Lysistrata, d’Aristophane – par le Clédar

Tous les deux ans, le Clédar, troupe amateur de la vallée de Joux, monte un grand spectacle d’été, usuellement dans un lieu insolite de la vallée horlogère. Cette année, c’est le Grand Hôtel, une bâtisse de luxe 1900 avec une vue splendide sur le lac, maintenant inutilisée, qui accueille les nombreuses représentations du Lysistrata d’Aristophane.

La pièce est une des plus connues du dramaturge antique et l’argument, très amusant, lui a voulu d’être souvent adaptée au XXème siècle: menées par Lysistrata, une rusée grande gueule, les femmes de Grèce décident de faire la grève du sexe pour forcer leurs maris à faire la paix ! (pour un résumé détaillé de l’intrigue, voir par exemple cet article du Temps, bien détaillé).

La troupe du Clédar a fait un travail extraordinaire, proposant une de nos meilleures soirées théâtrales depuis longtemps. Les acteurs sont en place, le texte bourré d’allusions, de blagues et de jeux de mots salaces, les situations montent en puissance, les virilités se tendent, les révolutionnaires bouillonnent, tout le monde frémit et trépigne pour débloquer une situation absurde: la paix comme prix de l’amour.

Lysistrata est une pièce politique, subversive, où les puissants en prennent plein la figure, et les hommes, et les soldats, et les politiciens, et les vieillards. On y parle de c* en permanence et le désir y tend vers l’utopie. Ce n’est pas convenable et c’est follement drôle: d’autant que la mise en scène, bourrée d’idées, ose tout, à le mesure du texte. Ce qui est dit crûment est montré crûment, sans aucun malaise, sans aucune vulgarité, grâce à un magnifique travail sur les costumes, les postures, les attitudes (mais nous ne recommandons pas la pièce pour les moins de seize ans !). J’ai déjà dit dans ces pages que voir un homme nu sur scène est pour moi le point Godwin du théâtre, le point au bout duquel une mise en scène est irrécupérable, et si l’homme est un vieillard, c’est encore pire. Et là, à sa façon, cette pièce prouve que j’avais tort. Ce qu’on voit est très obscène, très transgressif mais surtout libérateur. Le Clédar étant une troupe locale, j’imagine qu’en tant qu’acteur, se montrer dans ces situations à des spectateurs qui nous connaissent peut-être par ailleurs est un geste tout autant courageux que jouissif.

Encore un mot sur la mise en scène: elle est signée Thierry Crozat, des Artpeuteurs, avec une participation musicale (pour le travail sur les chansons) de Chantal Bianchi, des mêmes. Cette pièce et ce travail sont tout à fait dans l’axe du travail de leur compagnie: un théâtre populaire, inventif, de très grande qualité (avec du jeu corporel, des artefacts, de chansons, dans la lignée des meilleures pièces des Artpenteurs). Si on compare à une autre pièce vue l’an dernier, mettant aussi en scène des amateurs, vue dans le cadre d’un théâtre bien plus officiel (et riche !), la comparaison fait mal à la culture officielle.

Et je n’ai encore rien dit du travail de la langue (la façon de parler des Spartiates !), de la scénographie, des décors, de toute la technique, qui sont de très bon niveau. Bref, c’est un travail remarquable et j’aimerais en dire plus et vous en raconter plus, mais je ne le ferai pas, pour ne pas gâcher le plaisir.

Je me suis dépêché d’écrire ce billet car il reste des places et la pièce se joue encore deux semaines. Je ne pense pas qu’elle sera reprise. Alors, si vous pouvez, courrez-y !

Salut
à toi la plus virile de toutes les femmes! C’est le moment d’être
bienveillante et méchante, tendre et teigneuse, tolérante et
intransigeante, bref: expérimentée. A toi de jouer! 

Roméo et Juliette – Shakespeare vu par les Artpenteurs

Le chapiteau des Artpenteurs est tout petit : la scène, allongée, le coupe en deux. De chaque côté, sur les gradins, quelques dizaines de spectateurs. A gauche les spectateurs portant un masque bleu, partisans des Montaigu. A droit, ceux portant masque rouge, pour les Capulet. Les deux clans sont en telle bisbille qu’ils ont commencé à se battre dès la file d’attente : devant le chapiteau, avant d’entrer, on a pu assister à une première provocation, entre marionnettes Capulet, puis entre Benvoglio et Tybalt, commentée par les hurlements des chefs de famille. Pour la peine, une fois la rixe interrompue par le Prince, on fait entrer les spectateurs par deux portes séparées afin d’éviter les ennuis.

Ainsi, les Artpenteurs nous proposent une mise en scène à leur façon du classique du grand Will: bruyante, agitée, sautillante, montée sur ressorts. Un théâtre aux allures de cirque, de bouffonnerie populaire, plein de cris et d’agitation, avec des morceaux d’Italie braillarde dedans. Ils déploient toute leur technique, tous leurs trucs merveilleux : musique, chansons, théâtre du corps, marionnettes, décors dépliables, masques… (les chefs de famille ne sont de grosses têtes perchées au bout des bras de certains acteurs). L’esthétique, criarde, n’est pas si loin de celle du fameux film de Luhrmann. Mais le texte est là, presque en entier, et les intrigues principales et secondaires (dont celle du comte Pâris, que j’avais oubliée), les scènes comiques et tragiques, les élans fous du cœur qui bouleversent les plans, les vies de tous. Et le frère Laurent, noble et sage, debout au milieu de son herboristerie, ne peut que voir passer la tempête et voit toute sa sagesse réduite à rien, entraînée dans le tourbillon avec le reste.

C’était bien. (et Mercutio est toujours mon personnage préféré)

Fantastic Mr Fox au Lyric Hammersmith

Lors d’un séjour à Londres, nous sommes allés voir notre première comédie musicale. Bien sûr, nous sommes relativement familiers du genre via le cinéma, mais nous n’avions jamais eu l’occasion d’en voir sur scène. C’est chose faite.

Notre choix s’est porté sur Fantastic Mr Fox, parce que nous sortions avec les enfants, qu’elles connaissaient l’histoire et que ça ne se jouait pas très loin du lieu où nous logions. Je me permets de rappeler l’histoire, pour ceux de mes lecteurs qui ne font pas partie des fans de l’immense Roald Dahl : trois gros fermiers picoleurs, sales et vulgaires élèvent des poules et des canards. Mr Fox défie régulièrement leurs défenses et vole chez eux de quoi nourrir sa famille. Mais un jour, les fermiers lui tendent un piège, repèrent sa cachette et attaquent la colline à la pelleteuse. Il n’y a plus qu’une seule solution pour les animaux traqués, « Dig for your life ! », jusqu’à une fin bizarre et heureuse comme seule pouvait la concevoir le Willy Wonka des livres pour enfants.

J’avais bien sûr en tête la très curieuse adaptation de l’histoire par Wes Anderson. On est ici dans une version bien plus fidèle au récit d’origine, malgré quelques créations de personnages et ajouts narratifs amusants. La comédie musicale de ce type est un équivalent pour le spectacle vivant du film hollywoodien pour le cinéma en général. Plein de pognon, des acteurs énergiques qui savent tout faire (jouer, chanter, danser) et des décors énormes et compliqués. Certes, c’est très formaté (narration très codifiée, dialogues avec blagues pour les adultes, personnages de faire-valoir un peu absurdes, etc.), mais quand c’est bien fait, ça donne un spectacle très agréable, ce qui a été le cas pour nous. On a admiré la pêche des acteurs, profité de la musique live sur scène, rigolé aux costumes et aux scènes d’actions burlesques et profité de chansons plutôt bien écrites. Détail rigolo, le spectacle adopte tous les codes du film de casse, ce qui dynamise bien la narration.

Le scénario, bien fait, fait de Fox un trentenaire qui se remet en questions (un peu comme chez Wes Anderson, en moins approfondi), les personnages de sa famille sont très bien posés. Et les adaptateurs se sont créés deux moments de grâce, un dans chaque acte. Dans le premier, la scène du « casse raté » complètement délirante. Et dans le second, la scène dansée et chantée où les fermiers essaient de se transformer en renard, qui emmène le spectacle dans une direction surprenante.

Et le Lyric est une jolie salle, au personnel charmant.

Bref, une belle sortie londonienne.

M.O.I. – à l’Echandole

Je savais que des pièces de théâtre de science-fiction existaient, mais je n’en avais jamais vues. M.O.I., monté par la compagnie Freckles, est une pièce de Sophie Pasquet Racine, auteure dramatique et actrice. 

 

Dans une cave, un abri anti-atomique (?), débarque une femme un peu perdue, qui tombe sur un homme intimidant et menaçant. On est un dans un futur post-cataclysmique, beaucoup sont morts, les eaux montent, le M.O.I a été mis en place pour réguler la vie des survivants.

La pièce prend la forme d’un interrogatoire, celui de la femme qui ne peut se résoudre à repartir, par l’homme qui veut connaître son secret. 

M.O.I. est une pièce à mystères, dont certaines clefs seront livrées. Il y sera question de doubles, d’identité, de sociétés oppressantes, de menaces, d’images, d’écritures. Elle n’est jamais théorique,  jamais allégorique, toujours incarnée. Ce n’est pas de la S.F. pour profs de français « qui veut dire que… » et « qui représente… ». Si on trouvera dans les motifs poétiques de la pièce des échos de situations contemporaines (oppressions policières, migrants noyés, relation aux choses, amours perdues…), les personnages ne représentent avant tout qu’eux-mêmes. 

 

 

 

M.O.I. ressort clairement de la science-fiction, dans le sens où c’est un récit qui ne pourrait pas fonctionner sans son élément science-fictif. De la S.F., elle reprend les principes de déstabilisation, de quête du sens, d’interrogation. Où sommes-nous ? Que s’est-il passé ? Qui sont ces gens ? Nous ne saurons pas tout, mais nous en saurons assez pour les comprendre, et peut-être pour les aimer. Le décalage et le mystère reposent avant tout sur la langue, l’expression des personnages, cette étrange infusion de vocabulaire venu de la danse (du tango) pour dire le destin des hommes. Pourquoi dit-on « danser » pour dire « mourir »? Pourquoi le cataclysme s’appelle-t-il « le Grand Amour »? Pourquoi la femme ne dit-elle jamais « je »?  

 

Les acteurs (Sophie Pasquet Racine et Pierric Tenthorey, tous les deux remarquables), sont soutenus par une mise en scène de plus en plus inventive comme la pièce avance, jouant sur les lumières et les ombres, les transparences et les opacités. Quelques projections très habiles, une séquence complètement folle utilisant du film d’animation, une inclusion de plus en plus forte de la musique construisent l’univers de cette histoire, jusqu’à une scène finale qui m’a bouleversé.

 

J’ai beaucoup aimé. On se place dans la suite d’une science-fiction politique, poétique et créative, dans la lignée d’Antoine Volodine, ou des oeuvres de Léo Henry et Jacques Mucchielli. Je n’aurais pas été surpris d’entendre parler de Yirminadingrad.

La pièce peut être vue à la date de publication de ce billet à Yverdon, puis en mai à Lausanne au théâtre 2.21. Allez-y !

Photos (c) Carole Parodi / Freckles

 

 

Les zoocrates – Thierry Besançon

Dans un musée d’histoire naturelle abandonné, quelque chose bouge au milieu des animaux empaillés. Des silhouettes blanches, prenant des attributs animaux (crinière de lion, cornes de gazelle, crête de la hyène…) qui viennent nous jouer, ou plutôt nous chanter cette histoire: comment le lion, trouvant usant l’exercice du pouvoir, décide de convoquer les animaux de la savane pour qu’ils élisent leur nouveau souverain, en bons zoocrates.

Ce sera sans compter sur les manigances de la hyène et celles du marabout qui exerçait le pouvoir en coulisse…

Les zoocrates est un opéra pour enfants, genre carrément bizarre quand on y pense. L’opéra (je ne parle pas de la comédie musicale) est une des formes les plus lourdes et compliquées qui soit : décors comme au théâtre, plus musique orchestrale, plus chant lyrique (sans micros évidemment), plus costumes et jeu d’acteur. 

Le spectacle que nous avons vu est tout à fait convainquant : léger, rigolo, enlevé, mené par Andrei Feher, un chef d’orchestre très en forme (que nous avons vu faire des grimaces pour soutenir les acteurs – oui, nous avions la chance d’être installés juste au-dessus de la fosse !). Le texte est amusant, les acteurs/chanteurs très bons avec une mention spéciale pour la hyène. Seule la mise en scène un peu plan-plan était un peu en dessous du reste, mais c’est faire la fine bouche. Et derrière un traitement très fantaisiste et enfantin, l’auditeur attentif pouvait trouver un sous-texte politique ou sexuel (ne fuyez pas, parents sages d’enfants sages, c’est bien caché, « comprend qui peut » !) carrément drôle.

Nous avons eu de plus la chance d’assister au musée de zoologie de Lausanne, une heure avant le spectacle, à une petite présentation sur la conservation animale et sur la construction du spectacle en collaboration avec le musée. Tout ça animé par des passionnés. Une excellente initiative ! Bienvenue en zoocratie !

Photos (c) M. Vanappelghem

il reste encore deux dates, les 3 et 5 mai.

Hospitalités – à Vidy

Parler de ce spectacle nécessite un peu de mise en contexte.

Voici comment le théâtre de Vidy le présente :

Massimo Furlan a proposé à la municipalité de La Bastide-Clairence, bourgade du pays basque, d’annoncer l’ouverture d’un centre d’hébergement de migrants en vue de régler le problème des loyers trop élevés dans le village. Ce qui devait être une fiction est devenu réalité.

La lecture du livret nous renseigne un peu plus : un artiste (M. Furlan, donc), monte une « farce » annonçant l’ouverture d’un centre d’hébergement pour migrants dans ce joli village historique. Finalement, après 2015, une association se forme dans le village qui se bouge pour accueillir réellement des migrants sur place, et une famille syrienne est maintenant logée dans le village, l’association faisant de gros efforts pour son intégration. Nous comprenons que le spectacle va nous parler de cette histoire et que les personnes sur scène seront des habitants de la Bastide-Clairence.

Cette histoire me touche naturellement beaucoup, parce qu’elle fait écho à des choses que nous avons vécues dans notre joli petit village historique au pied du jura suisse. Le fait de transformer une expérience politique collective en expérience théâtrale nous parle également: nous avions beaucoup aimé le travail fait par l’ARAVOH dans notre région.

Le spectacle, maintenant.

Dans une première partie, les neuf intervenants, des habitants du village, disent chacun un texte qu’ils ont écrit, face public. Les textes parlent de leur histoire, leur travail, leurs racines, ce qui les lie au lieu. Ces gens sont très beaux, qui parlent courageusement d’eux-mêmes, de leurs histoires: la championne du monde du Fandango, comment on fait une carrière de maire, les migrations des Portugais dans les années 70, la vie dans une famille avec un enfant handicapé, l’éducation pour une fille de paysans basques très pauvres, la twingo rose du grand-père…

C’est beau parce que les gens sont justes, parce qu’ils font apparaître par leurs récits le monde dans lequel ils vivent.

Au bout d’un moment, les récits évoquent (brièvement) l’accueil de la famille syrienne. Les acteurs prennent alors un moment pour échanger avec le public (échange tout à fait artificiel, je n’ai jamais vu ce procédé fonctionner) avant de reprendre leurs discours alternés, moins pour parler d’eux-même que pour évoquer, de manière plus théorique, l’hospitalité et l’accueil de l’autre.

J’ai beaucoup de respect pour les habitants du village qui sont montés sur scène, ont fait un beau travail sur eux-mêmes et évoqué des choses fortes de leurs parcours et de leur vie. Je suis aussi touché par leur engagement local, dont on comprend bien qu’il est aussi un engagement ensemble. Les textes sont bien, l’action est juste, mais cela suffit-il à faire un spectacle ? Je suis ressorti tout chargé d’émotions. Parmi ces émotions, la colère et un vrai malaise.

De « l’intox » (moralement douteuse) sur l’accueil d’un centre de requérants dans le village et de la discussion sur les prix de l’immobilier, il n’a jamais été question. Du « comment » de l’accueil, des discussions sur les conditions matérielles de ce dernier, il n’a jamais été question. C’est dommage parce que c’est à ce moment que les questions politiques (au sens noble : comment agir ensemble, pour nous, pour eux, pour la communauté) auraient pu être évoquées. Je n’ai pas compris à quoi servait ce spectacle : à transmettre une expérience politique ? A évoquer l’accueil des migrants devant un public méfiant ? Mais le public était entièrement acquis, la réflexion politique était absente, rien ne fâchait, rien ne gênait. Le seul personnage en opposition était un « faux » personnage, incarné sur scène par le metteur en scène (ce simple artifice est d’ailleurs assez moche).

D’un point de vue théâtral, l’ensemble était très pauvre. Quelques trucs faciles, une scénographie minimale. D’un point de vue écriture, si les textes ont été travaillés, ils ne construisaient rien ensemble et restaient tout du long juxtaposés.

J’ai l’impression gênante d’avoir vu un spectacle construit en sélectionnant des habitants d’un lieu intéressant et en utilisant leur vie et leur expérience comme matière, pour gagner facilement l’adhésion du spectateur par un jeu d’empathie facile, le tout sans aucun questionnement moral. Comme si tout geste, parce qu’il est « artistique », n’avait plus besoin d’aucune justification.

Quelles sont les conditions permettant la naissance d’un objet pareil, aussi mal fichu, aussi peu honnête ? Quelles politiques culturelles permettent cela ? Quels jeux sociaux d’auto-réconfort, d’aimables justifications ? On l’aura compris, les interrogations suscitées par ce spectacle sont très loin de l’hospitalité et de l’accueil des migrants.

Miss Poppins – au petit théâtre

Chaque année, en décembre, le petit théâtre de Lausanne sort sa super-production (à l’échelle du petit théâtre). Et cette année, ils s’attaquent à un mythe : un remake de Mary Poppins ! Il y a mille raisons de se planter en ressortant de son placard la nounou magique : le film de Disney et le sourire de Julie Andrews (et les chansons !) sont dans toutes les mémoires, notamment celles des enfants. Et personne n’arriverait à suivre sur ce terrain. La Divine Company, créatrice de ce spectacle, s’en sort superbement. L’histoire se passe de nos jours, le papa d’Emma élève tout seul sa fille après le décès de sa femme et la confie à une nounou pour s’occuper d’elle avant de rentrer du travail. Et Emma est insupportable, jusqu’à ce qu’arrive cette sorte de gouvernante anglaise qui…

Le récit respecte le code du récit de Mary Poppins : une gouvernante enchantée vient restaurer l’harmonie dans une famille aux relations tendues. La transposition moderne est très bien rendue : les relations du père et de la petite fille sonnent juste, que ce soit dans les dialogues ou dans la tension du père bien stressé par son travail de cadre sup’ (architecte, en l’occurrence). Et le charme opère par la magie. Par un jeu magnifique de danses, changements de décors et prestidigitations, on assiste sur scène à toutes sortes d’opérations merveilleuses, depuis le sac où disparaît le parapluie, jusqu’à une forêt naissant depuis le sol de l’appartement, une plume volante qui se transforme en grande plume d’oie…

Les personnages secondaires sont très bien trouvés, depuis Anatole le vendeur de conversations, en passant par la belle-maman, Mrs Andrews, les ouvriers du chantier… Et l’excellent Tim: coiffeur, chauffeur, ouvrier, qui dégage une incroyable sympathie. De discrètes allusions sont faites au film, notamment à Bert, dont on devine qu’il est bien vieux maintenant. Si je devais faire un reproche au spectacle, c’est d’être un peu trop court: le contenu est tellement dense que les changements émotionnels des personnages paraissent parfois un peu forcés par le temps. On aurait aimé passer plus de temps avec eux, tant les acteurs les portent avec joie et énergie. Ce qui ne gâche rien, le spectacle est accompagné d’une musique originale et de chansons.

Une superbe création.

Au petit théâtre de Lausanne jusqu’au 31 décembre. Les représentations sont complètes mais il est parfois possible de s’inscrire sur liste d’attente

photos © Philippe Pache

1985 / 2045 – au petit théâtre

Trois comédiens sur scène. La salle reste éclairée, ils parlent directement au public : les enfants, et les adultes qui les accompagnent. Le temps a passé, le temps est passé. Comment est-il passé, dans quelle direction passe-t-il ? Comme ça, comme on lit, de gauche à droite ? Comme lisent les Arabes ou les Chinois, de droite à gauche, de haut en bas ? A quoi ressemblait le temps d’avant, celui de vos parents ? A quoi ressemblera le temps d’après, quand vous aurez l’âge de vos parents ?

Par des jeux de dialogues, des changements de décor, des passages musicaux, les trois acteurs de la compagnie Kajibi Express montent un spectacle astucieux et très drôle, faisant toucher aux enfants comme aux parents le vertige, la peur et les joies du passage du temps. D’être enfant à être adulte, des changements de technologie aux changements d’attitude, du discours sur le temps d’avant, où on savait s’amuser, où on se tournait les pouces…

Les parents rigoleront bien sûr beaucoup de la plongée dans les années 80, mises en reflet -miroir de notre temps.

Le spectacle a été élaboré grâce à des entretiens avec des enfants, par la technique de l’écriture plateau, qui lui donne son aspect vif et vivant, à la fois spontané et bien réglé. Un remarquable travail, recommandé pour tous ! 

Encore un beau choix de programmation pour le petit théâtre de Lausanne. Courez-y !

photos © Philippe Pache

Knie 2016

Voici donc mon billet automnal sur Knie. Un peu comme pour le Beaujolais nouveau, on peut commenter la qualité du cru. Alors, il est comment, le spectacle, cette année ? Pailletée? Goût framboise ? Avec des clowns suisses-allemands ? Ou plutôt Nord-Coréen ? (oui, ce fut carrément Nord-Coréen, voir ci-dessous)

Cette année, à vrai dire, est une très bonne année. On ne voit plus d’éléphants sur la piste (à la grande tristesse de Marguerite), mais les chevaux sont toujours aussi beaux et le numéro des Errani brothers, accompagnés pour l’occasion de deux écuyers-jongleurs-acrobates venus de la famille Grüss, est un modèle de crique à l’ancienne : force, énergie, animaux, équilibres… La grande classe, avec de très beaux artistes en bracelets de force et tenues moulantes.

Le clown était l’excellent David Larible, dont les numéros ouvraient, fermaient et structuraient joliment le spectacle. De manière amusante, deux des enfants Larible participaient aussi au show : le fils (David Jun), très bon jongleur, et la fille (Shirley), pour un joli numéro de filet acrobatique. On a aussi vu un  numéro de diabolo à deux (Twinspin) très bien mis en scène et du trapèze acrobatique à grand spectacle (avec les artistes du cirque de Pyongyang). L’intro et l’animation était confiées à la troupe Bingo, habituée de Knie maintenant, et plutôt inspirée cette année avec une belle figure de violoniste.

Deux moments exceptionnels de ce spectacle : le numéro de main à main et acrobaties au sol du duo Popov, des costauds à la légèreté surnaturelle se réclamant de Gene Kelly (et pouvant se le permettre), et un numéro de trapèze-équilibre de Pak Song Hui et Sin Chol Jin du cirque de Pyongyang, cinq minutes complètement folles de figures au sol où dans les airs pendant lesquelles la demoiselle porte, tenue en équilibre dans sa bouche, une tige de presque deux mètres de long au sommet de laquelle est perchée une coupe de champagne pleine – dont rien ne sera perdu, bien sûr. Ce dernier numéro, dérangeant tant il est bizarre, m’a fait penser à un long tour de magie, une illusion paradoxale à la façon de certains récits de Christopher Priest. Il m’a plongé dans une étrange transe.

Bingo
Errani brothers
David Larible, en clôture
Les jeunes Grüss
David Larible Junior
Shirley Larible
Twinspin
Duo Popov
Cirque de Pyongyang, trapèze volant
Pak Song Hui et Sin Chol Jin

Photos (c) Katja Stuppia, fournies aimablement par le cirque Knie, merci !

les 24 heures de lecture de Romainmôtier

Il y avait sans doute mieux à faire ce jour-là. Mais à la place nous avons passé la journée à lire. Ca a commencé dans les fauteuils du salon de notre petite foire aux livres locale, dans la grande salle du village. 

Voici Hélendrude. On peut préférer l’appeler Elyndruda, ce qui sonne mieux, peut-être, à nos oreilles, et choisir en toute impunité de maquiller ses traits, de la décrire comme ceci ou comme cela, et reconstituer autour d’elle un monde bâti de matériaux imaginaires, ombres de pierres, ombres d’eaux et de carpes énormes, ombre de l’ombre des arbres centenaires… (Hildegarde, de Léo Henry)

et cela pendant une heure de merveilleux rhénan, à haute voix, comme tout ce qui a suivi. Puis l’heure suivante, nous avons lu des pièces autobiographiques, bien plus locales. Puis l’heure d’après, dans une vieille grange de ferme, un extrait de manuel de jeu de rôle, des textes de slam et une nouvelle extraite de Tadjélé. Et comme ça, à chaque heure son lieu et sa lecture. Toujours dans la grange, les aventures du faux Juif Iohann Moritz, puis à a galerie d’art du village le jour du chien, puis le labyrinthe, et la science du concret selon Levi-Strauss. Après le repas, nous sommes allés dans la chapelle au-dessus de l’abbatiale écouter les naturalistes à l’affût, puis préparer une mise en scène de théâtre dans la salle du conseil de la municipalité. Il était minuit. La grande traversée des heures noires commençait, avec Proust, Boulgakov puis Michel Butor et Sato Haruo, entendu à l’intérieur de la vieille tour de l’horloge. Dans la boulangerie, on a lu Rimbaud et les aphorismes de Vinceannet Girod. Dans la salle des chevaliers du prieuré, un essai sur l’histoire de la douleur et un conte théâtral sur la folie du pouvoir. Le soleil se levait, et on n’en avait pas fini. Accompagnés de la musique du Setar, nous avons lu le sommaire de la règle de Saint-Benoît, des quatrains mystiques de Djalâl ad-Dîn Rûmî, et des extraits de l’apocalypse de Saint-Jean, installés autour d’une grande table de la maison de la dîme. Il n’y avait plus que deux auditeurs encore debout à neuf heures pour écouter Murakami, gloire leur soit rendue ! Heureusement, des renforts sont arrivés pour entendre Jules Vernes, Annie Ernaux puis Zoé Valdès sous les toits du miroir aux fées.

« Merci, ai-je répété ». J’ai remarqué que ce mot avait été le dernier prononcé en quittant mon pays, et le premier que je disais en arrivant dans un pays qui ne m’était pas totalement inconnu car je l’avais déjà parcouru de façon littéraire. (…)

David a pris place à côté du chauffeur. Hannah Irene s’est assise derrière, entre ses deux mamans.

L’auto a traversé la nuit vers un autre rêve plus palpable. Un voyage enfin dans la bonne direction. (La nuit à rebours, Zoé Valdès)

Il pleuvait et il faisait froid ce dimanche du jeûne fédéral à deux heures de l’après-midi, mais nous avions terminé notre tour d’horloge. 

Merci à tous ceux qui sont venus participer à notre course de relais immobile : hôtes et hôtesses, lectrices et lecteurs, auditrices et auditeurs, pour la journée, pour la nuit, ou simplement pour une heure. C’était bien.

L’année prochaine, on recommencera.