Le maître du haut-château – Philip K. Dick

 

J’ai probablement commencé à entendre parler de Philip K. Dick en lisant Casus Belli et les chroniques de Roland Wagner. J’ai l’impression d’avoir toujours connu le pitch de ce roman : les nazis ont gagné la guerre avec les Japonais et envahi les USA. J’ai essayé de découvrir cet auteur mythique, j’ai adoré découvrir l’oeil dans le ciel, j’ai été troublé et dérangé par Ubik, et le maître du haut château m’est tombé des mains. Cette histoire d’antiquaires, de vieux Japonais, d’espions et de Yi King était prodigieusement mal écrite et inintéressante.

Mais bon, j’avais vingt ans. Vous savez quoi ? Maintenant je suis un peu plus vieux, et j’ai relu le livre, et en fait, c’est génial. C’est un livre qui parle du temps, des choses qui passent et qui restent, de ce qui nous rend heureux. Qui évoque ce qui connecte nos vies et ce qui fait notre place dans le monde.

Un livre aux points de vues multiples, tous liés, qui ne se rencontrent jamais. C’est bien écrit, c’est très émouvant et très doux. C’est à peine de la SF, et c’est un chef d’oeuvre.

Kabu kabu – Nnedi Okorafor

J’ai acheté ce recueil de nouvelles proposé en souscription par les éditions de l’instant comme une porte d’entrée dans l’oeuvre de Nnedi Okorafor. Les textes sont nombreux, les genres variés (SF, fantasy, science-fiction, autobiographie…), mais ils sont tous reliés par des thèmes récurrents : être d’origine africaine aux Etats-Unis, être une femme au Nigeria, la confrontation de la modernité technologique et sociale avec les cultures ancestrales…

Certains textes semblent faire partie d’un univers étendu, comme ceux tournant autour des coureurs de vents (des magiciens, vivant dans les villages loin des villes) ou la série évoquant le delta du fleuve parcouru de pipe-lines. Les mêmes schémas narratifs reviennent souvent et curieusement c’est plutôt agréable d’entendre ces musiques inhabituelles.

Nnedi Okorafor a une narration curieuse, souvent heurtée, un peu chaotique et ses nouvelles se terminent souvent d’une manière abrupte.

Je suis loin de les avoir toutes aimées, mais certaines m’ont marqué. Ma préférée, l’artiste araignée, raconte l’histoire d’une femme battue et d’un drone/robot chargé d’empêcher les pauvres du delta de crever le pipe-line pour en extraire de l’essence.

A travers ce livre j’ai découvert des bribes du Nigeria, de ses cultures (igbo, majoritairement), de ses traditions souvent violentes, et de l’expérience de vivre des deux côtés de l’océan. Une heureuse découverte.

 

Un mot pour l’éditeur français : il y a un peu trop de coquilles dans le livre. Les traductions m’ont parfois semblé maladroites et inégales (même si j’ai l’impression que le rythme singulier de la prose de l’autrice n’est pas toujours facile à rendre)

Les grandes oubliées — Titiou Lecoq

 

Titiou Lecoq est une femme de ma génération (un peu plus jeune, peut-être) passionnée par le féminisme, l’histoire des luttes des femmes. Elle est la bonne copine qui aime partager ses énervements, ses découvertes, ses émerveillements. En fait, je ne la connais pas, mais à force de la lire (sur Slate, par exemple), j’ai un peu l’impression d’avoir passé du temps avec elle à boire des coups pendant qu’elle racontait ses dernières lectures.

Ce livre est une synthèse de l’histoire scolaire (de France, à peu près) essayant de mettre en lumière toutes les femmes qu’on en a virées pour diverses raisons. Femmes du néolithiques, prêtresses antiques, amazones, chevaleresses, autrices de théâtre du grand siècle, écrivaines, poétesses, reines, résistantes, combattantes de l’ombre des luttes féministes… Quelles femmes, au delà de Georges Sand, de Louise Michel et de Simone Veil ?

Le propos est simple : les femmes étaient là, tout le temps, elles ont agi, et pas seulement dans la sphère domestique. Elles ont peint, se sont battues à l’arc ou à l’épée (et en sont mortes), ont écrit, ont intrigué, ont été des protagonistes de tout ce grand récit historique plein de bruit et de fureur, ce collectif d’explorations et d’expériences passées qu’on appelle l’Histoire. Et l’autrice nous les fait percevoir, avec talent et une belle énergie.

Ce livre est un essai engagé, pas un travail d’historienne. Mais il donne des liens et les envies de s’intéresser aux travaux qu’il met en valeur.

Cocher les cases

David Diop, la porte du voyage sans retour.

Ma bulle de filtre : dans les médias, je n’écoute que les humoristes et les universitaires, ça doit être un effet de la fatigue des temps. L’avantage des universitaires, c’est que, quand ils sont sur leur sujet, ils savent généralement de quoi ils parlent; De plus, ils s’expriment avec précision – ça me repose.

J’ai entendu David Diop parler de son roman dans une émission de Patrick Boucheron. J’ai aimé ce qu’il en disait, Cecci l’a acheté et nous l’avons lu.

La porte… raconte le voyage au Sénégal de Michel Adanson, botaniste, au 18ème siècle, entre collections de plantes et de bestioles, découverte de la langue wolof et des cultures associées,  et observations des pratiques esclavagistes. C’est très bien documenté, très bien fait. Certaines scènes sont vraiment très bien (le récit sous les étoiles, le jeune prince et son cheval, le mariage du roi, le meurtre fantastique via serpent géant…)

Le roman traite avec précaution et délicatesse de tous les sujets qu’il aborde : relations entre Blancs et Noirs, esclavagisme, situation des femmes (en Europe comme en Afrique) et même la situation de la recherche universitaire (au 18ème siècle).

L’idée de base est vraiment forte (la femme vendue comme esclave qui est revenue) mais le romancier n’ose pas aller trop loin. Le récit manque de contradictions internes, de narrateurs pas fiables, d’ambiguités… Par contre, il coche toutes les cases et évoque tous les sujets de notre époque : écologie, racisme structurel, sexisme… L’ensemble est très sage. Pas honteux, mais restant bien dans les clous, et tournant en vérité autour d’un fantasme amoureux et sexuel plutôt commun.

A l’exception du dernier chapitre, qui m’a vraiment surpris. L’auteur, en prenant soudain un point de vue surprenant et pas très cohérent avec le reste (mais on s’en fiche !), se moque de lui-même, de son travail et des prétentions des Européens. Et ça fait du bien.

Balade romantique sur le Rhin (en char Shermann)

L’auteur de ces lignes se serait-ils pris d’une passion pour les panzers ? Va-t-il se mettre à acheter des magazines portant en titre « le Tiger IV mis à nu ? » avec des photos géantes de tanks à croix gammées (#PanzerPorn). J’espère que nous n’en sommes pas là.

Mais voilà, faire jouer au jeu de rôle dans un cadre historique donne envie de s’informer sur la période et le cadre. Après avoir regardé le (très bon) un pont trop loin, que je prendrai peut-être le temps de chroniquer ici, je me suis intéressé à la campagne des Alliés en Europe de l’Ouest. Et il s’avère que Daniel Feldmann, dont j’avais beaucoup aimé les biographies synoptiques de généraux, a également co-écrit et publié en 2016 un livre sur l’exact sujet qui m’intéressait.

La campagne du Rhin traite de plusieurs problèmes intéressants. Que faire quand un camp (l’Allemagne) a perdu la guerre, mais refuse de l’admettre ? Et que pour des raisons complexes, mais explorées par exemple dans ce bouquin, la population et les soldats décident de se battre jusqu’au bout ? Que faire quand, comme les Alliés, on a un véritable avantage numérique et matériel, mais pas infini, et qu’on doit venir à bout de cet adversaire ? D’autant que les Anglo-Canadiens arrivent au bout de leurs réserves d’hommes, que les Américains ne veulent pas en envoyer plus, que les Français ont envoyé au repos leurs meilleures troupes (coloniales, à la peau un peu foncée) pour intégrer des FFIs motivés mais pas formés et éviter la formation d’un front communiste sur les arrières. Comment planifier la victoire sur l’Allemagne ? Comment s’y prendre ?

Outre un détail des forces et des opérations, ce livre passionnant nous parle aussi des relations entre Alliés et généraux (pas très bonnes, mais ayant au final un impact minime sur les opérations), explore les plans tels qu’ils ont été conçus et tels qu’ils ont été accomplis et s’intéresse aux raisons qui ont poussé Eisenhower à arrêter les troupes alliées sur l’Elbe alors qu’elles étaient aussi proches de Berlin que les Soviétiques…

La campagne du Rhin étudie tout cela au niveau stratégique et opérationnel et ne se plonge pas, c’est voulu, dans l’expérience du combattant ou les détails du terrain.

Ce qui ne gâche rien, le livre est bien écrit, vivant, appuyé sur des sources de première main. Les auteurs font preuve d’un remarquable esprit de synthèse et livrent une étude solide sur cette campagne peu connue, à l’exception des wargamers, bien sûr.

Je peux maintenant apprécier le rôle de chaque nation Alliée dans ce combat. De l’inexpérience des troupes américaines, au comportement honteux des Français en Bavière, en passant par les « batailles planifiées » des Anglais, l’erreur (admise par lui, ce n’est pas rien) du général Horrocks lançant la seconde vague blindée trop tôt lors des combats près de Clèves… 

Et le soir je peux lister pour m’endormir les opérations militaires sur ce front. Wacht am Rhein, Nordwind, Veritable, Grenade, Blockbuster, Plunder, Varsity… Bonne nuit les petits !

La campagne du Rhin – les Alliés entrent en Allemagne (janvier-mai 1945).

Daniel Feldmann, Cédric Mas, éditions économica.

Une vie (Winston Smith 1903-1984) – Christian Périssin, Guillaume Martinez

Cette série de cinq livres évoque la vie d’un fameux écrivain et journaliste britannique qui a traversé le XXème siècle et ses souffrances. Si les périodes évoquées vous intéressent et si les constructions littéraires alambiquées vous stimulent, ces bandes dessinées sont pour vous. Après les images ci-dessous, je vais spoiler à mort. Vous êtes prévenus !

Avec son dessin faussement sage et son sujet historique, je m’attendais à de la BD histo un peu académique comme il s’en publie plein et que je comptais lire pour profiter des recherches des auteurs et me plonger dans les périodes durant lesquelles j’aime jouer et faire jouer des histoires.

Mais le projet est tout autre. Cette bio est imaginaire et en même temps tissée de vrai. Elle est un joli tour de magie visant à nous faire croire à son auteur, nourrie d’autres vies réelles, les éclairant et nous les faisant voir différemment, notamment celle d’Eric Blair / Georges Orwell, avec des apparitions d’autres personnages fameux. Le construction du récit, qu’on découvre à travers un autre personnage qui le lit, permet à la fois d’en augmenter la crédibilité et de multiplier les fausses pistes et les mensonges… Les personnages (le gérant de l’hôtel, par exemple) ne disent pas tout, certains dessins et échos de cases laissent deviner d’autres choses gardées secrètes.

Tout n’est pas réussi. Le rythme lent des premiers tomes sur l’enfance et l’adolescence contraste avec la relative frénésie narrative du dernier. Ca m’amuse que les auteurs aient fait sauter le tome 5 (« parce que la lecture de la biographie de Smith m’a plutôt ennuyée… », j’aime bien cet aveu). 

Le dessin, à la fois précis et doux, très triste quand il décrit l’Angleterre de l’enfance, m’a bien plu.

Une oeuvre très intéressante et une belle construction littéraire, qu’on se serait plus attendue à trouver dans un roman « classique ». Le résultat m’a enchanté.

Les androïdes rêvent ils… — Philip K. Dick

Le film est un de mes films préférés de tout les temps. On a eu le bonheur de le faire découvrir à Marguerite, 12 ans, récemment, qui l’a montré à sa best friend le lendemain. J’avais lu le roman durant mes études, dans le cadre d’un cours d’anglais, et en gardais un bon souvenir, des images et des sentiments curieux. Le malaise conjugal de Deckard, le fusion mercerienne, les appartements vides, la poussière…

Relu cet été, dans notre monde pré-apo. C’est un livre formidable, rapide à lire, bourré d’idées et d’images fortes. Dick multiplie les intuitions, les idées justes. Ce que notre rapport aux animaux dit de notre humanité. La tropie comme accumulation d’objets qui vieillissent. L’incertitude, à chaque pas que nous faisons, tout le temps. La nécessité pour l’humanité de plus d’empathie. Le rêve de quitter la Terre et coloniser Mars. J’avais oublié (spoilers) le fait que Rachel et Pris sont des doubles. Que le commissariat est double. Que le chasseur de primes est double, que Mercer est double…

La postface d’Etienne Barillier est très bien, je rejoins son envie d’imaginer Rick Deckard heureux.

Albums Conan chez Glénat

Ce ne sera une surprise pour personne, mais j’adore les histoires de Conan le Cimmérien. J’ai mis un peu de temps à tomber sur les récentes adaptations en BD parues chez Glénat, suite au passage des droits du personnage dans le domaine public. L’idée de base est très cool : confier à des dessinateurs et scénaristes variés la représentation des histoires de Conan. Et ainsi, voir le personnage sous des traits nouveaux, qui s’éloignent de l’image classique des couvertures de Fraztta, des comics de Roy Thomas ou la représentation filmique avec Arnold.

Chaque livre est accompagné d’un petit blabla de Patrice Louinet mettant le récit dans son contexte, souvent intéressant. L’identité visuelle de la collection est très réussie.

Bien sûr, au vu de la variété des dessinateurs et des scénaristes, on se permettra de trouver certains livres plus réussis que d’autres. Voici mon classement super subjectif, en trois catégories : beaucoup aimé, oui mais…, pas aimé.

Beaucoup aimé

 

La reine de la côte noire / Morvan / Alary

D’abord, l’histoire d’origine est vraiment top, traversée par une sorte de fièvre romantique un peu folle. Le dessin très rond, entre manga et ligne claire (je ne sais pas trop le qualifier) est tout à fait inattendu pour une histoire de Conan, et donne au récit une grande clarté et une grande énergie. Le récit et les personnages sont traités avec amour et avec ce qu’il faut de distance pour que l’aspect pulp (Noirs sauvages et femme à poil) apparaisse pour ce qu’il est : un fantasme, le rêve d’un jeune Texan. Ce livre a une véritable qualité onirique, qui fait partie de l’essence des récits de Conan.

 

 

Au delà de la rivière noire / Gabella / Jean 

Chez Howard, j’adore les histoires de Pictes. Au-delà de la rivière noire est une histoire de Pictes + Conan, donc yummy yummy. Dans ce livre, Conan n’a plus ses cheveux longs (normal, quand on se bat dans la forêt) et porte un drôle de look, les Pictes sont très réussis, entre aborigènes/Indiens d’Amérique/peuples amazoniens, l’ambiance est lourde et oppressante et les Blancs perdent face aux Sauvages. Une grande réussite.

 

Oui mais…

 

 

La fille du géant du gel / Recht

Cette histoire très onirique fait partie de mes favorites chez Howard. Récit très court, obsessionnel, irréel.  L’album de Robin Recht est très beau, le dessin et les ambiances sont magnifiques, mais il m’a mis assez mal à l’aise en explicitant graphiquement le fantasme de viol sur lequel repose cette histoire.


Le dieu dans le sarophage / Headline / Civiello

J’aime beaucoup le jeune Conan à dreadlocks de ce récit, d’autant qu’on le voit très bien posé face aux civilisés. Doug Headline monte ce récit d’enquête horrifique bancal avec un bel artisanat de scénariste, essayant de construire un jeu d’alternance de point de vue et donnant un peu d’épaisseur aux personnages secondaires. Il y a plein de petits défauts, mais ça reste très agréable à lire.

 

 

Les clous rouges / Hautière / Vatine / Cassegrain

J’ai écrit un billet de blog il y a longtemps pour dire combien je n’aimais pas cette histoire psychanalytique de Conan. Mais, si on écarte le côté super théorique du récit (une civilisation en boîte, presque une expérience de pensée), j’ai trouvé la BD plutôt bien. Ambiance flottante, combats comme en rêve, érotisme permanent… Je me suis laissé porter avec plaisir.

La citadelle écarlate / Brunschwig / Le roux

Conan est roi, Conan est vieux, et ce livre le rend très bien, c’est sa principale qualité. Je trouve  sinon l’ambiance trop sage par rapport à mes souvenirs et mes impressions du récit d’origine.

Je n’aime pas

La maison aux trois bandits / Louinet / Martinello

J’aime quelques éléments de ce récit (une partie de l’ambiance urbaine, le trait du dessinateur, sa représentation des principaux protagonistes) mais le récit était beaucoup trop confus et même en ayant déjà lu le récit d’origine, je n’ai rien compris.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le peuple du cerle noir / Runberg / Park

Dans celui-ci, je n’ai aimé ni le dessin ni le récit auquel je n’ai pas du tout accroché.

La guerre allemande – Nicholas Stargardt

À jouer une longue campagne de jeu de rôle dans une période historique précise, on finit par lire des bouquins auxquels on ne se serait pas intéressé auparavant.

Les PJs viennent d’arriver en Allemagne, en 1943, engagés comme profs dans une structure d’enseignement spéciale (imaginaire) fondée par un psychiatre confronté au mythe durant sa jeunesse et un idéologue du Parti. Et je me suis rendu compte que je ne connaissais pas grand-chose de la vie en Allemagne durant la guerre, d’où cette lecture.

Le livre de Nicholas Stardgardt, historien britannique, publié en 2015, trace une histoire du peuple allemand entre 1939 et 1945. C’est un récit chronologique de la guerre, telle que perçue par les civils sur le sol allemand. Ses sources sont des dizaines de correspondances, de journaux intimes, des textes écrits sur le moment, corrélés avec les résultats des nombreuses enquêtes d’opinion des services de propagande et de renseignement du Parti.

Les 800 pages du bouquin se lisent très bien, grâce à un récit de l’histoire très vivant, alternant les considérations générales (ampleurs de destructions, gestion du rationnement, nombres de victimes…) et des détails sur la vie de personnes réelles : une photographe berlinoise, un prof conservateur d’Allemagne de l’Est, un vieil universitaire juif et sa femme – qui traverseront tout ça en restant en vie ! -, un jeune père de famille… Ça donne en quelque sorte le portrait physique et psychologique d’une population sur une période de six ans.

Attention, il faut avoir le cœur bien accroché. Les récits d’atrocités nazies sont nombreux, les complicités horribles, une partie des acteurs du livre assistent ou participent à des scènes traumatisantes. À force de jouer à l’époque et de portraiturer les Allemands en France (où la vie n’était pas drôle) j’avais fini par en atténuer un peu dans mon imaginaire les impressions la guerre à l’Est et la mentalité des nazis qui étaient… comment dire… des propagateurs d’une idéologie destructrice et mortifère. (oui, j’enfonce une porte ouverte, mais ce livre m’a bien remis les points sur les i)

Difficile de résumer les nombreuses découvertes et aspects intéressants du bouquin. Dans la logique des travaux contemporains sur le nazisme (ceux de Johann Chapoutot, par exemple), ce livre resitue la pensée guerrière et nationaliste allemande dans la continuité de celle, européenne, du 19ème siècle et celle de la Première Guerre mondiale. En résumant grossièrement, le peuple allemand était persuadé de mener une guerre de défense (si, si, bravo Herr Goebbels). L’adhésion à la guerre était résignée, mais réelle, bien au-delà de l’adhésion au parti et au gouvernement. Les soldats étaient loyaux et suivaient les chefs et même en 44, des Allemands pas spécialement nazis continuaient à penser sur le Führer était la meilleure personne pour les sortir de la situation noire où ils se trouvaient.

Autre point important : la connaissance de « ce que nous faisons/avons fait aux Juifs » était très partagée (même si pas entièrement informée), beaucoup de gens ont profité de la situation sans montrer de solidarité avec leurs concitoyens. L’analyse de l’effet de l’excellente propagande de Goebbels sur ces sujets (oui, ce sale type était doué) est vraiment très effrayante.

Le livre contient aussi beaucoup de réflexions sur la notion de communauté nationale, rêvée par les gouvernants, en partie incarnée. Sur les solidarités ou absences de solidarités entre les différentes parties de l’Allemagne (le Nord bombardé contre le Sud relativement épargné, les catholiques et les Protestants…), sur le rôle globalement pas à la hauteur des Églises (qui étaient allemandes avant tout). On y parle ravitaillement, rations, politiques sociales des nazis (ben oui), déplacements de population, euthanasie des handicapés (là, l’Église catholique a été efficace. On aurait aimé l’entendre sur les Juifs), culture (30% du budget de la culture allait aux théâtres, qui jouaient presque ce qu’ils voulaient – dingue, non ?), poésie, univers imaginaires intérieurs, rêves de l’après-guerre…

Pourquoi lire ce livre ? Parce que vous avez envie de faire jouer à cette époque ou de vous documenter, bien sûr. Mais aussi, et surtout, pour comprendre combien ces gens nous ressemblent. Combien ils sont avant tout normaux. Victimes parfois, bourreaux aussi, aimant leurs familles, croyant ou pas à leur gouvernement. Comme beaucoup de bons livres d’historien, c’est aussi un livre pour réfléchir à qui nous sommes et à mieux nous connaître.

L’occultisme nazi — Stéphane François

Lu sur la recommandation de l’ami Tristan, parce que je fais jouer dans les années 40 des histoires cthuliennes sur fond de guerre mondiale. Tristan en parle très bien, lisez son article si vous voulez plus de détails.

Il y a beaucoup de n’importe quoi publié sur le thème magiciens+nazis, on touche là à une zone érogène de l’imaginaire. J’ai lu il y a longtemps le matin des magiciens, livre bien fumé que j’avais trouvé rigolo à l’époque (je ne sais pas ce que ça vaudrait à la relecture) et j’avais donc été gentiment imprégné par le délire : les nazis, ces occultistes magiciens qui cherchaient la terre creuse/le graal/l’ancienne Thulé. Un thème bien bien recyclé dans la pop culture (hello Indy !).

Ce bouquin sérieux et sourcé documente le vrai occultisme nazi (pas grand-chose), montre les racines idéologiques, plus ou moins sérieuses, des mouvements nazis et leur encrage dans les mouvements völklich (à traduire plus comme « ethno-nationalistes » que comme « populaires »). Ca permet de remettre les pendules à l’heure. (non, les principaux chez nazis, tout criminels qu’ils soient, n’était plutôt pas des initiés magiques).

La suite est plus flippante, montrant chez différents « passeurs » de la seconde moitié du 20ème siècle l’imprégnation de tout un discours, dont le versant Pauwels Bergier n’est que l’aspect le plus fréquentable, un mythe bricolé d’anciennes civilisations, yoga, vies antérieures, racialisme thuléen, etc, etc, montrant comment ces idées venues du 19ème siècle, longtemps disqualifiées après la défaite allemande de 45, refont surface ici et là, sous la forme de construction imaginaires/idéologiques plus ou moins fumées de la tête.

Et ça nous concerne, nous, les rôlistes.

Tenez, par exemple, est-ce que vous avez déjà visité une « cité perdue » ? Avez-vous déjà appartenu à une « race ancienne et aux trois quarts effacée » qui vous aurait légué quelques grands pouvoirs ? Ca ne fait pas de vous un SS, juste un utilisateur de tropes imaginaires passés par la moulinette de plein de fachos ésotéristes plus moins bizarres mais en fait bien plus ancrés dans notre culture (notamment pop) qu’on ne pourrait l’imaginer de prime abord.

(j’ai été très frappé en lisant les derniers chapitres du livre de voir combien la BD Thorgal, pour ne citer qu’elle, était imprégnée de ce genre de tropes imaginaires)

Bref, une bonne lecture, parfois épuisante à force de dingueries racialistes, qui m’a fait réfléchir et mis plus d’une fois mal à l’aise.