Lire Hildegarde – Coda

Il neige encore sur Sponheim

Quelques mots encore sur ce livre, avant de le ranger dans la bibliothèque.

Hildegarde
n’est pas un roman historique, dans le sens où il ne cherche pas à
inscrire une intrigue romanesque dans un cadre minutieusement
reconstitué. Le cadre est lâche et large, il traverse les siècles et les niveaux
de réalité de la même façon que les nouvelles sur Yirminadingrad travaillent leur objet. Léo Henry nous livre un pur roman d’imaginaire et d’imagination, une fantasy en neuf tomes, avec ses noms imprononçables, sa géographie mystérieuse, ses quêtes magiques ou intérieures. Les sources d’inspiration des romans d’imaginaire fantastique vont souvent chercher dans les racines de notre culture: mythologie nordiques, germaniques ou bien grecques. Hildegarde plonge dans l’imaginaire chrétien: martyrologies, croisades, récits de chevalerie, rêves d’un monde ordonné par le ciel et la magie (voir le merveilleux lapidaire, au milieu du livre). Cette lecture était une relecture, qui m’a permis de comprendre un des fils qui relie ces neuf livres faussement disparates : la viridité (ce mot d’Hildegarde elle-même) : cette force de vie qui fait jaillir du sol les végétaux, battre le cœur des animaux et jette les hommes sur les routes de la guerre ou de la sainteté. Hildegarde est un livre imprégné de vie.

Apocalypse finale (au sens de la révélation, bien sûr) : Léo Henry est un ami. Aurais-je lu le livre de cette manière si je ne l’avais pas connu ? Bien sûr que non. Un gros bouquin vert médiévalisant sur une sainte appréciée des amateurs de new age m’aurait sans doute un peu rebuté. J’aurais eu tort. Mais peut-être, dans ce monde uchronique où nous ne nous serions pas rencontrés, aurais-je été intrigué par le fait qu’un auteur dans la lignée de Borges ou de Volodine se lance, à la Volte, dans un livre « historique » sur le moyen âge. Alors, dans cet autre monde, j’aurais ouvert le livre, aurais froncé les sourcils en découvrant la légende de Sainte Ursule et j’aurais été pris.

K

APH

D

 Ce billet est le dernier d’une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

Lire Hildegarde – Livre IX – Apocalypse

Un livre de visions, nous emmenant d’un bout à l’autre des temps, ne peut se terminer autrement que dans une Apocalypse. Mais il n’oublie pas le sens réel de ce mot : une apocalypse est une révélation, une série de visions d’horreur, de beauté, de peur, qui nous disent la vérité du monde. Non le monde à venir mais notre monde de maintenant, lu dans un sens poétique, fantaisiste, horrifique. Ce qui se passe quand on lève le voile de la réalité et que tout nous apparaît à travers d’étranges figures que nos yeux contemporains ont du mal à lire. A la façon du lecteur fasciné de l’Appel de Cthulhu, nous lisons une apocalypse ornée d’enluminures par-dessus l’épaule d’un savant des temps, les visions s’animent devant nos yeux comme elles deviennent vivantes pour lui. Puis au milieu de cette lecture une autre voix se mêle qui nous accompagne jusqu’à la fin du livre.


De la terre toute entière surgissent les os intacts de chaque humain mort depuis le commencement des temps. Même dispersés, même enfouis depuis des millénaires, ils se trouvent et s’agencent, pour former les squelettes sur lesquelles reviennent des chairs vives. Tous les hommes et toutes les femmes ayant vécu sur cette terre, les gueux et les rois, les criminels, les saints, les enfants mort-nés, les chevaliers, les savants, les prophètes, les monstres ressuscitent dans l’intégrité de leur corps, quel que soit le nombre des années écoulées depuis leur décès. Et c’est merveille de voir leur nombre et leur variété, assemblés là, par le hasard de leur dispersion ou par affinité, les familles, les lignées entières remontant jusqu’aux temps adamiques. Selon le jugement des péchés prononcé à l’heure de leur mort, tous ces corps sont marqués : les bons brillent d’une lumière interne, illuminés par un éclair d’or, les mauvais sont ternis, noircis d’une ombre qui les suit où qu’ils soient. Il ne s’écoule pas de temps. Nul n’a le loisir de parler à quiconque. Seule existe la sensation d’une foule immense à laquelle chacun participe, dans laquelle chacun se perd. Le Fils de l’Homme paraît au beau milieu des cieux avec son chœur d’anges et son trône de flammes. C’est l’agonie du temps et c’est insoutenable. 

 

Ce billet fait partie d’une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

Lire Hildegarde – Livre VIII – Mayence

A Mayence, le bon empereur Barberousse convoque une fête et tu t’y retrouves. Toi, lecteur. Toi, l’auteur ? On dresse des tentes, on sert à boire, les conteurs se retrouvent, boivent plus que les autres et se racontent des histoires qui ne finissent jamais. Tu profites bien du séjour pour apprendre ce qu’il advint de la juive de Worms ou du terrible Renaud Dassel (et du siège de Milan), ou d’Arnaud de Brescia ou du Kaiser à Canossa et de Mathilde de Toscane.

Ce livre est le plus heureux de tous, il nous emmène dans de bons moments. On boit un tonnelet de bière, installés sur un balcon en vue des toits de tuile vernie de la ville. On écoute les femmes caustiques et moqueuses qui nous rappellent déjà leurs contemporaines effacées par des hommes moins intelligents qu’elles. On se retrouve même dans le palais impérial, suite à l’effondrement d’une tribune, à écouter le plus étonnant de tous les conteurs.

Les histoires sont une monnaie et une joie. Elles ne sont jamais finies. L’archipoète a bien compris qu’il faut les continuer toujours. Et toi aussi, tu comprendras avant de partir, que la fin n’a pas beaucoup d’importance.

Après les troubles, les visions, les saints, les conquêtes et les morts, Mayence est un moment heureux.

Mainz, 1565 (je n’ai pas de photo antérieure)

Ce billet fait partie d’une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

Lire Hildegarde – Livre VII – Le légendaire

Comme le dit le quatrième de couverture, la vie de Hildegarde commence avec la prise de Jérusalem et se termine lors de la rédaction du premier roman. Ce livre VII nous emmène dans la fiction de l’époque, récréant non pas un seul récit, mais un ensemble de récits entrelacés, une triple saga d’aventures, celle de Parzifal, de Dietrich von Bern et de Siegfried. On cavale, on se bat à coups d’épées magiques, on tue bandits et géants, on se comporte conformément aux vertus chrétiennes, on se massacre, dans un passé médiéval mythique, entre empire romain, Attila et sa horde, rois burgondes, princes italiens. Des paysages fictionnels immenses se déploient, les éléments du récit paraissent des clés données vers d’autres récits qui pourraient se construire à l’infini si la conteur est bon.

Le conteur, nous y voici, fait justement partie du récit, et c’est une conteuse, une vieille femme ironique et racornie. Qu’est-ce que Hildegarde aurait pensé d’elle ? Est-elle un écho de la sainte de Bingen ? Que savait cette dernière des histoires que se racontaient ses contemporains ? La conteuse nous interpelle avec un regard venu de notre temps. Elle nous dit les aventures, un peu moqueuse, souvent cruelle envers ces enfants mal grandis qui s’éclatent la gueule à coup d’épées magiques et portent des casques qui les aveuglent. Elle nous rappelle le destin des femmes, veuves de leurs victimes, trophées de leurs combats, enjeux finaux de leurs quêtes.

Dietrich et Hildebrand occupés à une de leurs activités favorites : éclater un dragon.
Parzival, tout en finesse
Siegfried, pas en très bonne posture.

Ce billet fait partie d’une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

Lire Hildegarde – Livre VI – Vita Hildegardis

Nous voici dans la partie la plus explicite (mais pas la moins subtile) du livre. Nous découvrons la vie d’Hildegarde de Bingen, à travers plusieurs dizaines de témoignages, venus de toutes les couches de la société et de toutes les époques de sa vie. Tous ces gens : soldat en fuite, empereur, nourrice, sœurs, disciples, secrétaire… ont connu Hildegarde, chacun à leur façon. Le portrait tracé de la Sainte est multiple, pas entièrement cohérent, et le lecteur reconnaîtra là le travail du Léo Henry de Yirminadingrad, assemblant une réalité lointaine à partir d’éclats et de morceaux épars. Chacun des témoignages est à son tour un court récit. Certains sont anodins et portent peu d’enjeux (celui de l’empereur – ça ne le rend pas moins intéressants), d’autres touchants (Hildegarde a été aimée, beaucoup), d’autres encore très forts ou bouleversants. Certains mentent, d’autres racontent les faits à leur façon et dans certains buts personnels, et toutes ces voix résonnent entre elles, à travers les livres, à travers les siècles, donnant à voir non seulement Hildegarde mais toute l’époque dans laquelle elles s’expriment. Le livre dans son entier rassemblé dans une de ses parties.

J’ai été bouleversé une fois de plus par ce passage, témoignage factuel d’Otton, évêque de Bamberg, qui passe du récit d’une fête à une évocation qui embrasse les temps entiers.

Voilà où nous en étions, en ce temps, en ce lieu. Et si nous sommes capables de saisir tout

ce qui se déroule autour de nous, si nous pouvons décrire les odeurs et les lumières, si nous

parvenons, par un effort de la mémoire, à nous souvenir de comment nous en sommes arrivés là, à reconstruire par l’imagination le chemin immense, à travers les siècles de nos

généalogies, qui nous a conduits jusqu’à ce point, nous demeurons naïfs et tout à fait ignorants de ce qui va advenir. Et aucun de nous, aucun des cinquante, des cent personnages de cette scène, ne peux croire qu’il sera à nouveau dans les mémoires des hommes des centaines et des centaines d’années plus tard. Aucun de nous ne peut concevoir qu’il existera à nouveau, fugitivement, comme aperçu du coin de l’oeil, par le truchement de la présence, en ce jour et en ce lieu, d’un unique membre de l’assemblée. Et aucun de nous, surtout, ne peut deviner que cet agent de la mémoire n’est ni moi-même, évêque de la cité de Bamberg, ni Burchard le vieil abbé de Saint-Disibod, ni même Jutta, fille aînée du comte de Sponheim et principal objet de cette célébration, mais bien la petite Hildegarde, adolescente timide, mutique, en bout de table, dont la vie sera l’objet d’innombrables livres après sa mort, ainsi que d’un procès en canonisation, d’une enquête de l’Inquisition, et une source d’émerveillement renouvelé, siècle après siècle et au-delà de tout ce que la pensée humaine peut embrasser.

<…>



L’heure du départ est arrivée ! chantaient les cloches.

Il est temps de quitter ce monde confus !


En ces temps troublés, le lecteur inquiet trouvera dans le livre vert un espace depuis lequel respirer, voir, comprendre le monde. On y trouve la vie et la mort, le mal et la sainteté, les constructions des hommes et le flot large du Rhin. Et un peu de paix.

Ce billet fait partie d’une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

Lire Hildegarde – Livre V – Le lapidaire

Un vieil homme et une vieille femme devisent au soir de leur vie, parcourant à la fois leurs souvenirs, l’histoire mystique de la musique, l’histoire de l’Univers. Leur discours est à la fois un progression et un cycle : douze mois, douze parties, douze pierres aux propriétés magiques qui forment le lapidaire.

Hildegarde parle à Volmar, son secrétaire, celui qui dit la messe pour elle et les sœurs, son confident, son ami. On est dans le cœur d’une vie intime, dans les secrets des pensées : l’histoire du monde structurée par la musique (j’ai pensé au chant des Ainur, au début du Silmarillion) au soir de la vieillesse.

Ce livre dans le livre est bouleversant, dans sa douceur, dans la force de ses images, de ses évocations. Tout se relie: la nature, la musique, l’amitié, la divinité. On lit un livre ornementé de miniatures, à la couverture incrustées de pierres précieuses, dont chacune a un sens précis. Tout est en place, tout est accompli.

Ce billet fait partie d’une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

Lire Hildegarde – Livre IV – Disibod et Rupert

De tous petits enfants dans les bras de leurs mères, en des temps et des lieux différents. Disibod en Irlande. Plus tard, Rupert en Lotharingie. Deux saints portant en leur chair la volonté et le désir du ciel. Temps durs, barbares qui vont et viennent comme des tempêtes, maisons détruites, volonté de Dieu, miracles et rêves aux sens pas toujours évidents.

Ce bref chapitre nous conte leurs vies, leurs miracles, qui les amèneront chacun à enchanter ce lieu au bord du Rhin où vécut Hildegarde. A travers eux, qui sont des piliers de sa pensée et de sa vie, nous arrivons enfin à proximité de la sainte.

Et moi aussi au Disibodenberg

Ce billet fait partie d’une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

Lire Hildegarde – livre III – Jérusalem

Dieu le veut ! Des fleuves de pauvres gens se mettent en marche à travers l’Empire, prient, pillent, meurent, tuent. Dieu le veut. Ils partent vers Jérusalem, rêve d’une cité céleste sculptée dans le cristal. Mais cette troisième partie du roman ne débute pas là. On commence plus tôt et bien plus tard, quand l’enfant Philippe d’Alsace, comte de Flandre, se fait présenter par son père un joyaux laid et précieux à la fois, un petit flacon contenant quelques gouttes du sang du Christ. A l’intérieur du flacon, la naissance des histoires et des rêves: le rêve de Jérusalem, le rêve du récit jamais terminé d’Orlando Chuchotant, né sous un autre nom sous les cieux de l’Empire et mourant en ermite près de Saint Jean d’Acre.

Philippe écoute son père Thierry lui raconter ce que dit Orlando qui lui-même rapporte les paroles de Pierre l’Ermite et tout prend vie et tout s’anime, le fleuve du temps, le fleuve des hommes. La guerre, la vie, la mort, les rêves qui font basculer nos décisions et l’appel brûlant de la croix. Et Hildegarde ?

Dois-je établir un nouveau fief en Orient?, demande Philippe à l’abbesse avant de partir. Pour tous les manquements, les péchés et les jugements injustes dont tu t’es rendu coupable, réfugie-toi auprès du Dieu vivant, dit-elle. Ce qui est une réponse sage que Philippe prendra à son compte sans sagesse. Car les princes rêvent et veulent qu’on leur raconte des histoires.

Je l’ai déjà dit dans les pages de ce blog, mais j’ai lu enfant avec passion la série de l’histoire de France en bandes dessinées. C’est là, avec ces images très crues que jamais un enfant de dix ans n’aurait dû voir, que j’ai eu ma première vision des croisades, de leur violence et de leur folie. Mon premier grand récit de fantasy, bien avant de lire Tolkien. Hildegarde raconte une nouvelle fois, et avec quelle force !, cette aventure originelle.

Restent des échos de chansons sous la voûte. Des souvenirs de voix qui murmurent. La légende d’Eimich de Leisingen et de ses cavaliers fantômes. Celle du bon Barberousse dans son château souterrain, attendant l’heure de ressurgir de terre. Restent les chroniques, les livres, et cette impression de réel qui naît de notre besoin d’y croire. Reste la magie. Le saint sang des comtes des Flandres repose à Bruges dans l’église Saint-Basile : quelques gouttes noires dans une ampoule sertie d’or, conservées dans un reliquaire et entourées de calme, de silence, de siècles de dévotion et de ferveur patiente.

Le Grand Dieu Pan – Arthur Machen

Cette lecture fait suite aux Trois imposteurs : tout comme dans certains récits de ce roman remarquable, le Grand Dieu Pan rassemble une collection de témoignages, des sentiments sur la vie moderne et cet étonnant syncrétisme propre à Machen rassemblant une forme de récit d’horreur, un fond de légendes galloises et de mythologie. 

Machen a l’art d’évoquer sans imposer, de construire une habile suggestion dans laquelle le lecteur projettera ses craintes et ses désirs. Le Grand Dieu Pan rassemble récits, échos, témoignages d’aimables gentlemen confrontés à un autre étrange, incarné dans la figure d’une jeune femme mystérieuse qu’on ne verra jamais en face. Une œuvre fantastique remarquable et moderne, qui dégage encore de nos jours tout son pouvoir de fascination. 

Une note, que j’aurais pu faire aussi dans le billet sur les trois imposteurs : Machen a un talent tout particulier pour évoquer la ville moderne.  Ses descriptions des rues et des banlieues londonniennes sont une des matières les plus étonnantes de ses récits. 

Vernon Subutex – Virginie Despentes

Vernon est un ancien disquaire, un métier aussi étrange aux yeux contemporains que, disons, porteur d’eau ? Un jour, Vernon, au chômage depuis un paquet d’années, perd son RSA, puis son appartement, puis tout. Il se retrouve à la rue, relié au monde par son compte Facebook, et part squatter chez ses anciens copains. A travers la dérive de Vernon et le point de vue de son ancienne bande de potes, tous plus ou moins issu du milieu du rock dans les années 80, on va parcourir tout un pan de la société française en croisant notamment Emilie, ancienne bassiste devenue cadre moyenne trop seule, Xavier, scénariste raté, Patrice, postier et mari violent, Laurent, SdF, Laurent, l’autre, producteur de cinéma malade, Sylvie, grande bourgeoise divorcée, Olga, SdF aussi, Loïc, petit faf, et encore et encore.

Puis avec l’histoire des mystérieuses cassettes laissées derrière lui par Alex Bleach, ancienne star du rock dont la mort inaugure le roman, et forme en réalité la cause des ennuis de Vernon, va se mettre en place une drôle d’intrigue qui nous occupera le long des trois tomes de ce projet ambitieux.

De manière intéressante, chacun des tomes du roman a sa personnalité spécifique, ce qui me fait dire qu’ils ont été écrit avec une relative indépendance les uns des autres. 

 

Le premier est, littérairement parlant, le plus remarquable. Description d’une entrée en galère, portraits puissants et percutants des personnages. Virginie Despentes fait partie de ces écrivains qui aiment les gens sur qui ils écrivent: on s’attache à tous ces losers, ces bizarres, ces gens plus ou moins désagréables, plutôt plus que moins. Elle a un sens de la formule puissant, sait adopter des points de vue décalés. On a là un portrait de la France contemporaine en coupe, comme une version détaillée de la belle chanson de Bigflo et Oli, avec ses paradoxes, ses mauvaises tentations, ces maladies mentales et sociales modernes qui nous font rire pour que nous n’ayons pas à en pleurer. 

 

Le deuxième tome voit l’intrigue se développer réellement. Les ondes bizarres de Bleach, le talent de DJ d’un Vernon transformé, le rêve utopiste. C’est narrativement plus laborieux, même si Virginie Despentes est douée pour produire des punchlines. Le petit théâtre des personnages du T1 ronronne. J’ai l’impression que Despentes est plus douée pour poser ses personnages que pour les faire interagir. 

Le thème abordé et développé, assez SF en réalité, m’a fait penser à un autre auteur français d’origine populaire, amateur de rock et d’utopies en foutoir : Roland Wagner. Les roman de Despentes m’a paru alors devenir une sorte de préquelle sous forme de roman noir de l’univers des derniers jours de mai, dans lequel Vernon aurait eu toute sa place.

Le troisième volume est le moins réussi et le plus touchant. L’intrigue de Descentes est percutée de plein fouet par les attentats de Charlie et du Bataclan, qui bouleversent ses personnages tout comme ils semblent avoir bouleversé leur auteure dont je ne suis pas sûr qu’elle avait penser les inclure. Le désarroi traverse le livre, qui renoue avec les explosions de violence et de cruauté des premiers romans de VD. Tout part dans tous les sens, l’intrigue file et rebondit, entre traits justes (la dispute entre les amis et le départ de Vernon), discours prononcés aux nuits debout, cris de protestations, jusqu’à un finale en explosion encore plus branque que le reste.

J’ai bien aimé l’ensemble. C’est parfois très impressionnant (quel sens du portrait !), ce sera daté très vite, le portrait d’un temps, d’un instant. C’est parfois mal fichu au possible, la matière romanesque penche de traviole, l’auteure ne la tient pas très bien en place et semble nous dire: « puis merde, je m’en fous » et inviter le lecteur à aller boire un coup avec les personnages (métaphoriquement). C’est un livre, une trilogie, honnête et sincère, pleine d’observations sociales bien écrites, de souvenirs des années 80, de rêves et d’envie de musique. Plutôt pas mal.