance entre les races, etc…

Le roman évoque bien la vie dans les années 30, racontées à travers un Harry devenu vieux qui souligne la différence avec son temps. On sent que Lansdale aime cette région, ses paysages, ses habitants (il me semble que ses romans de Hap & Leonard se passent exactement dans le même coin) et il fait passer son amour du pays. L’intrigue est bien menée, intéressante, l’évocation réussie, bref, c’est un bon roman que je recommande. Les deux premiers chapitres, notamment, démarrent dans une évocation du passé, et partent d’une anecdote pour glisser dans une scène cruelle et une excursion terrifiante dans les marais. La classe.

Maintenant, quelques critiques plus techniques: il est évident que Lansdale s’est documenté, a reconstitué pour son petit théâtre mental la vie au Texas à l’époque… et ça se voit dans l’écriture. Trop de détails sont mentionnés « pour faire vrai », qui participent au décor mais pas à l’histoire. Le narrateur devenu vieux sent l’artifice. Beaucoup de personnages occupent des rôles qui vient à illustrer l’époque (la vieille Noire qui raconte des histoires, le petit commerçant membre du Klan, etc.) L’intrigue en est fait assez facile à démêler pour un lecteur habitué, et le scénario est tellement écrit qu’on dirait une de ces machines filmiques, où chaque détail à sa place et où, évidemment, la scène de fin va faire écho à la scène du début. Jusqu’aux points laissés dans l’ombre, car, le récit étant supposé être vrai, on ne peut avoir d’explications à tout. Le tout est très habilement fait, très sincère, mais j’ai vu les coutures, les traces du travail de l’artisan doué.

Le fauteuil hanté – Gaston Leroux

Le jour du discours de réception de Maxime d’Aulnay à l’Académie Française ce dernier tombe foudroyé en plein milieu de son éloge du précédent occupant, Mgr d’Abbeville. Mort naturelle ? Probablement. Mais quand on sait que quelques semaines auparavant, le poète Jehan Mortimar, lui aussi élu au fauteuil de Mgr d’Abbeville, est mort dans exactement les mêmes circonstances… La presse s’enflamme ! Qu’en sera-t-il du prochain élu ?

Le fauteuil hanté est un roman à mystère, mais c’est surtout une grosse blague potache, se moquant de l’Académie, de ses rituels, de la presse… L’histoire tient debout par pure force d’inertie, elle multiplie les faux mystères, les bourgeois idiots, les dialogues absurdes, le tout dans une langue assez rigolote.

Mais bon, l’écriture feuilletonne (c’est-à-dire tire à la ligne), les péripéties péripètent, le récit se moque et tout ça et ne m’intéresse pas beaucoup. Quant au pourquoi du comment de cette histoire, je me contenterai de dire qu’il faut toujours préférer le mystère à son explication.

Cinq fausses pistes (Lord Peter en Ecosse) – Dorothy Sayers

Notre première déception avec un roman de Lord Peter. Malgré quelques saillies intéressantes, nous avons trouvé cette histoire de bourgeois en vacances passant leur temps à pécher et à peindre (et à prendre le train à 07h34) particulièrement ennuyeuse. Mais nous l’avons lu dans l’édition du masque des années 50…

Les commentaires sur la version anglaise m’ont fait comprendre plusieurs choses:

– ce n’est pas, et de loin, le meilleur Lord Peter.

– l’auteure s’est amusée à retranscrire toute sortes d’accents écossais, que le traducteur a soigneusement ignorés (je me demande d’ailleurs comment il aurait pu faire autrement).

– le livre est normalement accompagné d’une carte et d’horaires de trains (si, si !). La VF n’en disposait pas.

– je me demande si, en plus, il n’y a pas eu des coupes.

D’où la ferme résolution de le relire à l’occasion en V.O., pour voir s’il est plus amusant ainsi.

Maintenant, appel aux bonnes âmes : je cherche noces de crimes et les neufs tailleurs. Si quelqu’un voulait s’en débarrasser et me les envoyer en Suisse (contre dédommagement !) il/elle deviendrait mon ami pour toujours.

Poison violent – Dorothy Sayers

Harriet Vane est auteure de romans policiers. Elle a fait le tour des pharmacies pour se procurer toutes sortes de poisons mortels. En fait, elle prétend que c’était de la documentation pour un prochain roman… Mais quand le compagnon de miss Vane, qu’elle venait de quitter, meurt empoisonné, il ne faut pas longtemps à la justice pour mettre la main sur la coupable. 

Le roman commence aux assises, Lord Peter assiste au procès et il se trouve convaincu que miss Vane est innocente. D’autant plus convaincu qu’il est tombé amoureux d’elle.

Poison violent est encore une autre excellente enquête de Lord Peter. Du milieu littéraire à ce lui des artistes, des avoués compassés aux domestiques, on se promène beaucoup dans la société londonienne de 1930. Pendant toute la première moitié du roman, Lord Peter est nul et ne trouve rien, tant son amour naissant l’aveugle. Puis les choses se débloquent et…

On retrouvera miss Climpson (pour mon plus grand plaisir). Bunter sera un chimiste de choc. Il y aura des moments spirites… étonnants, et une très jolie intrigue.

Délicieux comme un thé à l’arsenic.

Le vagabond des étoiles – Jack London

Quelles vies avons-nous vécues avant de connaître celle-ci ? Pourquoi sommes-nous incapables de nous en souvenir ? Existerait-il un moyen de forcer la mémoire à nous revenir ?

Darrell Standing a été condamné à la prison à vie. Enfermé dans les cachots de San Quentin, torturé par des gardiens sadiques et par un directeur incompétent. Standing est condamné à souffrir les horreurs de la camisole de force, qui compresse le corps, écrase les organes internes et crée une souffrance que rien ne vient soulager. Jusqu’à ce que, communiquant avec lui en cognant sur les murs des cachots de haute sécurité, un certain Ed Morrell lui glisse le secret de la mort temporaire, qui permet de s’échapper de son corps et de retrouver, en conscience, le souvenir de vies antérieures…

Le vagabond des étoiles (the Star rover) est un étrange roman, mais c’est avant tout une vigoureuse dénonciation, très politique, du système carcéral et des mauvais traitements qu’on y subit. Coups, tortures, soumission à l’arbitraire d’une direction hors de tout contrôle… London a basé son texte sur le témoignage d’un ex-prisonnier condamné au cachot, Ed Morrell. Il y déploie son art du conteur, dans un mélange de style journalistique et pamphlétaire. Et au-delà des tortures et des coups, il emmène le lecteur dans les vies intérieures (à lui de décider à quel point il s’agit d’une mémoire, à quel point d’une imagination) d’Ed Morrell/Darrell Standing, dans des récits qui sont autant de nouvelles mêlés à la trame générale du livre, qui nous emmèneront sur les mers ou bien dans la peau d’un enfant membre d’une troupe malheureuse de pionniers dans les années 1860…

Le vagabond est un double roman « à thèse », sur la condition carcérale et sur la métempsycose, ce qui n’aide pas à faire de la bonne littérature. A moins que l’auteur ne s’appelle Jack London, car parvient à partir d’une matière aussi difficile à construire un livre plein de souffle, de force et de colère, qui j’ai commencé un soir avec un peu de curiosité et que je n’ai pu lâcher avant de l’avoir fini. Torture des corps, luttes sociales, puissance de l’imaginaire et de la fiction…

Et le lecteur des littératures de genre ne manquera pas de rapprocher le thème du Vagabond et les récits de James Allison de Robert Howard. La mémoire des vies passées nous permet de nous souvenir d’aventures sanglantes et furieuses, remontant parfois avant les début de l’histoire humaine telle que nous la connaissons…

(Et il faut que je continue à lire du Jack London. Quel écrivain !)

Lune sanglante – James Ellroy

Je suis tombé sur cet Ellroy chez un bouquiniste. Et comme j’aime bien cet auteur (on l’aura vu ici, par exemple), je l’ai acheté.

On a donc, d’un côté, un tueur en série (très méchant et très habile). De l’autre, un flic un peu traumatisé mais tout à fait brillant, Lloyd Hopkins. Et comme terrain de jeu, Los Angeles, années 80. On va passer du point de vue de l’un au point de vue de l’autre. Il y aura de la corruption, des ambiances lourdes, des flics qui s’engueulent, un divorce, du sexe, de la drogue, de la corruption, on est chez Ellroy, on aura compris. L’ensemble donne un bon roman policier de flic courant après un assassin, mais pas un très bon roman, loin des chefs d’oeuvre que sont par exemple le Dahlia noir, ou le Grand nulle part. On reste dans un roman « ludique » (à sa façon horrible), un peu théorique, à l’exception de l’unique chapitre « historique », celui des  émeutes de Watts en 1965, qui est tout à fait brillant.

Par ailleurs, Ellroy est loin très loin d’être un féministe, or ce roman parle beaucoup de femmes, de féministes, d’homosexuelles, etc., avec une obsession assez lourde et un peu gênante. 

Bref, une lecture intéressante, un livre quand même pas mal, mais loin des œuvres majeures du même auteur.

Ceres et Vesta – Greg Egan

Soient deux communautés
spatiales situées sur des astéroïdes, ayant besoin l’une de l’autre pour
survivre. Soit un conflit politique local à l’une des communautés qui
s’exporte et vient pourrir la vie de l’autre. Soit une crise qui
s’envenime…

Cette novella de Greg Egan propose une situation qui
rappellera d’autres situations connues de notre temps sans en rappeler
aucune précisément, avec des communautés spatiales suffisamment petites
pour que les choix et les responsabilités tombent sur les épaules d’un
petit nombre d’acteurs. Bref, tous les ingrédients pour une authentique
tragédie. Le récit est bien mené, souvent angoissant, le livre s’avale d’une traite, j’ai été effrayé par le déploiement de bêtise meurtrière qu’il décrit.

Pour revenir à la tragédie, je trouve toutefois que la dimension allégorique du récit le plombe,
d’autant que Egan n’a jamais été très doué pour créer des personnages (a
l’exception de ceux de Zendegi). La tragédie elle-même ne me paraît pas
bien fonctionner : pourquoi Anna est-elle seule à prendre sa décision ?
Où se trouvent ses chefs, son gouvernement ? Pourquoi n’a-t-elle pas
enregistré ce qui se disait dans ses échanges avec le Scylla ? S’il y a
bien une chose que j’ai apprise en milieu professionnel c’est que les
décisions pourries se prennent à plusieurs. Par ailleurs, le problème politique développé dans l’histoire me semble un peu hors-sol, trop artificiel et rationnel pour être vraisemblable.

J’ai par contre été très séduit par les images développées par le roman, les semelles gecko, les lignes pour se déplacer, les convois de rocs gainés poussés à travers l’espace, le curieux jeu démocratique… Ca fait rêver. En fait, je voulais en
savoir plus sur la vie dans les astéroïdes.

On aura compris que
c’est un genre d’endroit que j’aime bien visiter depuis The Expanse (la
série, pas le livre). On y retourne ?

PS: ces petits bouquins de la collection Une heure lumière sont vraiment jolis et plaisants à lire. Une belle réussite éditoriale !

L’éveil de Léviathan – James S. A. Corey

Le lecteur se rappellera peut-être que j’avais beaucoup aimé la série The Expanse. Une SF spatiale qui faisait des efforts de crédibilité, montrait des objets et des détails de la vie de tous les jours et me plongeait dans un univers vraiment accrocheur. Par curiosité, je me suis tourné vers les romans à l’origine de la série, pour retrouver, par plaisir, ce qui m’avait plu à l’image et voir comment avait fonctionné le travail d’adaptation.

Je peux répondre clairement sur ce point : le travail d’adaptation a été excellent.

L’éveil de Léviathan est un gros roman feuilletonant, basé sur deux personnages : Holden, ancien marin terrien officier en second sur le Canterbury, un transporteur de glace, et Miller, un flic de Cérès, un des astéroïdes colonisés de la Ceinture. Les deux vont se trouver pris dans une intrigue bien plus grosse qu’eux avec pièges spatiaux, assassinats, vaisseaux en dérive, complots politiques, etc.

En fait, le roman est bien moins bon que son adaptation. Tout ce que l’image permet de deviner (structures politiques en place, jeux de pouvoir) est là, mais bien expliqué et donc beaucoup trop simpliste. Les personnages, notamment Holden et ses compagnons survivants du Cant, sont bien moins bien écrits que ceux qu’on voit à l’écran. Leurs relations sont simplistes, le personnage de Naomi Nagata est par exemple beaucoup plus faible que la fille incarnée par Dominique Tipper.

Le scénario est aussi assez faible, tournant à l’aventure hollywoodienne à deux francs (la fin du livre) avec gros pathos là où je m’attendais à quelque chose de plus fin et plus intéressant. Bref, tout ça n’est pas très bon. Pro, bien lissé, facile et amusant à lire, mais ne cassant pas trois pattes à un canard. 

La SF proposée par ce livre est une SF de distraction, se basant surtout sur l’aventure. Je suis frappé par exemple du peu d’imagination sociale et politique liée aux états spatiaux. J’attendais plus.

Je me demande si le livre ne porte pas les marques de son origine : un univers de MMO spatial (donc simpliste pour être facilement vendu) devenu un jeu de rôle par forum (donc groupe de persos bien typés). De fait, ce roman a tous les défauts de la littérature de rôliste. 

Sa plus grande qualité a été d’être transformé en une série télé réussie, pour laquelle ses défauts sont bien moinsvisibles. Mais maintenant que je connais un peu l’intrigue inspirant la deuxième saison de la série, je ne me sens plus très motivé pour la regarder.