Hôtel Castellana — Ruta Sepetys

Madrid, 1957. L’Espagne de Franco s’efforce de faire oublier la guerre civile et accueille ses premiers touristes et hommes d’affaire américains. Dan est un jeune homme de dix-huit ans, espagnol par sa mère, descendu avec ses parents au luxueux hôtel Castellana. Mais là où son père veut faire des affaires dans le pétrole, et où sa mère veut renouer avec ses origines, Dan, doté d’un vrai talent pour la photographie, espère découvrir l’Espagne véritable, derrière la façade souriante du personnel de l’hôtel.

C’est à l’hôtel que travaille Ana, dont les parents républicains ont été tués par le régime et dont la famille entière paye cher d’être associée à des gauchistes. Le salaire d’Ana va tout entier pour soutenir sa famille (sa sœur, son frère, son beau-frère et sa nièce) entassés dans deux pièces dans le quartier populaire de Vallecas. Rafa, le frère, cumule deux boulots, à la boucherie et comme fossoyeur dans un cimetière, en compagnie de son ami d’enfance, de persécutions et d’errance, Fuga, qui rêve de devenir un torero célèbre et s’entraîne la nuit dans les champs des éleveurs. Puri, la cousine d’Ana, est bonne-sœur dans une institution accueillant et plaçant des bébés orphelins, institution aux pratiques douteuses…

Hôtel Castellana est un roman ados/jeunes adultes américain, choisissant comme cadre l’Espagne franquiste de 1957, ses pesanteurs, ses oppressions, sa culture du silence. On sent que l’autrice a été fascinée par son sujet et a tenté de faire passer à son public quelque chose de ce monde à la fois tout proche et très différent, très lointain. La romancière a sur ce point une approche très honnête et très documentée (avec, notamment, de nombreux extraits d’archives mis en contrepoints des chapitres) choisissant comme véhicule narratif un jeune homme américain découvrant l’Espagne, image de l’autrice explorant son sujet. Cette humilité dans la création et la longue postface détaillant dans quel contexte le livre est né m’ont rendu sympathique et le livre et sa créatrice.

Le récit n’évite pas quelques facilités narratives modernes (chapitres courts terminés par des suspenses/surprises parfois artificiels) mais l’histoire en est très intense et prenante, avec de nombreux sujets habilement entremêlés : le silence d’après la guerre civile, le poids de la société conservatrice, les adoptions d’enfants républicains, la photographie, le rêve des toreros… et bien sûr une romance entre deux jeunes gens attachants.

Bien que vendu comme roman ados, Hôtel Castellana est aussi une très bonne lecture pour adultes. Une belle découverte. Merci Rosa !

Alias Caracalla – Daniel Cordier

Alias Caracalla est un livre de souvenir du résistant Daniel Cordier, qui vient de nous quitter à l’âge de cent ans. J’avais découvert le personnage dans la chouette émission de arrêt sur images dont il était l’invité. J’avais aimé sa légèreté, son esprit, son humilité. Un type étonnant.

Caracalla, c’est son pseudonyme de résistant. Pas le vrai, en fait, mais celui que l’écrivain Roger Vailland lui a donné dans son très bon roman sur la résistance écrit pendant la résistance. Le passage évoquant Cordier/Caracalla, la scène des gateaux dans le restaurant, est un de plus touchants du livre et, d’après Cordier, il est vrai.

Alias Caracalla est un étonnant livre de mémoires, écrit très longtemps après les faits mais appuyé sur de nombreuses recherches, racontant l’engagement du jeune Daniel dans la résistance. Depuis la capitulation de juin 40 jusqu’à l’arrestation de Jean Moulin.

On y verra l’évolution idéologique du jeune homme, de jeune camelot du roi antisémite à quasi socialiste, on découvrira les rencontres avec De Gaulle, l’entraînement en Angleterre, l’énergie, la frustration, puis toute une étonnante vie de fonctionnaire de la résistance quand Cordier devient à Lyon le secrétaire de celui qu’il admire, Jean Moulin. Ce n’est pas la même vision de la résistance que celle de Lucie Aubrac (même si ça se passe dans la même ville). Cordier se planque, transmet des messages, coordonne, distribue de l’argent… On découvre une vie de stress et d’ennui, au coeur des réseaux, là où se décide la politique des mouvements de résistance, quand Moulin, envoyé de De Gaulle, tente de fonder le mythique CNR.

Le livre est facile à lire, précis, souvent intéressant, parfois ennuyeux dans sa méticulosité et sa précision. Cordier parle de lui quasi comme d’un étranger, un homme d’avant d’où naîtra l’homme de maintenant. Le plus étonnant dans cet étonnant destin est la manière dont quelques mois de collaboration avec un homme qu’il admire forgeront le parcours de toute une vie.

Détestant l’ambiance « ancien combattants », Cordier se détachera de la résistance et des honneurs dans la fin des années 40, deviendra marchand d’art (suite à sa découverte de l’art moderne avec Moulin), puis consacrera la fin de sa vie à défendre un internationalisme dans lequel je me reconnais, et la mémoire de son mentor.

Le problème à trois corps — Liu Cixin

De la SF chinoise chez Actes Sud, dont mon patron me parlait dans les couloirs au bureau, ça valait le coup d’y jeter un coup d’oeil !

Le livre aborde, en grand, le thème du premier contact et de l’invasion extra-terrestre. On y retrouvera aussi jeux vidéos immersifs, nano matériaux et les conséquences de la révolution culturelle.

Les personnages sont assez plats et peu sympathiques, mais le sense of wonder de certaines scènes est si puissant qu’on brûle d’envie de découvrir le chapitre suivant, et le suivant encore.

Le livre m’a fait penser à Spin, de Robert Charles Wilson, en moins humaniste et encore plus allumé.

Paul à Québec — Michel Rabagliati

Lu cette bédé sur le conseil de Titiou : une chronique familiale (je ne sais pas à quel point c’est la fiction), assez douce, d’une vie qui se met à dérailler quand le grand-père tombe gravement malade. J’ai aimé le talent de l’auteur pour rendre sensibles des décors urbains moches d’Amérique du Nord et sa manière de faire passer la langue de ses personnages. La chronique de la maladie est bien sûr émouvante. Le moment le plus fort et le plus juste du livre est celui où le vieil homme, au détour d’une balade, raconte à son gendre les peines et douleurs d’une enfance pauvre dans le Québec des années 40. On a le sentiment que c’est sur cette rencontre que le livre est construit.

Pour le reste, c’est de la bédé contemporaine réaliste bien sage. Dessins clairs en N&B, récit tout doux, un peu d’ennui, pas de quoi casser trois pattes à un canard.

Rommel — Cédric Mas et Daniel Feldmann

 Je lis surtout de la fiction, parfois quelques essais ou livres historiques, et jamais de bouquins d’histoire militaire (même si je m’achetais guerre et histoire avant les longs trajets en TGV, du temps où il y avait de longs trajets en TGV). Mais bon, on vieillit, on change, et en ce moment je fais jouer du jeu de rôle deuxième guerre mondiale, et, disclaimer, je connais un des deux auteurs de cette biographie de Rommel. J’ai donc lu mon premier livre d’histoire mili, avec des cartes, des noms de généraux allemands, un dictateur à petite moustache (et quelques officiers étrangers en guest-stars).

Pour être entièrement honnête, j’avais seulement l’intention de lire les premières pages, « pour voir comment c’était fait », puis je me suis retrouvé à tout lire en quelques jours tant j’ai apprécié le livre. Il n’est pas très long, écrit de manière synthétique mais très facile d’accès et j’ai trouvé son approche intéressante, sachant qu’au départ je n’avais aucune opinion (ni fascination, ni détestation, rien) pour Erwin Rommel, le général allemand le plus fameux de la deuxième guerre mondiale.

Le livre n’est pas une biographie. Il s’attache plutôt à retracer une carrière militaire, en cherchant à comprendre quel officier était Rommel. Quelles étaient ses compétences, ses atouts, sa vision de la guerre, comment ces éléments ont évolué à travers le temps. Entré dans l’armée par opportunité, Rommel s’est battu héroïquement et plutôt efficacement durant la 1ère guerre mondiale dans les rares opérations de mouvement de ce conflit plutôt statique (en Roumanie et en Italie, je n’avais jamais entendu parler des opérations roumaines), a stagné entre les deux guerres avant de devenir un instructeur très apprécié et sans doute très doué. En 1940, il se retrouve à la tête d’une division de chars qui va participer (entre coups de génie, coups de bluff et grosses foirades) à l’écrasante victoire allemande dans la campagne de France. 

Le livre consacre ensuite de longues pages aux campagnes d’Afrique (là aussi, je connaissais très mal). Mélange de coups de génie, de défaites humiliantes et de réussites brillantes… Rommel manque de réussir à prendre l’Egypte, puis ne cesse de prendre des coups quand la situation se retourne fin 42. On le voit enfin en semi-disgrâce, puis devenant un des architectes du mur de l’Atlantique, et enfin tenant efficacement face aux Anglo-Saxons pendant quelques semaines en Normandie après le débarquement. La situation était alors très dure et même l’excellent commandant qu’il était devenu n’a pu la retourner. Le livre se termine par une évocation de sa chute politique, quand il est contraint au suicide après avoir été associé à la conspiration qui a échoué à faire tuer Hitler en juillet 44.

Les éléments biographiques (sa vie de famille, sa trajectoire sociale) et politiques (sa relation au nazisme et à Hitler, sa participation aux atrocités allemandes en Italie fin 43) ne sont pas éludés, mais vus essentiellement pour l’éclairage qu’ils apportent à sa carrière et à ses opérations militaires. Le livre tente un éclairage psychologique et une exploration des ressorts humains du personnage (son goût des honneurs, son égoïsme, mais aussi la manière dont il apprend à écouter, à collaborer, et son étrange fascination pour Hitler). Les auteurs traitent leur sujet sans complaisance ni détestation, leur texte n’est ni du panzer porn, ni une évaluation politique à l’aune des passions de notre temps.

Sans avoir aucune connaissance de ce domaine, j’ai trouvé le livre facile à lire et à comprendre. J’ai été souvent passionné par les développements consacrés à cet étrange métier de la guerre, illustré à travers le cas pratique d’un officier particulier, dans son humanité. 

Une petite ville en Allemagne — John Le Carré

 

Bonn, la capitale la plus ennuyeuse du monde, dans les années 60. Un roman d’espions pas tous jeunes avec des costards marron sur fond de relations internationales aujourd’hui oubliées (la RFA, l’entrée du R.U. dans l’Union Européenne, tiens, tiens), ce genre de trucs d’un autre siècle. Le tout avec des Anglais un peu névrosés, guindés, ridicules.

L’intrigue ? Un obscur employé de l’ambassade du Royaume-Uni à Bonn a disparu, volant des dossiers importants. On ne veut pas de scandale. Londres envoie un agent, le meilleur qu’elle peut trouver mais pas le premier choix, pour le retrouver. Il va beaucoup bavarder, boire des coups, déterrer des secrets dans le milieu un peu confiné de l’ambassade.

Que tout l’ennui de cette grisaille ne vous fasse pas peur, ce roman est excellent. Tout y est fort et juste, les caractères, la description sociale, et le récit lui-même, qui part d’un type tout petit d’une administration sclérosée pour s’ouvrir vers des éléments effrayants. Un autre très bon livre de Le Carré.

Bienvenue à Sturkeyville – Bob Leman

 

Dans le monde de l’édition, il y a les grosses maisons et les petites. Les éditions Scylla sont de ce dernier côté du spectre. Et dans les petites maisons d’éditions, il y a les amateurs enthousiastes et les professionnels. Les éditions Scylla sont aussi de ce dernier côté du spectre.

Leurs livres sont beaux, tiennent bien en main et, mieux que tout, ils contiennent des textes intéressants. Bienvenue à Sturkeyville ne fait pas exception à la règle.

Il s’agit d’un recueil de six nouvelles d’un auteur peu prolifique, Bob Leman, prenant toutes places dans la même petite ville bizarre, quelque part de ce côté du 20ème siècle. Des gens, des familles consanguines et des monstres.

Chacune de ces histoires fait peur. Pas de l’angoisse cosmique, pas du grand-guignol, mais une catégorie spéciale de peur qui se niche là entre le malaise, le rire jaune et une forme de répulsion psychologique et physiologique. Je n’ai pas envie de les déflorer là, elles sont toutes bonnes et certaines sont excellentes (notamment la toute première, la Saison du ver). 

Lire bienvenue à Sturkeyville ressemble un peu à l’expérience de boire un bon whisky aux caractères affirmés. Ca brûle un peu, au début, mais les saveurs sont riches et à la fin, on en redemande.

Les années – Annie Ernaux

J’ai découvert ce texte autobiographique à travers son adaptation radiophonique (merci à Titiou Lecoq de l’avoir recommandée). A partir de photographies, l’autrice raconte sa vie d’une manière impersonnelle, éclairant à travers elle même le temps qu’elle a traversé, de 1940, année de sa naissance, aux années 2000. Ce livre donne à voir et à sentir le temps, les changements d’époques, l’évolution des modes de pensée, de la vie matérielle, des discours que la famille porte sur eux. Il y est question d’une femme (toujours traitée en « elle », jamais en « je »), fille d’épiciers en Normandie, excellente élève, de ses rêves, de sa sexualité, de son mariage, de ses enfants, de son sentiment d’être une transfuge de classe, de son vieillissement. Annie Ernaux prête attention aux lieux, aux objets, aux sujets dont on parle durant les repas de famille, à la manière dont on évoque le passé, dont par exemple disparaît l’évocation de la seconde guerre mondiale et de ses privations. Elle construit un discours complexe sur la mémoire, le souvenir de soi, la prise de conscience du souvenir de soi…

Cela donne une image forte de ce que ça a été d’être une femme née pendant la guerre (la génération de mes parents) et de ce qu’a pu être une certaine France de la seconde moitié du 20ème siècle. C’est intelligent, conscient, écrit avec une grande précision et avec cette dose de narcissisme (même si dépersonnalisé) qui fait « littérature française ».

Je n’ai pu m’empêcher de rapprocher ce court livre de l’énorme roman l’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante, qui est aussi le récit de femmes transfuges de classe et la chronique d’un pays des années 50 à nos jours. Là où le roman de Ferrante offre une matière romanesque riche et une puissante implication émotionnelle, le livre d’Annie Ernaux ressemble à une froide dissection du temps et du souvenir.

Ils partiront dans l’ivresse – Lucie Aubrac

Regardez là où ça nous emmène, le jeu de rôle. On fait jouer des histoires qui se passent dans les années 40 et on se retrouve à regarder des films avec De Funès, un documentaire long de quatre heures, et à lire toutes sortes de bouquins, dont les classiques « mémoires de résistants », ce qui doit être devenu un genre en soi.

Ils partiront dans l’ivresse
fait partie de cette dernière catégorie. Non pas un journal, mais un
bouquin paru en 1984, et qui, loin de couvrir toute la guerre, se
concentre sur la période vécue par l’autrice entre le 14 mai 1943 et la
mi-février 1944, avec comme unité narrative sa seconde grossesse. Mais
alors quelle grossesse ! Lucie Aubrac, c’est une PJ. Audacieuse,
inventive, soutenant les coups les plus tordus, tirant à la
mitraillette, montant des plans tordus, faisant face (dans un coup de
bluff) au grand méchant Klaus Barbie (tout ça en neuf mois), le tout
sans forfanterie ni sans la ramener. Et en même temps, maman d’un petit
garçon, professeure agrégée d’histoire continuant à donner ses cours,
femme amoureuse, ménagère à l’occasion (mais pas trop souvent, merci).

Le tout, bien raconté, suivant une forme de journal avec quelques flashbacks bien choisis, des notations sur la vie quotidienne, la vie de famille et la région de Lyon, qui donnent envie de s’y promener. Un peu comme une version aussi aventureuse mais beaucoup moins macho de l’armée des ombres. Je vais offrir ce livre à mes filles, il y a pire que Lucie Aubrac comme role model….

Watership Down – Richard Adams

En des temps très anciens, Krik créa les étoiles. Il créa aussi le monde, car le monde est l’une d’entre elles. Il les créa en répandant ses crottes à travers le ciel, et c’est pour cela que les arbres et les plantes poussent si bien aujourd’hui sur la Terre.

Un des plus grands crimes dont je me sens responsable en ayant négligé ce blog pendant de nombreux mois est d’avoir oublié de parler de ce roman.

Quelques faits littéraires sont établis : les plus grands romans de fantasy au monde sont anglais. Pensez fantasy, pensez jeunesse, vous tomberez sur des auteurs anglais. Et certains chefs d’oeuvre ne sont pas connus comme ils le méritent de notre côté de la Manche.

Prenez celui-ci.

Fyveer le voyant fait des rêves terrifiants. Son peuple est sous la menace d’un immense danger, la mort, le sang, des envahisseurs terrifiants. Mais les autorités refusent de l’écouter, à l’exception de son frère, Hazel. Celui-ci, se rebellant contre le chef de la communauté, rassemble un petit groupe d’aventuriers pas très malins qui, suivant les visions de Fyveer, se lance dans la quête d’un pays plus heureux, loin vers le sud. Le peuple de nos voyageurs a ses légendes autour de la création du monde, de leur héros mythique, dont la sagesse les guide dans leurs aventures dangereuses. Ils affronteront des monstres, visiteront des cités étranges, feront face à la faim et au mauvais temps, perdront des compagnons et gagneront en sagesse.

Watership Down est un roman de voyage, de survie, plein de confrontations, de batailles, d’héroïsme et d’attention à la nature. Le suspense est permanent, les personnages merveilleux, le récit d’une grande invention et profondeur morale, bref, c’est merveilleux. En plus l’édition française est très belle. Ne vous en privez pas !

(Ha oui, j’avais oublié, les héros du roman sont des lapins. Vous ne regarderez plus jamais les lapins de la même manière.)

La Terre tout entière sera ton ennemie, Prince-aux-mille-ennemis, chaque fois qu’ils t’attraperont, ils te tueront. Mais d’abord, ils devront t’attraper… Toi qui creuses, toi qui écoutes, toi qui cours, prince prompt à donner l’alerte. Sois ruse et malice, et ton peuple ne sera jamais exterminé.