Rommel — Cédric Mas et Daniel Feldmann

 Je lis surtout de la fiction, parfois quelques essais ou livres historiques, et jamais de bouquins d’histoire militaire (même si je m’achetais guerre et histoire avant les longs trajets en TGV, du temps où il y avait de longs trajets en TGV). Mais bon, on vieillit, on change, et en ce moment je fais jouer du jeu de rôle deuxième guerre mondiale, et, disclaimer, je connais un des deux auteurs de cette biographie de Rommel. J’ai donc lu mon premier livre d’histoire mili, avec des cartes, des noms de généraux allemands, un dictateur à petite moustache (et quelques officiers étrangers en guest-stars).

Pour être entièrement honnête, j’avais seulement l’intention de lire les premières pages, « pour voir comment c’était fait », puis je me suis retrouvé à tout lire en quelques jours tant j’ai apprécié le livre. Il n’est pas très long, écrit de manière synthétique mais très facile d’accès et j’ai trouvé son approche intéressante, sachant qu’au départ je n’avais aucune opinion (ni fascination, ni détestation, rien) pour Erwin Rommel, le général allemand le plus fameux de la deuxième guerre mondiale.

Le livre n’est pas une biographie. Il s’attache plutôt à retracer une carrière militaire, en cherchant à comprendre quel officier était Rommel. Quelles étaient ses compétences, ses atouts, sa vision de la guerre, comment ces éléments ont évolué à travers le temps. Entré dans l’armée par opportunité, Rommel s’est battu héroïquement et plutôt efficacement durant la 1ère guerre mondiale dans les rares opérations de mouvement de ce conflit plutôt statique (en Roumanie et en Italie, je n’avais jamais entendu parler des opérations roumaines), a stagné entre les deux guerres avant de devenir un instructeur très apprécié et sans doute très doué. En 1940, il se retrouve à la tête d’une division de chars qui va participer (entre coups de génie, coups de bluff et grosses foirades) à l’écrasante victoire allemande dans la campagne de France. 

Le livre consacre ensuite de longues pages aux campagnes d’Afrique (là aussi, je connaissais très mal). Mélange de coups de génie, de défaites humiliantes et de réussites brillantes… Rommel manque de réussir à prendre l’Egypte, puis ne cesse de prendre des coups quand la situation se retourne fin 42. On le voit enfin en semi-disgrâce, puis devenant un des architectes du mur de l’Atlantique, et enfin tenant efficacement face aux Anglo-Saxons pendant quelques semaines en Normandie après le débarquement. La situation était alors très dure et même l’excellent commandant qu’il était devenu n’a pu la retourner. Le livre se termine par une évocation de sa chute politique, quand il est contraint au suicide après avoir été associé à la conspiration qui a échoué à faire tuer Hitler en juillet 44.

Les éléments biographiques (sa vie de famille, sa trajectoire sociale) et politiques (sa relation au nazisme et à Hitler, sa participation aux atrocités allemandes en Italie fin 43) ne sont pas éludés, mais vus essentiellement pour l’éclairage qu’ils apportent à sa carrière et à ses opérations militaires. Le livre tente un éclairage psychologique et une exploration des ressorts humains du personnage (son goût des honneurs, son égoïsme, mais aussi la manière dont il apprend à écouter, à collaborer, et son étrange fascination pour Hitler). Les auteurs traitent leur sujet sans complaisance ni détestation, leur texte n’est ni du panzer porn, ni une évaluation politique à l’aune des passions de notre temps.

Sans avoir aucune connaissance de ce domaine, j’ai trouvé le livre facile à lire et à comprendre. J’ai été souvent passionné par les développements consacrés à cet étrange métier de la guerre, illustré à travers le cas pratique d’un officier particulier, dans son humanité. 

Portrait de la jeune fille en feu – Céline Sciamma

En 1770, Marianne, jeune femme peintre est appelée sur une île pour peindre le portrait d’Héloïse, une jeune femme destinée à être mariée en Italie. Petit problème, Héloïse n’a pas envie d’être peinte. Marianne va donc passer pour sa dame de compagnie.

Dans ce film, on trouvera des scènes de peinture, de portrait et de fabrication de la peinture très réussie. Une ambiance d’île bretonne isolée (mais où personne ne parle breton).  Très peu de lignes de dialogues masculines (c’est quasiment un film en non mixité, et ça marche plutôt bien). Un jeu très beau sur le regard, le souvenir, le sens d’une histoire d’amour (vaut-il mieux la vivre maintenant ou bien s’en rappeler ?) avec un écho intéressant du conte d’Orphée. Cinq jours de grâce en pleine égalité entre la demoiselle noble, l’artiste et la servante. Une scène d’avortement (la première que je vois au cinéma). Quelques dialogues trop sérieux. Quelques images surprenantes et parfois comiques. Une image et des lumières très belles.

C’est un beau film qui reste dans la tête, dont les perspectives tournent et se retournent, qui fait qu’on essaie, encore après, de comprendre les gestes des personnages.

Les 400 coups – François Truffaut

 Suite de notre découverte de l’oeuvre de François Truffaut. Son premier film, le plus connu avec Jules et Jim. L’enfance d’un gamin mal aimé, dans le début des années 60, mais qu’on pourrait transposer à d’autres époques. 

Antoine se prend des colles de son maître de classe, se fait engueuler en permanence par sa mère et ne reçoit pas beaucoup de soutien de son père. L’appartement est petit, l’école est ennuyeuse, le seul truc vraiment cool c’est de sécher avec René, de fumer en cachette et de s’enfermer au cinéma.

Le film pourrait être triste et misérabiliste, mais il ne joue par sur ce registre là. Grâce au montage, au jeu très spontané des enfants et à leur énergie, la narration reste pleine de vie, d’un désir d’autre chose, d’ailleurs, on se dit tout le temps que le personnage va s’en sortir, même s’il s’en prend en fait plein la figure. C’est filmé avec énergie et grâce, l’enfance est légère, malgré tout.

Le dernier métro – François Truffaut

Dans ce film, on soit la vie d’un théâtre parisien durant l’occupation, à travers toute une série de personnages touchants et bien campés. Marion Steiner, la patronne, ancienne actrice de cinéma, Bernard, l’acteur doué qui bouscule les habitudes de la maison, Lucas Steiner, l’auteur planqué, Daxiat, le critique collabo, Arlette, la costumière qui aime les femmes, Sabine la petite actrice qui veut percer…

On est loin (à l’autre bout de la carrière de Truffaut) de l’énergie des 400 coups ou de la légèreté de Jules et Jim, c’est du cinéma de grande classe, grands acteurs, beaux éclairages et une histoire très belle, tournant entièrement autour d’un lieu, un théâtre dont le directeur, juif, a disparu, mais est en fait caché dans la cave. Un théâtre qui continue à faire du théâtre.

Ca parle de plein de choses : de l’art, du fait d’être juif, des relations tordues entre metteur en scène et acteurs et actrices, d’amour, de mise en scène. Généralement les grands acteurs français (genre Deneuve ou Depardieu) m’énervent, là ils sont tout simplement très bons.  Le film est très beau, j’ai beaucoup aimé.

Avatar — James Cameron

 Et bien oui, celui-ci aussi on ne l’avait jamais vu. Ca coûtait trop cher de descendre le voir au cinéma quand il est sorti (malgré mon goût pour la SF avec des vaisseaux), et il fallu que Marguerite lise un article à son sujet dans l’excellente revue Topo pour nous convaincre de le mettre au programme de notre ciné-club familial.

Deux choses bien dans ce film : une belle idée SF (se projeter dans un corps artificiel qui ne soit pas la nôtre et qui permette d’explorer des mondes qui nous échappent) et une réalisation efficace, qui emporte l’attention et donne envie de voir la suite.

En exceptant cela, le film est très très bête. Marguerite a trouvé l’histoire cent pour cent prévisible. Les personnages sont écrits à la truelle, la philosophie du récit est bête à mourir et ce que ça raconte du rapport des auteurs à la nature est très très effrayant. Le personnage principal est défini dans le récit comme une vasque vide, et, de fait, il l’est.

J’ai eu également du mal à supporter l’imagerie jeu-vidéo du film, avec ses CGI trop vraies pour être vraies. A titre personnel, j’ai eu une dose satisfaisante d’exosquelettes, de créatures bizarres, d’hélicos cools, de décors insolites et grandioses, mais après visionnage il ne reste plus grand-chose de tout ça, sinon une envie de relire le nom du monde est forêt, d’Ursula Le Guin.

Up – Pete Docter

J’ai découvert ce film dans des circonstances personelles difficiles, les images et les émotions qu’il dégage restent associées à ce moment. J’ai pleuré à la fin de la très belle scène d’introduction, quasiment un court-métrage à elle toute seule, qui concentre tout l’enjeu émotionnel du film. Un vieil homme, à la fin de sa vie. La femme qu’il a aimé, disparue, mais toujours présente.

La suite est une aventure folle à la Pixar, souvent très belle, parfois très idiote, avec dirigeable, chiens qui parle, créatures un peu préhistoriques et collection de badges. C’était super et ça nous a fait du bien à tous.

 

Une petite ville en Allemagne — John Le Carré

 

Bonn, la capitale la plus ennuyeuse du monde, dans les années 60. Un roman d’espions pas tous jeunes avec des costards marron sur fond de relations internationales aujourd’hui oubliées (la RFA, l’entrée du R.U. dans l’Union Européenne, tiens, tiens), ce genre de trucs d’un autre siècle. Le tout avec des Anglais un peu névrosés, guindés, ridicules.

L’intrigue ? Un obscur employé de l’ambassade du Royaume-Uni à Bonn a disparu, volant des dossiers importants. On ne veut pas de scandale. Londres envoie un agent, le meilleur qu’elle peut trouver mais pas le premier choix, pour le retrouver. Il va beaucoup bavarder, boire des coups, déterrer des secrets dans le milieu un peu confiné de l’ambassade.

Que tout l’ennui de cette grisaille ne vous fasse pas peur, ce roman est excellent. Tout y est fort et juste, les caractères, la description sociale, et le récit lui-même, qui part d’un type tout petit d’une administration sclérosée pour s’ouvrir vers des éléments effrayants. Un autre très bon livre de Le Carré.

Bienvenue à Sturkeyville – Bob Leman

 

Dans le monde de l’édition, il y a les grosses maisons et les petites. Les éditions Scylla sont de ce dernier côté du spectre. Et dans les petites maisons d’éditions, il y a les amateurs enthousiastes et les professionnels. Les éditions Scylla sont aussi de ce dernier côté du spectre.

Leurs livres sont beaux, tiennent bien en main et, mieux que tout, ils contiennent des textes intéressants. Bienvenue à Sturkeyville ne fait pas exception à la règle.

Il s’agit d’un recueil de six nouvelles d’un auteur peu prolifique, Bob Leman, prenant toutes places dans la même petite ville bizarre, quelque part de ce côté du 20ème siècle. Des gens, des familles consanguines et des monstres.

Chacune de ces histoires fait peur. Pas de l’angoisse cosmique, pas du grand-guignol, mais une catégorie spéciale de peur qui se niche là entre le malaise, le rire jaune et une forme de répulsion psychologique et physiologique. Je n’ai pas envie de les déflorer là, elles sont toutes bonnes et certaines sont excellentes (notamment la toute première, la Saison du ver). 

Lire bienvenue à Sturkeyville ressemble un peu à l’expérience de boire un bon whisky aux caractères affirmés. Ca brûle un peu, au début, mais les saveurs sont riches et à la fin, on en redemande.

Les années – Annie Ernaux

J’ai découvert ce texte autobiographique à travers son adaptation radiophonique (merci à Titiou Lecoq de l’avoir recommandée). A partir de photographies, l’autrice raconte sa vie d’une manière impersonnelle, éclairant à travers elle même le temps qu’elle a traversé, de 1940, année de sa naissance, aux années 2000. Ce livre donne à voir et à sentir le temps, les changements d’époques, l’évolution des modes de pensée, de la vie matérielle, des discours que la famille porte sur eux. Il y est question d’une femme (toujours traitée en « elle », jamais en « je »), fille d’épiciers en Normandie, excellente élève, de ses rêves, de sa sexualité, de son mariage, de ses enfants, de son sentiment d’être une transfuge de classe, de son vieillissement. Annie Ernaux prête attention aux lieux, aux objets, aux sujets dont on parle durant les repas de famille, à la manière dont on évoque le passé, dont par exemple disparaît l’évocation de la seconde guerre mondiale et de ses privations. Elle construit un discours complexe sur la mémoire, le souvenir de soi, la prise de conscience du souvenir de soi…

Cela donne une image forte de ce que ça a été d’être une femme née pendant la guerre (la génération de mes parents) et de ce qu’a pu être une certaine France de la seconde moitié du 20ème siècle. C’est intelligent, conscient, écrit avec une grande précision et avec cette dose de narcissisme (même si dépersonnalisé) qui fait « littérature française ».

Je n’ai pu m’empêcher de rapprocher ce court livre de l’énorme roman l’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante, qui est aussi le récit de femmes transfuges de classe et la chronique d’un pays des années 50 à nos jours. Là où le roman de Ferrante offre une matière romanesque riche et une puissante implication émotionnelle, le livre d’Annie Ernaux ressemble à une froide dissection du temps et du souvenir.