Les années – Annie Ernaux

J’ai découvert ce texte autobiographique à travers son adaptation radiophonique (merci à Titiou Lecoq de l’avoir recommandée). A partir de photographies, l’autrice raconte sa vie d’une manière impersonnelle, éclairant à travers elle même le temps qu’elle a traversé, de 1940, année de sa naissance, aux années 2000. Ce livre donne à voir et à sentir le temps, les changements d’époques, l’évolution des modes de pensée, de la vie matérielle, des discours que la famille porte sur eux. Il y est question d’une femme (toujours traitée en « elle », jamais en « je »), fille d’épiciers en Normandie, excellente élève, de ses rêves, de sa sexualité, de son mariage, de ses enfants, de son sentiment d’être une transfuge de classe, de son vieillissement. Annie Ernaux prête attention aux lieux, aux objets, aux sujets dont on parle durant les repas de famille, à la manière dont on évoque le passé, dont par exemple disparaît l’évocation de la seconde guerre mondiale et de ses privations. Elle construit un discours complexe sur la mémoire, le souvenir de soi, la prise de conscience du souvenir de soi…

Cela donne une image forte de ce que ça a été d’être une femme née pendant la guerre (la génération de mes parents) et de ce qu’a pu être une certaine France de la seconde moitié du 20ème siècle. C’est intelligent, conscient, écrit avec une grande précision et avec cette dose de narcissisme (même si dépersonnalisé) qui fait « littérature française ».

Je n’ai pu m’empêcher de rapprocher ce court livre de l’énorme roman l’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante, qui est aussi le récit de femmes transfuges de classe et la chronique d’un pays des années 50 à nos jours. Là où le roman de Ferrante offre une matière romanesque riche et une puissante implication émotionnelle, le livre d’Annie Ernaux ressemble à une froide dissection du temps et du souvenir.

Ils partiront dans l’ivresse – Lucie Aubrac

Regardez là où ça nous emmène, le jeu de rôle. On fait jouer des histoires qui se passent dans les années 40 et on se retrouve à regarder des films avec De Funès, un documentaire long de quatre heures, et à lire toutes sortes de bouquins, dont les classiques « mémoires de résistants », ce qui doit être devenu un genre en soi.

Ils partiront dans l’ivresse
fait partie de cette dernière catégorie. Non pas un journal, mais un
bouquin paru en 1984, et qui, loin de couvrir toute la guerre, se
concentre sur la période vécue par l’autrice entre le 14 mai 1943 et la
mi-février 1944, avec comme unité narrative sa seconde grossesse. Mais
alors quelle grossesse ! Lucie Aubrac, c’est une PJ. Audacieuse,
inventive, soutenant les coups les plus tordus, tirant à la
mitraillette, montant des plans tordus, faisant face (dans un coup de
bluff) au grand méchant Klaus Barbie (tout ça en neuf mois), le tout
sans forfanterie ni sans la ramener. Et en même temps, maman d’un petit
garçon, professeure agrégée d’histoire continuant à donner ses cours,
femme amoureuse, ménagère à l’occasion (mais pas trop souvent, merci).

Le tout, bien raconté, suivant une forme de journal avec quelques flashbacks bien choisis, des notations sur la vie quotidienne, la vie de famille et la région de Lyon, qui donnent envie de s’y promener. Un peu comme une version aussi aventureuse mais beaucoup moins macho de l’armée des ombres. Je vais offrir ce livre à mes filles, il y a pire que Lucie Aubrac comme role model….

Watership Down – Richard Adams

En des temps très anciens, Krik créa les étoiles. Il créa aussi le monde, car le monde est l’une d’entre elles. Il les créa en répandant ses crottes à travers le ciel, et c’est pour cela que les arbres et les plantes poussent si bien aujourd’hui sur la Terre.

Un des plus grands crimes dont je me sens responsable en ayant négligé ce blog pendant de nombreux mois est d’avoir oublié de parler de ce roman.

Quelques faits littéraires sont établis : les plus grands romans de fantasy au monde sont anglais. Pensez fantasy, pensez jeunesse, vous tomberez sur des auteurs anglais. Et certains chefs d’oeuvre ne sont pas connus comme ils le méritent de notre côté de la Manche.

Prenez celui-ci.

Fyveer le voyant fait des rêves terrifiants. Son peuple est sous la menace d’un immense danger, la mort, le sang, des envahisseurs terrifiants. Mais les autorités refusent de l’écouter, à l’exception de son frère, Hazel. Celui-ci, se rebellant contre le chef de la communauté, rassemble un petit groupe d’aventuriers pas très malins qui, suivant les visions de Fyveer, se lance dans la quête d’un pays plus heureux, loin vers le sud. Le peuple de nos voyageurs a ses légendes autour de la création du monde, de leur héros mythique, dont la sagesse les guide dans leurs aventures dangereuses. Ils affronteront des monstres, visiteront des cités étranges, feront face à la faim et au mauvais temps, perdront des compagnons et gagneront en sagesse.

Watership Down est un roman de voyage, de survie, plein de confrontations, de batailles, d’héroïsme et d’attention à la nature. Le suspense est permanent, les personnages merveilleux, le récit d’une grande invention et profondeur morale, bref, c’est merveilleux. En plus l’édition française est très belle. Ne vous en privez pas !

(Ha oui, j’avais oublié, les héros du roman sont des lapins. Vous ne regarderez plus jamais les lapins de la même manière.)

La Terre tout entière sera ton ennemie, Prince-aux-mille-ennemis, chaque fois qu’ils t’attraperont, ils te tueront. Mais d’abord, ils devront t’attraper… Toi qui creuses, toi qui écoutes, toi qui cours, prince prompt à donner l’alerte. Sois ruse et malice, et ton peuple ne sera jamais exterminé.

Au clair de la lune — Christophe Donner

Drôle de bouquin, offert par le voisin Harri. On y raconte des inventeurs du début du XIXème siècle, Nicéphore Nièpce et Edouard Scott de Martinville, créateurs respectivement de la technique d’enregistrement de la lumière sur un support physique, et de l’enregistrement du son sur un support physique, et tous les deux oubliés de l’histoire parce que plus habile ou plus malins qu’eux ont sur développer leur invention.

Le livre fait revivre avec élégance ce monde d’inventeurs, de savants, de bourgeois, de socialistes de la France et de l’Europe des années 1800 à 1850. C’est bourré d’idées, d’érudition, c’est très souvent marrant et jamais ennuyeux. On se fait promener d’atelier en maison d’imprimeurs, de dépôt de brevets en conférences à l’Académie des Sciences, jusqu’à lire les contrats proposés par les arnaqueurs.

Pas de morale, pas de bons sentiments ni de goût excessif du pathétique, mais plutôt un intérêt pour la manière dont viennent les idées, comment on les garde, comment on les perd, comment elles changent la vie des hommes, et un vrai amour des personnages.

Pour terminer par une comparaison flatteuse, ça m’a fait penser par sa manière de manier l’érudition aux nouvelles savantes de Léo Henry.

Le jour des Triffides — John Wyndham

J’ai lu ce court roman sur conseil de l’Outsider, d’In Fabula Veritas. Le jour des Triffides est un récit post apocalyptique anglais datant du début des années 1950. Suite de à de mystérieuses apparitions lumineuses dans le ciel, 95% de la population mondiale devient aveugle. Ce serait déjà assez embêtant si, en plus, les Triffides (des plantes génétiquement modifiées, qui marchent et sont capables de tuer) ne profitaient pas de la situation pour envahir peu à peu les rues et les campagnes…

Ce roman est un classique de la SF anglaise, héritier de Wells et anticipant Ballard ou bien Priest. Le déroulé des événements est horrible, les scènes dantesques se succèdent, mais la narration ne s’attarde pas sur l’horreur. On s’intéresse aux aventures du narrateur, à ses rencontres, aux tentatives de reconstructions sociales, à sa lutte à l’arbalète ou au lance-flammes contre les Triffides.

Cette vieille couv reproduit bien l’esprit du roman

Le récit est court, mené énergiquement et ne manque pas de piques caustiques ni d’humour. Le déroulement des événements pourra sembler super balisé, mais on le sens du rythme de l’auteur fait qu’on ne s’ennuie pas. On pourra aussi sourire devant la représentation des femmes et leur rôle, même s’il y a dans l’invention du personnage de Josella quelques idées amusantes. Les hommes agissent, les femmes suivent et disent « mon chéri », l’époque voulait ça.

Civilizations – Laurent Binet

Un article sur une vieille lecture, au cours du mois de janvier, alors que les grèves étaient encore en cours et que Covid ne voulait rien dire.

On a donc un écrivain goncourisé qui a fait une uchronie. Point de divergence, notamment, le fait que quelques Vikings aient exploré l’Amérique bien plus au sud et qu’une bande d’Incas en fuite après la guerre civile se soient emparés des caravelles de Christophe Colomb. A la fin ils envahissent l’Europe et ça m’a fait penser à un roman de Silverberg avec une Europe turque dont le titre m’échappe.

Le début du livre est très drôle et bien envoyé (la partie viking). La partie Inca-purement-inca forme une seconde nouvelle qui fonctionne bien. Le reste glisse du rigolo au un peu laborieux. Guerres, incompréhensions culturelles, ruses, pim pam poum.

Je suis frappé, dans les critiques grand public (genre masque et la plume) que personne n’ait relevé le lien du titre avec le jeu vidéo de Sid Meier.

Raccourci, ça aurait pu faire une sympathique novella chez un éditeur spécialisé.

 

Le chardonneret – Donnat Tartt

Ce gros livre a été ma principale lecture de confinement, commencé en mars, terminé en mai, ce qui montre bien le peu de concentration dont j’étais capable. Une fois n’est pas coutume, je commencerai par parler du style de Donna Tartt, que j’ai trouvé original, parfois captivant, parfois agaçant. Le chardonneret est un récit picaresque, américain, contemporain, le récit de la jeunesse de romanesque d’un jeune homme nommé Théo Decker. L’écriture de Tartt s’attache à tout décrire, les impressions, les décors, les objets. Chaque personnage de l’entourage de Théo Decker, chaque maison, chaque activité, les vêtements, les atmosphères, la manière dont les souvenirs se mêlent à la vie présente… Cela pourrait être ennuyeux, c’est souvent très réussi, créant une matière littéraire épaisse, précise, donnant à sentir et toucher le monde. En plus de son sujet, génial, c’est l’autre grande qualité de ce récit. L’attention aux objets, en particulier, et à la manière dont ils nous constituent, en est un thème fondamental.

Le sujet, donc: lors d’un attentat au Metropolitan Museum of Art de New York, le jeune Théo perd sa maman très chérie et vole, presque par erreur, un tableau génial du 17ème siècle hollandais, le chardonneret. Le roman va nous raconter la vie de ce jeune homme, entre son deuil et le point aveugle de sa vie, sa possession secrète de ce tableau merveilleux, comme un pivot invisible et bouleversant.

A partir de ce très beau sujet, on va rencontrer des personnages marquants : l’étonnante famille Barbour de cinquième avenue, Pippa, la jeune fille blessée, Hobie l’antiquaire doux et talentueux et surtout Boris, jeune camarade de classe cosmopolite et meilleur ami dangereux du héros, le personnage qui, de loin, m’a tenu le plus accroché au récit.

Par moment, donc, ce roman est génial. Certains passages sont fascinants, la vie à Vegas, les digressions sur les restaurations de meuble, les moments avec la famille Barbour. D’autres, dont le tout début ou la toute fin, m’ont paru complètement ratés et j’ai volontiers sauté des pages. J’ai eu l’impression que certains passages du récit étaient inutiles et n’avaient été ajoutés que dans la volonté de boucler l’histoire, de lui donner une cohérence morale, et, peut-être, d’offrir au personnage principal, intéressant mais pas très sympathique, une chance de rédemption.

Ce n’est donc pas un roman parfait, loin de là. Tour de force dément par endroit, pensum par d’autres. J’ai par dessus tout apprécié le goût de l’autrice pour raconter quelque chose, certains aspects de notre monde (grands bourgeois, vieux meubles et goût pour les choses) à partir d’une matière résolument fictionnelle (puisque l’attentat fondateur du récit n’a jamais existé) qui nous donne à croire, dans le cours de ce récit, que tout est possible et que le romancier est bien seul maître à bord.

Tell me , la Suisse racontée autrement – Dominique Dirlewanger

Révélation : je suis français, je vis en Suisse depuis douze ans et j’aime bien ce pays. S’installer dans un pays fédéral quand le mien est centralisé, un pays calme (voire endormi) quand le mien est révolté, un pays aux institutions publiques plutôt fiables quand les françaises montrent de plus en plus leurs limites, cela change le regard. Ca le change un peu, on reste en Europe de l’ouest, vivre en Suisse ce n’est pas vivre en Inde non plus, n’exagérons pas la très profonde remise en question de l’expart. La Suisse, c’est la porte à côté.


L’histoire de ce pays éclaté, quadri lingue, pluri religieux, à la très forte population étrangère est un sujet compliqué et je n’en ai longtemps rien compris, comme sans doute beaucoup de Suisses, qui se rattachent à une série d’évènements fondateurs plus ou mois mythiques (Guillaume Tell, le Grütli, la bataille de Morgarten puis celle de Kappel, les mercenaires, Marignan, le refuge protestant, l’invasion française, la constitution de 1848, les chemins de fer, la neutralité durant les guerres, la Suisse humanitaire, le goût du consensus, etc.). Ca permet à tous ces gens qui, dans d’autres circonstances se disputaient tout le temps de vivre ensemble.


Pour mes lecteurs français qui aimeraient avoir un premier aperçu de l’histoire du pays, ce premier petit bouquin est très bien, qui parcourt les principaux évènements avec clarté. Rosa, Marguerite et moi-même nous en sommes servi pour préparer leur examen d’histoire suisse.


Histoire suisse - Éditions Loisirs et Pédagogie

En plus d’être assez complet, le livre est rigolo et les dessins de mix et remix, regretté dessinateur, sont souvent appropriés.


Pour aller plus loin, conseillé par mon voisin, j’ai lu ce petit pavé : « Tell me », la Suisse racontée autrement.


9782970069300: Tell me, la Suisse racontée autrement - AbeBooks ...

Organisé sous forme de questions/réponses et couvrant de 1291 à la période contemporaine, accompagné d’une iconographie belle et originale, et d’une cartographie souvent très parlante, ce livre s’adresse à un lecteur déjà un peu familier des principaux éléments du récit historique suisse (par exemple, un lecteur du livre précédent) et entreprend l’exploration, discussion, réfutation des mythes, en adoptant un angle d’histoire économique et sociale.

Ca a été un grand bonheur de lecture (le style est alerte et précis) et une collection de découvertes étonnantes sur mon pays d’adoption.

Petite collection de découvertes dues à cette lecture:

La position géographique des cols alpins, leur rôle dans la circulation des hommes et marchandises au Moyen-Age et qui étaient vraiment ces paysans des vallées des Alpes qui allaient formé le noyau de la proto-Suisse (spoilers: ils n’étaient pas tous pauvres et ils avaient des intérêts économiques bien compris)

Le fonctionnement très complexe des réseaux d’alliances au Moyen-Age, entre villes et campagnes, entre campagnes et campagnes, entre cantons et l’extérieur…

Le fonctionnement du système du mercenariat à travers les siècles.

De l’utilité du fromage à pâte dure (le gruyère, quoi) comme produit d’exportation de luxe au XVIème siècle.

Comment la structure éclatée du « Corps hélvétique » (le nom Suisse n’apparaît que bien plus tard, ainsi que le pays d’ailleurs) a permis une propagation rapide et contrastée de la réforme au XVIème siècle.

Comment le pays s’est industrialisé plus vite que l’Europe autour de lui.

Comment la Suisse, en tant qu’Etat, a été créée par la France et comment sa constitution copie celle des Etats-Unis.

Quel sens on peut donner à la plus petite guerre civile du monde (la guerre du Sonderbund) et comment elle explique de nombreuses choses de la Suisse actuelle.

Comment la confédération (la structure étatique qui chapeaute les cantons) a toujours été, presque par essence, mêlée aux milieux économiques.

Comment la lutte sociale a été plus violente en Suisse qu’en France jusqu’en 1918. Et l’histoire du comité d’Olten (la page wikipedia est presque vide !)  et de la grève générale de 1918, épisode peu raconté, et comment cet épisode traumatique a ancré à la fois la tradition de négociation syndicats-patronats et le contrôle très lourd de la droite et de l’économie sur le pays.

Comment la Suisse a été plus que très ambigue pendant la deuxième guerre mondiale (notamment en achetant aux Allemands l’or pillé en Europe et en leur donnant des francs suisses qui leur ont permis de s’approvisionner à l’étranger) et comment son égoïsme bien compris lui a permis de gagner sa grande prospérité économique actuelle.

Comment Paul Grüninger est un héros méconnu, un de ceux qui sauvent l’honneur du pays.

Comment les mouvements féministes ont été très anciens dans le pays et très souvent ignorés et écrasés (votre des femmes au niveau national : 1970 !!! Allocation maternité : 2004 !!!)

Bref, plein de choses passionnantes pour mieux comprendre un pays bien plus compliqué qu’il ne semble.

Voici le seul livre que j’ai réussi à lire jusqu’au bout durant cette période de confinement. Pas d’articles de blog depuis janvier (pour mille raisons), rien pendant la pandémie, l’esprit trop occupé, bref. Bonne chance à vous tous !

La mystique de la croissance (comment s’en libérer) – Dominique Méda

Je suis très peu doué pour rendre compte des essais. Mon esprit a du mal à rassembler les idées abstraites, à distinguer la manière dont elles s’articulent les unes avec les autres, surtout quand il s’agit d’un livre riche et dense comme cette mystique de la croissance, de Dominique Méda (professeure de sociologie à Dauphine, ENS, ENA).

On prendra ce bref compte-rendu comme ce qu’il est : une vision très réductrice du livre, des notes sur quelques idées qui m’ont interpellé.

Le livre part de l’obsession pour le PIB et pour la croissance de ce dernier comme moteur unique de développement des nations et de paix sociale (sans croissance, pas de réduction du chômage). Il retrace l’historique du concept, les faillites du PIB comme indicateur unique. Rien de nouveau pour moi dans ces premières parties, mais un parcours solide, court et argumenté de ces idées. 

J’en retiens toutefois une idée importante et que je crois pertinente : selon Adam Smith, les relations de production sont un élément constitutif de la société. C’est parce que nous sommes liés par des relations de production que nous ne nous entretuons pas. L’établissement de ces relations de production évite aussi sans doute des discussions infinies sur la manière de vivre ensemble.

Dans la seconde partie, on explore les idées d’indicateurs différents, qui sauraient prendre en compte cette nature (ces externalités) aux ressources finies que les théories économiques parviennent mal à embrasser. Doit-on toujours leur trouver une utilité ? Une valeur monétaire ? Doit-on les compter dans le bilan des Etats ? Les considérer comme un patrimoine ?

Dans la troisième partie, elle aborde (de manière très générale et de haut niveau) les moyens de faire changer les modèles de production en les dotant d’un aspect éthique. Elle justifie très bien pourquoi la transition écologique ne peut pas être décarrelée d’une transition sociale.

Comment défendre une décroissance (au sens productiviste) auprès de ceux qui peinent à joindre les deux bouts ? Comment continuer à garantir la prospérité (et comment définir celle-ci ?) Comment répartir différemment les ressources, et selon quels critères ?

Le monde en transition esquissé par ce livre est un monde étatiste, planifié, une économie de guerre similaire à celle de la France à partir de 1944. Meda ne croit pas à aucune forme de régulation naturelle des emplois et des activités (moi non plus), pensant que si l’Etat (national ? européen ? mondial ?) ne s’interpose pas pour réguler une économie non productiviste, celle-ci n’adviendra pas.

Elle compare la future régulation potentielle de la relation à la nature à celle qui s’est développée en Europe et dans le monde autour du travail. La relation à la nature, tout comme celle du travailleur et de l’employeur, n’est pas seulem@ent une relation privée.

Il paraît clair qu’une transition écologique passe par une diminution de la consommation. L’autrice rappelle le côte extrêmement jouissif, addictif, de la consommation (nous y sommes tous soumis) et le fait qu’un modèle de transition devra nous proposer un mode d’action dont les satisfactions pourront remplacer celles de la consommation. Elle propose de se tourner vers l’autoproduction: la capacité semi autarcique de produire certains biens (alimentaires, logement…) localement (au foyer ou dans un cadre local) tandis qu’une autre partie de l’économie resterait productive. 

Le livre se conclut joliment sur un appel à un retour à (certaines) valeurs des Grecs anciens: le sens de la mesure, de la limite, de l’insertion savamment calculée de nos actes dans la nature; la capacité à imiter la nature, à respecter ses rythmes, à faire de l’autarcie une valeur, à produire au plus juste.

Je m’y reconnais bien, mais j’en suis loin.

Je recommande cette lecture : le livre est court, écrit dans une langue claire, et pose bien de nombreux enjeux avec des références nombreuses et solides. Je trouve son point de vue très européen, voire même très français, sans que ce soit gênant. Il peut aider à imaginer un monde futur désirable, et ce n’est pas rien. 

La vidéo ci-dessous reprend beaucoup des thèmes du livre de Dominique Méda (leçon inaugurale de Jean-Marc Jancovici à Science-Po)

L’étrange défaite – Marc Bloch

J’avais entendu parler de ce livre depuis longtemps. Il a fallu l’envie d’une campagne de jeu de rôle dans la France de 1940 pour me convaincre de le lire.

En 1940, Marc Bloch a 56 ans. Il est historien, un des grands de son domaine et de son temps. Ancien de 14 où il a eu un comportement militairement irréprochable (décoré, officier), c’est un patriote qui s’engage volontairement comme officier dans l’armée en 39 alors qu’il aurait pu éviter tout ça et passer du temps auprès de sa famille et de ses livres.

Et il assiste, de l’intérieur, à l’incroyable défaite de mai/juin 40, l’effondrement total de l’armée française. 

En septembre, réfugié au calme, bouleversé parce qu’il a vécu, il fait ce que fait tout intellectuel dans ce genre de circonstances : il écrit un livre.

L’étrange défaite est une tentative d’histoire « à chaud », l’histoire de ce qui nous est arrivé. L’auteur part de son propre parcours (officier d’Etat-Major, responsable des carburants pour une des armées du Nord, la première je crois), « le plus vieux capitaine de France », puis il élargit et approfondit le propose, essayant de dépeindre l’armée française, ses officiers, ses mentalités, les ruptures induites par l’âge élevé des cadres, puis interrogeant jusqu’à la mentalité patriotique de la bourgeoisie, de la patrie. Il regarde ces évènements de son point de vue de militaire convaincu, officier engagé pour les siens et sa patrie. Officier républicain, ennemi convaincu du fascisme.

L’étrange défaite est un livre bouleversant. Une partie de ses analyses ont été ensuite invalidées, d’autres sont justes, mais on sent dans sa rédaction l’urgence de décrire, de comprendre, dans un style très classique et français, l’immense malheur vécu par la nation. C’est une plongée dans les mentalités, dans l’esprit du temps. Les anecdotes sont nombreuses mais la pensée est large et claire.

Bloch, Juif, sera écarté de la fonction publique, continuera à écrire, à enseigner, dans la peine et la douleur. Devenu résistant, il sera assassiné par la Gestapo en 1944.

Je repense en écrivant ces mots à une parole de Daniel Cordier, entendu dans cette émission : La France ? Mais elle a disparu en 1940 !

C’est de cette France aux institutions puissantes, à l’Empire immense, dotée de « la meilleure armée du monde » dont Bloch décrit l’agonie et la disparition.