Les zoocrates – Thierry Besançon

Dans un musée d’histoire naturelle abandonné, quelque chose bouge au milieu des animaux empaillés. Des silhouettes blanches, prenant des attributs animaux (crinière de lion, cornes de gazelle, crête de la hyène…) qui viennent nous jouer, ou plutôt nous chanter cette histoire: comment le lion, trouvant usant l’exercice du pouvoir, décide de convoquer les animaux de la savane pour qu’ils élisent leur nouveau souverain, en bons zoocrates.

Ce sera sans compter sur les manigances de la hyène et celles du marabout qui exerçait le pouvoir en coulisse…

Les zoocrates est un opéra pour enfants, genre carrément bizarre quand on y pense. L’opéra (je ne parle pas de la comédie musicale) est une des formes les plus lourdes et compliquées qui soit : décors comme au théâtre, plus musique orchestrale, plus chant lyrique (sans micros évidemment), plus costumes et jeu d’acteur. 

Le spectacle que nous avons vu est tout à fait convainquant : léger, rigolo, enlevé, mené par Andrei Feher, un chef d’orchestre très en forme (que nous avons vu faire des grimaces pour soutenir les acteurs – oui, nous avions la chance d’être installés juste au-dessus de la fosse !). Le texte est amusant, les acteurs/chanteurs très bons avec une mention spéciale pour la hyène. Seule la mise en scène un peu plan-plan était un peu en dessous du reste, mais c’est faire la fine bouche. Et derrière un traitement très fantaisiste et enfantin, l’auditeur attentif pouvait trouver un sous-texte politique ou sexuel (ne fuyez pas, parents sages d’enfants sages, c’est bien caché, « comprend qui peut » !) carrément drôle.

Nous avons eu de plus la chance d’assister au musée de zoologie de Lausanne, une heure avant le spectacle, à une petite présentation sur la conservation animale et sur la construction du spectacle en collaboration avec le musée. Tout ça animé par des passionnés. Une excellente initiative ! Bienvenue en zoocratie !

Photos (c) M. Vanappelghem

il reste encore deux dates, les 3 et 5 mai.

Hospitalités – à Vidy

Parler de ce spectacle nécessite un peu de mise en contexte.

Voici comment le théâtre de Vidy le présente :

Massimo Furlan a proposé à la municipalité de La Bastide-Clairence, bourgade du pays basque, d’annoncer l’ouverture d’un centre d’hébergement de migrants en vue de régler le problème des loyers trop élevés dans le village. Ce qui devait être une fiction est devenu réalité.

La lecture du livret nous renseigne un peu plus : un artiste (M. Furlan, donc), monte une « farce » annonçant l’ouverture d’un centre d’hébergement pour migrants dans ce joli village historique. Finalement, après 2015, une association se forme dans le village qui se bouge pour accueillir réellement des migrants sur place, et une famille syrienne est maintenant logée dans le village, l’association faisant de gros efforts pour son intégration. Nous comprenons que le spectacle va nous parler de cette histoire et que les personnes sur scène seront des habitants de la Bastide-Clairence.

Cette histoire me touche naturellement beaucoup, parce qu’elle fait écho à des choses que nous avons vécues dans notre joli petit village historique au pied du jura suisse. Le fait de transformer une expérience politique collective en expérience théâtrale nous parle également: nous avions beaucoup aimé le travail fait par l’ARAVOH dans notre région.

Le spectacle, maintenant.

Dans une première partie, les neuf intervenants, des habitants du village, disent chacun un texte qu’ils ont écrit, face public. Les textes parlent de leur histoire, leur travail, leurs racines, ce qui les lie au lieu. Ces gens sont très beaux, qui parlent courageusement d’eux-mêmes, de leurs histoires: la championne du monde du Fandango, comment on fait une carrière de maire, les migrations des Portugais dans les années 70, la vie dans une famille avec un enfant handicapé, l’éducation pour une fille de paysans basques très pauvres, la twingo rose du grand-père…

C’est beau parce que les gens sont justes, parce qu’ils font apparaître par leurs récits le monde dans lequel ils vivent.

Au bout d’un moment, les récits évoquent (brièvement) l’accueil de la famille syrienne. Les acteurs prennent alors un moment pour échanger avec le public (échange tout à fait artificiel, je n’ai jamais vu ce procédé fonctionner) avant de reprendre leurs discours alternés, moins pour parler d’eux-même que pour évoquer, de manière plus théorique, l’hospitalité et l’accueil de l’autre.

J’ai beaucoup de respect pour les habitants du village qui sont montés sur scène, ont fait un beau travail sur eux-mêmes et évoqué des choses fortes de leurs parcours et de leur vie. Je suis aussi touché par leur engagement local, dont on comprend bien qu’il est aussi un engagement ensemble. Les textes sont bien, l’action est juste, mais cela suffit-il à faire un spectacle ? Je suis ressorti tout chargé d’émotions. Parmi ces émotions, la colère et un vrai malaise.

De « l’intox » (moralement douteuse) sur l’accueil d’un centre de requérants dans le village et de la discussion sur les prix de l’immobilier, il n’a jamais été question. Du « comment » de l’accueil, des discussions sur les conditions matérielles de ce dernier, il n’a jamais été question. C’est dommage parce que c’est à ce moment que les questions politiques (au sens noble : comment agir ensemble, pour nous, pour eux, pour la communauté) auraient pu être évoquées. Je n’ai pas compris à quoi servait ce spectacle : à transmettre une expérience politique ? A évoquer l’accueil des migrants devant un public méfiant ? Mais le public était entièrement acquis, la réflexion politique était absente, rien ne fâchait, rien ne gênait. Le seul personnage en opposition était un « faux » personnage, incarné sur scène par le metteur en scène (ce simple artifice est d’ailleurs assez moche).

D’un point de vue théâtral, l’ensemble était très pauvre. Quelques trucs faciles, une scénographie minimale. D’un point de vue écriture, si les textes ont été travaillés, ils ne construisaient rien ensemble et restaient tout du long juxtaposés.

J’ai l’impression gênante d’avoir vu un spectacle construit en sélectionnant des habitants d’un lieu intéressant et en utilisant leur vie et leur expérience comme matière, pour gagner facilement l’adhésion du spectateur par un jeu d’empathie facile, le tout sans aucun questionnement moral. Comme si tout geste, parce qu’il est « artistique », n’avait plus besoin d’aucune justification.

Quelles sont les conditions permettant la naissance d’un objet pareil, aussi mal fichu, aussi peu honnête ? Quelles politiques culturelles permettent cela ? Quels jeux sociaux d’auto-réconfort, d’aimables justifications ? On l’aura compris, les interrogations suscitées par ce spectacle sont très loin de l’hospitalité et de l’accueil des migrants.

Miss Poppins – au petit théâtre

Chaque année, en décembre, le petit théâtre de Lausanne sort sa super-production (à l’échelle du petit théâtre). Et cette année, ils s’attaquent à un mythe : un remake de Mary Poppins ! Il y a mille raisons de se planter en ressortant de son placard la nounou magique : le film de Disney et le sourire de Julie Andrews (et les chansons !) sont dans toutes les mémoires, notamment celles des enfants. Et personne n’arriverait à suivre sur ce terrain. La Divine Company, créatrice de ce spectacle, s’en sort superbement. L’histoire se passe de nos jours, le papa d’Emma élève tout seul sa fille après le décès de sa femme et la confie à une nounou pour s’occuper d’elle avant de rentrer du travail. Et Emma est insupportable, jusqu’à ce qu’arrive cette sorte de gouvernante anglaise qui…

Le récit respecte le code du récit de Mary Poppins : une gouvernante enchantée vient restaurer l’harmonie dans une famille aux relations tendues. La transposition moderne est très bien rendue : les relations du père et de la petite fille sonnent juste, que ce soit dans les dialogues ou dans la tension du père bien stressé par son travail de cadre sup’ (architecte, en l’occurrence). Et le charme opère par la magie. Par un jeu magnifique de danses, changements de décors et prestidigitations, on assiste sur scène à toutes sortes d’opérations merveilleuses, depuis le sac où disparaît le parapluie, jusqu’à une forêt naissant depuis le sol de l’appartement, une plume volante qui se transforme en grande plume d’oie…

Les personnages secondaires sont très bien trouvés, depuis Anatole le vendeur de conversations, en passant par la belle-maman, Mrs Andrews, les ouvriers du chantier… Et l’excellent Tim: coiffeur, chauffeur, ouvrier, qui dégage une incroyable sympathie. De discrètes allusions sont faites au film, notamment à Bert, dont on devine qu’il est bien vieux maintenant. Si je devais faire un reproche au spectacle, c’est d’être un peu trop court: le contenu est tellement dense que les changements émotionnels des personnages paraissent parfois un peu forcés par le temps. On aurait aimé passer plus de temps avec eux, tant les acteurs les portent avec joie et énergie. Ce qui ne gâche rien, le spectacle est accompagné d’une musique originale et de chansons.

Une superbe création.

Au petit théâtre de Lausanne jusqu’au 31 décembre. Les représentations sont complètes mais il est parfois possible de s’inscrire sur liste d’attente

photos © Philippe Pache

1985 / 2045 – au petit théâtre

Trois comédiens sur scène. La salle reste éclairée, ils parlent directement au public : les enfants, et les adultes qui les accompagnent. Le temps a passé, le temps est passé. Comment est-il passé, dans quelle direction passe-t-il ? Comme ça, comme on lit, de gauche à droite ? Comme lisent les Arabes ou les Chinois, de droite à gauche, de haut en bas ? A quoi ressemblait le temps d’avant, celui de vos parents ? A quoi ressemblera le temps d’après, quand vous aurez l’âge de vos parents ?

Par des jeux de dialogues, des changements de décor, des passages musicaux, les trois acteurs de la compagnie Kajibi Express montent un spectacle astucieux et très drôle, faisant toucher aux enfants comme aux parents le vertige, la peur et les joies du passage du temps. D’être enfant à être adulte, des changements de technologie aux changements d’attitude, du discours sur le temps d’avant, où on savait s’amuser, où on se tournait les pouces…

Les parents rigoleront bien sûr beaucoup de la plongée dans les années 80, mises en reflet -miroir de notre temps.

Le spectacle a été élaboré grâce à des entretiens avec des enfants, par la technique de l’écriture plateau, qui lui donne son aspect vif et vivant, à la fois spontané et bien réglé. Un remarquable travail, recommandé pour tous ! 

Encore un beau choix de programmation pour le petit théâtre de Lausanne. Courez-y !

photos © Philippe Pache

Knie 2016

Voici donc mon billet automnal sur Knie. Un peu comme pour le Beaujolais nouveau, on peut commenter la qualité du cru. Alors, il est comment, le spectacle, cette année ? Pailletée? Goût framboise ? Avec des clowns suisses-allemands ? Ou plutôt Nord-Coréen ? (oui, ce fut carrément Nord-Coréen, voir ci-dessous)

Cette année, à vrai dire, est une très bonne année. On ne voit plus d’éléphants sur la piste (à la grande tristesse de Marguerite), mais les chevaux sont toujours aussi beaux et le numéro des Errani brothers, accompagnés pour l’occasion de deux écuyers-jongleurs-acrobates venus de la famille Grüss, est un modèle de crique à l’ancienne : force, énergie, animaux, équilibres… La grande classe, avec de très beaux artistes en bracelets de force et tenues moulantes.

Le clown était l’excellent David Larible, dont les numéros ouvraient, fermaient et structuraient joliment le spectacle. De manière amusante, deux des enfants Larible participaient aussi au show : le fils (David Jun), très bon jongleur, et la fille (Shirley), pour un joli numéro de filet acrobatique. On a aussi vu un  numéro de diabolo à deux (Twinspin) très bien mis en scène et du trapèze acrobatique à grand spectacle (avec les artistes du cirque de Pyongyang). L’intro et l’animation était confiées à la troupe Bingo, habituée de Knie maintenant, et plutôt inspirée cette année avec une belle figure de violoniste.

Deux moments exceptionnels de ce spectacle : le numéro de main à main et acrobaties au sol du duo Popov, des costauds à la légèreté surnaturelle se réclamant de Gene Kelly (et pouvant se le permettre), et un numéro de trapèze-équilibre de Pak Song Hui et Sin Chol Jin du cirque de Pyongyang, cinq minutes complètement folles de figures au sol où dans les airs pendant lesquelles la demoiselle porte, tenue en équilibre dans sa bouche, une tige de presque deux mètres de long au sommet de laquelle est perchée une coupe de champagne pleine – dont rien ne sera perdu, bien sûr. Ce dernier numéro, dérangeant tant il est bizarre, m’a fait penser à un long tour de magie, une illusion paradoxale à la façon de certains récits de Christopher Priest. Il m’a plongé dans une étrange transe.

Bingo
Errani brothers
David Larible, en clôture
Les jeunes Grüss
David Larible Junior
Shirley Larible
Twinspin
Duo Popov
Cirque de Pyongyang, trapèze volant
Pak Song Hui et Sin Chol Jin

Photos (c) Katja Stuppia, fournies aimablement par le cirque Knie, merci !

les 24 heures de lecture de Romainmôtier

Il y avait sans doute mieux à faire ce jour-là. Mais à la place nous avons passé la journée à lire. Ca a commencé dans les fauteuils du salon de notre petite foire aux livres locale, dans la grande salle du village. 

Voici Hélendrude. On peut préférer l’appeler Elyndruda, ce qui sonne mieux, peut-être, à nos oreilles, et choisir en toute impunité de maquiller ses traits, de la décrire comme ceci ou comme cela, et reconstituer autour d’elle un monde bâti de matériaux imaginaires, ombres de pierres, ombres d’eaux et de carpes énormes, ombre de l’ombre des arbres centenaires… (Hildegarde, de Léo Henry)

et cela pendant une heure de merveilleux rhénan, à haute voix, comme tout ce qui a suivi. Puis l’heure suivante, nous avons lu des pièces autobiographiques, bien plus locales. Puis l’heure d’après, dans une vieille grange de ferme, un extrait de manuel de jeu de rôle, des textes de slam et une nouvelle extraite de Tadjélé. Et comme ça, à chaque heure son lieu et sa lecture. Toujours dans la grange, les aventures du faux Juif Iohann Moritz, puis à a galerie d’art du village le jour du chien, puis le labyrinthe, et la science du concret selon Levi-Strauss. Après le repas, nous sommes allés dans la chapelle au-dessus de l’abbatiale écouter les naturalistes à l’affût, puis préparer une mise en scène de théâtre dans la salle du conseil de la municipalité. Il était minuit. La grande traversée des heures noires commençait, avec Proust, Boulgakov puis Michel Butor et Sato Haruo, entendu à l’intérieur de la vieille tour de l’horloge. Dans la boulangerie, on a lu Rimbaud et les aphorismes de Vinceannet Girod. Dans la salle des chevaliers du prieuré, un essai sur l’histoire de la douleur et un conte théâtral sur la folie du pouvoir. Le soleil se levait, et on n’en avait pas fini. Accompagnés de la musique du Setar, nous avons lu le sommaire de la règle de Saint-Benoît, des quatrains mystiques de Djalâl ad-Dîn Rûmî, et des extraits de l’apocalypse de Saint-Jean, installés autour d’une grande table de la maison de la dîme. Il n’y avait plus que deux auditeurs encore debout à neuf heures pour écouter Murakami, gloire leur soit rendue ! Heureusement, des renforts sont arrivés pour entendre Jules Vernes, Annie Ernaux puis Zoé Valdès sous les toits du miroir aux fées.

« Merci, ai-je répété ». J’ai remarqué que ce mot avait été le dernier prononcé en quittant mon pays, et le premier que je disais en arrivant dans un pays qui ne m’était pas totalement inconnu car je l’avais déjà parcouru de façon littéraire. (…)

David a pris place à côté du chauffeur. Hannah Irene s’est assise derrière, entre ses deux mamans.

L’auto a traversé la nuit vers un autre rêve plus palpable. Un voyage enfin dans la bonne direction. (La nuit à rebours, Zoé Valdès)

Il pleuvait et il faisait froid ce dimanche du jeûne fédéral à deux heures de l’après-midi, mais nous avions terminé notre tour d’horloge. 

Merci à tous ceux qui sont venus participer à notre course de relais immobile : hôtes et hôtesses, lectrices et lecteurs, auditrices et auditeurs, pour la journée, pour la nuit, ou simplement pour une heure. C’était bien.

L’année prochaine, on recommencera.

La rencontre — Cirque Starlight

Le cirque Starlight poursuite une route singulière que j’apprécie toujours autant : tenir sur un fil étroit entre cirque populaire, tournée en roulottes, numéros classiques et « nouveau cirque », un peu conceptuel, tentant de dépasser l’habituelle succession d’exploits pour concevoir un spectacle qui raconte quelque chose. Depuis la première fois où nous les avons vus, en 2010, ils proposent chaque année un nouveau spectacle, dans une ambiance toujours onirique, bizarre et funambulesque, menant à de grandes réussites (Balchimère, 2011, Entresort 2013) ou à des demi-ratages (Aparté, 2012).

 La rencontre se tient dans night club années 50, petites tables rondes, grosses lampes, ambiance festive. Les garçons viennent pour frimer, les filles en groupe boivent un verre dans leur coin, un couple mal assorti tente une romance…

 Ce spectacle ne m’a pas entièrement convaincu : les numéros de clown peinaient à décoller (même si je trouvais que les deux artistes avaient du charme), le spectacle était un peu lent et avec un léger goût de trop peu (trois des numéros annoncés dans le programme n’étaient pas présents, le cerveau aérien, la roue cyr et le hula-hop figurant dans la bande-annonce). Mais au-delà de ces réserves, nous avons pu assister à un paquet de numéros épatants. L’ouverture à la bascule, très bien mise en scène et très réussie, un numéro de mât chinois double avec quatre Tanzaniens extraordinaires de charme et de force (troupe Hakuna Matata), un très beau numéro de corde volante avec Emmaline Piatt qui fait de la balançoire juste sous le sommet du chapiteau, un sourire constamment sur le visage.

 Dans la deuxième partie, j’ai été épaté par le numéro d’adagio (figures et appuis au sol, de groupe) des mêmes Hakuna Matata et surtout par le numéro de patins à roulette acrobatique de Mathieu Cloutier et Myriam Lessard. Je n’avais jamais vu cette technique en scène, où deux artistes tournoient sur une scène minuscule, c’est extrêmement impressionnant.

Malgré mes réserves, La rencontre
est un bon spectacle et plutôt une bonne année pour Starlight. Et la
question de savoir si on peut raconter quelque chose avec un spectacle
de cirque reste ouverte.

 

 

Office Life – Laurent Bortolotti

Nous avons découvert le travail de Laurent Bortolotti lors d’une des premières éditions des scènes du chapiteau. Je me souviens d’un concert tard le soir, d’une formation toute petite et d’un petit homme pâle, presque désarticulé, qui faisait des impros de claquettes en balançant bizarrement les bras. Il paraissait voler juste au-dessus des planches, et disposer d’une étrange réserve d’énergie, presque inépuisable, pour flotter sur la musique.

 Il est revenu aux scènes du chapiteau quelques années plus tard, pour une série de numéros différents : dans certains d’entre eux, le danseur-improvisateur (accompagné de deux compagnons excellents) incarnait un étrange personnage de cadre d’entreprise agressif et orgueilleux, exalté et planant. Quelque part entre CLEER et Gene Kelly.

Ces quelques pièces sont devenues un spectacle entier, à la fois amusant et tragique, avec le même cadre aux yeux fous, l’informaticien et l’ambitieuse directrice marketing. Je ne suis pas amateur de danse (je n’y comprends rien), mais les claquettes exercent sur moi une fascination hypnotique, dans la manière dont les danseurs planent et glissent en antigravité, dont la musique des talons accompagne celle des instruments.

Office life est le nom de cette série de tableaux dansés, entre rêves d’enfance, vie d’artiste et exaltation corporate. Si la construction dramatique est encore en chemin (ce n’est pas une comédie musicale, mais autre chose, une autre sorte d’expérience… encore à définir), les scènes dansées sont comme toujours magnifiques.

Les claquettes, ça me rend heureux.

Office life
, avec Léo Chevalley, Alex Bellegarde, Shyrleen Mueller, Laurent Bortolotti et Thomas Wadelton. En tournée.

La Mouette, selon Ostermeier — à Vidy

C’est une expérience inédite pour nous que de voir deux fois la même pièce de théâtre — dans des mises en scènes différentes ! — en moins de un an. Cet été, nous avions pu admirer la troupe japonaise Chiten dans une présentation très incarnée et intériorisée de la pièce de Tchékov. Quelques mois plus tard, après une résidence au théâtre de Vidy, c’est Thomas Ostermeier qui présente la pièce, en français s’il vous plaît.

On retrouve donc Kostia Treplev, fils de la fameuse actrice Irina Arkadina, qui cuve sa dépression à la campagne et tente de monter une pièce expérimentale devant sa mère et sa cour. Le texte français utilisé par Ostermeier est moderne, et si la pièce n’est pas déconstruite, comme par les Japonais, on la sent fortement entrelardée de considérations contemporaines, dont un hilarant passage sur le théâtre moderne où Ostermeier semble se moquer de tout ce qu’il va faire (ou ne pas faire) ensuite… Ces insertions m’ont fait un peu peur, mais j’avais été déstabilisé de la même façon par le début très 70s de son ennemi du peuple, alors j’ai pris sur moi, d’autant que le texte français est habile et rythmé (il est dû à Olivier Cadiot)

« La Mouette est une comédie avec trois rôles de femmes et six rôles d’hommes. Quatre actes, un paysage (vue sur un lac), beaucoup de discours sur la littérature, peu d’action, tout mon poids d’amour. » (Tchekov) 


Dans la mise en scène de Kostia, Nina en vierge sacrificielle déclame un texte de métaphysique-animiste bizarre, Kostia passe de l’électro à fond, poignarde un cadavre de bouc et s’asperge de sang les bras en croix, ça dépote, et Irina éclate d’un rire moqueur. Pendant les deux heures qui vont suivre, on va accompagner les plaisanteries, le mal-être de ces personnages en vacances au bord du lac, on va assister à leur hésitations et leurs compromissions, sans jamais cesser de les aimer et d’avoir peur, et de nous désoler pour eux. Les acteurs, pour la plupart déjà vus dans les Revenants, sont tous bons, tous brûlants, avec un très beau jeu de corps, de postures, de visages.

D’un point de vue de mise en scène, Ostermeier a adopté une sorte de tréteau façon Commedia Dell’Arte, au bord duquel les acteurs hors scène attendent leur tour. Sur cet espace apparaissent, de façon toute imaginaire, la terrasse, la plage, le salon, la chambre de Trigorine. Tout est impeccablement réglé, jusqu’aus superbes scènes de neige du finale.

La mouette selon Ostermeier est une expérience théâtrale puissante, qui secoue l’âme et noue les entrailles. Il n’y est question que d’art et d’amour. En quittant la salle, je me sentais plus humain.

Zippo – au petit théâtre

Ca commence par la scène du balcon de Roméo et Juliette….


Acte II / Scène II / Le jardin des Capulet.

Entre ROMÉO.

ROMÉO – Il se moque bien des balafres

Celui qui n’a jamais reçu de blessures.

Juliette paraît à une fenêtre.

Mais, doucement ! Quelle lumière brille à cette fenêtre ?

C’est là l’Orient, et Juliette en est le soleil.

Lève‑toi, clair soleil, et tue la lune jalouse

Qui est déjà malade et pâle, du chagrin

De te voir tellement plus belle, toi sa servante.

(…)

JULIETTE – Ô Roméo, Roméo ! Pourquoi es‑tu Roméo !

Renie ton père et refuse ton nom,

Ou, si tu ne veux pas, fais‑moi simplement vœu d’amour

Et je cesserai d’être une Capulet.

Et dans le public, un type se met à faire des blagues, genre « poil au… », pendant que les acteurs tentent de dire Shakespeare. Les enfants dans le public sont troublés (et leurs parents aussi). Les acteurs se vexent, Zippo monte sur scène pour s’excuser, du genre « oh la la, si on ne peut plus rigoler… »

Et il se retrouve coincé. Le génie du théâtre lui apprend qu’il ne pourra repartir qu’une fois que la pièce aura repris, avec lui dans le rôle du personnage interrompu. Roméo ? Non. Juliette.

S’en suit une longue et douloureuse séance d’apprentissages, où le clown Zippo tente désespérément d’apprendre les rudiments du théâtre, tout en pestant, grognant, se moquant et tombant amoureux.

Pièce maligne de méta-théâtre, Zippo tente de faire passer aux enfants quelques idées sur ce que c’est que le théâtre. Et lorsque, enfin, la scène sera jouée, avec tous les mots de Shakespeare, l’attention sera grande !

L’écriture du spectacle est très astucieuse, parfois un peu didactique mais le plus souvent très drôle, et les trois acteurs sur scène sont tous très bons. Rosa a bien aimé, Marguerite a tout compris, même si elle avait peur à cause de cette situation difficile, presque impossible : comment un clown plus très jeune peut-il comprendre quelque chose aux émois d’une très jeune femme ? Mais elle a bien retenu qu’au théâtre, il faut tout apprendre par cœur, puis tout oublier.