Le problème à trois corps — Liu Cixin

De la SF chinoise chez Actes Sud, dont mon patron me parlait dans les couloirs au bureau, ça valait le coup d’y jeter un coup d’oeil !

Le livre aborde, en grand, le thème du premier contact et de l’invasion extra-terrestre. On y retrouvera aussi jeux vidéos immersifs, nano matériaux et les conséquences de la révolution culturelle.

Les personnages sont assez plats et peu sympathiques, mais le sense of wonder de certaines scènes est si puissant qu’on brûle d’envie de découvrir le chapitre suivant, et le suivant encore.

Le livre m’a fait penser à Spin, de Robert Charles Wilson, en moins humaniste et encore plus allumé.

Paul à Québec — Michel Rabagliati

Lu cette bédé sur le conseil de Titiou : une chronique familiale (je ne sais pas à quel point c’est la fiction), assez douce, d’une vie qui se met à dérailler quand le grand-père tombe gravement malade. J’ai aimé le talent de l’auteur pour rendre sensibles des décors urbains moches d’Amérique du Nord et sa manière de faire passer la langue de ses personnages. La chronique de la maladie est bien sûr émouvante. Le moment le plus fort et le plus juste du livre est celui où le vieil homme, au détour d’une balade, raconte à son gendre les peines et douleurs d’une enfance pauvre dans le Québec des années 40. On a le sentiment que c’est sur cette rencontre que le livre est construit.

Pour le reste, c’est de la bédé contemporaine réaliste bien sage. Dessins clairs en N&B, récit tout doux, un peu d’ennui, pas de quoi casser trois pattes à un canard.

Rommel — Cédric Mas et Daniel Feldmann

 Je lis surtout de la fiction, parfois quelques essais ou livres historiques, et jamais de bouquins d’histoire militaire (même si je m’achetais guerre et histoire avant les longs trajets en TGV, du temps où il y avait de longs trajets en TGV). Mais bon, on vieillit, on change, et en ce moment je fais jouer du jeu de rôle deuxième guerre mondiale, et, disclaimer, je connais un des deux auteurs de cette biographie de Rommel. J’ai donc lu mon premier livre d’histoire mili, avec des cartes, des noms de généraux allemands, un dictateur à petite moustache (et quelques officiers étrangers en guest-stars).

Pour être entièrement honnête, j’avais seulement l’intention de lire les premières pages, « pour voir comment c’était fait », puis je me suis retrouvé à tout lire en quelques jours tant j’ai apprécié le livre. Il n’est pas très long, écrit de manière synthétique mais très facile d’accès et j’ai trouvé son approche intéressante, sachant qu’au départ je n’avais aucune opinion (ni fascination, ni détestation, rien) pour Erwin Rommel, le général allemand le plus fameux de la deuxième guerre mondiale.

Le livre n’est pas une biographie. Il s’attache plutôt à retracer une carrière militaire, en cherchant à comprendre quel officier était Rommel. Quelles étaient ses compétences, ses atouts, sa vision de la guerre, comment ces éléments ont évolué à travers le temps. Entré dans l’armée par opportunité, Rommel s’est battu héroïquement et plutôt efficacement durant la 1ère guerre mondiale dans les rares opérations de mouvement de ce conflit plutôt statique (en Roumanie et en Italie, je n’avais jamais entendu parler des opérations roumaines), a stagné entre les deux guerres avant de devenir un instructeur très apprécié et sans doute très doué. En 1940, il se retrouve à la tête d’une division de chars qui va participer (entre coups de génie, coups de bluff et grosses foirades) à l’écrasante victoire allemande dans la campagne de France. 

Le livre consacre ensuite de longues pages aux campagnes d’Afrique (là aussi, je connaissais très mal). Mélange de coups de génie, de défaites humiliantes et de réussites brillantes… Rommel manque de réussir à prendre l’Egypte, puis ne cesse de prendre des coups quand la situation se retourne fin 42. On le voit enfin en semi-disgrâce, puis devenant un des architectes du mur de l’Atlantique, et enfin tenant efficacement face aux Anglo-Saxons pendant quelques semaines en Normandie après le débarquement. La situation était alors très dure et même l’excellent commandant qu’il était devenu n’a pu la retourner. Le livre se termine par une évocation de sa chute politique, quand il est contraint au suicide après avoir été associé à la conspiration qui a échoué à faire tuer Hitler en juillet 44.

Les éléments biographiques (sa vie de famille, sa trajectoire sociale) et politiques (sa relation au nazisme et à Hitler, sa participation aux atrocités allemandes en Italie fin 43) ne sont pas éludés, mais vus essentiellement pour l’éclairage qu’ils apportent à sa carrière et à ses opérations militaires. Le livre tente un éclairage psychologique et une exploration des ressorts humains du personnage (son goût des honneurs, son égoïsme, mais aussi la manière dont il apprend à écouter, à collaborer, et son étrange fascination pour Hitler). Les auteurs traitent leur sujet sans complaisance ni détestation, leur texte n’est ni du panzer porn, ni une évaluation politique à l’aune des passions de notre temps.

Sans avoir aucune connaissance de ce domaine, j’ai trouvé le livre facile à lire et à comprendre. J’ai été souvent passionné par les développements consacrés à cet étrange métier de la guerre, illustré à travers le cas pratique d’un officier particulier, dans son humanité. 

Une petite ville en Allemagne — John Le Carré

 

Bonn, la capitale la plus ennuyeuse du monde, dans les années 60. Un roman d’espions pas tous jeunes avec des costards marron sur fond de relations internationales aujourd’hui oubliées (la RFA, l’entrée du R.U. dans l’Union Européenne, tiens, tiens), ce genre de trucs d’un autre siècle. Le tout avec des Anglais un peu névrosés, guindés, ridicules.

L’intrigue ? Un obscur employé de l’ambassade du Royaume-Uni à Bonn a disparu, volant des dossiers importants. On ne veut pas de scandale. Londres envoie un agent, le meilleur qu’elle peut trouver mais pas le premier choix, pour le retrouver. Il va beaucoup bavarder, boire des coups, déterrer des secrets dans le milieu un peu confiné de l’ambassade.

Que tout l’ennui de cette grisaille ne vous fasse pas peur, ce roman est excellent. Tout y est fort et juste, les caractères, la description sociale, et le récit lui-même, qui part d’un type tout petit d’une administration sclérosée pour s’ouvrir vers des éléments effrayants. Un autre très bon livre de Le Carré.

Bienvenue à Sturkeyville – Bob Leman

 

Dans le monde de l’édition, il y a les grosses maisons et les petites. Les éditions Scylla sont de ce dernier côté du spectre. Et dans les petites maisons d’éditions, il y a les amateurs enthousiastes et les professionnels. Les éditions Scylla sont aussi de ce dernier côté du spectre.

Leurs livres sont beaux, tiennent bien en main et, mieux que tout, ils contiennent des textes intéressants. Bienvenue à Sturkeyville ne fait pas exception à la règle.

Il s’agit d’un recueil de six nouvelles d’un auteur peu prolifique, Bob Leman, prenant toutes places dans la même petite ville bizarre, quelque part de ce côté du 20ème siècle. Des gens, des familles consanguines et des monstres.

Chacune de ces histoires fait peur. Pas de l’angoisse cosmique, pas du grand-guignol, mais une catégorie spéciale de peur qui se niche là entre le malaise, le rire jaune et une forme de répulsion psychologique et physiologique. Je n’ai pas envie de les déflorer là, elles sont toutes bonnes et certaines sont excellentes (notamment la toute première, la Saison du ver). 

Lire bienvenue à Sturkeyville ressemble un peu à l’expérience de boire un bon whisky aux caractères affirmés. Ca brûle un peu, au début, mais les saveurs sont riches et à la fin, on en redemande.

Les années – Annie Ernaux

J’ai découvert ce texte autobiographique à travers son adaptation radiophonique (merci à Titiou Lecoq de l’avoir recommandée). A partir de photographies, l’autrice raconte sa vie d’une manière impersonnelle, éclairant à travers elle même le temps qu’elle a traversé, de 1940, année de sa naissance, aux années 2000. Ce livre donne à voir et à sentir le temps, les changements d’époques, l’évolution des modes de pensée, de la vie matérielle, des discours que la famille porte sur eux. Il y est question d’une femme (toujours traitée en « elle », jamais en « je »), fille d’épiciers en Normandie, excellente élève, de ses rêves, de sa sexualité, de son mariage, de ses enfants, de son sentiment d’être une transfuge de classe, de son vieillissement. Annie Ernaux prête attention aux lieux, aux objets, aux sujets dont on parle durant les repas de famille, à la manière dont on évoque le passé, dont par exemple disparaît l’évocation de la seconde guerre mondiale et de ses privations. Elle construit un discours complexe sur la mémoire, le souvenir de soi, la prise de conscience du souvenir de soi…

Cela donne une image forte de ce que ça a été d’être une femme née pendant la guerre (la génération de mes parents) et de ce qu’a pu être une certaine France de la seconde moitié du 20ème siècle. C’est intelligent, conscient, écrit avec une grande précision et avec cette dose de narcissisme (même si dépersonnalisé) qui fait « littérature française ».

Je n’ai pu m’empêcher de rapprocher ce court livre de l’énorme roman l’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante, qui est aussi le récit de femmes transfuges de classe et la chronique d’un pays des années 50 à nos jours. Là où le roman de Ferrante offre une matière romanesque riche et une puissante implication émotionnelle, le livre d’Annie Ernaux ressemble à une froide dissection du temps et du souvenir.

Ils partiront dans l’ivresse – Lucie Aubrac

Regardez là où ça nous emmène, le jeu de rôle. On fait jouer des histoires qui se passent dans les années 40 et on se retrouve à regarder des films avec De Funès, un documentaire long de quatre heures, et à lire toutes sortes de bouquins, dont les classiques « mémoires de résistants », ce qui doit être devenu un genre en soi.

Ils partiront dans l’ivresse
fait partie de cette dernière catégorie. Non pas un journal, mais un
bouquin paru en 1984, et qui, loin de couvrir toute la guerre, se
concentre sur la période vécue par l’autrice entre le 14 mai 1943 et la
mi-février 1944, avec comme unité narrative sa seconde grossesse. Mais
alors quelle grossesse ! Lucie Aubrac, c’est une PJ. Audacieuse,
inventive, soutenant les coups les plus tordus, tirant à la
mitraillette, montant des plans tordus, faisant face (dans un coup de
bluff) au grand méchant Klaus Barbie (tout ça en neuf mois), le tout
sans forfanterie ni sans la ramener. Et en même temps, maman d’un petit
garçon, professeure agrégée d’histoire continuant à donner ses cours,
femme amoureuse, ménagère à l’occasion (mais pas trop souvent, merci).

Le tout, bien raconté, suivant une forme de journal avec quelques flashbacks bien choisis, des notations sur la vie quotidienne, la vie de famille et la région de Lyon, qui donnent envie de s’y promener. Un peu comme une version aussi aventureuse mais beaucoup moins macho de l’armée des ombres. Je vais offrir ce livre à mes filles, il y a pire que Lucie Aubrac comme role model….

Watership Down – Richard Adams

En des temps très anciens, Krik créa les étoiles. Il créa aussi le monde, car le monde est l’une d’entre elles. Il les créa en répandant ses crottes à travers le ciel, et c’est pour cela que les arbres et les plantes poussent si bien aujourd’hui sur la Terre.

Un des plus grands crimes dont je me sens responsable en ayant négligé ce blog pendant de nombreux mois est d’avoir oublié de parler de ce roman.

Quelques faits littéraires sont établis : les plus grands romans de fantasy au monde sont anglais. Pensez fantasy, pensez jeunesse, vous tomberez sur des auteurs anglais. Et certains chefs d’oeuvre ne sont pas connus comme ils le méritent de notre côté de la Manche.

Prenez celui-ci.

Fyveer le voyant fait des rêves terrifiants. Son peuple est sous la menace d’un immense danger, la mort, le sang, des envahisseurs terrifiants. Mais les autorités refusent de l’écouter, à l’exception de son frère, Hazel. Celui-ci, se rebellant contre le chef de la communauté, rassemble un petit groupe d’aventuriers pas très malins qui, suivant les visions de Fyveer, se lance dans la quête d’un pays plus heureux, loin vers le sud. Le peuple de nos voyageurs a ses légendes autour de la création du monde, de leur héros mythique, dont la sagesse les guide dans leurs aventures dangereuses. Ils affronteront des monstres, visiteront des cités étranges, feront face à la faim et au mauvais temps, perdront des compagnons et gagneront en sagesse.

Watership Down est un roman de voyage, de survie, plein de confrontations, de batailles, d’héroïsme et d’attention à la nature. Le suspense est permanent, les personnages merveilleux, le récit d’une grande invention et profondeur morale, bref, c’est merveilleux. En plus l’édition française est très belle. Ne vous en privez pas !

(Ha oui, j’avais oublié, les héros du roman sont des lapins. Vous ne regarderez plus jamais les lapins de la même manière.)

La Terre tout entière sera ton ennemie, Prince-aux-mille-ennemis, chaque fois qu’ils t’attraperont, ils te tueront. Mais d’abord, ils devront t’attraper… Toi qui creuses, toi qui écoutes, toi qui cours, prince prompt à donner l’alerte. Sois ruse et malice, et ton peuple ne sera jamais exterminé.

Au clair de la lune — Christophe Donner

Drôle de bouquin, offert par le voisin Harri. On y raconte des inventeurs du début du XIXème siècle, Nicéphore Nièpce et Edouard Scott de Martinville, créateurs respectivement de la technique d’enregistrement de la lumière sur un support physique, et de l’enregistrement du son sur un support physique, et tous les deux oubliés de l’histoire parce que plus habile ou plus malins qu’eux ont sur développer leur invention.

Le livre fait revivre avec élégance ce monde d’inventeurs, de savants, de bourgeois, de socialistes de la France et de l’Europe des années 1800 à 1850. C’est bourré d’idées, d’érudition, c’est très souvent marrant et jamais ennuyeux. On se fait promener d’atelier en maison d’imprimeurs, de dépôt de brevets en conférences à l’Académie des Sciences, jusqu’à lire les contrats proposés par les arnaqueurs.

Pas de morale, pas de bons sentiments ni de goût excessif du pathétique, mais plutôt un intérêt pour la manière dont viennent les idées, comment on les garde, comment on les perd, comment elles changent la vie des hommes, et un vrai amour des personnages.

Pour terminer par une comparaison flatteuse, ça m’a fait penser par sa manière de manier l’érudition aux nouvelles savantes de Léo Henry.

Le jour des Triffides — John Wyndham

J’ai lu ce court roman sur conseil de l’Outsider, d’In Fabula Veritas. Le jour des Triffides est un récit post apocalyptique anglais datant du début des années 1950. Suite de à de mystérieuses apparitions lumineuses dans le ciel, 95% de la population mondiale devient aveugle. Ce serait déjà assez embêtant si, en plus, les Triffides (des plantes génétiquement modifiées, qui marchent et sont capables de tuer) ne profitaient pas de la situation pour envahir peu à peu les rues et les campagnes…

Ce roman est un classique de la SF anglaise, héritier de Wells et anticipant Ballard ou bien Priest. Le déroulé des événements est horrible, les scènes dantesques se succèdent, mais la narration ne s’attarde pas sur l’horreur. On s’intéresse aux aventures du narrateur, à ses rencontres, aux tentatives de reconstructions sociales, à sa lutte à l’arbalète ou au lance-flammes contre les Triffides.

Cette vieille couv reproduit bien l’esprit du roman

Le récit est court, mené énergiquement et ne manque pas de piques caustiques ni d’humour. Le déroulement des événements pourra sembler super balisé, mais on le sens du rythme de l’auteur fait qu’on ne s’ennuie pas. On pourra aussi sourire devant la représentation des femmes et leur rôle, même s’il y a dans l’invention du personnage de Josella quelques idées amusantes. Les hommes agissent, les femmes suivent et disent « mon chéri », l’époque voulait ça.