Je me fais de Pasolini une image assez déplaisante. J’avais repéré son nom quand j’étais ado, dans l’Officiel des spectacles, le réalisateur de films passant presque tout le temps dans certains cinémas du quartier latin, mais qui avaient, par leurs titres, quelque chose d’infréquentable ou d’un peu sale (Salo, ou les 120 journées de Sodome, genre). Le type me semblait avoir des obsessions politiques et sexuelles pesantes, assorties d’un grand esprit de sérieux. Et puis il est mort en martyr, une sorte de saint de gauche qu’on regarde de travers.
Pétrole est, à en croire ma lecture du livret du spectacle, le dernier roman, inachevé, de PPP. Une série de notes très développées, autour d’un personnage, Carlo Valletti, brillant ingénieur pour l’ENI (la compagnie de pétrole italienne de l’après-guerre) et homosexuel refoulé, puis défoulé, obsédé par les jeunes hommes des classes populaires, et particulièrement par leurs xxxx.
La pièce dure 3h30. Elle commence par le dédoublement de Carlo, en Carlo I (l’ingénieur) et Carlo II (l’obsédé sexuel), qu’un ange et une diablesse se partagent dans une scène étrange et marrante. Carlo I et II sont joués par deux acteurs différents, qui se ressemblent suffisamment pour que ce soit vraiment marrant.

La suite est très difficile à raconter. On y verra : une soirée mondaine à Rome dans les années 60, des voyages au Koweït (et une histoire d’amour-sexe-politique avec la fille d’un cheikh), une scène d’inceste mère-fils (pour initier les aventures sexuelles de Carlo II), une heroic walk avec les psychanalystes (Freud, Jung, Dolto…)… C’est éparpillé, dément, et curieusement cohérent.

La mise en scène use à fond d’une technique dont je ne connais pas le nom : celle qui consiste à filmer en live ce qui se passe sur scène et à le rebalancer sur un très grand écran. Ça pourrait être agaçant, même si nous avons vu plusieurs pièces excellentes filmées de cette façon (par exemple Acht Ungleich Eins ou bien The Employees). Le procédé permet de montrer la même chose en même temps de deux manières différentes, avec les acteurs sur scène (vue globale) et un visage ou un autre détail souligné par la caméra.

L’outil est utilisé à fond, de nombreuses manières différentes. Montrer Carlo vu d’en haut quand il s’est écrasé au sol, dévoiler sa sueur et son regard lors de l’incroyable scène du terrain vague (qui raconte un fantasme sexuel de relations enchaînées de Carlo avec des jeunes hommes des classes populaires – moment de théâtre super casse-gueule et vraiment dément), ou alors, pendant plus d’une heure, filmer les acteurs confinés à l’intérieur d’un container industriel posé sur scène. Ça a commencé par me faire grincer des dents, mais en vérité, ça marchait très très bien. Ou encore, les excellentes scènes de dîners entre hommes politiques, quand la caméra révèle les visages (ou les mains).

Le son et les lumières sont également très puissants, déployés grâce à la qualité des installations à Vidy. Les scènes d’attentat, par exemple, m’ont fait bondir de mon siège.
Ce genre de spectacle fait partie de ce que le théâtre de Vidy propose de plus intéressant ces dernières années. Du théâtre inventif, très visuel. Parfois, comme dans Le Sommet l’an dernier, la création visuelle/plastique prend le pas sur l’intérêt narratif (ça donne des spectacles sans intérêt, mais qui font de belles photos de catalogue) ; parfois, comme avec The Employees ou ce Pétrole, la qualité plastique amplifie l’impact narratif et sensoriel.
Impossible enfin de ne pas admirer les acteurs, peu nombreux pour une pièce de cette ampleur, tous très bons, jouant chacun plusieurs personnages dans la pièce et tenant un texte (celui de Pasolini, très souvent) très complexe et dur à dire, pas du tout « scène-friendly ».

Nous avons été heureux de voir du théâtre de cette intensité et de cette qualité, une très belle et puissante création, très actuelle (pétrole, masculinité, relations entre l’intime et le public…). Ce n’est pas une création facile, la crudité sexuelle est omniprésente (sans mettre mal à l’aise les acteurices, comme on a déjà pu voir), la violence des images répond à la violence du propos.
(photos (c) Jean Louis Fernandez)