L’évangile selon Pilate – E.E. Schmitt.

Voici la suite de mes notes sur mes lectures récentes…

Et tout d’abord, merci à Laurent B. de m’avoir prêté ce livre très intéressant.

Dans une première partie, l’auteur prend la voix d’un certain Yeshoua, de Nazareth, qui repense à sa vie avant de se faire arrêter par des soldats au jardin des Oliviers. On y apprend comment celui que ses fans appellent « le Messie », voire « le fils de Dieu », perçoit sa propre existence.

Dans la deuxième partie, on lit le journal écrit par P. Pilate, préfet romain en Judée, qui enquête sur la disparition du cadavre – suite à sa crucifixion – du même Yeshoua, agitateur politico-religieux notoire. Abordant toutes les hypothèses (cadavre volé, Yeshoua pas mort, etc.), Pilate rencontre les puissants du temps (le grand prêtre, Hérode, etc.) et cherche à comprendre l’incompréhensible.

On le voit, l’auteur s’est attaqué à un beau sujet – la rencontre Pilate/Yeshoua occupe d’ailleurs quelques pages du Maître et Marguerite, et Boulgakov en fait un moment à la fois hilarant et touchant. Contrairement à Boulgakov, Schmitt est un monsieur sérieux, il a lu les évangiles (pas un épisode ne manque dans son récit, belle synthèse), il a lu des textes de référence sur le Jésus historique, il a sans doute lu Flavius Josèphe, et ça se voit.

Et justement, ça se voit. A aucun moment, le livre ne dépasse le niveau d’un travail de compilation appliqué et peu inspiré. La première partie est la plus réussie, donnant une cohérence psychologique et factuelle « moderne » (un peu artificielle?) à la vie de Jésus, même si ce texte a de nombreuses limites. La « confession » de Yeshoua obéit à une convention romanesque triviale : Yeshoua se remémore sa vie parce qu’elle défile devant ses yeux, parce qu’il va mourir et parce que ça arrange bien l’auteur. Il se remémore pile poil tout ce qui se trouve dans les évangiles, plus deux ou trois faits inventés par l’auteur afin de lui donner une cohérence psychologique. Le rapport que fait Schmitt de la communion de Yeshoua avec son « Père » (un fait important, concernant le personnage, on voudra bien le croire), décrit comme une plongée dans un « puits de lumière » est remarquablement pauvre, alors que la littérature mystique offre des images bien plus fortes d’une telle sorte de rencontre (lire Rumi et ses quatrains amoureux, ou les folies mystico-érotiques de Thérèse d’Avila, pour le peu que j’en connais.)

La partie sur Pilate est encore plus laborieuse. Les lettres/journal de Pilate à Titus sont de la pure convention romanesque, sans aucune épaisseur ni vraisemblance, et plombent complètement ce récit très artificiel qui explore, une à une, les thèses classiques sur la prétendue résurrection du protagoniste. Même si, là aussi, la synthèse des principaux éléments à connaître sur l’époque (troubles politiques, sectes juives, philosophes grecs…) est très réussie.

La vision que donne Schmitt de Yeshoua me paraît très édulcorée, comme une gentille leçon de catéchisme tournée vers un lecteur pas très futé, à qui il faut tout expliquer avec des mots simples et qu’il faut surtout éviter de choquer. L’épisode de la transfiguration est reporté à après la résurrection, ce serait trop bizarre de le mettre avant, comme l’ont fait ces évangélistes pas très doués, et les paroles les plus dures de Jésus, ses prédictions apocalyptiques, «Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. », etc, sont tout juste évoquées, comme s’il fallait éviter de secouer le chrétien, ni d’effaroucher le non-croyant. Bref, un Jésus à l’aspartame et au goût marketé, facile à boire, vite oublié.

En cela, on rejoint mon sentiment plus général sur les livres d’E.E. Schmitt que je connais : un bon sujet, quelques idées, de la documentation, le tout écrit avec des moyens littéraires indigents, dans le but d’en faire un livre conventionnel et facile à avaler par le lecteur – est-ce une des raisons de son succès ?

Et toi ami lecteur, amateur de Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, de Oscar et la dame rose et de la part de l’autre, es-tu d’accord avec moi ?

L’accroissement mathématique du plaisir – Catherine Dufour


Ces dernières semaines ont été plutôt chaotiques, peu de sommeil et des soucis. Maintenant que la situation se rétablit, et en attendant, peut-être, le bilan de mes lectures 2007 2008, je commence dans ce petit billet la chronique de quelques livres lus récemment dont j’avais envie de parler.

L’accroissement mathématique du plaisir – Catherine Dufour

J’avais dit ici mon enthousiasme (et mes quelques réserves) sur l’excellent roman de Catherine Dufour, le goût de l’immortalité. J’ai donc entamé avec intérêt la lecture de son recueil de nouvelles paru aux éditions du Bélial sous une couverture de Caza. Recueil n’est pas un vain mot puisque ce livre contient vingt textes de madame Catherine, dans des tons et des atmosphères tout à fait variés et éclectiques. Pochade humoristique (je ne suis pas une légende), conte breton (Mater Clamorosum), imitation d’Edgar Poe (Confession d’un mort), science fiction bizarroïde, hommage bédéesque à l’univers de Troll de Troy, fantastique gothique, truc encore plus bizarre (Kurt Cobain contre Dr. No), weird fantasy urbaine(tm) (l’immaculée conception). On a donc là une boîte de chocolats aux goûts variés, j’en ai aimé certains, mais pas tous.

Pour partir des limites du livre, je dirais même que ce recueil souffre de sa conception. Les textes qui s’y trouvent sont d’un intérêt extrêmement variable, et si aucun n’est mauvais, certains m’ont arraché quelques bâillements et j’ai sauté quelques pages pour voir si le suivant serait plus séduisant. Si le livre n’avait contenu que les cinq ou six meilleures nouvelles, je me serais enthousiasmé. On fait dans ce livre la découverte des différents essais de trajectoire d’un écrivain très doué, on y découvre comment Catherine Dufour s’est essayé à tous les genres, comment elle a réussi dans certains et été tout à fait honorable, sans plus, dans d’autres. Un peu de tri, selon moi, n’aurait pas fait de mal.

Une autre limite du livre : l’auteur est très douée pour planter des univers (la fac polluée de Vergiss mein nicht ou la collectionneuse d’icônes de Valaam), mais, pour ces derniers textes, le format très court de la nouvelle m’a fait ressentir une certaine frustration : après la mise en place des ces personnages, de ces décors auxquels je me suis attaché, j’ai trouvé les histoires un peu pauvres.

Restent quelques textes tout à fait mémorables, ceux du recueil idéal que je composerais en arrachant les pages surnuméraires. Dans ce livre, je garderais :

l’immaculée conception [1] – si ce texte ne surprendra pas tellement les femmes ayant été enceintes, j’ai trouvé très fort et touchant le portrait de Claude, être humain aux frontières du néant.

Le jardin de Charlith – un texte, très beau, dans la veine gothique d’Edgar Poe, une vraie nouvelle avec une vraie chûte.

Confession d’un mort – un hommage à Poe, très réussi, j’ai adoré. Ce texte aurait été glissé dans le recueil de Poe que je suis en train de lire, je ne sais pas si je me serais aperçu de l’intrusion.

La liste des souffrances autorisées – dialogues bien frappés dans des restaurants virtuels, description de V-nourriture aux allures hallucinantes, plein d’idées et de trouvailles.

Vergiss mein nicht – malgré la forme un peu courte, là encore un beau portrait d’univers déglingué.

L’accroissement mathématique du plaisir – là aussi, un très bon récit de science-fiction, qui donne à voir au lecteur un chef d’oeuvre inimaginable et inventé.

Valaam – ambiance pourrie et mafieuse dans la russie contemporaine, autour des icônes du coin rouge. Malgré un récit un peu court, j’ai trouvé le ton et le personnage de ce texte particulièrement forts.

Je n’ai pas le recueil sous la main alors que j’écris ces mots, les nouvelles que je mentionne sont donc celles dont je me souviens au bout de quelques semaines, au risque d’ailleurs de m’être trompé sur leurs titres. Malgré mes réserves, ces sept textes-là valent de lire le livre et justifient largement que je m’attaque au futur Outrage et Rébellion. Et vous, quelle est votre top 7 de l’AMdP [2] ?

[EDIT] je me suis rendu compte, en reprenant le livre hier soir, que je n’avais pas lu Mémoires mortes, un joli texte plein d’idées. Je l’ajouterais volontier dans le top 7, comme numéro complémentaire [/EDIT]

[1] l’histoire semble faire référence à la conception mystérieuse d’un certain J.C. dont je parlerai dans une note ultérieure, mais il est amusant de constater que l’expression théologique renvoie en fait à la conception de la mère du même.

[2] l’Accroissement Math… etc.

Les braves gens ne courent pas les rues – Flannery O’Connor


Voici un livre que j’ai lu grâce à Mauvais Genres, la sympathique émission hebdomadaire de François Angelier sur France Culture. L’écrivain Joe R Lansdale y citait Flannery O’Connor comme un de ses écrivains favoris.
Ce recueil de nouvelles, donc, met en scène des personnages du sud des Etats-Unis dans les années 50 : vieilles filles, prédicateurs, nègres, ancien soldat de la guerre de Sécession, enfants, tueurs… Les histoires sont brèves, âpres, souvent cruelles et teintées d’humour noir. L’auteure, une femme étonnante si j’en crois sa biographie, a une écriture brève, dense et acérée, diablement efficace. La nouvelle est un art très difficile, pour toutes les raisons que l’on sait et celles-ci sont des modèles du genre, réussissant chacune à évoquer un contexte social particulier, des personnages très riches, des intrigues prenantes… Je passais mon temps à me demander avec angoisse comment toutes ces affaires allaient mal tourner.
Les textes sont réunis par un ensemble de thèmes communs : présenter des petites gens, des personnages à l’esprit étroit qui ne comprennent pas bien le monde dans lequel ils vivent (alors que le lecteur, qui voit un peu plus loin qu’eux, devine bien tous les ennuis qui vont leur tomber sur la figure), présentés dans leur rapport aux autres et à Dieu (souvent).
Une belle découverte, un très beau recueil, merci à France Culture et à Joe R Lansdale de me l’avoir fait découvrir !

A deux pas du néant – Tim Powers

Los Angeles, 1987. Soleil, palmiers, grosses voitures pas très écolo et téléphones portables rudimentaires. Une vieille femme meurt, et son corps est retrouvé à quelques centaines de kilomètres de chez elle, posé sur une svastika dorée. Comment a-t-elle fait pour arriver là-bas? Et qui sont ces gens, dans cet autocar, qui quadrillent la ville en écoutant les oracles d’une tête embaumée? Et cet agent du Mossad devant qui il ne faut pas prononcer le nom de l’acteur principal de Rio Bravo ? (je sais que vous savez qui c’est, mais taisez-vous !)
Franck Marrity, jeune prof de littérature à l’université, élevant seule sa petite fille de douze ans, se pose les mêmes questions, et apprendre la réponse aura de quoi le secouer un peu. Il y aura des courses poursuites, des pistolets, des gens surgissant de nulle part, des incendies dans les collines provoqués par une utilisation peu orthodoxe des lois de la relativité…
Vous apprendrez quelques informations intéressantes sur la vie d’Albert Einstein, les lois de la physique, les tremblements de terre en californie, la guerre du Kippour et les unités spéciales du Mossad. Vous découvrirez aussi comment une société secrète peut ne pas avoir de fondateur. Et pas mal d’autres détails intéressants… Tout cela sans quitter la Californie, ses banlieues interminables et le soleil qui ne cesse de se refléter sur les pare-brises…

Cette lecture m’a rappelé pourquoi j’aimais Tim Powers, auteur que j’avais beaucoup lu voici quelques années. Pour ses idées, aussi bien dans les grandes lignes que dans les petits détails. Pour son attention au quotidien, aux mégots de cigarettes, aux bricoles qu’on garde dans sa poche. Pour son sens de la magie. Pour ses personnages, surtout, tous un peu fous, humains, vrais. Ils se trompent souvent, réussissent parfois par hasard, font de la magie quand il n’y a plus d’autre choix, et tout cela reste tellement vrai. J’y crois, je me laisse emmener, j’adore le voyage, merci M. Powers.
Tiens, ça me donne envie de relire le poids de son regard

PS : ce roman contient sans doute quelques éléments autobiographiques : le héros a exactement le même âge et la même profession que l’auteur et le roman parle de choix de vie, d’élever ou non des enfants, des relations rêvées d’un père et de sa fille…
PPS : merci Gilles pour cette (re)découverte
PPPS : belle couverture de Manchu !

Epées et mort

Je vais essayer de faire un petit commentaire du cycle, recueil par recueil, nouvelle par nouvelle, autant pour faire marcher ma mémoire que pour l’intérêt, éventuel, du lecteur Leiberophile.
Comme je copie-colle les listes de textes depuis l’excellent site de Bruno Para, le petit bouton vert vous renverra à un résumé des nouvelles et au commentaire de l’ami Bruno.

Et comme je n’ai pas relu le premier recueil, je démarre directement au deuxième, épées et mort.

  • The circle curse / La boucle est bouclée
  • Texte mélancolique, très réussi, où tout est parfaitement résumé. Les héros, Lankhmar, Nehwon, les sorciers Sheelba et Ningauble… L’adaptation de Chaykin et Mignola en est particulièrement belle.

  • The jewels in the forest / Les bijoux dans la forêt
  • pas relu.

  • Thieves’ house / La maison des voleurs
  • Une bonne histoire mettant en scène la terrible guilde des voleurs, qui a inspiré tant de rôlistes. On y retrouve toute l’atmosphère de Nehwon, grotesque, macabre, humoristique. (attention, on n’est quand même pas dans la parodie à la Pratchett)

  • The bleak shore / Le rivage désolé
  • Aventure étrange, presque philosophique. A la limite de l’abstrait.

  • The howling tower / La tour qui hurle
  • Partiellement relu, mais j’avais l’adaptation BD très présente à l’esprit…

  • The sunken land / Le pays qui coule
    Fabuleuse aventure onirico-marine, mettant en scène un royaume englouti, une galère silencieuse dans la nuit… Attention aux bijoux trouvés dans le ventre des poissons !
  • Seven black priests / Sept prêtres noirs
  • Encore une curieuse aventure aux limites du rêve, avec ses sept prêtres comme les personnages d’une comptine, le Souricier frigorifié et une ambiance de feu et de glace. Les apparitions des prêtres, un à un, donnent un bon rythme à ce texte.

  • Dark vengeance / Claws from the night / Claws in the night / Des serres dans la nuit
  • Superbe aventure lankhmarienne, toute l’ambiance croulante de la vieille cité s’y retrouve.

  • The price of pain-ease / Le prix de l’oubli
  • Une nouvelle fable, excellente. On notera que toutes les aventures opposant Fafhrd et le Souricier à la Mort jouent sur la dualité entre les deux personnages. Le côté double de ces héros (l’un ne va pas sans l’autre, et pourtant ils forment bien deux personnages distincts) est exploité dans pas mal de textes de Leiber. Ici, leur progression en miroir est tout à fait bien menée.

  • Bazaar of the bizarre / Le bazar du bizarre
  • Une des plus connues des histoires de la série. Pleine de bonnes idées, mais je trouve le discours ironique sur ces démons capitalistes un peu évident et facile. Restent des images fascinantes (le mur de mercure, la fille dans la cage…) qui valent la lecture.

    Un retour à Lankhmar…

    A cause d’un projet de partie de jeu de rôle, et par plaisir aussi, j’ai relu presque tout le cycle des épées, de Fritz Leiber, mettant en scène les inoubliables Fafhrd et le Souricier gris.
    Faut-il relire ce qu’on a aimé adolescent? Les déceptions peuvent être cruelles… Mais ça na pas été le cas avec cette relecture-là, qui m’a procuré une nouvelle fois le même plaisir. Certes, toutes les histoires ne sont pas bonnes. Certes, le style est parfois inégal… Mais le plaisir est là. Plaisir d’une sword & sorcery a visage humain, avec des héros pleins de faiblesses. Plaisir de retrouver un monde onirique, tranquille et brumeux, Nehwon, un de ces endroits où j’aimerais aller faire un tour à l’occasion.
    Je convie les lecteurs ne connaissant pas ces histoires à aller se renseigner ici ou ici.
    Cette relecture, après plusieurs années, m’a permis de me rendre compte d’un certain nombre de détails qui m’avaient échappés les toutes premières fois :
    – les meilleures aventures de F & lSG n’ont souvent aucune logique rationnelle (Quand le roi de la mer est au loin, le quai des étoiles, etc.) mais plutôt une logique onirique. Amis lankhmariens d’adoption, essayez de raconter vos histoires favorites à quelqu’un qui ne les a pas lues, et vous verrez sa tête… Cette logique onirique fonctionne d’ailleurs très bien !
    – Je suis prêt à parier que Fritz Leiber faisait de la voile et de l’escalade. Plusieurs textes (notamment La mer est leur maîtresse) semblent être des vacances imaginaires, l’occasion pour l’auteur d’emmener ses héros et lui-même en voyage. On notera les navires gréés en sloop, par exemples, pas très en phase avec l’univers post-antique de Lankhmar (mais les lampadaires et la police dans les rues sont d’autres échos de modernité dans cette cité étrange)
    – il est très touchant, notamment dans les derniers textes, de se rendre compte que les héros ont vieilli avec l’auteur. J’aime le fait qu’après les avoir fait bourlinguer autour de Lankhmar dans le monde entier, il leur trouve une maison pour leur retraite, l’Ile de Givre. Il leur faut un peu de temps pour s’y adapter, mais eux-mêmes et nous aussi finissons par prendre goût à cet endroit simple et bizarre (une image de l’Islande?)
    Cette relecture a été pour moi un nouveau plaisir, un nouvel émerveillement. Je me suis dit une nouvelle fois que si je voulais écrire de l’heroic fantasy (de nouveau) j’essaierais de faire des textes dans ce genre, textes courts, mélangeant rêve, aventures, épées et jolies femmes, voyages désabusés de héros très humains.
    Merci M. Leiber.

    PS : j’ai relu aussi les excellentes adaptations Chaykin/Mignola. Un peu comme Tardi l’a fait avec Nestor Burma, Mignola a donné à nos héros leurs visages.

    Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil – Jean de Lery

    Après avoir lu Rouge Brésil (dont j’ai parlé ici) et dans le but de me documenter un peu plus pour ma petite campagne de Te Deum, j’ai découvert sur Internet le texte intégral de l’Histoire d’un voyage… de Jean de Lery, et sa lecture a été une nouvelle source d’émerveillement. J’avais déjà lu l’histoire mémorable du siège de Sancerre, par le même, et j’ai été très heureux de retrouver mon chroniqueur préféré du 16ème siècle.
    Jean de Lery, fils de cordonnier, protestant, a fait partie de l’expédition Villegaignon, au Brésil, et il a passé plus d’un an à cotoyer de près les Indiens Tupinambas, des anthropophages de la région de Rio. Dans son histoire d’un voyage… il entreprend de réfuter les mensonges diffusés par André Thévet, premier chroniqueur de l’expédition, puis il évoque le voyage de son groupe vers le Brésil avant de passer de longs chapitres, les plus fascinants, à décrire la société des Indiens. La rencontre des cultures est un instant magique, où se révèlent tout autant les indiens que les Français. De Lery regarde les indiens avec une véritable curiosité, s’intéresse à tout : les paysages, les animaux, la forme des villages, le costume des hommes, des femmes, leurs moeurs, leurs manières d’accueillir les hôtes, de faire la guerre, de fabriquer la nourriture, de faire l’amour, de traiter les prisonniers… Son souci d’exhaustivité, la qualité de la rédaction forcent le respect : le texte est passionnant à lire, bien écrit, plein d’humour, malgré la distance des siècles! Sans se départir des préjugés (notamment religieux) de son temps, De Lery regarde « ses » Indiens avec bonté et remarquablement peu d’a-priori. Son jugement sur les Européens n’est pas tendre et bien que les Tupinambas soient des anthropophages païens, il admire leur savoir-faire, leur cordialité, leur manière tranquille de mener leur vie, leur bonte entre eux et envers les étrangers.
    Quand les Indiens on voulu lui trouver un nom, le chroniqueur leur a proposé de l’appeler Jean, son qu’ils étaient malheureusement incapables de prononcer. Il a alors proposé Léry, ce qui veut dire huître en langage Tupi. Et voilà notre bon protestant baptisé par les sauvages Léry-oussou, « la grosse huître », ce qui paraît même lui faire plutôt plaisir.
    Le compte rendu de De Léry, réécrit et retravaillé de nombreuses fois (il a perdu son manuscrit plusieurs fois dans la tourmente des guerres de religion), comprend plusieurs passages étonnants, dont la retranscription complète en langue tupi (avec la VF) d’un dialogue qu’il a eu avec un vieil Indien.
    Le texte se termine par le récit épique du retour en France à bord d’un bateau pourri, faisant eau de toute part, éprouvé par la famine. Le pauvre De Lery connaissait le sujet, lui qui a failli mourir de faim durant le siège de Sancerre. Et, sans se départir de ce sérieux pince sans rire que je perçois chez lui, il se permet de comparer les deux types de famines, celle du siège et celle de la traversée, commentant les difficultés et les aisances de chacune…

    Wikipedia liste les différentes version du manuscrit disponibles sur le net de ce superbe manuscrit. Le livre a également été récemment réédité au livre de proche.

    Festins secrets – Pierre Jourde

    Voilà un bouquin prometteur : un jeune prof, l’agrégation juste passée, part vers son premier poste dans un collège très difficile d’une ville de province, Logres. Il a trouvé à se loger chez Madame Van Reth, veuve étrange d’un collectionneur d’érotiques du 18ème siècle, dans une non moins étrange maison. L’écriture, hypnotisante, nous fait assister au voyage halluciné du héros dans le train qui le mène à Logres et à ses débuts dans le collège qui, il faut bien le dire, est une antichambre de l’enfer. Et puis il y a ces mauvaises nuits, ce téléphone qui s’obstine à sonner dans la grande maison trop vide, et les bruits insupportables qui sortent du pavillon de parpaing des Hellequin, les caïds du lieux, des ces dîners abominables du cercle culturel de Logres, et ces morts de la première guerre mondiale qui rampent sous la boue du champs des Ecargues… La raison de notre prof part à la dérive, et nous aussi, pour notre plus grand plaisir.
    L’écriture habile de l’auteur sait donner voix à une galerie de personnages bizarres, le prof cynique, le proviseur shooté aux circulaires de l’Education Nationale, l’avocat médiatique et puant, la poétesse féministe nimbée de dentelles noires…
    On pense aux films de David Lynch, à l’échelle de Jacob, à ces moments où le fantastique envahit la réalité parce que le fantastique est la réalité. Et dans sa peinture de Logres en enfer, Pierre Jourde donne à sentir la nature profondément étrange et effrayante du monde. Pas mal.
    Malheureusement, son roman a quelques problèmes. Le premier est, me semble-t-il, que l’auteur, tout à son ambiance, a totalement oublié de raconter une histoire intéressante. La dérive solipsiste de son personnage aurait pu en être le sujet si ce dernier avait été un peu moins (ou un peu plus, au choix) une insupportable loque chouineuse. Sinon, à quoi bon tout ça? Pourquoi avoir créé autant de personnages intéressants (les Hellequin, le docteur, les Schutz…) pour n’en rien faire?
    Deuxième point, l’auteur est un prof, et ça se voit. Le texte mentionne avec mépris ces profs aigris qui ne cessent de parler de leurs élèves. Sur sa deuxième partie, le roman m’a fait penser à celui d’un prof aigri qui ne cesse de parler de l’éducation nationale… et, autant l’auteur a l’imagination puissante et féroce quand il part dans le fantasme, autant ses récits semi-réalistes des formations pédagogiques de l’éducation nationale n’offrent, en vérité, aucun intérêt pour le lecteur non-prof (et pour le lecteur-prof? je l’ignore). Bref, j’ai fini par sauter les longues diatribes sur l’architecture démente de l’ISFP et le fonctionnement du « système »… Dommage.
    Reste la fin du roman, atteinte après une centaine de pages d’ennui pédagogique, et relativement convenue. Ami lecteur, suis mon conseil, abandonne le texte à la moitié, tu auras un excellent souvenir de ce roman !

    PS : Festins Secrets m’a heureusement rappelé un excellent roman fantastique, traitant un sujet proche tout en évitant complètement l’ennui : Villa Bini, de l’excellente et trop rare Serena Gentilhomme.
    PPS : merci à PAT de m’avoir donné envie de lire Festins Secrets. Je n’ai pas autant apprécié que lui le roman, mais ça reste un texte très intéressant.

    Lectures 2007

    Retour sur mes lectures de 2007, surtout pour parler de celles que je n’ai pas déjà commentées sur ce blog.

    Evolution, Stephen Baxter
    J’ai déjà dit ici tout le bien que je pensais de ce livre étonnant. Le pessimisme de Baxter est toutefois assez pesant et je n’ai pas envie de relire dans l’immédiat d’oeuvre de cet auteur… Dans tous les cas, Evolution reste une lecture fascinante.

    Janua Vera, JP Jaworski
    Après le jeu de rôle Te Deum pour un massacre, voici que M. Jaworski entre en littérature, avec un joli recueil de nouvelles, que j’ai eu la chance de lire en avant-première. Un ton original, une belle écriture, une utilisation intéressante de connaissances historiques dans la Fantasy. Les 7 histoires offrent un intérêt inégal (je n’ai pas du tout aimé le texte humoristique, par exemple), mais l’ensemble est une jolie réussite. Et le livre est fort beau.

    Soliman le magnifique, André Clot
    Un livre intéressant sur le grand Sultan, qui offre un surtout un portrait de l’empire Ottoman à son époque. Cette lecture faisait partie de ma documentation pour faire jouer l’épisode du Siège de Malte, dans ma campagne Te Deum

    La cité des saints et des fous, Jeff Vandermeer
    J’en ai parlé ici, rien à redire, même si un certain David C à qui je l’avais conseillé n’a pas aimé. Reste un beau livre, très étonnant.

    Martin Eden, Jack London
    Mon premier roman de Jack London, roman très autobiographique, lu sur le conseil de l’ami Alex. Extraordinaire d’énergie et de sincérité. j’ai été très ému de découvrir que la pseudo-autobiographie de Robert Howard (le rebelle, chez Néo) en était en fait très inspirée (même si elle est ratée…)

    Conan le guerrier, Robert Howard
    Premier essai de relecture de REH. J’ai dit tout le mal que je pensais de Red Nails ici.

    Mythes nordiques, Pages
    Je recommande ce petit livre très concis et bien fait sur les mythes nordiques, conseil de lecture de l’ami Alex, dans le cadre de la documentation pour le travail sur Siegfried.

    Trois pépins du fruit des morts, Mélanie Fazi
    J’ai parlé ici de ce curieux roman duquel je garde un bon souvenir.

    Le passager de la nuit, Maurice Pons
    J’ai beaucoup aimé ce texte sans prétention.

    Frère François, Julien Green
    Un curieux roman-hagiographie (assumé) sur le grand saint du moyen-âge. Je ne suis pas totalement convaincu par la forme littéraire, mais je reste séduit par cet étonnant personnage, mélange de fou mystique et de réformateur.

    Le carnaval de Romans, Le Roy Ladurie
    Un livre d’histoire passionnant racontant un étrange épisode de guerre civile dans la petite ville de Romans, vers la fin des guerres de religion. Mélange de combat symbolique (rameutant des icônes païennes) et politique.

    Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, EE. Schmitt
    Mon premier livre de cet auteur à succès. Que dire? Que c’est de la littérature facile? Un texte qui m’a semblé plutôt indigent, malgré quelques petites idées. Bof.

    Blood and Thunder, the life and art of Robert Howard, Mark Finn
    Intéressante bio du Texan de Cross Plains. Je voulais faire une critique, mais je n’ai pas eu le courage. Le livre n’est pas prétentieux, c’est ce qui fait son charme.

    Bébé, dis-moi qui tu es, Philippe Grandsenne
    On comprendra mes préoccupations vers ce moment-là… A part ça, le livre est très intéressant pour les jeunes parents, court, pas cher, et offre pas mal de réponses à des petites et grandes angoisses.

    Bleu, de Michel pastouteau
    Un document passionnant.

    The coming of Conan the Cimmerian, Robert E Howard
    Par Crom ! Un grand moment de lecture…
    Commentaires ici et ici.

    Histoire et dictionnaire des guerres de religion, collectif, collection Bouquins
    Une excellente lecture pour qui fait jouer à Te Deum. Quasiment un supplément indispensable ! Avec liste de PNJs et historique de tous les pays d’Europe.

    The etched city, KJ Bishop.
    J’ai déjà dit ici ce que j’en pensais ici. Une lecture conseillée.

    L’affaire Charles Dexter Ward, HPL
    2007 aura été mon année de redécouverte de Lovecraft. Quel génie !

    Le trône d’ébène, T.Day
    Chaka !

    Spin, RC Wilson
    J’ai beaucoup aimé ce roman, mais tant d’autres (ici et ici par exemple) en on dit du bien sur le réseau que je ne sens rien d’intelligent à rajouter. C’est intelligent, plutôt bien écrit, bourré d’idées. Bref, mangez-en.

    La Pierre de Sang, KE Wagner
    Pas tellement aimé. A part le début, avec la magicienne ailée, que j’ai trouvé très beau, j’ai ensuite trouvé l’ensemble un peu lourd et moins provocateur que je ne pensais.

    Car je suis légion, X Mauméjean
    Pas accroché.

    La peau froide, d’Albert Sanchez Pinol
    Joli roman fantastique, j’en ai parlé ici.

    Mademoiselle B., Maurice Pons
    Pas aimé ce roman de Maurice Pons, qui n’aime pas assez ses personnages, malgré quelques jolis moments et une reconstitution amusante d’Andé et du Moulin (qu’on ne voit pas…).

    Les âmes grises, Philippe Claudel
    J’ai détesté ce livre, moche, complaisant et déprimant.

    [BD] La théorie de grain de sable, Schuiten & Peeters
    Un excellent album, qui prouve que ce duo génial sait se renouveler !

    [BD] Siegfried T1, Alex Alice
    Un très bel album, et pas seulement par copinage. L’émotion est très forte.

    Nid de coucou, Calvo
    Gondwanaworld !

    Les gnostiques, Jacques Lacarrière
    Très bon livre, sincère et honnête, sur un sujet casse-gueule, qui m’aura permis d’en savoir un peu plus sur ce mouvement spirituel. A part ça, ce livre offre des clefs intéressantes pour comprendre certains romans de Dick (Siva, notamment…).

    Comment produire une crise mondiale…, J Favret-Saada
    A lire !

    Cendres, Di Rollo
    Trop sombre et complaisant à mon goût. La couverture de Daylon est très belle.

    Harry Dickson intégrale T8, Jean Ray
    Des histoires drôles et trépidantes. J’ai retrouvé une de mes lectures d’adolescent !

    Fiction, T5, collectif
    Si j’ai le temps (on peut y croire), je chroniquerai les nouvelles une par une. Le texte de Kelly Link est exceptionnel, j’ai adoré.

    Je ne tire pas de bilan de cette longue liste. Si je devais retenir mes livres de fiction préférés de l’année, ceux que je recommanderai aux amis, je citerais surtout:

    La cité des saints et des fous, Jeff Vandermeer
    Martin Eden, Jack London
    Le passager de la nuit, Maurice Pons
    The coming of Conan the Cimmerian, Robert E Howard
    L’affaire Charles Dexter Ward, Lovecraft
    Spin, RC Wilson
    [BD] Siegfried T1, Alex Alice
    Nid de coucou, Calvo

    A l’année prochaine pour une nouvelle liste fascinante !

    Les montagnes hallucinées


    Grâce à Eric Gilard, j’ai pu découvrir l’oeuvre de Nicholas Roerich, le peintre russe auquel Lovecraft ne cesse de faire allusion dans les Montagnes hallucinées. Je vous laisse découvrir la (brève) biographie de ce peintre et surtout ses peintures, très bien présentées sur le site du musée qui lui est consacré à New York. Je ne vois tellement en quoi ses peintures seraient « strange and disturbing », comme le dit notre ami HPL, mais ses images de montagnes glacées ont pu contribuer à l’évocation de l’étrange chaîne de montagne et de sa citée abandonnée depuis des éons.
    Et puis, ci-dessous, vous ne voyez pas un Shoggoth?