Les Perses – au théâtre Beno Besson

Les Perses, pièce de Leili Yahr « d’après » Eschyle, est une proposition théâtrale risquée. On nous promet de la vidéo, des témoignages d’exilées iraniennes installées en Suisse, une exploration des origines de l’autrice, des chœurs en grec ancien et un référent « grande culture » en la personne d’Eschyle, avec le texte de sa pièce Les Perses, le plus ancien texte de théâtre connu, rien que ça. Avec ces ingrédients, on pourrait s’attendre à un mélange de culture pour bourgeois avec des morceaux de bonne conscience dedans, et on aurait bien tort.

Le spectacle est très intense et très beau et parvient à assembler avec élégance toutes les idées que j’ai évoquées ci-dessus. On avait vu l’an dernier la pièce « iranienne » précédente de la même compagnie, The Glass Room, dont j’avais déjà apprécié le mélange entre théâtre, témoignages et documentaire autour de la révolution islamique. Les Perses se veut moins documentaire et plus poétique. On y voit des extraits de témoignages face caméra (très bien filmés !) sur un écran géant de femmes iraniennes arrivées en Suisse entre les années 1970 et les années 2020. Un narrateur lit leur témoignages tout en donnant l’impression d’échanger avec les images à l’écran (pourquoi les faire lire par un homme au pupitre ? Est-ce une question de rythme ?). Puis l’écran de projection devient écran de théâtre : par un jeu de lumières, il découpe la scène en deux parties, laisse apparaître un beau trio de musiciens à l’arrière-scène, donne à voir les acteurs qui passent d’un côté ou de l’autre, dans un dispositif scénographique à la fois très simple, précis et élégant. Les témoignages des Persanes rythment le déroulé de la pièce d’Eschyle, dont la troupe fait une pièce musicale accompagnée de monologues plutôt que l’inverse.

Les Perses raconte la réception, à la cour de Suse, de la nouvelle de la défaite de Xerxès à Salamine. Rêve angoissé de la reine, arrivée du messager, récit du malheur, convocation du fantôme de Darius puis retour du roi épuisé… Grondement sourd de l’angoisse, arrivée du malheur, récit des mauvaises nouvelles… Il n’y a rien à faire d’autre qu’accomplir les rites et encaisser. 

La mise en scène porte magnifiquement cet écho angoissé que les témoignages tissent avec la réalité iranienne contemporaine. Par une étrange inversion, Eschyle, qui inverse déjà le récit de la grandeur des Grecs en le présentant à travers l’angoisse d’une mère, Eschyle le Grec permet d’exprimer l’angoisse contemporaine de la société iranienne. 

Le chœur du théâtre antique est bien présent sur scène, sous la forme de cinq femmes chantant en grec ancien, et cette partie est superbe. J’ai été transporté par les rythmes, par la musique (percussions, violoncelle et harpe), par le son étrange de cette langue dont je saisissais à la volée quelques mots. Le récit de la bataille de la Salamine par le messager terrifié est un grand moment de théâtre, à la fois épique et terrifiant, et j’ai eu le sentiment, par l’écho de la voix d’Eschyle – qui en a sans doute été témoin – d’être transporté là-bas.

J’ai été emmené. Dans le rêve de la reine Atossa, dans ce lent passage où ses servantes la revêtent d’or, dans ces moments où elle accomplit les rites de libation, dans l’invocation des ombres, l’écoute du messager ou le retour terrifié de Xerxès tirant le malheur du monde…

Ainsi Les Perses nous a reliés, à travers le temps et l’espace, à des lieux et des personnes lointaines. Parvenir à ouvrir le monde, à créer une empathie qui dépasse les distances, c’est une expérience rare et une grande réussite de cette pièce, et un grand pouvoir du théâtre.

Délire – au cirque d’hiver

Lors de notre voyage à Paris cet hiver, nous sommes allés voir Délire le dernier spectacle du cirque d’hiver Bouglione. Comme les lectrices et lecteurs de ce blog le savent, je suis amateur de cirque, nouveau cirque, cirque à l’ancienne, etc.

Là, on est dans le classique. Monsieur Loyal a cette voix particulière de forain classieux (Michel Palmer, j’ai l’impression que c’est lui qui anime le spectacle d’aussi loin que je m’en souviens), il y a des lumières partout, de la musique live, des numéros de haut niveau avec de beaux corps faisant des trucs extraordinaires qu’on admire le souffle coupé.

Le cirque d’hiver, c’est classe et on en prendra plein les mirettes. On peut y emmener les petits enfants, les grands enfants et les grands-parents – on a testé pour vous.

Délire est au niveau habituel de ce que propose la maison, c’est-à-dire un bon spectacle, avec des numéros solides et quelques moments merveilleux.

Petite revue, numéro par numéro.

Salto, ballet acrobatique

Knie et Bouglione commencent et finissent toujours leur spectacle avec ces groupes de beaux jeunes gens en habits scintillants qui encadrent toujours l’ensemble des numéros, donnant une impression d’abondance et de richesse visuelle.

Regina Bouglione, haute école.

Peut-être ma principale déception. Non pas tellement par le numéro en lui-même, mais par le fait qu’on n’a pas vu plus de chevaux. La piste de sable ronde et les chevaux, c’est ce qui distingue pour moi le cirque du music-hall. J’étais heureux de voir un beau cheval et une cavalière douée, mais il m’a manqué des numéros équestres plus impressionnants.

Glen Folco, jongleur

Beau numéro, visuel, classique. L’objet de jonglage (des raquettes) permettait j’ai l’impression des effets de suspension aérienne très chouettes, ce moment où vous avez l’impression que l’objet « reste » en l’air, tant il est remplacé rapidement par son successeur.

Rolling wheel, roue allemande

Numéro solide avec un coupe homme/femme façon couv d’album de hard-rock des années 80. De manière curieuse, j’en ai aimé les flottements, ces moments où le saut ou bien l’équilibre ne sont pas parfaitement réalisés, qui trahissent la difficulté du truc derrière la frime musclée de façade. 

Matute, clown

Les clowns font partie des numéros qui doivent le plus se réinventer avec l’époque (personal opinion). Celui-ci était très chouette, avec tout ses délires bruités à la bouche pour souligner tous ses gestes. C’était simple, enfantin, parfois très absurde (et l’absurde me fait rire).

Scott et Muriel, magie

Là, c’était vraiment dingue. Le premier numéro, surtout, de la grande illusion, avec des corps qui tombent en morceaux, apparaissent et disparaissent, jouent avec les attentes du spectateur. Le tout en mode super rigolo. J’étais complètement scié et émerveillé. Un numéro de grande classe, qui justifie presque le spectacle à lui tout seul.

Cassie Audiffrin, acrobaties aériennes

Les beaux numéros aériens, ceux où les artistes volent et tournent autour de la piste accrochés à des rubans ou des sangles me touchent toujours beaucoup. Celui-ci, basé sur un objet inhabituel, m’a beaucoup ému par sa beauté et sa poésie. Mon préféré, avec le numéro de magie. 

Three G, acrobaties au sol

Trois jeunes femmes ukrainiennes, dans un numéro de portés acrobatiques. Dans ce genre de numéro, les porteurs sont le plus souvent des hommes. Ici, le numéro, très bon, est entièrement féminin. Outre le fait d’admirer des artistes très douées, voir le spectacle faisait un écho en creux assez bizarre avec la guerre : pas d’hommes – parce qu’ils sont mobilisés ? Je sais que ce n’est sans doute pas vrai, mais la résonnance était étrange.

Professeur Ermakov, petits animaux

Bon, les numéros avec des petits bêtes ça n’a jamais été mon truc. Toujours pas, même si celui-ci est de qualité.

Nino Rodrigues, équilibre

Numéro classique de beau gars (très, très) musclé prenant des poses gainées en équilibre en hauteur sur les mains.

Artur et Esmira, sangles aériennes

Couple aérien, volant, dans un numéro de qualité, mais que j’ai trouvé en comparaison moins gracieux que celui de Cassie Audiffrin. 

Miami Flow, bascule et barre russe

Tout spectacle de ce type doit comprendre un numéro aérien qui fait faire « waow », avec roulements de tambour et triple saut périlleux. C’est le groupe Miami Flow, de très bon niveau, qui remplit cette exigence. A la bascule en première partie, et dans un super numéro de barre russe (une sorte de poutre souple) dans la deuxième partie. L’ensemble est top, avec des artistes magnifiques, un niveau de maîtrise impressionnant et des roulements de tambour qui envoient. Un très bon numéro de conclusion de spectacle.

Cyrano de Bergerac – à la Comédie Française

Cyrano est la pièce préférée de tous les temps de notre chère Marguerite. Alors quand on a vu que la pièce était jouée à Paris alors que nous y étions, nous avons fait la queue dans le froid pour obtenir ces places pas chères et à visibilité réduite à la Comédie Française. Ainsi, le cou un peu tordu, nous avons pu voir la version 2023 mise en scène par Emmanuel Daumas de ce monstre théâtral.

La note d’intention du metteur en scène dit qu’il a voulu faire un Cyrano un peu queer et pourquoi pas ? L’histoire et ses mots sont si connus qu’il faut bien se démarquer. Ses choix fonctionnent souvent, pas tout le temps, mais ne sont jamais honteux.

Laurent Lafitte fait un Cyrano jeune homme, léger, un peu braillard dans les actes 1 et 2, plus délicat dans la suite (et c’est mieux) . Il porte la pièce en finesse plutôt qu’en force, parvenant à faire oublier la version plus brutale de Gérard D, par exemple. Il s’en sort avec élégance sur les grandes tirades du début mais il est encore meilleur dans les scènes de pénombre et de rêve.

Le reste du casting est a la hauteur. J’ai adoré de Guiche (une des choses que j’aime dans cette pièce, c’est que le méchant a de la classe.), Christian a de l’épaisseur, Ragueneau de la presence et les autres petits rôles sont bien tenus – mention spéciale pour Nicolas Chopin en Montfleury, une belle baudruche, et Birane Ba dans une collection de personnages amusants.

Les scènes les plus belles ne sont pas forcément celles qu’on attend. D’abord, l’acte IV, le siège d’Arras, où la mise en scène se fait sombre et inquiétante, où l’on voit les jeunes hommes vaillants et fragiles que la guerre va engloutir. Et surtout la scène du balcon, qui permet à Jennifer Decker de montrer une Roxane magnifique dans un passage tout en pénombre où s’exprime la folie des personnages.

La belle idée d’Emmanuel Daumas c’est de montrer un Cyrano ivre de mots auquel répond une Roxane qui, pas plus que lui, ne veut du monde réel et désire uniquement s’ennivrer de la beauté des paroles. Les deux se retrouvent dans cette folie impossible à satisfaire, et il faut la mort pour que le voile se déchire, voile qu’ils auront maintenu tout les deux tendu jusqu’au dernier moment. Oui, ces deux-là s’aimaient et ils ne se sont jamais aimés dans le vrai monde – baisers, amour charnel, mariage… Mais en vérité, ils n’ont jamais voulu de ce monde, et cet amour-là, leur amour, cet amour queer, est magnifique. 

(en finissant d’écrire ce billet, je vois que beaucoup de critiques démolissent la mise en scène. Elle est loin d’être parfaite, certaines choses sont confuses, certaines idées discutables, mais nous l’avons trouvée réellement intéressante et portée par des acteurs excellents. Le spectacle vaut vraiment le coup, même si ce n’est pas du Cyrano pour Français revanchard de 1870 – le panache ici est parfois léger comme une fumée)

Un prince de Hombourg – à Vidy

Cecci et moi aimons vraiment beaucoup aller au théâtre et nous étions très curieux de découvrir l’oeuvre d’Heinrich von Kleist, un homme avec un nom qui claque et une biographie intéressante, à défaut d’être joyeuse. Le synopsis de la pièce le prince de Hombourg nous bottait bien alors, malgré notre (très ennuyeuse) expérience précédente, nous avons pris des places pour aller le voir à Vidy.

Je ne vais pas mettre trop de photos du spectacle car les images disponibles sur le site du théâtre sont un peu trompeuses : elle ne montrent pas combien l’ensemble était moche.

Quelques mots sur ce qui était bien dans la pièce : le texte lui-même, et l’histoire pour ce que nous en avons vu, car nous sommes partis au bout d’un tiers de la représentation.

Pour le reste et contrairement au jardin des délices, le spectacle n’était pas seulement ennuyeux mais aussi très embarrassant. Il commence par cinq minutes de vidéo sans intérêt. Puis une séquence somnambulique avec la lumière qui clignote et fait mal aux yeux. Les acteurs déclament le texte d’une manière antinaturelle (je ne veux pas leur jeter la pierre, quelqu’un leur a sans doute demandé de jouer ainsi). Les costumes sont laids, un décor est laid, l’ensemble paraissait vouloir tout faire pour nous détacher du fait de croire à ce qui était représenté. Je peux comprendre ce genre de démarche artistique mais qu’on ne me demande pas de l’aimer.

Enfin, vers la cinquantième minute, un acteur s’est mis tout nu sur scène et a sautillé de longs moments au premier plan. A ce moment-là, nous avons craqué, Cecci, Marguerite et moi. Ce genre de choses n’est pas pour nous.

Nous avons quand même retiré de cette sortie l’envie de lire la pièce et, si possible, d’en voir un jour une représentation qui ne nous ferait pas fuir.

Wendy et Peter Pan – au TKM

La semaine passée, nous sommes allés voir Wendy et Peter Pan au TKM, une mise en scène d’après la pièce de J.M. Barrie. Une histoire d’enfants, essentiellement jouée par des adultes de plus de 40/50 ans qui ont décidé de « jouer à Peter Pan ». Une fois passée cette marche d’étrangeté, dont je comprends qu’elle puisse gêner, nous avons vu un spectacle très intéressant. 

Peter Pan est un livre (une pièce/une histoire) très très bizarre, plein de folies dérangeantes, dans le même genre qu’Alice au pays des merveilles. On peut tenter des interprétations biographiques, psychanalytiques, symboliques, mais aucune ne parvient à cerner complètement le garçon qui ne veut pas grandir, et c’est tant mieux. La mise en scène de ce Wendy et Peter Pan propose plusieurs angles de lecture tout en conservant très bien la richesse de l’histoire. Elle souligne les aspects les plus étranges du récit (la colère du père Darling, les balancements émotionnels de Crochet, la violence des jeux des enfants…) au point d’en faire une pièce que je déconseillerais aux enfants non accompagnés. Le flyer indiquait clairement « à partir de dix ans », à raison.

Ceci étant acquis, nous avons vu un spectacle visuellement magnifique, avec une scénographique inquiétante et puissante et une mise en scène pleine de belles idées. Les yeux du crocodile, le rôle du fauteuil du père, les déguisements des personnages qui passent d’Indiens à pirates en quelques secondes, la fée rétameuse complètement ivre, le rôle de « mère » de Wendy, un Peter Pan complètement à l’ouest… Mention spéciale pour un capitaine Crochet magnifique, terrifiant et émouvant à la fois.

Le jardin des délices – à Vidy

Le jardin des délices, c’est le titre qu’on donne à un étonnant tableau de Jérôme Bosch, issu de la fin de moyen-âge, sorte d’uchronie sensuelle d’un monde où le péché originel n’aurait pas eu lieu. A gauche le paradis, à droite l’enfer et au centre un monde de joies sexuelles, de fraises, de cerises et de relations inter-espèces.

C’est aussi le nom du spectacle de cet automne, à Vidy, une création de Philippe Quesne, inspirée du tableau.

Deux très bonnes idées du théâtre : présenter le tableau, projeté en très grand, dans une salle. Et organiser des conférences autour du tableau (je suis allé écouter Patrick Boucheron, très intéressant).

Quant au spectacle… Il a pas mal d’idées plastique, les images qu’on en fait ont de la gueule et la musique et très bien. Il ressemble à une (très) longue performance, du genre qu’on voit au palais de Tokyo. Nous nous sommes beaucoup, beaucoup ennuyés.

Lavinia – à la grange de Dorigny

 La Grange de Dorigny programme souvent des spectacles expérimentaux, plutôt de petit format. On y était allé voir une « tempête » d’après Shakespeare avec Prospero en père absent dans un fauteuil, ou bien une présentation de l’oeuvre scientifique d’Anita Conti sous forme d’une interview demi-imaginaire.

Lavinia est une adaptation scénique du texte d’Ursula Le Guin qui fait vivre, dans son propre récit, la femme d’Enée, Lavinia. Le texte, tel qu’il est présenté, est l’évocation d’un fantôme : une femme d’un passé lointain et le personnage inaccompli (parce que femme ?) d’un récit fondateur de la culture européenne.

Sur scène, Lavinia est représentée par trois actrices et par un dispositif technique complexe de captation de mouvements, qui fait vivre un personnage projeté sur un grand écran. Les photos vous donneront une idée de ce à quoi ça ressemble.

Le spectacle est né de la rencontre entre ce récit et ces technologies, et les deux marchent très bien ensemble. Les techs sont bien mises en scène, les actrices très présentes et au milieu de tout cela le fantôme de Lavinia prend vie devant nous, avec ses cheveux enflammés et ses prières de guerre en latin.

Nous nous sommes laissés fasciner par cette belle création visuelle et sonore.

Fantasio – au TKM

Fantasio est une pièce de Musset qu’il n’aura jamais vue sur scène, la création d’un jeune homme de 22 ans, qui rêvait de théâtre et voulait secouer cette forme d’art. L’histoire se passe dans une Bavière de fantaisie. Fantasio est un jeune bourgeois criblé de dettes, désabusé par les temps, aspirant à l’absolu, bref : un romantique.  Sur un coup de tête, il s’engage comme bouffon du palais.

Au palais, le roi marie sa fille au prince de Mantoue pour éviter la guerre. Et la jeune princesse est triste, because le mariage, bien sûr, et parce que Saint-Jean est mort. Saint-Jean, c’était le bouffon précédent, elle l’aimait, et son poste (vacant) qui a permis à Fantasio de s’engager.

L’ensemble donne un conte de fées un peu dark et grinçant, plein de passages méta, de répliques marrantes et de situations un peu absurdes, mais où le cœur souffre quand même. Ça donne aussi un excellent spectacle, qui émerveille et rend heureux.

La mise en scène de Laurent Natrella avec huit jeunes comédiens est formidable. Le début m’a fait un peu penser au Roméo+Juliette de Baz Luhrmann : silhouettes stylées, maquillées, aux genres fluides, avec une sorte de Mercutio androgyne super stylé.e en narrateurice (qui ponctue le récit de chansons et de passages musicaux). 

Il y a tout ce que j’aime dans le théâtre : un monde imaginaire fort, de la suggestion, des images dingues (le roi, perché sur son trône trop grand… Fantasio assis au bord de la scène et comptant le temps qui passe…), du jeu très (très) physique, des émotions puissantes… les acteurs sont tous incroyables. Fantasio, bien sûr, à la fois brûlant, moqueur et fragile, et la princesse enfantine et volontaire, et le prince de Mantoue, sorte de Freddie Mercury surexcité… je ne les cite pas tous mais tous portent la pièce, haut et loin.

Je suis encore habité par les images créées sur scène : Fantasio couchant la princesse dans son lit, la prisons, les déguisements du prince et de Marinoni, son aide de camp… C’était magnifique. Et ça joue encore jusqu’au 15 octobre, foncez si vous êtes dans le coin !

(photos de scène (c) Lauren Pasche pour le TKM)

Histoires sans gloire… — à la Tournelle

 

Histoires sans gloire et pratiquement sans péril pour 4 voix sur pente raide, par le collectif moitié-moitié.

 

Nous avons vu hier soir à la Tournelle, près de chez nous, un spectacle très curieux, difficile à résumer et très recommandable. Quatre chanteurs, deux hommes et deux femmes, soprano, alto, ténor, basse, font un récital de « chants de montagne », ce type de chanson à la poésie un peu fanée exaltant la beauté des sommets, les pâtres, leurs troupeaux, les chalets, ou la douceur de la rivière du Doubs. Du type, « là haut, sur la montaaaagne, l’était un vieux chalet ». Tout ça, très suisse, très alpestre. Chant choral, montagne, etc. 

Sauf que. Mais.

Le récital déraille un peu, puis un peu plus. Dans le comique, dans le bizarre, dans l’inquiétant. Il n’y a pas d’histoire à proprement parler, juste des choses qui se passent sur scène, des effets, des sentiments, des accumulations de voix, des scènes dialoguées… Les chanteurs deviennent comédiens, des situations absurdes apparaissent, on rit parfois, on est perplexe, on rit plus, on est de plus en plus perplexe… La mise en scène (et en lumières !) est habile, on est saisi, et à la fin, curieusement, on entend vraiment la montagne, là, dans notre petite salle de théâtre. La montagne, ses silences et ses peurs. On part des chansons, on arrive à Derborence.

Ce spectacle étonnant m’a vraiment intéressé et troublé, bien plus que des trucs bien plus prétentieux vus de biens plus grands théâtre. Je le recommande chaudement.

Onéguine — au TKM

Deuxième sortie cette année au TKM et deuxième réussite ! Onéguine est un spectacle expérimental, « d’après » Pouchkine, avec peu de gens sur scène et un casque audio sur les oreilles, plein de choses pour me déplaire (bon, il aurait aussi pu y avoir de la vidéo…), et malgré ces restrictions, j’ai beaucoup aimé.

Le concept du spectacle est en vérité très simple : les quatre acteurs et l’actrice (et pianiste) sur scène vous réciter le roman en vers Eugène Onéguine, de Pouchkine. Faire entendre l’essentiel du texte, tout simplement, sans en faire une pièce de théâtre, sans personnages clairement définis sur scène, sans jeu, avec un habillage sonore, un peu de piano, des bougies, trois accessoires. Comme ils ne lisent (ils connaissent les vers par coeur) ni ne déclament, mais parlent à voix souvent basse, murmurant parfois, on entend leur voix glissée dans nos oreilles grâce au casque audio, avec lequel la mise en scène joue parfois.

Ces deux heures de poésie sont une traversée, acteurs, actrice et public tous ensemble. Eugène quitte Petersbourg, part à la campagne, se lie avec le poète Lensky, rencontre Olga puis Tatiana, se bat en duel… Le texte est celui de la traduction d’André Markowicz, que je découvrais pour l’occasion. Octosyllabes rimés, en français, qui donnent une idée de l’écriture brillante de Pouchkine. 

Nous avons, Cecci et moi, une relation particulière avec Pouchkine, dont nous avons découvert l’oeuvre lors d’une conférence-concert au moulin d’Andé, il y a vingt ans de ça. Nous aimons ses nouvelles, son roman d’aventure, la fille du capitaine, et surtout Eugène Onéguine, un des meilleurs livres au monde, de tous les temps, un de mes textes préférés, un de ceux qui réconforte le coeur, qui donne foi en l’humanité et en l’amour. Si vous ne connaissez pas, je ne saurais pas le résumer parce que le résumé ne dirait rien de ce que c’est vraiment qu’Onéguine. Disons que ça parle d’un jeune noble éduqué, dans les années 1820, qui part à la campagne, et qui se trompe beaucoup. C’est surtout un livre qui a l’ambition de donner à la Russie une littérature, de dire voici qui nous sommes, voici nos vies, voici notre monde, et qui invente une langue pour dire tout cela. C’est un livre léger comme des bulles de champagne, et profond, et qui fait rire et pleurer et qui rend heureux. 

Et comme il n’est pas très long on comprend qu’il puisse venir l’idée à une troupe de l’apprendre par coeur et de le dire, en deux heures. Et là, pam !, deuxième chef d’oeuvre, la traduction d’André Markowicz est extraordinaire, une surprise et un émerveillement, je l’ai adorée.

Je parle à peine du spectacle, dans ces lignes, parce que le spectacle se met tout entier au service du texte, ce qui est sa grande humilité et sa grande réussite. Le poème prend vie et nous entraîne et on part à la campagne avec cet imbécile d’Eugène et on tombe amoureux de Tatiana…

Ci-dessous, un extrait de la traduction, pour vous donner une idée.

IV
Quand des orages de jeunesse
Pour Onéguine vint le temps,
Troubles espoirs, tendres tristesses,
Monsieur fut chassé promptement.
Mon Onéguine est libre, il vole :
Coiffé à la dernière école,
Vêtu comme un dandy, enfin
Il voit le monde, il en a faim.
C’est un français irréprochable
Qu’il employait dans tous les cas,
Dansait fort bien la mazurka
Et s’inclinait d’un air affable —
Chacun le dit, à ses façons,
Intelligent et bon garçon.

V
Nous avons tous acquis nos lettres
A la légère, à bouts fortuits ;
Il ne faut pas être grand prêtre
Chez nous pour avoir l’air instruit.
Evguéni, d’après la censure
De gens sérieux, à la dent dure,
Etait savant et vétilleux.
Il avait ce talent heureux,
Dans l’entretien, avec aisance,
D’avoir pour tout un argument
Mais de se taire gravement
Pour les affaires d’importance
Et les sourires féminins
Naissaient à ses bons-mots soudains.