Le mystère Dyatlov – Anna Matveeva

Republication d’une chronique d’un bouquin bizarre lu pour Bifrost. (parution dans le numéro 81)

En
février 1959, dans l’Oural, neuf jeunes gens bien entraînés, sept garçons et
deux filles,  partaient pour une
randonnée sportive vers le Kholat-Siaskhyl,
le mont des cadavres
dans la langue mansi, l’ancien peuple autochtone. Ils
ne reviendront jamais. On les retrouvera morts, certains gelés, d’autres ayant
subi des coups, éparpillés hors de leur tente lacérée. Aucun ne portait ses
chaussures.

C’était
l’époque de Khrouchtchev,  un moment de
respiration après la mort de Staline. Mais aussi l’époque des escadrons de la
mort à la recherche des zeks évadés, l’époque des tests de fusées et d’armes
nucléaires. Une époque de secrets. L’enquête n’a permis aucune conclusion
définitive, les parents des disparus ont dû se battre pour accéder aux quelques
informations qu’on voulait bien leur donner.

Sur
ces faits réels passionnants, Anna Matveeva construit un roman très bancal. Son
héroïne et double fictionnel vit comme l’auteur en 1999 à Sverdlovsk/Iekaterinenbourg,
la ville d’où était originaire le groupe Dyatlov, elle se retrouve par un
hasard un peu fantastique à lire une pile de vieux documents sur le groupe. Ce
procédé, de mêler enquête réelle et fiction, est assez élégant en ce qu’il permet
de construire une relation émotionnelle avec les faits. Malheureusement la
fiction, si elle nous donne une vision intéressante de la vie en Russie à la
fin des années 90, est globalement très mal écrite, mal ficelée et sans
intérêt. Toutes les pistes intéressantes (la vision du premier chapitre, la
relation aux voisins bizarres…) sont abandonnées, et le style est au mieux
plat.

On
s’en moque un peu, car l’auteur cite et commente de nombreux documents réels
(près de la moitié du livre en fait), reproduits dans une police de caractère
spécifique, qui permettent au lecteur de disposer de tous les éléments et de se
faire sa propre opinion quant à l’explication du mystère. Prisonniers en
fuite ? Avalanche ? Accident militaire ? Opération de nettoyage ?
(Créature indicible ?)

Rien
ne colle parfaitement, on ne saura jamais. Mais le temps de ce (court)
documentaire, on sera replongé dans un monde tout aussi étrange pour la
narratrice que pour nous, lecteurs français : l’Union Soviétique des
années 1950, ses étudiants, ses sportifs, ses chansons, ses carnets de
randonnée. Le plongeon dans le passé et le beau mystère valent quand même le
coup d’œil. On songe en rêvant à ce qu’une romancière plus rigoureuse et plus
chevronnée pourrait faire d’une pareille histoire.

Moi, Boy – Roald Dahl

L’autobiographie d’un enfant : à l’intention de ses jeunes lecteurs, Roald Dahl raconte dans ce génial petit livre certains de ses souvenirs d’enfance les plus forts. Depuis son histoire familiale (immigrants norvégiens venus dans le pays de Galles), en passant par ses débuts à l’école, ses relations mouvementées avec la dame de la confiserie, les professeurs battant les élèves à coup de canne, les vacances magiques en Norvège, les cruauté des pensionnats anglais… jusqu’à ses débuts professionnels comme homme d’affaires pour la Shell dans les années 30.

Ce livre est un vrai livre de Roald Dahl : le lecteur se sent complice du héros du récit, les scènes cruelles et les méchants y sont nombreux et l’enfant courageux traverse plus ou moins indemne les épreuves les plus absurdes. Il est aussi un plaidoyer très virulent contre les violences injustes faites aux enfants. Les coups reçus ont marqué la mémoire de Roald Dahl, comme l’ont marqué aussi les bontés gratuites et l’amour incroyable et fidèle de sa mère et de sa famille.

D’un point de vue littéraire, on s’apercevra aussi que certaines des créations imaginaires les plus marquantes de l’auteur ont des sources profondes, que ce soient les sorcières-confiseuses de Sacrées Sorcières, l’horrible Mlle Legourdin de Matilda, et la chocolaterie en folie de Charlie… 

Moi, Boy est un très beau livre, le récit d’un enfant à l’attention d’autres enfants.

A conseiller à partir de dix ans.

L’étoffe des héros – Tom Wolfe

Voilà la preuve qu’il y a encore en moi le petit garçon et l’adolescent qui lisait avec passion les aventures de Buck Danny, qui montait des maquettes d’avion et qui a fait des études d’aéronautique avant de changer complètement de voie. Cette jeune personne était capable de se figurer mentalement la silhouette du Bell-X1 ou du X15, d’un F86, d’un F100 ou de tout un tas de machins supersoniques absolument formidables et savait tout à fait décrire les affres d’un appontage de nuit en pleine tempête.

Je craignais de lire, avec l’étoffe des héros, un bouquin teinté de reaganisme et de néo-héroïsme viril américain. J’avais tort : ce livre, qui se parle essentiellement des Mercury seven, les sept premiers astronautes américains, pionniers de l’exploration spatiale dans ce pays, s’intéresse à l’histoire et à la psychologie de ces hommes particuliers, pilotes de guerre, as de la chasse, pilotes d’essai, membres d’une confrérie imaginée, compétiteurs permanents en même temps que frères de combat et d’aventure. Tout en égrenant les moments d’une histoire incroyable (entre le franchissement du mur du son par Chuck Yeager et la fin du programme Mercury durant les années 60), pleine d’avions, de fusées, d’aventures et de suspense, le livre s’intéresse aux familles, aux épouses, aux politiciens, aux ingénieurs, aux médecins, au rapport à l’argent, au rythme cardiaque de ces gens-là. C’est écrit dans un style journalistique, à la fois familier, proche et précis, sans concessions (j’imagine que certains partis pris de l’auteur n’ont pas dû plaire), de manière toujours imagée et souvent très drôle. Le centre du propos du livre est bien sûr cette notion d’étoffe, celle qu’on a ou qu’on n’a plus, celle que possède un homme pris dans un NF104 au moteur arrêté chutant depuis 40 000 mètres d’altitude comme un vieux tuyau et qui parviendra à s’en sortir.

Je m’étais dit: j’en lis cinquante pages et je vois si ça me plaît. Les centaines de pages ont défilé en vitesse. Je suis maintenant curieux de voir le film ! (est-ce qu’on y voit voler un X15 ?)

 

 

Le baron perché – Italo Calvino

Un beau jour du XVIIIème siècle, le jeune Côme Laverse du Rondeau, fils du baron d’Ombreuse, refusa de manger les escargots qu’on lui servit au dîner. Et, pour marquer sa protestation, il monta dans un arbre voisin et refusa d’en descendre jamais.

C’est de ce postulat curieux, improbable et merveilleux que part le baron perché, chef d’œuvre d’Italo Calvino. Je l’avais lu adolescent et en avais gardé des souvenirs indécis, je n’avais pas trop aimé, pas trop compris. Il vaut mieux redécouvrir certains livres: le baron perché est une merveilleuse fantaisie, un conte philosophique, un récit d’aventures… Ses chapitres suivent la vie de Côme dans les arbres, de sa jeunesse exploratrice à ses luttes contre les brigands et les incendiaires, jusqu’à ses engagements politiques. Ayant introduit dans le récit un point de départ presque absurde, Calvino le tient avec le plus grand sérieux tout le long du livre et nous enchante des aventures de son héros portant un des plus beaux prénoms du monde : duels, franc-maçonnerie, actions politiques, histoire d’amour passionnée avec l’insupportable Violette… Le baron perché est un livre léger et grave à la fois, plein de grâce. Un enchantement pour le lecteur, une merveille, un de ces livres qui nous aide à traverser le monde tel qu’il va, déployant sur nous les doux feuillages des yeuses de sa baronnie imaginaire.

few of us – luvan

Voici une quinzaine de textes de luvan, autrice qui ne traîne pas trop sur les sentiers battus. few of us a paru chez dystopia et forme donc un très joli livre à la couverture sanglante, serré et dense dans son texte comme dans son apparence. On le trimballe dans sa poche comme un bijou.

Cette quinzaine de récits relèvent plutôt de la science-fiction : bunkers post-apo, communautés d’après la montée des eaux, apparitions de forme biologiques bizarres, fusées partant vers l’ailleurs, soldats de guerres perdues, astéroïdes à la dérive. On lorgne fort vers le post-exotisme. Ca ne se suit pas, ce n’est pas vraiment cohérent, sinon par l’esthétique: déglingue, souvenirs, migrants, paumés. Parfois on aura une histoire, parfois un simple dialogue radio (très drôle), parfois une situation.

luvan nous sert des textes très serrés, avec tout un contexte, des personnages, des conflits, rassemblés dans quelques poignées de pages. L’écriture est poétique, riche en images & allusions. Quand ça marche sur moi (comme dans extraction, Mahrem, par exemple – il y en a d’autres), l’effet est très fort. Quand ça ne marche pas, je reste en dehors.  Je conseille le mélange aux amateurs de drogues littéraires fortement dosées et un peu râpeuses.

Les petites victoires – Yvon Roy

Les jeunes parents sont heureux : un petit garçon leur est né, Olivier, un bébé qui fait toute leur joie. Jusqu’à ce qu’ils se rendent compte qu’à 18 mois il n’a pas prononcé un seul mot. Les examens sont formels, Olivier est autiste; son développement est gravement handicapé. Le couple se sépare dans la douleur.

Souvent, dans ce genre d’histoire, le père s’enfuit et laisse la mère assumer toute seule la charge de l’enfant. Mais dans cette histoire, ce n’est pas le cas. Malgré la séparation, les parents restent unis dans leur lutte contre la souffrance de leur fils. Et le père invente ses propres moyens et techniques pour aider son petit garçon. L’autisme est encore peu connu. Je me dis qu’en observant mon fils, j’en saurai plus que quiconque sur son autisme à lui. Le récit de son parcours est passionnant.

Les petites victoires est un beau livre, dessiné dans un style très réussi, qui parle autant de l’autisme et des manières d’y faire face que de questions que tous les parents se posent un jour sur l’éducation d’un enfant.

Enfin, et ce n’est la moindre qualité du livre, Rosa (10 ans) et Marguerite (9 ans) l’ont pris et lu avec passion, passionnées par cette histoire de relation parents-enfants dans laquelle elles ont peut-être retrouvé quelque chose de leur propre vie.

Kif – Laurent Chalumeau

On a donc Georges Clounet, CRS tout juste retraité, qui n’a pas de chance avec son nom et qui arrive sur la côte d’Azur où il se retrouve propriétaire un peu malgré lui d’une boîte de nuit, le KIF. Il y a Hassan, qui traîne avec des néo-convertis islamistes qu’il impressionne en leur expliquant qu’il a été djihadiste (ce qui n’est pas faux, mais pas entièrement vrai non plus). Il y a un neveu de Ben Laden qui parle avec l’accent suisse, et aussi une cadre locale du FN qui a des ambitions. Ajoutez à cela un permis de construire pour une mosquée, un défilé de vêtements pour caniches, une poignée de bandits et un sac contenant un million d’euros en billets et 100 et vous avez un superbe scénario pour jouer à Fiasco, ambiance côte d’Azur.

Le plus étonnant, avec ce roman très rigolo, c’est que les situations absurdes et drôles qui se produisent sont toutes crédibles, à leur façon, et ne virent jamais dans le n’importe quoi. On finit par s’attacher à tous ces gens, avec leurs défauts et leur bêtise, leurs ambitions contrariées et leurs plans tordus. Cela tient aussi par le travail de la langue, argotique, déglinguée et drôle qui porte le tout et fait passer en douceur de catastrophe en catastrophe.

Livre lu sur le conseil de Pierre Jourde.

King King théorie – Virginie Despentes

Un essai féministe et punk, vite lu, marrant et qui fait penser.

J’en retiens des considérations intéressantes sur le viol comme trauma indépassable (ou pas) et ce que disent vraiment les films de rape & revenge (en gros, du point de vue masculin, la femme est tellement souillée par le viol – sa virginité étant si précieuse – que seuls des flots de sang peuvent racheter ce crime). Le passage sur la prostitution, ses attraits et la difficulté d’en sortir est réussi également. Despentes se prostituait et publiait en même temps Baise moi (que j’avais acheté à sa sortie) exactement à l’époque où sortait mon premier roman. La mise en perspective de ma propre vie avec la sienne me laisse songeur.

Jusqu’à la bête – Timothée Demeillers

Ce n’est pas évident de donner envie de lire ce livre et c’est dommage. Essayons pourtant : Erwan travaillait dans un abattoir industriel dans la banlieue d’Angers. On sait très vite qu’il a fait quelque chose de grave puisque nous le rencontrons en prison, à ressasser sa vie d’avant pour tenter de comprendre. Et c’est dans ce ressassement, cette rumination ponctuée sans cesse des clac ! de l’usine que le livre nous fait plonger. L’usine, les carcasses suspendues, le sang, les mouvements répétés, les pauses, le parking de l’usine, clac, clac, clac, les mêmes collègues, les mêmes blagues, la vaches qui roulent des yeux fous, l’imam et le rabbin venus pour les abattages rituels, les clopes, les joints, le boulot à l’usine, en attendant la retraite.

Si la question de la violence faite aux bêtes et, en lien, la violence faite aux hommes, aux ouvriers et ouvrières, vous intéresse, si ce genre d’articles de Mediapart vous parle, lisez ce livre, une plongée douloureuse dans le monde de ce pauvre type, l’usine et tout ce qui tourne autour de l’usine, le HLM de l’enfance, la semaine de vacances annuelles en Vendée, la copine de l’été 2006, le super U, les soirées au bord de l’eau, la maladie, la vie en attendant la retraite, avoir juste deux ans, trois ans tranquilles, on ne demande rien de plus.

J’ai lu jusqu’à la bête cul sec, le livre est une plainte longue et forte, à l’écriture puissante. Ce que vous faites de cette lecture, de cet éclairage cru du monde, de ce texte qui dit avec la précision de la littérature des choses rarement dites, c’est à vous de voir.

Je me demande si l’impression qu’il provoque dure aussi longtemps que l’odeur de l’usine sur le corps d’Erwan.

Une réflexion en passant. Il me paraît évident à la lecture de ce livre que ce qu’il dit est vrai. Par la précision des termes utilisés, par la qualité de la langue, sa capacité à décrire ce que je connais (un HML, un supermarché, une relation humaine…) prouvant qu’elle décrit aussi bien ce que je ne connais pas (la prison et surtout l’usine).  Je n’ai pas cherché à sa voir qui était Timothée Demeillers ni comment il avait fait ce livre. J’ai peut-être eu tort, mais je ne crois pas. Pourquoi ?

(merci à l’ami Léo pour le conseil)

L’espionne du roi soleil – Annie Pietri

Maintenant, Rosa et Marguerite choisissent toutes seules leurs livres. Je me dis en tant que parent que je devrais lire ce qu’elles lisent pour le partager avec elles, mais j’ai pris pas mal de retard, qu’à ce stade je ne rattraperai jamais. Par exemple, les deux ont lu un paquet de tomes de la fantasy animalière d’Erin Hunter (la guerre des clans) et, dans un genre différent, Rosa a un vrai goût pour les versailleries d’Ancien Régime, dont elle m’a prêté un exemple durant les dernières vacances: l’espionne du Roi-Soleil, d’Annie Pietri.

Dans ce roman, nous faisons donc la connaissance d’Alix de Maison Dieu qui, en plus d’avoir un nom qui envoie du bois, est une jeune fille audacieuse, très noble, très jolie, qui ajoute à tout ça le fait d’être une escrimeuse et une cavalière accomplie (merci les leçons du grand frère). Mais voilà que son papa meurt, que sa jumelle adorée part au couvent et que son oncle maléfique tourmente sa pauvre mère (la forçant à manger sa dot pour financer la préparation de leur hôtel particulier de Versailles ! Quelle horreur !).

Dans l’espionne…, on aura des complots, des empoisonnements, des dettes de jeu, un passage par la Bastille, une lettre secrète cachée quelque part, un Roi-Soleil, une belle favorite, un perroquet… L’intrigue est dans le registre du mystère mélodramatique Grand Siècle, avec un twist final plutôt rigolo. C’est écrit vivement, l’autrice (j’essaie le terme) a une étagère longue comme un autobus de documentation sur le château de Versailles dont elle joue avec assez de légèreté. Quelques scènes sont très jolies (la scène du jeu, la lettre à la sœur enfermée…), d’autres étonnamment violentes (le méchant cogne fort sur la pauvre servante). Ca reste une littérature assez formatée, pas provocatrice pour un sou, mais amusante et bien faite.

Curieusement, au milieu de ce roman assez dense, se trouve un étrange passage où une pleine séquence de déguisement-infiltration-enquête-action au milieu du bas peuple (mais oui !) est maladroitement expédiée en un seul chapitre. L’éditrice/teur a demandé de couper pour alléger le roman de peur de charger les « jeunes lecteurs » ? Ou bien les auberges mal famées sentaient-elles moins bon que les allées de Versailles ?