Notes sur Le glamour

J’ai fini avant-hier la lecture du Glamour. C’est un roman exceptionnel, un des tous meilleurs de son auteur, j’en recommande ardemment la lecture. On y trouve de nombreuses scènes étonnantes, dont une étrange séance d’hypnose où l’hypnotiseur croit lui-même être hypnotisé, le récit d’un voyage dans une France de cartes postales, une escapade en amoureux paranoïaque et cauchemardesque dans le nord de l’Angleterre, une visite en voyeurs dans une maison populaire de Londres et une des scènes de sexe les plus insoutables que j’aie jamais lues.

Quelques réflexions (attention, risque de spoilers. J’ai pris pour l’instant de grandes précautions pour ne pas parler du fond du roman, ni de son sujet. Là, j’arrête)

Les six parties (d’inégale longueur) du roman, changeant chacune de point de vue (plus ou moins) paraissent chacune saper la vision du monde émise par les autres. La réalité, chez Priest, paraît avoir une nature hautement quantique, elle existe, mais dépend du point de vue de l’observateur…

Rien que de réussir à faire sentir cette idée (très choquante et très vraie, selon moi), le Glamour est grand roman.

Un autre point intéressant, naturellement, est l’exploration du thème de l’invisibilité. Qu’elle soit sociale (« Harry », Susan jeune font partie de ces gens qu’on ne remarque pas), hypnotique (l’hypothèse d’Alexandra), amnésique (la vision de Richard) ou psychique…

La chute, très étrange, du roman, montre Priest tentant de créer un lien entre invisibilité et fiction. Un invisible, un « glam », n’existe que parce qu’ont dit de lui (c’est le cas de Niall, tout au lond du roman). Etre invisible, c’est glisser dans la fiction…

Puis les dernières paroles de Niall semblent renverser la donne, ce sont les visibles qui deviennent fictionnels, le personnage fictionnel devenant auteur à son tour – et là, on rejoint les vertiges de la fontaine pétrifiante.

Quant à la fameuse carte postale (dommage que tu ne soies pas là, X) elle sonne comme une amère plaisanterie, un tour de force du diable/de Niall/de l’auteur pour secouer encore un peu plus notre sens des causalités.

Et vous, lecteurs du Glamour, qu’en pensez-vous?

Le glamour – Christopher Priest

C’est la première fois que je poste sur un livre avant de l’avoir fini. Sans doute pour essayer de faire partager ce sentiment très particulier que provoquent les livres de Christopher Priest…

Tout d’abord, un grand étonnement : comment se fait-il que cet auteur, un des plus talentueux que je connaisse, ne soit pas riche et reconnu? Il est publié dans l’excellente collection Lunes d’encres, mais il mériterait d’être connu bien au-delà du cercle des amateurs de genres, quels qu’ils soient. Utilisant parfois des ressorts du fantastique (le Prestige, le Glamour), de la fantasy (la fontaine pétrifiante) ou de la science-fiction (les extrêmes, la séparation, une femme sans histoire), l’oeuvre récente de Priest ouvre surtout des perspectives vertigineuses sur la perception, la réalité, l’écriture, l’humain.

Priest écrit avec un style un peu froid, amusé et parfois amusant. Ses personnages sont faciles d’accès, ses histoires commencent souvent dans l’Angleterre contemporaine, avec un sens très juste de la situations sociale, sentimentale, de ses personnages. On y croit. Pour un peu, on serait presque dans un roman français contemporain qui se prend la tête sur la vie sexuelle et artistique de l’auteur-narrateur… Mais attention, les choses ne vont pas rester aussi rassurantes longtemps. Chez Priest, deux récits du même évènement par deux personnes peuvent être radicalement différents et laisser entrevoir l’étrangeté même de la réalité. Le monde se déplie dans sa complexité, ce qui a été, ce dont nous nous souvenons, ce qui aurait pu être… La perception tremble, devient floue, nos assurances vacillent, on se laisse prendre par l’angoisse et la fascination.

Christopher Priest n’est pas un auteur de romans de genre (même si ses romans se rattachent vaguement à certains genres), ni un auteur de romans de distraction (même si ses romans sont distrayants). Il ouvre des portes sur le monde, il laisse entrevoir la nature réelle des choses. C’est un écrivain.

Et le Glamour, dans tout ça?

C’est un roman Priestien, qui correspond à tout ce que viens de dire. Je sens en permanence le sable se dérober sous mes pieds. C’est un vertige. J’ouvre les yeux, et je vois tout ce que je ne vois pas. L’invisible se dévoile. Ou est-ce moi qui suis fou?

Je n’en dirai pas plus. Pas envie de vous gâcher le plaisir. Ne lisez même pas le quatrième de couverture. Lisez Priest.

Spirou – journal d’un ingénu – Emile Bravo

J’apprécie tous ces albums « autour » de Spirou, qui ont tenté de dépoussiérer le personnage et la série. D’abord parce que j’aime la série d’origine, les albums de Franquin, de Fournier, de Tome & Janry…, ensuite parce que Machine qui rêve est une belle réussite en BD, je l’ai relue dix ans après sa parution et l’album reste excellent.
Le Journal d’un ingénu se place dans la même lignée : raconter de façon « moderne » les origines de Spirou, petit groom dans un hôtel, mêlé à de drôles d’histoires… Le récit se situe en 1939, l’orage gronde en Europe et un gamin roux court partout pour servir les clients.


Le récit, doux et tendre, évoque dans sa forme les Bds de l’époque (petite cases carrées, ligne claire « élastique » qui m’a rappelé les tous vieux Disney). Le scénario, habile, joue sur l’ambiance historique, sur la belgitude de Spirou (car il est connu que ces grands héros sont belges !) et sa concurrence supposée avec Tintin… L’album produit une impression intéressante, un peu album de famille plein de photo sépia, un peu boisson fraîche et acidulée, la fin (et l’unique pleine page) apportant leur note de gravité.
Une grande réussite.

La cité de l’indicible peur – Jean Ray

Un roman de Jean Ray, pris dans la belle édition Néo.
Je lis Jean Ray depuis l’adolescence, mon papa m’ayant mis ses vieilles collections de Harry Dickson dans les mains [1]. Je me souviens avoir frémi, une nuit, en lisant Malpertuis, roman qui me laisse encore un souvenir fantastique. Pour moi, Jean Ray est une sorte d’oncle sympathique, flamand, bon mangeur, qui aime raconter des histoires effrayantes en fumant la pipe… et en ne sachant pas trop comment les terminer.
La cite de l’indicible peur correspond tout à fait à ce genre de choses. Sigma Triggs, un ancien policier, homme sans finesse et sans malice, vient s’installer pour sa retraite dans une petite ville de province d’Angleterre, Ingersham, peuplée d’une galerie de vieilles filles, artisans, commerçants et bon vivants. Là, notre brave homme va entendre… puis vivre, toutes sortes d’histoires effrayantes. Meurtres à la hache, noyés, mains qui s’animent, mannequins de cire prenant vie…
Comme souvent chez Jean Ray, le cours du récit a plus de saveur que l’explication finale (car il y en a une !). Ce roman est l’occasion de conter toute une série d’histoires de fantôme « anglaises », très classiques et gothiques dans leur forme comme dans leur fond. Les histoires sont situées en angleterre, pays de fantômes, mais l’Angleterre de Jean Ray a de fortes ressemblances avec sa Flandre natale, l’auteur glissant même de nombreux clins d’oeil au lecteur en ce sens.
Racontées par quelqu’un d’autres, ces histoires seraient de peu d’intérêt. Mais l’oncle Jean les dit à sa façon, pleine de rondeurs, d’un vocabulaire riche et savoureux, parfumé comme une bonne bière belge, et on se laisse prendre, bercer, par les chroniques d’Ingersham.

[1] j’ai relu Harry Dickson depuis, cela a été un vrai bonheur. Les aventures du Sherlock Holmes américain sont du pulp surexcité, plein de suspens et d’humour. Peut-être que j’en reparlerai un jour…

Une critique sur noosfere

Une critique sur actuSF

Rois & Capitaines – l’antho des imaginales

Je viens de finir la lecture de Rois & Capitaines, l’anthologie des Imaginales. J’aurais préféré la finir plus tôt, avant le festival, afin de pouvoir en causer avec les auteurs, mais je n’ai pas pu, c’est ainsi.
Le seul texte dont je me souviendrai est celui de Jean-Philippe Jaworski. Description d’un siège médiéval, loin des clichés, mené par un grand seigneur féodal, qui a le malheur d’être le serviteur plein d’honneur d’un roi imbécile. Située dans le même monde que Janua Vera, cette histoire affreuse et cruelle, de guerre et de mort, m’a beaucoup beaucoup plu – jointe au recueil, elle en aurait sans doute été ma préférée. Le style et le vocabulaire servent la narration, l’auteur ne manque pas d’un certain sens moral cruel… Un texte exceptionnel.

Au sujet de Fred Vargas

Pour une fois, je vais répondre par un blog à un post de blog.

Je me suis intéressé à Fred Vargas en 2005 parce que je prenais souvent le train pour aller travailler en province et parce qu’on trouve tous ces livres dans les Relais H.

J’ai lu pars vite et reviens tard, coule la Seine, l’homme aux cercles bleus et un autre je crois dont j’ai perdu le nom.

J’ai oublié la plupart des intrigues, mais que je peux décrire globalement ainsi:

  • des choses bizarres se produisent à Paris (Fred Vargas est très parisienne)
  • des gens sont tués
  • le commissaire Adamsberg est sensé enquêter mais en fait il se promène, discute avec des inconnus, pense à sa vie amoureuse
  • la tension monte
  • le commissaire commence à s’intéresser au problème
  • un orage éclate. Adamsberg va se promener au bord de la Seine. Il pense à un truc, juste comme ça, et résoud l’énigme.

Je trouve que Vargas a un sens aigu des personnages, tous plus barrés les uns que les autres, à la fois extravagants et vrais (elle sait poser un regard personnel sur les gens, avec un sens du détail bizarre – toute personne regardée d’assez près peut passer pour folle).

Elle a aussi un certain sens des situations tordues. Mais Adamsberg est le personnage d’enquêteur le moins sérieux du monde (il vague, il flanne, et pouf, soudain, il comprend tout) et je trouve les romans de Vargas affreusement parisiens (dans le sens « rien n’existe que Paris »), faisant de Paris un décor aussi imaginaire que celui d’Amélie Poulain (d’un genre un peu différent, certes, tout peuplé de criminels byzantins).

J’avoue qu’en matière de roman policier parisien, les aventures de Nestor Burma me séduisent plus. Je préfère le roman noir réaliste au whodunnit sophistiqué et rigolo. Vargas, c’est un peu une mousse mangue/framboise dans une pâtisserie : sucré, au parfum délicieux, pas nourrissant pour un sou. Finalement, je me suis trouvé de meilleures lectures de train.

Ma vie – Thomas Platter


Thomas Platter est né en 1499 dans les montagnes du Valais, un dimanche, alors que les cloches sonnaient la messe. On a dit à sa mère « il sera prêtre ! ». Il est devenu chevrier, courant pieds nus dans les montagnes, avant de partir, suite à une rencontre heureuse, faire des études en Allemagne… Faire des études, façon de parler. Il est surtout devenu le souffre douleur de son cousin, de dix ans plus âgé, qui l’envoyait chanter (et mendier) dans les rues afin de subvenir à ses besoins…

Thomas Platter a eu faim une bonne partie de sa vie. Il a volé des oies, ramassé les miettes de pain dans les rainures du plancher… Faim de livres, aussi, faim de savoir. Malgré mille aventures plus ou moins navrantes, il finira savant, connaissant le latin, le grec et l’hébreu, et même la médecine. Et il ne deviendra jamais prêtre, la réforme de Calvin (et surtout de Zwingli) passant par là.

Vous découvrirez toutes ces histoires et beaucoup d’autres dans ce petit livre amusant, les mémoires que Platter a dictée à son fils pour lui apprendre d’où il venait. Ecrit dans un style léger, enchaînant les anecdotes drôles ou terrifiantes (l’évocation de la peste donne froid dans le dos), ce livre est un bonheur de lecture et une source d’informations de première main sur la Suisse du 16ème siècle (et naturellement, une bonne documentation pour un MJ de Te Deum pour un massacre). Merci à Lisette qui nous l’a offert !

Dehors les chiens les infidèles – Maïa Mazaurette

Tout de suite, le titre m’a séduit. Et la couverture, certes pas de très bon goût, avec cette sorte de templier sur fond rouge…

Voici un livre pas évident à chroniquer, car il a plein de qualités et de défauts que j’ai du mal à départager. Commençons par les qualités : je l’ai abordé avec un intérêt curieux, j’ai eu un peu de mal à accrocher puis je me suis laissé prendre par l’histoire (alors que je suis un affreux blasé et que la fantasy me fatigue très vite) et j’ai eu du mal à le lâcher car je voulais connaître la fin. 

Puis le livre aborde, vraiment, le sujet de la religion et du christianisme dans le cadre d’un univers imaginaire, et c’est un des sujets les plus casse-gueule qui soit – on rappellera que Tolkien, catholique convaincu, avait soigneusement évité de s’y frotter. Non que ce soit un livre à thèse qui mette en scène les dérives du fondamentalisme, comme le prétend abusivement le 4′ de couverture. Le livre met surtout en scène son propre univers, pour servir une plutôt bonne histoire, et cette humilité me plaît bien. Je me réjouis surtout de voir éviter pas mal de clichés (le christianisme opposé au monde celtique et aux petites fées – ai-je déjà dit que j’avais horreur des fées?). On y voit une église pleine de corrompus et de psychopathes, mais aussi des personnages soutenus et grandis par leur foi, comme Spérance et Astasie (le détail amusant est que cette dernière fait aussi partie de la première catégorie).

Dans un décor franchement glauque et très gore (on s’y étripe beaucoup, voire même un peu trop pour mon pauvre coeur) Dehors les chiens… montre aussi, et c’est assez rare, des images du merveilleux médiéval chrétien – miracles, tapis de fleurs, armes resplendissantes, croix de lumière se dessinant dans le ciel. Et tous les signes restent des mystères, que chacun interprétera comme il le veut.

Je reconnais volontiers que le mélange héros adolescents-épuration éthnique-miracles chrétiens-membres coupés-inquisition-mutants (et j’en passe) est un peu de mauvais goût, mais l’auteur a du culot, et ça passe. J’aime bien les livres qui osent. Et puis les noms sont bien trouvés, ce qui n’est pas si fréquent. Parmi les autres qualités, les personnages principaux sont attachants, en demie-teinte et leur comportement m’a plusieurs fois agréablement surpris.

A côté de cette audace et de ses bonnes idées, le roman lui-même ne manque pas de défauts, stylistiques notamment. La cohérence des points de vue est franchement bizarre, le traitement de la psychologie des personnages souvent malhabile. Les seconds rôles (le roi, la cour d’Auristelle…) sont taillés au hachoir et ne dévient pas du portrait en deux lignes qui est fait d’eux. La narration flotte par moments (au début, notamment), certains dialogues sont assez bavards, etc…

Reste un livre à la sensibilité originale, bien mené, intéressant. Les Quêteurs sont de beaux personnages que j’ai eu plaisir à suivre, parce qu’ils se posent des questions, se trompent souvent et essaient de changer le monde.

Une vraie découverte !

PS : encore un détail à porter au crédit de ce livre : il est court (300 pages) et c’est un one-shot, pas une série ! (idéal pour les gens comme moi qui n’ont pas le temps…)

PPS : la chronique que Pascal Patoz fait du roman est très bien, elle dit des choses que j’aurais aimé dire. Moi aussi, je me méfie des quêtes.

L’évangile selon Pilate – E.E. Schmitt.

Voici la suite de mes notes sur mes lectures récentes…

Et tout d’abord, merci à Laurent B. de m’avoir prêté ce livre très intéressant.

Dans une première partie, l’auteur prend la voix d’un certain Yeshoua, de Nazareth, qui repense à sa vie avant de se faire arrêter par des soldats au jardin des Oliviers. On y apprend comment celui que ses fans appellent « le Messie », voire « le fils de Dieu », perçoit sa propre existence.

Dans la deuxième partie, on lit le journal écrit par P. Pilate, préfet romain en Judée, qui enquête sur la disparition du cadavre – suite à sa crucifixion – du même Yeshoua, agitateur politico-religieux notoire. Abordant toutes les hypothèses (cadavre volé, Yeshoua pas mort, etc.), Pilate rencontre les puissants du temps (le grand prêtre, Hérode, etc.) et cherche à comprendre l’incompréhensible.

On le voit, l’auteur s’est attaqué à un beau sujet – la rencontre Pilate/Yeshoua occupe d’ailleurs quelques pages du Maître et Marguerite, et Boulgakov en fait un moment à la fois hilarant et touchant. Contrairement à Boulgakov, Schmitt est un monsieur sérieux, il a lu les évangiles (pas un épisode ne manque dans son récit, belle synthèse), il a lu des textes de référence sur le Jésus historique, il a sans doute lu Flavius Josèphe, et ça se voit.

Et justement, ça se voit. A aucun moment, le livre ne dépasse le niveau d’un travail de compilation appliqué et peu inspiré. La première partie est la plus réussie, donnant une cohérence psychologique et factuelle « moderne » (un peu artificielle?) à la vie de Jésus, même si ce texte a de nombreuses limites. La « confession » de Yeshoua obéit à une convention romanesque triviale : Yeshoua se remémore sa vie parce qu’elle défile devant ses yeux, parce qu’il va mourir et parce que ça arrange bien l’auteur. Il se remémore pile poil tout ce qui se trouve dans les évangiles, plus deux ou trois faits inventés par l’auteur afin de lui donner une cohérence psychologique. Le rapport que fait Schmitt de la communion de Yeshoua avec son « Père » (un fait important, concernant le personnage, on voudra bien le croire), décrit comme une plongée dans un « puits de lumière » est remarquablement pauvre, alors que la littérature mystique offre des images bien plus fortes d’une telle sorte de rencontre (lire Rumi et ses quatrains amoureux, ou les folies mystico-érotiques de Thérèse d’Avila, pour le peu que j’en connais.)

La partie sur Pilate est encore plus laborieuse. Les lettres/journal de Pilate à Titus sont de la pure convention romanesque, sans aucune épaisseur ni vraisemblance, et plombent complètement ce récit très artificiel qui explore, une à une, les thèses classiques sur la prétendue résurrection du protagoniste. Même si, là aussi, la synthèse des principaux éléments à connaître sur l’époque (troubles politiques, sectes juives, philosophes grecs…) est très réussie.

La vision que donne Schmitt de Yeshoua me paraît très édulcorée, comme une gentille leçon de catéchisme tournée vers un lecteur pas très futé, à qui il faut tout expliquer avec des mots simples et qu’il faut surtout éviter de choquer. L’épisode de la transfiguration est reporté à après la résurrection, ce serait trop bizarre de le mettre avant, comme l’ont fait ces évangélistes pas très doués, et les paroles les plus dures de Jésus, ses prédictions apocalyptiques, «Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. », etc, sont tout juste évoquées, comme s’il fallait éviter de secouer le chrétien, ni d’effaroucher le non-croyant. Bref, un Jésus à l’aspartame et au goût marketé, facile à boire, vite oublié.

En cela, on rejoint mon sentiment plus général sur les livres d’E.E. Schmitt que je connais : un bon sujet, quelques idées, de la documentation, le tout écrit avec des moyens littéraires indigents, dans le but d’en faire un livre conventionnel et facile à avaler par le lecteur – est-ce une des raisons de son succès ?

Et toi ami lecteur, amateur de Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, de Oscar et la dame rose et de la part de l’autre, es-tu d’accord avec moi ?

L’accroissement mathématique du plaisir – Catherine Dufour


Ces dernières semaines ont été plutôt chaotiques, peu de sommeil et des soucis. Maintenant que la situation se rétablit, et en attendant, peut-être, le bilan de mes lectures 2007 2008, je commence dans ce petit billet la chronique de quelques livres lus récemment dont j’avais envie de parler.

L’accroissement mathématique du plaisir – Catherine Dufour

J’avais dit ici mon enthousiasme (et mes quelques réserves) sur l’excellent roman de Catherine Dufour, le goût de l’immortalité. J’ai donc entamé avec intérêt la lecture de son recueil de nouvelles paru aux éditions du Bélial sous une couverture de Caza. Recueil n’est pas un vain mot puisque ce livre contient vingt textes de madame Catherine, dans des tons et des atmosphères tout à fait variés et éclectiques. Pochade humoristique (je ne suis pas une légende), conte breton (Mater Clamorosum), imitation d’Edgar Poe (Confession d’un mort), science fiction bizarroïde, hommage bédéesque à l’univers de Troll de Troy, fantastique gothique, truc encore plus bizarre (Kurt Cobain contre Dr. No), weird fantasy urbaine(tm) (l’immaculée conception). On a donc là une boîte de chocolats aux goûts variés, j’en ai aimé certains, mais pas tous.

Pour partir des limites du livre, je dirais même que ce recueil souffre de sa conception. Les textes qui s’y trouvent sont d’un intérêt extrêmement variable, et si aucun n’est mauvais, certains m’ont arraché quelques bâillements et j’ai sauté quelques pages pour voir si le suivant serait plus séduisant. Si le livre n’avait contenu que les cinq ou six meilleures nouvelles, je me serais enthousiasmé. On fait dans ce livre la découverte des différents essais de trajectoire d’un écrivain très doué, on y découvre comment Catherine Dufour s’est essayé à tous les genres, comment elle a réussi dans certains et été tout à fait honorable, sans plus, dans d’autres. Un peu de tri, selon moi, n’aurait pas fait de mal.

Une autre limite du livre : l’auteur est très douée pour planter des univers (la fac polluée de Vergiss mein nicht ou la collectionneuse d’icônes de Valaam), mais, pour ces derniers textes, le format très court de la nouvelle m’a fait ressentir une certaine frustration : après la mise en place des ces personnages, de ces décors auxquels je me suis attaché, j’ai trouvé les histoires un peu pauvres.

Restent quelques textes tout à fait mémorables, ceux du recueil idéal que je composerais en arrachant les pages surnuméraires. Dans ce livre, je garderais :

l’immaculée conception [1] – si ce texte ne surprendra pas tellement les femmes ayant été enceintes, j’ai trouvé très fort et touchant le portrait de Claude, être humain aux frontières du néant.

Le jardin de Charlith – un texte, très beau, dans la veine gothique d’Edgar Poe, une vraie nouvelle avec une vraie chûte.

Confession d’un mort – un hommage à Poe, très réussi, j’ai adoré. Ce texte aurait été glissé dans le recueil de Poe que je suis en train de lire, je ne sais pas si je me serais aperçu de l’intrusion.

La liste des souffrances autorisées – dialogues bien frappés dans des restaurants virtuels, description de V-nourriture aux allures hallucinantes, plein d’idées et de trouvailles.

Vergiss mein nicht – malgré la forme un peu courte, là encore un beau portrait d’univers déglingué.

L’accroissement mathématique du plaisir – là aussi, un très bon récit de science-fiction, qui donne à voir au lecteur un chef d’oeuvre inimaginable et inventé.

Valaam – ambiance pourrie et mafieuse dans la russie contemporaine, autour des icônes du coin rouge. Malgré un récit un peu court, j’ai trouvé le ton et le personnage de ce texte particulièrement forts.

Je n’ai pas le recueil sous la main alors que j’écris ces mots, les nouvelles que je mentionne sont donc celles dont je me souviens au bout de quelques semaines, au risque d’ailleurs de m’être trompé sur leurs titres. Malgré mes réserves, ces sept textes-là valent de lire le livre et justifient largement que je m’attaque au futur Outrage et Rébellion. Et vous, quelle est votre top 7 de l’AMdP [2] ?

[EDIT] je me suis rendu compte, en reprenant le livre hier soir, que je n’avais pas lu Mémoires mortes, un joli texte plein d’idées. Je l’ajouterais volontier dans le top 7, comme numéro complémentaire [/EDIT]

[1] l’histoire semble faire référence à la conception mystérieuse d’un certain J.C. dont je parlerai dans une note ultérieure, mais il est amusant de constater que l’expression théologique renvoie en fait à la conception de la mère du même.

[2] l’Accroissement Math… etc.