Les sables de l’Amargosa – Claire Vaye Watkins

Ray et Luz vivent dans une maison de luxe au-dessus d’un canyon. Elle est un ancien mannequin et lui un ancien militaire, mais on n’est pas dans un roman de Marc Lévy : ça ne va pas bien se passer, ni pour eux, ni pour le reste du monde. On est en Californie dans un futur probable. Suite à sa gestion de l’eau catastrophique (et bien documentée de nos jours), l’ouest des États-Unis est devenu un désert. Les anciens habitants de la Californie ont fui pour la plupart (on les surnommes les Mojaves) et sont parqués dans des camps dans le reste du pays. Ray et Luz ont décidé de rester, jusqu’à leur rencontre avec Ig, l’enfant bizarre, qui va les pousser à quitter leur refuge et entreprendre une traversée du désert jusqu’à rencontrer la communauté étrange de Levi Zabrinskie.

Publié dans une collection de littérature américaine, les sables est aussi clairement un roman de SF, tendance climatic-fiction. Cet aspect là est fait avec soin. Si elle n’est pas incroyablement originale, l’anticipation est bien documentée, réaliste et menée sans expositions absurdes ni info-dumps mal placés. L’écriture donne l’impression de lire un roman contemporain se déroulant dans un pays distant et pas très agréable. Pour les personnages tout est normal, ils ont creusé leur vie branlante dans cet espace-temps, ils galèrent pour se procurer de l’eau (le ravitaillement d’état et la croix rouge), ils extraient des maisons abandonnées des trucs et des machins, ils défendent à leur manière certains idéaux.

Le roman devient encore meilleur quand il approche la communauté de Zabriskie et l’énorme et mythique dune de l’Amargosa auprès de laquelle elle s’abrite. On entre alors dans un monde étrange et halluciné, construit et peuplé de mots, de croyances, d’espoirs et d’illusions. Je me suis demandé si ce procédé d’une extrapolation crédible sautant jusqu’à un objet littéraire étrange et démesuré n’était pas une des marques de la bonne science-fiction.

J’ai aimé l’ensemble, sans adhérer totalement. Luz, héroïne assez casse-pieds, mériterait de sortir de l’orbite autour de son nombril. Même en post-apo, les Californiens stressés restent des Californiens stressés. L’écriture manque parfois de simplicité, la construction de clarté, on saute certains passages introspectifs sans regret, on en découvre d’autres, très inventifs, avec joie. Page 261, sous prétexte d’un rêve de Luz, on découvre une nouvelle étrange mettant en scène des hommes-taupes et la réserve de déchets nucléaires de Yucca Valley, qui aurait sa place dans un des livres de Yirminadingrad. Le collage est raté, le texte inséré très réussi. Bref, les sables est un roman bancal, souvent intéressant et marquant.

Les disparus de Saint-Agil – Pierre Very

Dans le pensionnat de Saint-Agil, à Meaux, au début du siècle (l’autre, le XXème) : trois jeunes garçons rêvent ensemble d’Amérique. Ils ont fondé une société secrète, les Chiche-Capon. Nuitamment, ils se rendent dans la salle de sciences naturelles, mettent une bougie dans le crâne du squelette Martin et partagent sur un cahier leurs pensées, leurs projets… Mais une nuit, lors d’une de ces expéditions pleine de suspense hors du du dortoir (il faut éviter le terrible M. Planet qui marche en silence dans les couloirs et ne dort jamais), Matthieu Sorgue voit quelque chose qui le remplit d’angoisse. Et le lendemain, après s’être fait virer de la salle d’étude pour cause de distraction, il disparaît. Envolé. Plus tard, quelqu’un dira l’avoir vu dans un train pour Paris… Mais pourquoi Sorgue, élève doux et rêveur, par ailleurs romancier amateur, aurait-il quitté la pension ? Et pourquoi d’autres enfants disparaissent-ils à leur tour ?

Les disparus de Saint-Agil fait partie des lectures marquantes de mon enfance. Il m’avait marqué si fort que, quelques temps après l’avoir lu, j’avais fondé une société secrète avec mon meilleur ami et j’avais commencé à rédiger un roman (mon premier !) la mettant en scène, tout comme Sorgue agit avec les Chiche-Capon. Puis avec le temps j’ai oublié ce récit, ne me souvenant que du pensionnant, la nuit, et de Martin le squelette, une bougie installée dans son crâne.

La relecture de ce texte nous a soufflés. D’une, il est très bien écrit, beau style français sans être ampoulé, voix multiples, jeux littéraires discrets,  récit épousant le rythme à la fois monotone et doux de la vie scolaire. Derrière le récit à mystère, finement mené, on trouve une belle et émouvante chronique d’enfance, un travail sur le souvenir, une plongée dans les années de l’adolescence dont on ne distingue pas quand elles s’écoulent combien elles peuvent être importantes pour la vie à venir. Le roman multiplie les mises en abyme, les jeux de miroirs, joue sur les rêves et la littérature, et tout prend vie pour le lecteur, la crécelle, les promenades d’été au bord du canal, les devoirs qu’on buche à l’étude, les bavardages de collégiens et lycéens rêvant de cousines ou de filles de cabaret, le catalogue des Armes et Cycles de Saint-Etienne, les surveillants un peu cinglés et ceux à la patience douce et bienveillante, les conversations des profs au café au sujet de la guerre qui vient…

Les disparus n’est pas seulement un bon roman pour enfants, c’est un merveilleux roman tout court et, cela m’a beaucoup ému de m’en rendre compte à la relecture, un des romans les plus importants de ma vie.
(lecture commencée en 2017)

Toxoplasma – David Calvo

Montréal, à quelques pas de l’effondrement (crises majeures en Europe, en Amérique du Nord, missiles, guerres, lutte pour l’eau et les ressources, etc.), un monde pré-apo plutôt que post-apo. La ville s’est soulevée et est devenue la Commune de Montréal, libertaire, déjantée, innovante, et les armées des Fédéraux sont massées au-delà des ponts, prêtes à intervenir.

Nikki travaille dans un vidéo-club qui loue des VHS (une sorte de retour en grâce !) et sort avec Kim qui fait des runs sur la Grille. Car si Internet s’est effondré, il en reste quand même quelque chose, la Grille, nœud de réseaux encore utilisé par les grandes corpos comme la Vectracom.

Tout ceci sent le cyberpunk ? Et un parfum prolongé des années 80 ? Exact. Toxoplasma est infusé de l’esprit de ce temps. Non pas par retour nostalgique et tentative de taper dans l’émotion et le portefeuille de nos enfances (je vous parle à vous, qui avez grandi en même temps que moi. Si vous êtes plus jeunes, ce n’est pas grave, je ne vous en veux pas), mais parce que cette matière culturelle – cyber, Grille, séries Z en VHS, jeu de rôle… est le substrat sur lequel Calvo bâtit et explore depuis ses premiers livres, non pas un but en soi, mais une matière à partir de laquelle construire un monde littéraire.

Nikki enquête sur la mort d’un raton-laveur décapité (based on a true story). Elle enquête pour donner un sens à sa vie, tenter d’agir dans un monde qui part grave en sucette, essayer de sortir de ses délires, de son expertise culturelle inutile. Toucher le sang, les traces, la vie… et remonter aux sources des visions qui la traversent : la forêt, l’homme à tête de ruche. Pendant ce temps, sa copine Kim prépare le run de sa vie… En-dessous de tout ça, comme presque toujours chez Calvo, les mythes grecs, l’antiquité grecque, devenue ici une sorte de substrat sémantique commun des runners de la Grille.

Toxoplasma est un roman un peu branque, un peu mal foutu… On ne comprend pas toujours tout, on se perd ici ou là, on se demande pourquoi ça et on n’aura peut-être pas la réponse. Mais on s’en moque, l’important n’est pas là, car Toxo nous emporte, sur son énergie, sa joie, son enthousiasme, son envie de partager ses angoisses, ses surprises, l’envie qu’il donne de créer nos propres vie. Sa langue elle-même est originale et excitante, pleine d’argots et de traits québecois.

Si vous ne connaissez pas le travail de Calvo, Toxo est un bon point d’entrée. Il est facile d’accès, marrant, énergique et les idées exposées sont souvent épatantes. Si vous connaissez le travail de Calvo, ce roman-ci est la suite d’une construction ininterrompue qui court depuis Delius, Wonderful, traverse les recueils de nouvelles et les délires mallarméens d’Elliott et le très bon Colline. Pour moi, c’est avec Wonderful que Toxoplasma a plus de parenté. Répétition à vingt ans de distance du même schéma : fin du monde et course pour donner du sens à une existence, avec la même poésie, la même force, et une bien plus grande maturité littéraire et politique. La grande classe.

Or noir – Dominique Manotti

1973 : Théodore Daquin, un jeune commissaire fraîchement diplômé débarque à Marseille et se retrouve mêlé à une affaire d’assassinat en pleine rue, que les autorités locales ont très envie de faire passer pour un règlement de compte. Mais la victime, M. Pieri, était un armateur assez en vue et avait commencé à s’intéresser au pétrole. D’ailleurs, où naviguent exactement ses deux petits tankers ? Daquin se fait refiler le bébé, et une équipe toute neuve (petite mais sympathique) et entreprend de comprendre ce qui se cache sous ces crapuleries.

Or noir est un roman qui décrit en parallèle certaines des manœuvres crapuleuses et les détails de l’enquête de police, de manière très réaliste. Daquin n’est pas un super-héros, juste un flic intègre, consciencieux et assez malin.  L’enquête est intéressante, mais encore plus intéressant est le portrait du lieu et de l’époque : Marseille juste après les scandales de la french connection, le souvenir de la guerre, le développement industriel de la ville, les liens entre le pouvoir et les bandits, l’héroïne française de qualité, et le pétrole, le pétrole noir et sale qui change tout, au lendemain des grandes manœuvres de l’OPEP et de la fin de la convertibilité du dollar. La leçon est très bien menée, on apprend plein de choses passionnantes, comme dans un bon livre d’histoire éco, enquête policière et suspense (bien mené) en plus.

Pour le reste, l’écriture est comme le personnage de Daquin : très froide, clinique, précise. Stimulante mais ne portant pas beaucoup d’émotion. Le traitement de la sexualité du commissaire m’a semblé aussi faux que la description de l’économie marseillaise était juste, mais heureusement ce n’est pas le sujet du roman. Bref, je lirai d’autres livres de Manotti.

Un conseil du lecteur. Merci à lui !

Mener des parties de jeu de rôle – collectif, sous la direction de Coralie David et Jérôme Larré

Reprise d’une chronique parue dans le Bifrost n°83.

Le
jeu de rôle « sur table » est une pratique vieille d’une quarantaine
d’années, si on la fait débuter avec la publication de Donjons & Dragons, en 1974. Dans la forme la plus classique de
cette activité, un petit groupe d’amis se rassemble dans un endroit tranquille.
L’un d’eux, le meneur de jeux, prépare la structure (ouverte) d’un récit, dont
les autres joueurs vont incarner les personnages, construisant l’histoire à
travers un dialogue à la forme assez libre. Si la réflexion sur le jeu de rôle a
atteint le monde universitaire, peu de livres existent qui s’adressent au grand
public des joueurs et traitent non pas d’un jeu en particulier, mais du jeu de
rôle en général.

Mener des parties de jeu de rôle est un
recueil d’articles abordant un grand nombre de sujets du savoir-faire
rôlistique, à savoir comment, en tant que meneur de jeu, animer des parties
agréables, intéressantes et mémorables. Le livre ne se vend pas explicitement comme
tel (et c’est un tort), mais sa lecture est tout à fait recommandable pour les
meneurs débutants. On y trouve nombre d’évidences (Organiser des parties, enseigner un jeu, commencer…) que j’ai
rarement vues abordées ailleurs. Les articles sont longs, fouillés, et
explorent une belle gamme de sujets. Les plus « classiques » (improviser, décrire, incarner des PNJs,
jouer en musique) n’apprendront que
peu de choses aux meneurs expérimentés, mais même ceux-ci trouveront leur
bonheur dans les articles les plus théoriques : rassembler et diviser, dompter la linéarité, animer les scènes
spéciales
… J’ai aussi été intéressé par les articles sur le jeu procédural
(avec génération de donjon semi-aléatoire), le jeu à distance, ou les
techniques de narration partagée.

Le
livre est sérieux, touffu, bien dirigé, avec une approche quasi-universitaire.
Tout meneur de jeu trouvera des idées et des techniques à y piocher, amenées
sans dogmatisme avec la volonté affichée de théoriser un peu notre pratique
pour enrichir l’expérience de tous.

Je
regrette toutefois que le livre ne se soit pas encore plus tourné vers les
débutants. La mise en page est austère, les exemples rares, les illustrations
absentes. Sérieux, mais pas très attirant, donc pas évident à recommander. De
même, le livre est basé sur la conception « classique » du jeu (un
meneur prépare une partie en avance pour un petit groupe de joueurs). Même s’il
permet des incursions vers des façons plus modernes et expérimentales de jouer
(jeu à distance, Old school renaissance…), il ne va pas au fond de cette
pratique classique. Voici quelques titres d’articles que j’aurais aimé y
lire : Que faites-vous ? :
passer et reprendre la parole
, relations
de personnages et relations de joueurs,
utiliser
et dépasser le cliché : la construction d’un imaginaire commun
. Mener pour des enfants, faire croire à son univers, mener une histoire en temps contraint

Bref,
mener des parties de jeu de rôle est une lecture passionnante, mais il reste de
la matière à traiter ! A quand un tome 2 ?   

Le mystère Dyatlov – Anna Matveeva

Republication d’une chronique d’un bouquin bizarre lu pour Bifrost. (parution dans le numéro 81)

En
février 1959, dans l’Oural, neuf jeunes gens bien entraînés, sept garçons et
deux filles,  partaient pour une
randonnée sportive vers le Kholat-Siaskhyl,
le mont des cadavres
dans la langue mansi, l’ancien peuple autochtone. Ils
ne reviendront jamais. On les retrouvera morts, certains gelés, d’autres ayant
subi des coups, éparpillés hors de leur tente lacérée. Aucun ne portait ses
chaussures.

C’était
l’époque de Khrouchtchev,  un moment de
respiration après la mort de Staline. Mais aussi l’époque des escadrons de la
mort à la recherche des zeks évadés, l’époque des tests de fusées et d’armes
nucléaires. Une époque de secrets. L’enquête n’a permis aucune conclusion
définitive, les parents des disparus ont dû se battre pour accéder aux quelques
informations qu’on voulait bien leur donner.

Sur
ces faits réels passionnants, Anna Matveeva construit un roman très bancal. Son
héroïne et double fictionnel vit comme l’auteur en 1999 à Sverdlovsk/Iekaterinenbourg,
la ville d’où était originaire le groupe Dyatlov, elle se retrouve par un
hasard un peu fantastique à lire une pile de vieux documents sur le groupe. Ce
procédé, de mêler enquête réelle et fiction, est assez élégant en ce qu’il permet
de construire une relation émotionnelle avec les faits. Malheureusement la
fiction, si elle nous donne une vision intéressante de la vie en Russie à la
fin des années 90, est globalement très mal écrite, mal ficelée et sans
intérêt. Toutes les pistes intéressantes (la vision du premier chapitre, la
relation aux voisins bizarres…) sont abandonnées, et le style est au mieux
plat.

On
s’en moque un peu, car l’auteur cite et commente de nombreux documents réels
(près de la moitié du livre en fait), reproduits dans une police de caractère
spécifique, qui permettent au lecteur de disposer de tous les éléments et de se
faire sa propre opinion quant à l’explication du mystère. Prisonniers en
fuite ? Avalanche ? Accident militaire ? Opération de nettoyage ?
(Créature indicible ?)

Rien
ne colle parfaitement, on ne saura jamais. Mais le temps de ce (court)
documentaire, on sera replongé dans un monde tout aussi étrange pour la
narratrice que pour nous, lecteurs français : l’Union Soviétique des
années 1950, ses étudiants, ses sportifs, ses chansons, ses carnets de
randonnée. Le plongeon dans le passé et le beau mystère valent quand même le
coup d’œil. On songe en rêvant à ce qu’une romancière plus rigoureuse et plus
chevronnée pourrait faire d’une pareille histoire.

Moi, Boy – Roald Dahl

L’autobiographie d’un enfant : à l’intention de ses jeunes lecteurs, Roald Dahl raconte dans ce génial petit livre certains de ses souvenirs d’enfance les plus forts. Depuis son histoire familiale (immigrants norvégiens venus dans le pays de Galles), en passant par ses débuts à l’école, ses relations mouvementées avec la dame de la confiserie, les professeurs battant les élèves à coup de canne, les vacances magiques en Norvège, les cruauté des pensionnats anglais… jusqu’à ses débuts professionnels comme homme d’affaires pour la Shell dans les années 30.

Ce livre est un vrai livre de Roald Dahl : le lecteur se sent complice du héros du récit, les scènes cruelles et les méchants y sont nombreux et l’enfant courageux traverse plus ou moins indemne les épreuves les plus absurdes. Il est aussi un plaidoyer très virulent contre les violences injustes faites aux enfants. Les coups reçus ont marqué la mémoire de Roald Dahl, comme l’ont marqué aussi les bontés gratuites et l’amour incroyable et fidèle de sa mère et de sa famille.

D’un point de vue littéraire, on s’apercevra aussi que certaines des créations imaginaires les plus marquantes de l’auteur ont des sources profondes, que ce soient les sorcières-confiseuses de Sacrées Sorcières, l’horrible Mlle Legourdin de Matilda, et la chocolaterie en folie de Charlie… 

Moi, Boy est un très beau livre, le récit d’un enfant à l’attention d’autres enfants.

A conseiller à partir de dix ans.

L’étoffe des héros – Tom Wolfe

Voilà la preuve qu’il y a encore en moi le petit garçon et l’adolescent qui lisait avec passion les aventures de Buck Danny, qui montait des maquettes d’avion et qui a fait des études d’aéronautique avant de changer complètement de voie. Cette jeune personne était capable de se figurer mentalement la silhouette du Bell-X1 ou du X15, d’un F86, d’un F100 ou de tout un tas de machins supersoniques absolument formidables et savait tout à fait décrire les affres d’un appontage de nuit en pleine tempête.

Je craignais de lire, avec l’étoffe des héros, un bouquin teinté de reaganisme et de néo-héroïsme viril américain. J’avais tort : ce livre, qui se parle essentiellement des Mercury seven, les sept premiers astronautes américains, pionniers de l’exploration spatiale dans ce pays, s’intéresse à l’histoire et à la psychologie de ces hommes particuliers, pilotes de guerre, as de la chasse, pilotes d’essai, membres d’une confrérie imaginée, compétiteurs permanents en même temps que frères de combat et d’aventure. Tout en égrenant les moments d’une histoire incroyable (entre le franchissement du mur du son par Chuck Yeager et la fin du programme Mercury durant les années 60), pleine d’avions, de fusées, d’aventures et de suspense, le livre s’intéresse aux familles, aux épouses, aux politiciens, aux ingénieurs, aux médecins, au rapport à l’argent, au rythme cardiaque de ces gens-là. C’est écrit dans un style journalistique, à la fois familier, proche et précis, sans concessions (j’imagine que certains partis pris de l’auteur n’ont pas dû plaire), de manière toujours imagée et souvent très drôle. Le centre du propos du livre est bien sûr cette notion d’étoffe, celle qu’on a ou qu’on n’a plus, celle que possède un homme pris dans un NF104 au moteur arrêté chutant depuis 40 000 mètres d’altitude comme un vieux tuyau et qui parviendra à s’en sortir.

Je m’étais dit: j’en lis cinquante pages et je vois si ça me plaît. Les centaines de pages ont défilé en vitesse. Je suis maintenant curieux de voir le film ! (est-ce qu’on y voit voler un X15 ?)

 

 

Le baron perché – Italo Calvino

Un beau jour du XVIIIème siècle, le jeune Côme Laverse du Rondeau, fils du baron d’Ombreuse, refusa de manger les escargots qu’on lui servit au dîner. Et, pour marquer sa protestation, il monta dans un arbre voisin et refusa d’en descendre jamais.

C’est de ce postulat curieux, improbable et merveilleux que part le baron perché, chef d’œuvre d’Italo Calvino. Je l’avais lu adolescent et en avais gardé des souvenirs indécis, je n’avais pas trop aimé, pas trop compris. Il vaut mieux redécouvrir certains livres: le baron perché est une merveilleuse fantaisie, un conte philosophique, un récit d’aventures… Ses chapitres suivent la vie de Côme dans les arbres, de sa jeunesse exploratrice à ses luttes contre les brigands et les incendiaires, jusqu’à ses engagements politiques. Ayant introduit dans le récit un point de départ presque absurde, Calvino le tient avec le plus grand sérieux tout le long du livre et nous enchante des aventures de son héros portant un des plus beaux prénoms du monde : duels, franc-maçonnerie, actions politiques, histoire d’amour passionnée avec l’insupportable Violette… Le baron perché est un livre léger et grave à la fois, plein de grâce. Un enchantement pour le lecteur, une merveille, un de ces livres qui nous aide à traverser le monde tel qu’il va, déployant sur nous les doux feuillages des yeuses de sa baronnie imaginaire.

few of us – luvan

Voici une quinzaine de textes de luvan, autrice qui ne traîne pas trop sur les sentiers battus. few of us a paru chez dystopia et forme donc un très joli livre à la couverture sanglante, serré et dense dans son texte comme dans son apparence. On le trimballe dans sa poche comme un bijou.

Cette quinzaine de récits relèvent plutôt de la science-fiction : bunkers post-apo, communautés d’après la montée des eaux, apparitions de forme biologiques bizarres, fusées partant vers l’ailleurs, soldats de guerres perdues, astéroïdes à la dérive. On lorgne fort vers le post-exotisme. Ca ne se suit pas, ce n’est pas vraiment cohérent, sinon par l’esthétique: déglingue, souvenirs, migrants, paumés. Parfois on aura une histoire, parfois un simple dialogue radio (très drôle), parfois une situation.

luvan nous sert des textes très serrés, avec tout un contexte, des personnages, des conflits, rassemblés dans quelques poignées de pages. L’écriture est poétique, riche en images & allusions. Quand ça marche sur moi (comme dans extraction, Mahrem, par exemple – il y en a d’autres), l’effet est très fort. Quand ça ne marche pas, je reste en dehors.  Je conseille le mélange aux amateurs de drogues littéraires fortement dosées et un peu râpeuses.