Beethoven à l’OCL

J’ai déjà essayé de chroniquer de la musique classique et ce n’est pas facile, parce que je ne suis pas musicien et que parler de la musique avec nos simples mots n’est pas évident. Essayons toutefois car j’ai envie de me souvenir.

Retour à un concert de l’OCL pour écouter le double concerto pour cordes, piano et timbales de Bohuslav Martinu (oui, je sais, on dirait presque un nom inventé de pièce classique chiante) et surtout la symphonie n°9 de Beethoven.

Programmer quelque chose en première partie de la neuvième était assez casse-gueule. Le choix de Martinu se défend bien: cette pièce courte écrite par un Tchèque exilé en Suisse en 1938 est un morceau expressionniste, plein de surprises et d’angoisses, parfois terrifiant, avec une instrumentation surprenante: un double ensemble de cordes, des timbales très présentes et un grand piano utilisé presque seulement comme instrument percussif (ça veut dire qu’on tape dessus pour faire des grands blang pour marquer des temps de la musique).

La neuvième symphonie de Beethoven est une des pièces classiques les plus connues au monde et aussi ma préférée. Je l’ai écoutée enfant au walkman sur une cassette audio avec du souffle dans mon lit avant de dormir (interprétation de Karajan). Ca a été ensuite mon tout premier CD (Harnoncourt, que j’aime beaucoup). Je la connais très bien, cette musique a toujours été là pour moi. Je ne l’avais pas réécoutée depuis plusieurs années.

J’expédie toute de suite les détails du concert: Joshua Weilerstein était très bon, l’OCL précis et en place, comme toujours, le ténor qui lance le O Freunde absolument parfait, le chœur pas tout à fait au niveau mais tenant sa place. Bref, c’était bien.

J’appréhende toujours un peu les concerts de musique classique: on paye cher pour de la musique compliquée qui fait parfois un peu bailler. J’ai tort presque tout le temps. Ici, pour la première fois, je suis entré complètement dans l’oeuvre. J’en ai entendu les surprises et les détails, les merveilles et les tristesses. La neuvième est une réalisation immense, très riche, l’accomplissement d’un artiste au sommet de son art, ce moment où on rassemble tout son savoir, tous les trucs du métier, toute l’inspiration, tout ce qu’on a encore jamais su dire. Elle commence « classique », dans cet équilibre que j’aime chez Beethoven entre la rigueur de la musique d’aristocrates de la fin du XVIIIème et l’expression puissante des sentiments. J’adore les deux premiers mouvements, je pensais ne pas aimer le troisième (qui en fait est très bon, élégiaque) et dans le quatrième le compositeur lâche tout, ose tout, sur la base de l’air le plus simple du monde. L’introduction du thème à la contrebasse dans le silence suspendu de la salle m’a bouleversé. Puis ce sont des crescendos, hymnes de joie, retours au silence, musiques enfantines presque régressive, sautillements, feux de violons, jeux vocaux, jusqu’à la fin.

Une chose que j’ai comprise ce soir: on ne peut pas mettre d’images sur cette musique, je ne peux pas imaginer d’histoire, d’ambiance, de personnages. Ce n’est pas la musique d’une histoire, ce n’est même pas la musique de quelque chose. Elle ne se justifie que par elle-même. Même les mots pour la nommer sont faux. La neuvième, juste un numéro, pour pouvoir en parler.

J’ai lu que Beethoven aimait l’ode à la joie de Schiller depuis son adolescence, qu’il avait déjà tenté plusieurs fois dans sa carrière d’en faire quelque chose avec la musique, jusqu’à ce qu’il arrive à l’intégrer dans ce travail immense auquel l’OCL a bien rendu honneur. La neuvième exprime les mouvements du cœur, depuis l’âge mûr jusqu’à l’enfance, de l’angoisse, la fureur, l’amour, jusqu’à l’espoir et la joie. Elle est une partie de moi.

Et ainsi les artistes se nourrissent de leur propre vie.

Exploit – Bouglione

On pourrait croire à la lecture de ce blog que nos sorties circassiennes se limitent à Knie et à Starlight, mais nous sommes également des amateurs des spectacles du cirque Bouglione, à Paris. Bouglione joue (en hiver, du moins) dans la magnifique salle « en dur » du cirque d’hiver, sorte de meringue 1850 pleine de fauteuils rouges et de lumières scintillantes. Leur programmation est dans un registre de cirque traditionnel international. Clowns, animaux, acrobates, avec des artistes invités venus du monde entier. Tout comme pour Knie, la qualité du spectacle dépend autant des artistes que de la capacité à tout faire tenir ensemble, ce qui tient à des règles subtiles que je ne saurais pas expliciter. Alors, à ce registre que vaut Exploit, leur spectacle 2017 ?

Il est excellent.

Des danseuses, des fauves, un jongleur, des clowns, monsieur Loyal et monsieur Caroli, un orchestre très en forme, des numéros qui font faire oooooh ! et waow !, un bon rythme et une fin un peu mélancolique, tout ce qui fait un grand spectacle de cirque !

Ce qui est assez rare, je suis capable de citer presque tous les numéros de mémoire : du dressage de fauves avec un tigre qui fait des bonds impressionnants. Un numéro de main à mains de deux acrobates espagnoles. Du mât chinois aérien (étrange, oui), très technique et fluide. Un incroyable numéro de clown acrobate de Max Weldy, à base de plongeoir et de trampoline. Une femme-canon (au sens propre). De la voltige équestre hongroise, des petizanimaux mignons pour les petizenfants, un peu de haute école, du jonglage au diabolo très bien mis en scène avec effets de lumières incroyable, un numéro d’équilibre sur les mains hallucinant d’Encho Keryazov, dont la silhouette d’hercule est fascinante, et, en finale, les Navas, un duo pratiquant la roue de la mort. Nous connaissions déjà la plupart des numéros de clown de Rob Torres, mais il était très agréable de voir comment il réutilisait et remixait certains éléments, et nous avons eu du plaisir à le revoir.

A l’exception du travail de Max Weldy (exceptionnel), nous avions déjà vu ce genre de numéros ici ou là, mais le niveau général, la qualité de mise en scène et d’exécution emportait tout. On vient au cirque voir des corps (humains, animaux) accomplir des exploits avec le sourire. Nous avons été gâtés.

Puppet trap – à la Tournelle

Soit Jano, un marionnettiste chilien en tournée au Chili. Soit un flic zélé qui découvre 2 grammes d’herbe dans son sac. Voici Jano en prison, accusé de narcotrafic, au milieu des vrais tueurs. Le voici même jeté dans une cellule du quartier de haute sécurité où tous les types enfermés sont convaincus qu’il est une balance envoyé par la direction pour les espionner.

 

C’est le début de l’histoire (vécue) racontée par Puppet trap, un spectacle pour un marionnettiste (qui anime les marionnettes, sans surprise) et un comédien (qui joue tous les personnages, y compris parfois le marionnettiste). Au delà d’un récit très fort sur l’incarcération et l’intérêt et la difficulté de rester artiste dans les circonstances les plus difficiles (toi ! fais-nous un spectacle !), le dispositif très réduit de la pièce est remarquable. Le jeu de transformations du marionnettiste en marionnettes, la plasticité du jeu d’acteur de Blaise Froidevaux, le montage serré et puissant du récit donnent un excellent spectacle. C’est à la fois horrible et vraiment drôle, comme seules les choses les plus vraies peuvent être drôles.

Amahl et les visiteurs du soir – à l’opéra de Lausanne

Notre heureuse expérience de l’an dernier nous a donné envie de retenter le coup: aller voir un autre opéra pour enfants à l’opéra de Lausanne.

Amahl et les visiteurs du soir est un mystère de Noël de Gian Carlo Menotti, compositeur italo-américain du milieu du XXème siècle. Amahl est un jeune berger boiteux vivant dans le dénuement avec sa mère. Une nuit où l’enfant, rêveur, a vu passer une étoile dans le ciel, toquent à sa porte trois visiteurs venus d’Orient…

Le thème catéchétique pouvait laisser craindre, mais le livret est joliment tourné. A partir de cette adoration des mages, l’histoire parle surtout des relations d’un enfant pauvre et de sa mère, avec douceur et humour. On est loin de la causticité des zoocrates, mais les parents de tous âge pourront suivre le récit avec plaisir et curiosité. La partition a de beaux moments (le choeur des mages, la description de l’enfant) et la mise en scène met en valeur les moments comiques (les mages à la porte de la maison, très bilbo-esques) et les moments merveilleux.

Le plus grand plaisir de ce spectacle vient des voix : le très beau trio de basses des mages, la voix claire de Marie Mury dans le rôle d’Amahl et la très belle présence de Marina Viotti dans celui de la mère. Car au-delà du sujet biblique, c’est l’amour maternel avec ses douleurs et ses déchirements qui est au coeur de cette pièce.

Photos (c) Alan Humerose 

 

Knie 2017

Voici mon billet marronnier : le froid arrive sur la Suisse romande, c’est le temps de la foire aux livres et des 24 heures de lecture à Romainmôtier et celui des premières soupes à la courge, et le moment où le cirque Knie passe dans la région. Chapiteau géant, affiches partout, caravane de dizaines de camions, transportant des centaines de personnes et d’animaux, Knie est comme une vague de paillettes et de spots colorés traversant la Suisse sur un trajet comme un manège, durant toute l’année et passant près de chez vous toujours vers la même période, une sorte de phénomène naturel, inévitable.

Nous sommes allés voir le spectacle, Waow, Rosa, Marguerite et moi et avons passé un très bon moment, avec les belles danseuses-acrobates de la troupe Bingo, le clown Housh-ma-Housh, le comique Cesar Dias avec son joli personnage de séducteur gominé et une scène de chanson déglinguée très marrante. Comme c’était Knie, il y avait de très beaux chevaux, une petite fille en scène avec un poney tellement mignon, un numéro d’enfants avec des chèvres que les filles ont adoré (je ne suis pas trop preneur de ces fantaisies fermières), une mise en scène de leurs chameaux de Gobi, mais aussi un tout jeune homme dans un très beau numéro de poste hongroise, avec deux chevaux noirs et dix chevaux blancs, qui a été un des clous du spectacle. Pour le reste, c’était du très bon niveau, mais du classique : Michael Ferreri sur un numéro virtuose de jonglage avec de petites balles blanches  , un duo sur patins à roulettes tournoyant sur une plate-forme à trois mètres du sol (flippant…), deux numéros d’aériens assez kitsch : Jason Brügger en néo-Icare tout de blanc vêtu, et, dans une mise en scène bateau de très belles figures de sangles aérienne en couple par Valeriy Sychev et Ekaterina Stepanova. Jusque là on est dans du cirque international très classique, très technique, bien exécuté (waow !) mais sans aspérités particulières, ni dans le mauvais goût, ni dans l’émotion.

Deux numéros sont selon moi vraiment sortis du lot : celui de trampoline des frères Errani, par son énergie, sa musique, son rythme et la capacité de ces artistes de se renouveler tout le temps (ils font partie des permanents de Knie). Ce numéro de frimeurs ritals souriants et bondissants était très classique, mais réalisé avec joie et amour, et le trampoline est un agrès qui permet des effets circassiens très étranges de suspension aérienne (j’ai une hypothèse intérieure, mal formulée, qui dit que la beauté du cirque tient à des immobilités étranges dans des formes sans cesse en mouvement – comme les balles du jongleurs qui paraissent suspendues dans la lumière des spots quand le mouvement devient régulier).

Le plus grand waow du spectacle, c’est la troupe Xinjiang, dans un numéro de pyramides humaines ahurissant, et surtout, dans une improbable composition graphique et physique à base de lassos, un très grand moment de cirque.

24 heures de lecture

Un thème un peu absurde (c’est quoi, la question ?) pour un acte un peu absurde également: traverser 24 heures en faisant des lectures à voix haute dans un petit village. Un acte gratuit, inutile, pour la beauté du geste.

On a lu Fatou Diome, Julien Gracq, des contes animaliers, une histoire de poule volante, Douglas Adams…

Il y a eu du slam au caveau. Des bruits du métro. Puis La Boétie. Et des extraits de Stevenson, des chroniques polynésiennes… puis des récits obscurs et douloureux lus dans l’obscurité de La Chapelle Saint Michel. Et le golem, et Christian Bobin (en musique, à la

bougie, dans la tout de l’horloge !), et Céline, et les poèmes de Vinceannet, et Laszlo Krasznahorkai, Nick Hornby, Hélène Merlin-Kajman, et B. Traven et Francis Ponge tout au bout de la nuit. Au petit matin, après un petit déjeuner au coin du feu, on a lu encore : Dostoievski, et Olivier Sillig. Puis Jean-Paul Didierlaurent avant de terminer sur la horde du Contrevent et des contes pour enfants. Il pleuvait ces jours là, mais on était bien.  

 

À l’année prochaine ! 

http://24heures.romainmotier.ch

 

Lysistrata, d’Aristophane – par le Clédar

Tous les deux ans, le Clédar, troupe amateur de la vallée de Joux, monte un grand spectacle d’été, usuellement dans un lieu insolite de la vallée horlogère. Cette année, c’est le Grand Hôtel, une bâtisse de luxe 1900 avec une vue splendide sur le lac, maintenant inutilisée, qui accueille les nombreuses représentations du Lysistrata d’Aristophane.

La pièce est une des plus connues du dramaturge antique et l’argument, très amusant, lui a voulu d’être souvent adaptée au XXème siècle: menées par Lysistrata, une rusée grande gueule, les femmes de Grèce décident de faire la grève du sexe pour forcer leurs maris à faire la paix ! (pour un résumé détaillé de l’intrigue, voir par exemple cet article du Temps, bien détaillé).

La troupe du Clédar a fait un travail extraordinaire, proposant une de nos meilleures soirées théâtrales depuis longtemps. Les acteurs sont en place, le texte bourré d’allusions, de blagues et de jeux de mots salaces, les situations montent en puissance, les virilités se tendent, les révolutionnaires bouillonnent, tout le monde frémit et trépigne pour débloquer une situation absurde: la paix comme prix de l’amour.

Lysistrata est une pièce politique, subversive, où les puissants en prennent plein la figure, et les hommes, et les soldats, et les politiciens, et les vieillards. On y parle de c* en permanence et le désir y tend vers l’utopie. Ce n’est pas convenable et c’est follement drôle: d’autant que la mise en scène, bourrée d’idées, ose tout, à le mesure du texte. Ce qui est dit crûment est montré crûment, sans aucun malaise, sans aucune vulgarité, grâce à un magnifique travail sur les costumes, les postures, les attitudes (mais nous ne recommandons pas la pièce pour les moins de seize ans !). J’ai déjà dit dans ces pages que voir un homme nu sur scène est pour moi le point Godwin du théâtre, le point au bout duquel une mise en scène est irrécupérable, et si l’homme est un vieillard, c’est encore pire. Et là, à sa façon, cette pièce prouve que j’avais tort. Ce qu’on voit est très obscène, très transgressif mais surtout libérateur. Le Clédar étant une troupe locale, j’imagine qu’en tant qu’acteur, se montrer dans ces situations à des spectateurs qui nous connaissent peut-être par ailleurs est un geste tout autant courageux que jouissif.

Encore un mot sur la mise en scène: elle est signée Thierry Crozat, des Artpeuteurs, avec une participation musicale (pour le travail sur les chansons) de Chantal Bianchi, des mêmes. Cette pièce et ce travail sont tout à fait dans l’axe du travail de leur compagnie: un théâtre populaire, inventif, de très grande qualité (avec du jeu corporel, des artefacts, de chansons, dans la lignée des meilleures pièces des Artpenteurs). Si on compare à une autre pièce vue l’an dernier, mettant aussi en scène des amateurs, vue dans le cadre d’un théâtre bien plus officiel (et riche !), la comparaison fait mal à la culture officielle.

Et je n’ai encore rien dit du travail de la langue (la façon de parler des Spartiates !), de la scénographie, des décors, de toute la technique, qui sont de très bon niveau. Bref, c’est un travail remarquable et j’aimerais en dire plus et vous en raconter plus, mais je ne le ferai pas, pour ne pas gâcher le plaisir.

Je me suis dépêché d’écrire ce billet car il reste des places et la pièce se joue encore deux semaines. Je ne pense pas qu’elle sera reprise. Alors, si vous pouvez, courrez-y !

Salut
à toi la plus virile de toutes les femmes! C’est le moment d’être
bienveillante et méchante, tendre et teigneuse, tolérante et
intransigeante, bref: expérimentée. A toi de jouer! 

Roméo et Juliette – Shakespeare vu par les Artpenteurs

Le chapiteau des Artpenteurs est tout petit : la scène, allongée, le coupe en deux. De chaque côté, sur les gradins, quelques dizaines de spectateurs. A gauche les spectateurs portant un masque bleu, partisans des Montaigu. A droit, ceux portant masque rouge, pour les Capulet. Les deux clans sont en telle bisbille qu’ils ont commencé à se battre dès la file d’attente : devant le chapiteau, avant d’entrer, on a pu assister à une première provocation, entre marionnettes Capulet, puis entre Benvoglio et Tybalt, commentée par les hurlements des chefs de famille. Pour la peine, une fois la rixe interrompue par le Prince, on fait entrer les spectateurs par deux portes séparées afin d’éviter les ennuis.

Ainsi, les Artpenteurs nous proposent une mise en scène à leur façon du classique du grand Will: bruyante, agitée, sautillante, montée sur ressorts. Un théâtre aux allures de cirque, de bouffonnerie populaire, plein de cris et d’agitation, avec des morceaux d’Italie braillarde dedans. Ils déploient toute leur technique, tous leurs trucs merveilleux : musique, chansons, théâtre du corps, marionnettes, décors dépliables, masques… (les chefs de famille ne sont de grosses têtes perchées au bout des bras de certains acteurs). L’esthétique, criarde, n’est pas si loin de celle du fameux film de Luhrmann. Mais le texte est là, presque en entier, et les intrigues principales et secondaires (dont celle du comte Pâris, que j’avais oubliée), les scènes comiques et tragiques, les élans fous du cœur qui bouleversent les plans, les vies de tous. Et le frère Laurent, noble et sage, debout au milieu de son herboristerie, ne peut que voir passer la tempête et voit toute sa sagesse réduite à rien, entraînée dans le tourbillon avec le reste.

C’était bien. (et Mercutio est toujours mon personnage préféré)

Fantastic Mr Fox au Lyric Hammersmith

Lors d’un séjour à Londres, nous sommes allés voir notre première comédie musicale. Bien sûr, nous sommes relativement familiers du genre via le cinéma, mais nous n’avions jamais eu l’occasion d’en voir sur scène. C’est chose faite.

Notre choix s’est porté sur Fantastic Mr Fox, parce que nous sortions avec les enfants, qu’elles connaissaient l’histoire et que ça ne se jouait pas très loin du lieu où nous logions. Je me permets de rappeler l’histoire, pour ceux de mes lecteurs qui ne font pas partie des fans de l’immense Roald Dahl : trois gros fermiers picoleurs, sales et vulgaires élèvent des poules et des canards. Mr Fox défie régulièrement leurs défenses et vole chez eux de quoi nourrir sa famille. Mais un jour, les fermiers lui tendent un piège, repèrent sa cachette et attaquent la colline à la pelleteuse. Il n’y a plus qu’une seule solution pour les animaux traqués, « Dig for your life ! », jusqu’à une fin bizarre et heureuse comme seule pouvait la concevoir le Willy Wonka des livres pour enfants.

J’avais bien sûr en tête la très curieuse adaptation de l’histoire par Wes Anderson. On est ici dans une version bien plus fidèle au récit d’origine, malgré quelques créations de personnages et ajouts narratifs amusants. La comédie musicale de ce type est un équivalent pour le spectacle vivant du film hollywoodien pour le cinéma en général. Plein de pognon, des acteurs énergiques qui savent tout faire (jouer, chanter, danser) et des décors énormes et compliqués. Certes, c’est très formaté (narration très codifiée, dialogues avec blagues pour les adultes, personnages de faire-valoir un peu absurdes, etc.), mais quand c’est bien fait, ça donne un spectacle très agréable, ce qui a été le cas pour nous. On a admiré la pêche des acteurs, profité de la musique live sur scène, rigolé aux costumes et aux scènes d’actions burlesques et profité de chansons plutôt bien écrites. Détail rigolo, le spectacle adopte tous les codes du film de casse, ce qui dynamise bien la narration.

Le scénario, bien fait, fait de Fox un trentenaire qui se remet en questions (un peu comme chez Wes Anderson, en moins approfondi), les personnages de sa famille sont très bien posés. Et les adaptateurs se sont créés deux moments de grâce, un dans chaque acte. Dans le premier, la scène du « casse raté » complètement délirante. Et dans le second, la scène dansée et chantée où les fermiers essaient de se transformer en renard, qui emmène le spectacle dans une direction surprenante.

Et le Lyric est une jolie salle, au personnel charmant.

Bref, une belle sortie londonienne.

M.O.I. – à l’Echandole

Je savais que des pièces de théâtre de science-fiction existaient, mais je n’en avais jamais vues. M.O.I., monté par la compagnie Freckles, est une pièce de Sophie Pasquet Racine, auteure dramatique et actrice. 

 

Dans une cave, un abri anti-atomique (?), débarque une femme un peu perdue, qui tombe sur un homme intimidant et menaçant. On est un dans un futur post-cataclysmique, beaucoup sont morts, les eaux montent, le M.O.I a été mis en place pour réguler la vie des survivants.

La pièce prend la forme d’un interrogatoire, celui de la femme qui ne peut se résoudre à repartir, par l’homme qui veut connaître son secret. 

M.O.I. est une pièce à mystères, dont certaines clefs seront livrées. Il y sera question de doubles, d’identité, de sociétés oppressantes, de menaces, d’images, d’écritures. Elle n’est jamais théorique,  jamais allégorique, toujours incarnée. Ce n’est pas de la S.F. pour profs de français « qui veut dire que… » et « qui représente… ». Si on trouvera dans les motifs poétiques de la pièce des échos de situations contemporaines (oppressions policières, migrants noyés, relation aux choses, amours perdues…), les personnages ne représentent avant tout qu’eux-mêmes. 

 

 

 

M.O.I. ressort clairement de la science-fiction, dans le sens où c’est un récit qui ne pourrait pas fonctionner sans son élément science-fictif. De la S.F., elle reprend les principes de déstabilisation, de quête du sens, d’interrogation. Où sommes-nous ? Que s’est-il passé ? Qui sont ces gens ? Nous ne saurons pas tout, mais nous en saurons assez pour les comprendre, et peut-être pour les aimer. Le décalage et le mystère reposent avant tout sur la langue, l’expression des personnages, cette étrange infusion de vocabulaire venu de la danse (du tango) pour dire le destin des hommes. Pourquoi dit-on « danser » pour dire « mourir »? Pourquoi le cataclysme s’appelle-t-il « le Grand Amour »? Pourquoi la femme ne dit-elle jamais « je »?  

 

Les acteurs (Sophie Pasquet Racine et Pierric Tenthorey, tous les deux remarquables), sont soutenus par une mise en scène de plus en plus inventive comme la pièce avance, jouant sur les lumières et les ombres, les transparences et les opacités. Quelques projections très habiles, une séquence complètement folle utilisant du film d’animation, une inclusion de plus en plus forte de la musique construisent l’univers de cette histoire, jusqu’à une scène finale qui m’a bouleversé.

 

J’ai beaucoup aimé. On se place dans la suite d’une science-fiction politique, poétique et créative, dans la lignée d’Antoine Volodine, ou des oeuvres de Léo Henry et Jacques Mucchielli. Je n’aurais pas été surpris d’entendre parler de Yirminadingrad.

La pièce peut être vue à la date de publication de ce billet à Yverdon, puis en mai à Lausanne au théâtre 2.21. Allez-y !

Photos (c) Carole Parodi / Freckles