Festins secrets – Pierre Jourde

Voilà un bouquin prometteur : un jeune prof, l’agrégation juste passée, part vers son premier poste dans un collège très difficile d’une ville de province, Logres. Il a trouvé à se loger chez Madame Van Reth, veuve étrange d’un collectionneur d’érotiques du 18ème siècle, dans une non moins étrange maison. L’écriture, hypnotisante, nous fait assister au voyage halluciné du héros dans le train qui le mène à Logres et à ses débuts dans le collège qui, il faut bien le dire, est une antichambre de l’enfer. Et puis il y a ces mauvaises nuits, ce téléphone qui s’obstine à sonner dans la grande maison trop vide, et les bruits insupportables qui sortent du pavillon de parpaing des Hellequin, les caïds du lieux, des ces dîners abominables du cercle culturel de Logres, et ces morts de la première guerre mondiale qui rampent sous la boue du champs des Ecargues… La raison de notre prof part à la dérive, et nous aussi, pour notre plus grand plaisir.
L’écriture habile de l’auteur sait donner voix à une galerie de personnages bizarres, le prof cynique, le proviseur shooté aux circulaires de l’Education Nationale, l’avocat médiatique et puant, la poétesse féministe nimbée de dentelles noires…
On pense aux films de David Lynch, à l’échelle de Jacob, à ces moments où le fantastique envahit la réalité parce que le fantastique est la réalité. Et dans sa peinture de Logres en enfer, Pierre Jourde donne à sentir la nature profondément étrange et effrayante du monde. Pas mal.
Malheureusement, son roman a quelques problèmes. Le premier est, me semble-t-il, que l’auteur, tout à son ambiance, a totalement oublié de raconter une histoire intéressante. La dérive solipsiste de son personnage aurait pu en être le sujet si ce dernier avait été un peu moins (ou un peu plus, au choix) une insupportable loque chouineuse. Sinon, à quoi bon tout ça? Pourquoi avoir créé autant de personnages intéressants (les Hellequin, le docteur, les Schutz…) pour n’en rien faire?
Deuxième point, l’auteur est un prof, et ça se voit. Le texte mentionne avec mépris ces profs aigris qui ne cessent de parler de leurs élèves. Sur sa deuxième partie, le roman m’a fait penser à celui d’un prof aigri qui ne cesse de parler de l’éducation nationale… et, autant l’auteur a l’imagination puissante et féroce quand il part dans le fantasme, autant ses récits semi-réalistes des formations pédagogiques de l’éducation nationale n’offrent, en vérité, aucun intérêt pour le lecteur non-prof (et pour le lecteur-prof? je l’ignore). Bref, j’ai fini par sauter les longues diatribes sur l’architecture démente de l’ISFP et le fonctionnement du « système »… Dommage.
Reste la fin du roman, atteinte après une centaine de pages d’ennui pédagogique, et relativement convenue. Ami lecteur, suis mon conseil, abandonne le texte à la moitié, tu auras un excellent souvenir de ce roman !

PS : Festins Secrets m’a heureusement rappelé un excellent roman fantastique, traitant un sujet proche tout en évitant complètement l’ennui : Villa Bini, de l’excellente et trop rare Serena Gentilhomme.
PPS : merci à PAT de m’avoir donné envie de lire Festins Secrets. Je n’ai pas autant apprécié que lui le roman, mais ça reste un texte très intéressant.

Lectures 2007

Retour sur mes lectures de 2007, surtout pour parler de celles que je n’ai pas déjà commentées sur ce blog.

Evolution, Stephen Baxter
J’ai déjà dit ici tout le bien que je pensais de ce livre étonnant. Le pessimisme de Baxter est toutefois assez pesant et je n’ai pas envie de relire dans l’immédiat d’oeuvre de cet auteur… Dans tous les cas, Evolution reste une lecture fascinante.

Janua Vera, JP Jaworski
Après le jeu de rôle Te Deum pour un massacre, voici que M. Jaworski entre en littérature, avec un joli recueil de nouvelles, que j’ai eu la chance de lire en avant-première. Un ton original, une belle écriture, une utilisation intéressante de connaissances historiques dans la Fantasy. Les 7 histoires offrent un intérêt inégal (je n’ai pas du tout aimé le texte humoristique, par exemple), mais l’ensemble est une jolie réussite. Et le livre est fort beau.

Soliman le magnifique, André Clot
Un livre intéressant sur le grand Sultan, qui offre un surtout un portrait de l’empire Ottoman à son époque. Cette lecture faisait partie de ma documentation pour faire jouer l’épisode du Siège de Malte, dans ma campagne Te Deum

La cité des saints et des fous, Jeff Vandermeer
J’en ai parlé ici, rien à redire, même si un certain David C à qui je l’avais conseillé n’a pas aimé. Reste un beau livre, très étonnant.

Martin Eden, Jack London
Mon premier roman de Jack London, roman très autobiographique, lu sur le conseil de l’ami Alex. Extraordinaire d’énergie et de sincérité. j’ai été très ému de découvrir que la pseudo-autobiographie de Robert Howard (le rebelle, chez Néo) en était en fait très inspirée (même si elle est ratée…)

Conan le guerrier, Robert Howard
Premier essai de relecture de REH. J’ai dit tout le mal que je pensais de Red Nails ici.

Mythes nordiques, Pages
Je recommande ce petit livre très concis et bien fait sur les mythes nordiques, conseil de lecture de l’ami Alex, dans le cadre de la documentation pour le travail sur Siegfried.

Trois pépins du fruit des morts, Mélanie Fazi
J’ai parlé ici de ce curieux roman duquel je garde un bon souvenir.

Le passager de la nuit, Maurice Pons
J’ai beaucoup aimé ce texte sans prétention.

Frère François, Julien Green
Un curieux roman-hagiographie (assumé) sur le grand saint du moyen-âge. Je ne suis pas totalement convaincu par la forme littéraire, mais je reste séduit par cet étonnant personnage, mélange de fou mystique et de réformateur.

Le carnaval de Romans, Le Roy Ladurie
Un livre d’histoire passionnant racontant un étrange épisode de guerre civile dans la petite ville de Romans, vers la fin des guerres de religion. Mélange de combat symbolique (rameutant des icônes païennes) et politique.

Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, EE. Schmitt
Mon premier livre de cet auteur à succès. Que dire? Que c’est de la littérature facile? Un texte qui m’a semblé plutôt indigent, malgré quelques petites idées. Bof.

Blood and Thunder, the life and art of Robert Howard, Mark Finn
Intéressante bio du Texan de Cross Plains. Je voulais faire une critique, mais je n’ai pas eu le courage. Le livre n’est pas prétentieux, c’est ce qui fait son charme.

Bébé, dis-moi qui tu es, Philippe Grandsenne
On comprendra mes préoccupations vers ce moment-là… A part ça, le livre est très intéressant pour les jeunes parents, court, pas cher, et offre pas mal de réponses à des petites et grandes angoisses.

Bleu, de Michel pastouteau
Un document passionnant.

The coming of Conan the Cimmerian, Robert E Howard
Par Crom ! Un grand moment de lecture…
Commentaires ici et ici.

Histoire et dictionnaire des guerres de religion, collectif, collection Bouquins
Une excellente lecture pour qui fait jouer à Te Deum. Quasiment un supplément indispensable ! Avec liste de PNJs et historique de tous les pays d’Europe.

The etched city, KJ Bishop.
J’ai déjà dit ici ce que j’en pensais ici. Une lecture conseillée.

L’affaire Charles Dexter Ward, HPL
2007 aura été mon année de redécouverte de Lovecraft. Quel génie !

Le trône d’ébène, T.Day
Chaka !

Spin, RC Wilson
J’ai beaucoup aimé ce roman, mais tant d’autres (ici et ici par exemple) en on dit du bien sur le réseau que je ne sens rien d’intelligent à rajouter. C’est intelligent, plutôt bien écrit, bourré d’idées. Bref, mangez-en.

La Pierre de Sang, KE Wagner
Pas tellement aimé. A part le début, avec la magicienne ailée, que j’ai trouvé très beau, j’ai ensuite trouvé l’ensemble un peu lourd et moins provocateur que je ne pensais.

Car je suis légion, X Mauméjean
Pas accroché.

La peau froide, d’Albert Sanchez Pinol
Joli roman fantastique, j’en ai parlé ici.

Mademoiselle B., Maurice Pons
Pas aimé ce roman de Maurice Pons, qui n’aime pas assez ses personnages, malgré quelques jolis moments et une reconstitution amusante d’Andé et du Moulin (qu’on ne voit pas…).

Les âmes grises, Philippe Claudel
J’ai détesté ce livre, moche, complaisant et déprimant.

[BD] La théorie de grain de sable, Schuiten & Peeters
Un excellent album, qui prouve que ce duo génial sait se renouveler !

[BD] Siegfried T1, Alex Alice
Un très bel album, et pas seulement par copinage. L’émotion est très forte.

Nid de coucou, Calvo
Gondwanaworld !

Les gnostiques, Jacques Lacarrière
Très bon livre, sincère et honnête, sur un sujet casse-gueule, qui m’aura permis d’en savoir un peu plus sur ce mouvement spirituel. A part ça, ce livre offre des clefs intéressantes pour comprendre certains romans de Dick (Siva, notamment…).

Comment produire une crise mondiale…, J Favret-Saada
A lire !

Cendres, Di Rollo
Trop sombre et complaisant à mon goût. La couverture de Daylon est très belle.

Harry Dickson intégrale T8, Jean Ray
Des histoires drôles et trépidantes. J’ai retrouvé une de mes lectures d’adolescent !

Fiction, T5, collectif
Si j’ai le temps (on peut y croire), je chroniquerai les nouvelles une par une. Le texte de Kelly Link est exceptionnel, j’ai adoré.

Je ne tire pas de bilan de cette longue liste. Si je devais retenir mes livres de fiction préférés de l’année, ceux que je recommanderai aux amis, je citerais surtout:

La cité des saints et des fous, Jeff Vandermeer
Martin Eden, Jack London
Le passager de la nuit, Maurice Pons
The coming of Conan the Cimmerian, Robert E Howard
L’affaire Charles Dexter Ward, Lovecraft
Spin, RC Wilson
[BD] Siegfried T1, Alex Alice
Nid de coucou, Calvo

A l’année prochaine pour une nouvelle liste fascinante !

Les montagnes hallucinées


Grâce à Eric Gilard, j’ai pu découvrir l’oeuvre de Nicholas Roerich, le peintre russe auquel Lovecraft ne cesse de faire allusion dans les Montagnes hallucinées. Je vous laisse découvrir la (brève) biographie de ce peintre et surtout ses peintures, très bien présentées sur le site du musée qui lui est consacré à New York. Je ne vois tellement en quoi ses peintures seraient « strange and disturbing », comme le dit notre ami HPL, mais ses images de montagnes glacées ont pu contribuer à l’évocation de l’étrange chaîne de montagne et de sa citée abandonnée depuis des éons.
Et puis, ci-dessous, vous ne voyez pas un Shoggoth?


Comment produire une crise mondiale….


…avec douze petits dessins, par Jeanne Favret-Saada.
Personnellement, j’avais mal compris cette affaire des « dessins de Mahomet ». Bien sûr, il y a eu les fureurs de la foule des pays musulmans, les drapeaux brûlés, les gens assassinés, la fièvre des débats, les opinions tranchées d’un côté ou de l’autre, mais je retiens surtout de tout ça l’impression d’une grande confusion, de quelque chose que j’avais mal compris. Comment avait-on pu en arriver là? Pourquoi cette affaire est-elle partie du Danemark, petit pays paisible dont au fond on ne sait pas grand chose?
Le livre de Jeanne Favret-Saada est une reprise de toute cette affaire. L’auteur est une ethnographe connue, qui a très rarement publié, mais des livres très marquants dans leur domaine (notamment les mots, la mort, les sorts). Pour ce dernier, elle a mené un travail d’investigation sérieux, engagé, et rendu compte de ses recherches dans ce livre court, au style limpide, donnant à comprendre les tenants et les aboutissants de cette étrange affaire. On y découvrira l’étonnante politique d’immigration danoise, une des plus libérales du monde. On apprendra dans quel cadre les fameux « 12 dessins » (dont seulement quatre sont des caricatures…) ont été publié dans le premier quotidien du pays. On verra le jeu trouble exercé par un petit groupe d’imams fondamentalistes, les manipulations grossières de certains états musulmans, la diplomatie lénifiante de l’ONU et de l’Union Européenne… Un éclairage fascinant sur l’ordre du monde actuel, sur les enjeux des relations entre état et religion, sur la difficile défense de la liberté d’expression et des valeurs démocratiques…
On y apprendra surtout comment parler de cette affaire passionnelle, mêlant religion, civilisations et libertés, sans dire trop de bêtises. Ce n’est pas rien, par les temps qui courent.

Nid de coucou – David Calvo

Gondwanaworld, Gondwanaworld, je chante ton souvenir, ô terre de palmiers, terre d’imaginaire, l’alpha et l’oméga…

La voix murmure dans mes oreilles et moi je glisse dans la nuit, dans mon petit train bien chauffé, sur les plaines blanches qui s’éveillent, au coeur du pays jouet, le bunker du monde. Et je ne suis pas là.
Dans les terres d’avant le temps/d’après le temps, la glace se craquelle, une fissure s’élargit sous mes pieds, plus rien n’est sûr, tout bouge, vit, meurt. David Norville Calvo est parti à la recherche, vaine, du grand coucou dont le cri va manifester l’invisible, faire revivre… quoi, au fait? Le retour vers l’enfance ne peut être qu’un échec, l’explorateur le sait. Les rêves nostalgiques au rythme de cartoons ont changé de ton, brassés qu’ils sont dans la soupe mythique des glaces fondantes du pôle sud. La quête de la Jabule est un témoignage et une prophétie, la révélation douloureuse de qui il est, de qui nous sommes (un peu).
Dans les glaces mouvantes, tout au fond de ce puits qui se nomme parfois David Calvo, il y a…
Peter Pan, Stevenson, des pirates, des îles, Los Angeles, Sinatra, des royaumes de nuages, des bonshommes de neige, les montagnes hallucinées, les murs de Troie, Marseille (et derrière Marseille, les colonnes ioniques des temples engloutis…), et l’île aux enfants, et derrière encore, des formes sans nom, des noms sans formes, douces, molles, fourreuses, chaudes…
Et tout derrière, un adulte parfois lucide, cet enfant avec un canon de M60 dans la bouche.
Welcome !

PS : Nid de coucou, de David Calvo, est édité aux moutons électriques. A vos risques et périls.

Expo Lovecraft à la maison d’ailleurs

Amusante idée d’exposition à la maison d’ailleurs d’Yverdon-les-gouffres, pour célébrer les 70 ans de la mort de Howard Philips Lovecraft : faire illustrer par des gens venus de nombreux horizons les extraits du « livre de raison » de HPL, ce carnet de notes dans lequel il couchait des idées d’histoires (on peut trouver ces textes dans le tome 1 de l’édition Bouquins dont j’ai déjà parlé).

Prenons par exemple l’entrée 110 : Ruines cyclopéennes antédiluviennes sur une île solitaire du Pacifique. Centre d’un culte de sorcellerie clandestin, répandu dans le monde entier.
Ca peut paraître être le pitch d’un mauvais roman d’aventures. Et HPL en fera une incroyable et célèbre nouvelle (le premier à en coller le titre dans les commentaires gagne le grand prix de notre concours…)
La présentation de toutes ces idées de textes cache la richesse de l’univers personnel de l’auteur, qui est naturellement implicite dans ce genre de carnet de notes.
Les illustrateurs étant nombreux, on en aimera certains, on sera indifférent à d’autres. J’ai été tout à fait séduit par les expérimentations très sobres de Mix & Remix et par les images glacées de Marc Da Cunha Lopez, dont le réalisme correspondait bien avec la précision froide des textes de HPL.
Je ne peux bien sûr pas citer tout le monde, mais j’encourage les amateurs à acquérir le catalogue, un très beau livre, formet semi-poche, très bien fait et pas trop cher, vu la qualité des images reproduites.

Avant Frazetta

Pour amateurs, voici la tête qu’avait Conan, mon barbare préféré, bien avant que Frazetta s’en empare.
Ces illustrations sont extraites des numéros de décembre 1932 et mars 1933 de Weird Tales, la revue qui publia toutes les premières histoires de Conan.
Je me demande (sans rire) ce que REH a pensé de ces illustrations.

(si vous en voulez d’autres, j’ai en réserve quelques illustrations pour des histoires fameuses de Lovecraft ou d’autres histoires de Conan…)

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La peau froide – Albert Sanchez Pinol

Voici un livre lu le mois dernier, mais je tenais à le chroniquer en égard pour la personne qui me l’a prêté.
La peau froide a un excellent synopsis, de ceux dont on fait des films terribles : un homme s’engage pour servir un an dans une station météo sur une île de l’Atlantique sud oubliée de tous. Un an tranquille, à regarder le ciel, fumer, lire et penser… Malheureusement, il n’est pas seul : il y a le gardien de phare, un type bizarre un peu psychopathe. Et malheureusement encore, ils ne sont pas seuls… Il y a les monstres, ceux qui sortent de l’eau toutes les nuits…. (je ne spoile pas, vous saurez cela dans les 10 premières pages)
Disons-le, ce livre est bien fichu. Si on prend plus de quelques heures d’affilée pour le lire, c’est qu’on avait un truc vraiment urgent (opération à coeur ouvert, mariage ou préparation d’un risotto) à faire. L’auteur a plein de bonnes idées, plein d’images fortes et un excellent personnage dans la personne de Batis Caffo, le gardien de phare allemand (a-t-on déjà vu un Allemand avec un nom pareil? Je vous le demande…). Et il y a la « femme », celle que la couverture nous suggère…
Mais les bonnes idées et la simplicité élégante du propos sont gâchées par quelques défauts, à mon goût d’amateur de fantastique.
(attention, petits spoilers à partir de maintenant)
Dans la deuxième partie, le roman glisse vers la « fable ». Les considérations (un peu barbantes) sur l’origine irlandaise du personnage annoncent la couleur, le roman essaie d’avoir un propos (la fin l’indique clairement). Moralité, l’auteur cesse de croire vraiment à ses monstres, et donc moi aussi. Dommage. Ca nuit à la peur.
Puis je me suis rendu compte que, dans son principe, ce bouquin traite exactement le même thème que je suis une légende, de richard Matheson. Il n’y a pas de mal à ça. Mais l’auteur a perdu une partie de la force de son livre en voulant traiter en assumant pas pleinement son sujet. Dans mon souvenir, le Matheson était un livre plus « pur » (et plus court….)
Pour moi, l’auteur a un problème lié au statut du fantastique en littérature. Comme s’il fallait absolument développer une allégorie pour être littéraire. Mais l’allégorie est une figure souvent pesante…
(fin des spoilers)
Reste quand même un bon livre, plein de scènes frappantes et angoissantes, avec quelques très beaux moments. Plutôt pas mal, comme dirait l’ami pinguino.

Horreurs et merveilles

Quelques mots sur une grande re-découverte de ces derniers mois : l’oeuvre d’HP Lovecraft.
Comme beaucoup, j’imagine, j’ai entendu parler de HPL à travers l’excellent jeu de rôle l’Appel de Cthulhu. J’avais donc lu à l’époque une partie des textes fondateurs et les avais trouvés un peu surestimés. Rythme lent, curieux phrasé, pas vraiment d’horreur-qui-fait-peur. Un seul d’entre eux m’était resté en mémoire, l’hypnotique poème Nyarlatothep.
Puis, voici quelques mois, j’ai repris la lecture dans l’ordre du T1 de la collection bouquins, aiguillonné par la lecture de Double Styx. Et là j’ai découvert une voix. Les textes de Lovecraft recèlent des trésors (et leur traduction française leur rend bien hommage!). Des accroches de nouvelles extraordinaire (lisez ses premières phrases…), un point de vue distancié pour mieux dire ce qu’on ne saurait dire. Chez Lovecraft, l’horreur n’est pas au coin de la rue. Elle est dans des documents, dans le récit qu’on découvre dans de vieux papiers, dans le témoignage rapporté par le témoin d’un témoin… Les récits sont menés avec un ton glacé, froid, objectif (ou perce parfois un humour pince sans rire). Le rythme des textes est hypnotique, fascinant, et l’étrange rencontre le prosaïque.
Chez lui, rien n’est dit (j’avais coutume de le moquer à cause de son emploi du mot « indicible »), parce que ses créatures, ses cauchemars, relèvent du sacré, de ce qui est séparé, qui ne peut être vu en face sans plonger dans la mort ou la folie.
En lisant son unique roman, l’affaire Charles Dexter Ward, j’ai eu du mal à croire que le texte n’avait pas été publié du vivant de l’auteur. Ce texte m’a paru l’équivalent au vingtième siècle de D. Jeckyll & M. Hyde. Un roman extraordinaire, infusé du goût de HPL pour l’histoire et le passé, pour l’architecture, les vieux meubles, les antiquités. Plein d’images puissantes, de voix étranges qui sonnent dans la nuit, de cauchemars enfouis sous terre. J’ai même cru y rencontrer HPL lui-même, sous la forme à la fois de Charles Ward (le jeune homme amoureux de Providence et du passé) et du Dr Willett, l’aimable gentleman….
J’y ai accompagné en tremblant le Docteur Willett dans son interminable expédition souterraine, dans le froid et l’humidité, aux limites de la folie, à la recherche des cauchemars et des merveilles cachées.
Tout au fond de la nuit, noire, froide et triste, Lovecraft m’a ouvert des portes merveilleuses.

Le trône d’ébène – Thomas Day

Après mes errances dans la trouble Ashamoil, la plongée dans les royaumes d’Afrique australe du trône d’ébène m’a fait l’effet d’une claque, suivie d’une longue friction au gant de crin. Ca réveille !
Ce roman d’aventures nous raconte la vie (sur 288 pages! Moi qui aime les livres courts et denses, j’ai été servi) de Chaka, fils de la prophétie, empereur des Zoulous, guerrier et roi. L’appeler le Conan africain est simplificateur, mais pas faux.
Comme beaucoup de monde en France, je ne connais rien à l’histoire des Zoulous. Tout le charme du livre de Thomas Day est de donner à découvrir et aimer ce qu’il en a appris dans un beau récit d’aventures fantastiques. Utilisant les armes de l’imaginaire (aventures, dieux, monstres et magies), ce livre ne nous donne pas à découvrir le Chaka historique, mais je crois qu’il nous permet d’approcher un aspect de la vérité sur Chaka. A l’image d’Alexandre de Macédoine, Chaka fait partie de ces personnages étranges, fulgurants, qui marquent le monde de leur empreinte de sagesse et de sang. Comment ne pas y voir un mystère?

Avec ça, le trône d’ébène est un excellent roman d’aventures, plein de tensions et d’action. L’écriture de l’auteur m’a parue plus maîtrisée que jamais, dure, âpre, rendant quelque chose du climat, de l’atmosphère des royaumes nguni. Les récits de bataille, notamment, sont excellents !
J’ai aussi été extrêmement séduit par la façon dont le roman parle des dieux, des prophéties, des manigances de la sorcière Isangoma. Tout cela m’a paru très humain et très juste.
Mon seul reproche concerne peut-être l’aridité de la fin, que j’aurais souhaitée (émotionnellement) plus développée, mais sans doute était-ce lié à ma déception d’arriver déjà à la fin de cette grande aventure.

Chaka ! Immortel !

PS : la gravure ci-contre représenterait Chaka himself. Balaise.