Giselle… — au théâtre Benno Besson

Nous sommes allés voir Giselle… au théâtre Benno Besson. C’est spectacle original de François Gremaud, un auteur romand, et qui a tourné en France (ô consécration, pour les Suisses vivant dans l’ombre du grand voisin culturel). Sur scène, quatre musiciens talentueux (flute, violon, harpe et saxophone) et, au devant, une danseuse-actrice conférencière, Samantha Van Wissen.

 

Le sujet ? Giselle (sans les trois petits points), le ballet classique créé en 1841 sur un livret de Théophile Gautier. Le spectacle Giselle… est une conférence dansée sur le ballet Giselle (vous suivez ?)

La talentueuse Samantha Van Wissen va donc nous parler de la naissance du ballet classique, faire des digressions sur le romantisme, puis évoquer en détail le déroulé du ballet, ses décors, ses personnages, quelques interprètes fameux et fameuses. Par moment, elle danse, nous faisant ressentir, percevoir ce que peut être l’exécution de ce ballet.

Disclosure : j’ai déjà vu Giselle sur scène d’un grand opéra européen, il y a vingt ans. Je m’étais prodigieusement ennuyé, surtout parce que je ne connaissais rien au ballet classique. J’ai plutôt envie de le revoir maintenant, et c’est le point positif que je retire de ce spectacle.

Pour le reste, comme m’a soufflé Cecci à l’oreille au bout de cinq minutes, « ça va parler pendant deux heures », et c’est ce qui s’est passé. Pendant deux heures nous n’avons eu que des mots, des mots et encore des mots, pour paraphraser une autre œuvre. Ce spectacle est une gentille imposture, une œuvre d’art qui ne fait que vampiriser une autre œuvre d’art pour construire son petit discours. Oui, les musiciens jouaient très bien (mais pas assez souvent, et une partition un peu moyenne, mais bon), oui j’ai attrapé quelques infos intéressantes (le rôle de la pantomime ou les passages coupés de l’œuvre) et oui Samantha VW a une très belle présence scénique. Mais pour le reste, c’est de la culture bourgeoise, uniquement référentielle. Une création dont la beauté repose uniquement sur celle d’une autre création qu’on renvoie en miroir. Théophile G. et ses copains amateurs de fines jeunes femmes en robes sylphides (bof, les mecs, on a compris que vous étiez un peu glauques) devraient intenter des procès en plagiat à l’auteur de ces trois petits points.

PS: quant au twist final, abyme, jeu avec le texte, scène sur la scène, il ne marche pas. 

Mais quelle comédie ! — A la comédie française


Mais quelle comédie ! est une pièce dansée et chantée montée par la troupe de la comédie française pour célébrer ses retrouvailles avec le public après les très longs mois de confinement. Et, à en juger par l’accueil très chaleureux de la salle, c’est tout à fait réussi. La troupe a monté un spectacle à numéros inspirés par les grands moments de la comédie musicale à l’américaine, le music-hall, l’opérette, la chanson de variété (de Brel à Barbra Streisand)…

Les musiciens sont présents sur scène (et très bons), les actrices et acteurs du français savent jouer, chantent fort honnêtement, dansent plutôt bien. Le programme annonce que la pièce est née d’un travail de réflexion et de partage sur leur métier d’acteurs, la joie de faire partie de cette troupe extraordinaire, les peines particulières liées à ce travail. Un numéro très touchant montre Elsa Lepoivre (que nous avions admirée dans Lucrèce Borgia) montant trois fois sur scène la même journée pour trois pièces différentes tout en attendant un message d’une personne chère dont on ne saura rien. Ce passage est de loin le plus émouvant de la soirée (et par les dieux de l’Olympe, quelle actrice ! Même quand elle joue une bribe de bribe du rôle, on l’entend, elle sonne et résonne…)

Quelques autres (brefs) moments rendent compte de cette vie du théâtre et sont touchants. Pour le reste, ils se cachent et font les guignols pour faire rire. J’ai trouvé les numéros de music-hall poussiéreux, certains moments (le bègue, la voyante) carrément embarrassants. Il y avait de jolie choses dans le reste (Serge Bagdassarian chantant la quête, certains passages dansés) mais je n’ai presque jamais adhéré à ce pot-pourri concocté par des gens talentueux. Le public, lui, a aimé et les acteurs paraissaient heureux. Moi, je n’étais pas avec eux.

Les scènes du chapiteau 2021

Les mégafeux, la pandémie, les talibans… Comme beaucoup j’ai vécu cet été dans l’angoisse du monde et le sentiment de ne pas pouvoir faire grand-chose depuis notre petit coin de campagne pays riche.

Je vais parler ici d’une de mes sources de joie, de vraie joie, celle que donnent l’art, la beauté et le sentiment d’être tous ensemble, de faire ensemble quelque chose de juste.

La fin de l’été, à Romainmôtier, ce sont les scènes du chapiteau, notre petit festival d’arts vivants sur son bout de terrain, entre la rivière, la forêt, le champ de maïs et le cimetière.

On y bénévolise, on travaille ensemble à la construction, à la billetterie, au service, au nettoyage, à l’entretien du terrain, à l’accueil des artistes.

 

Ça dure une poignée de jours. On y trouve les voisins, les amis, leurs enfants, on y fait toujours des rencontres. Des gosses glissent sur la tyrolienne devant le groupe de pop acidulée venue de Fribourg, on admire le danseur et la danseuse de flamenco depuis le bord de scène, un pianiste joue dans un nuage de lumière, une violoncelliste et une harpiste accompagnent un conte persan dans la roulotte-wagon. 

 

On est ensemble, près du feu

c’est la fin de l’été

le vent souffle dans les arbres

est-ce qu’il va pleuvoir ?

Je voudrais que ça dure toujours.

A l’année prochaine,

on se retrouvera !


Merci à tous les artistes qui m’ont fait l’honneur de les laisser les présenter cette année.

 

Sébastien Pittet et Michel Faragalli

Rio Glacier

Stéphane Blok

Donso Matrix

 

Baron.e

 

Adriano Koch

 

La compagnie Contacorde

 

Blossom Monroe

 

 

Les Hang Brothers

 

 

Lümé

Bienvenue

Nucléaire

Air guitar

Tartelette

Lettonie

Nid d’oiseau

Occasion

Onduler

Léviter

Télépathe

Patatras

Travesti

Tituber

Bécassine

Sinécure

Urticant

Enfantin

Incessant

Sans répit

Épicentre

Entrechat…


Charlatan

Temporaire

Herbe à chat…

Chapiteau!

Messieurs mesdames, bienvenue aux scènes du chapiteau !

 

Les fourberies de Scapin – par la Comédie Française

Nous avons emmené Rosa et Marguerite à la salle Richelieu pour la première fois cet hiver, pour voir du Molière monté par Denis Podalydès, autant dire que nous étions certains du genre de spectacle que nous allions voir : du théâtre à la manière du Français, avec un texte bien dit, des acteurs en place, le jeu des corps et des mouvements, les entrées et les sorties impeccables. Et c’est ce que nous avons vu, la salle riait, les enfants riaient et nous riions aussi. La pièce tournait à fond, énergique du début à la fin, de la scène d’exposition à la scène de la galère (et des cent écus) en passant par la scène du sac. 

La mise en scène de Denis Podalydès est riche et chatoyante. Elle place l’histoire sur une scène en travaux (une cale sèche de navires, sur le port de Naples), colore le récit d’Italie, ouvre des pistes d’interprétations originales. Les deux jeunes premiers (Léandre et Octave) sont l’un, bravache stupide, l’autre pleutre. Les deux pères bafoués retiennent une part de dignité et de tristesse. Les deux jeunes femmes paraissent bien légères et on se dit que de Léandre ou de Scapin, Zerbinette la gitane ne choisit Léandre que pour son argent et que s’il n’était question que de s’amuser… 

Scapin, enfin, apparaît nu, sortant d’un enfer éclairé de jaune. Il bondit partout, armé de sa souplesse physique et de son habileté verbale. On se demande pourquoi il ne tente pas de faucher plus d’argent aux deux vieux, pourquoi il aide ces jeunes imbéciles. Et à la fin, le fameux coup de marteau sur la tête, est-ce vraiment une ruse pour se faire pardonner où la toute dernière insolence d’un maître en machinations ? 

Quant à l’écriture… Au premier abord Jean-Baptiste P. se moque du spectateur tout comme de la vraisemblance. On a sur scène deux vieillards avares, deux jeunes inconséquents, deux jeunes filles de naissance mystérieuse, deux valets, et deux fois la même intrigue : le jeune idiot s’est épris/a épousé la jeune fille contre l’avis de son père. Après on se cache, on ruse, on ment, on vole, on se déguise (et le spectateur rigole bien d’autant que tout ça n’est pas très long). 

Je pensais que les fourberies dataient des débuts de la troupe de Molière, quand, avant de plaire au roi, il fallait plaire ou peuple. Pas de peinture de caractère élaborée mais des ruses et des baffes et un personnage de rusé entourloupeur qui arnaque les bourgeois. Mais Molière l’a écrite deux ans avant sa mort, alors qu’il était Valet du roi et un des artistes les plus en vue de son temps. Comme pour se détendre, s’amuser, fuir la bienséance, la vraisemblance, retourner aux sources

De son temps, la pièce a été un échec, la troupe l’a jouée une petite vingtaine de fois. Molière tenait le rôle de Scapin, il avait 49 ans et Denis Podalydès se demande s’il avait encore l’énergie de faire marcher ce personnage et cette pièce qui sont du théâtre pur. L’histoire tient à peine debout, à moins qu’on la pousse à toutes forces, pour en faire un moment de présence pure, de théâtre pur. C’est ce que fait la troupe de la Comédie Française, qui jouait cette pièce pour la 1167ème fois en un peu plus de 300 ans.

Les pièces de Molière me paraissent maintenant comme des œuvres faillibles, bancales, pas si évidentes à faire tourner et à faire vivre. Cela les rend d’autant plus attachantes. 

Photos © Christophe Raynaud de Lage (merci à la Comédie Française de me les avoir transmises)

Défi – au cirque d’hiver Bouglione

Bouglione partage avec Knie le fait d’offrir du cirque traditionnel, à grand spectacle, avec des artistes internationaux, des animaux et des jolies danseuses (qui proviennent d’ailleurs de la même troupe, les Ukrainiens et Ukrainiennes de Bingo). Le spectacle de cette année, Défi, fonctionne très bien et nous a beaucoup plu, malgré des numéros qui n’étaient pas tous d’un immense interêt. Si le spectacle tient, dans ce cas, c’est grâce à la troupe de clowns des Without socks, un trio de clowns muets russes, ambiance cinéma burlesque 1900. Ces trois là ont rythmé l’ensemble du spectacle avec deux numéros principaux (la photo du chasseur et la scène magique qui fait danser) et une poignée de gags qui ont donné une teinte gaie et mélancolique à la représentation. Cela faisait longtemps que nous n’avions pas vu de clowns aussi bons (Knie peine à en trouver et ceux de Bouglione de l’an passé, s’ils étaient amusants, ne fonctionnaient pas aussi bien que ces Without socks). 

 

 

 

Le cirque d’hiver profite aussi de sa salle exceptionnelle, à l’atmosphère unique, de son orchestre énergique et son monsieur loyal on ne peut plus classique, qui nous convainc à chaque fois que nous nous trouvons dans un lieu et à un moment exceptionnel.

 

Faisons un petit retour, numéro par numéro.

Après une intro énergique et dansée des artistes de Bingo (que j’admire beaucoup, et dont semblent faire partie les trois femmes du trip cappuccino et Artur Dudov), on commence par un numéro de chameaux de Régina Bouglione, à l’intérêt très limité (je me souviens en avoir eu un bien plus beau chez Knie voici quelques années). Les bêtes tournent paresseusement et amusent par leur balancement. 

 

 

Victoria Bouglione présente ensuite un numéro de cerceaux, avec quelques très beaux passages: cerceau « immobile » en l’air, ou bien Hula-hop avec des dizaines de cerceaux) et quelques beaux effets de clignotements numériques sur des cerceaux illuminés par des leds. Je suis moins convaincu par le côté sexy du numéro. 

 

 

Nuit blanche offrait un très beau spectacle ambiance pierrots de la butte Montmartre avec un couple au monocycle jonglant avec les sphères blanches des réverbères. De beaux gestes et une grande poésie. 

 

 

Je pense que nous avions déjà vu le numéro d’avion radiocommandé de Daniel Golla (mes archives disent que oui, en 2014). Je ne suis pas trop amateur de ces numéros « de drones » mais celui-ci ne manque pas de charme.

Le trio féminin cappuccino (une blonde, une rousse, une noire) présentait un numéro de portés et de main à main techniquement très réussi, mêlant souplesses et mouvements en force, au côté sexy très assumé, avec déhanchements suggestifs, fesses et seins mis en avant dans un vrai défi au bon goût. C’était à la fois intéressant (je crois que je voyais pour la première fois ces numéros « de force » exécutés par des femmes) et embarrassant.

Lancé par les Without socks, le clown allemand Konstantin nous raconte l’histoire d’un petit gros buveur de bière, salaryman années cinquante, qui veut perdre du ventre et termine enfermé dans une variante de la roue cyr. Superbe. 

 

 Puis, avant l’entracte, le numéro le plus WTF de la soirée, en concurrence serrée avec son petit frère du deuxième acte, Evgeny Komisarenko avec ses chiens blancs. On dépasse là le n’importe quoi usuel des numéros de petits animaux mignons pour atteindre une forme de monde parallèle absurde où sept chiens de taille décroissante se dandinent à la queue-leu-leu sur deux pattes. 

 

 

Au deuxième acte, Artur Dudov fait une jolie démonstration de mât chinois, une de mes disciplines préférées. 

 

 

Puis Asel Saralaeva (une belle Kirghize) tente de nous convaincre qu’on peut faire des numéros de cirque avec des chats. Echec, selon moi. Les chiens ridicules semblent au moins capable de se concentrer plus de quinze secondes. Le chats, eux, entrent en scène, font un petit tour et ressortent, ping, pour être remplacés par le suivant qui voudra bien montrer des trucs qu’à peu près n’importe quel chat domestique démontrera un jour où il ne se sentira pas trop feignant. Deuxième moment WTF de la soirée. 

 

 

Natalia et Sampion montent ensuite un numéro original de ruban aériens avec piano. C’est de l’amour romantique de cirque, à la fin les amants s’envolent et s’enlacent dans les airs, avec quelques très belles images magiques. 

 

 

En avant-dernier, le duo AA, portés et main à main de deux super costauds épais comme je suis large. Impressionnant et très bien fait, mais sans réussir à dégager la poésie du numéro du même style que nous avions vu chez Knie. 

 

 

Enfin, en conclusion, un superbe numéro de roue de la mort du Duo Shock, qui fait très très peur.

Je suis frappé en relisant cet article de voir que ce spectacle m’a paru bon alors que le niveau et l’intérêt des numéros était très inégal. Construire un spectacle de cirque qui forme un tout, capture le spectateur pour ne plus le lâcher est un art difficile, et un défi réussi cette année au cirque d’hiver. On essaiera d’aller voir le spectacle l’an prochain ! 

 

 

Campana – Cirque Trottola à Vidy

On ne va plus tellement à Vidy pour plein de raisons, entre leur programmation bofbof (nos deux dernières sorties y étaient très moyennes, l’une d’elles chroniquée ici fut un franc désastre) et notre rythme de vie.

Campana, c’est un spectacle de cirque, avec deux artistes sur scène pendant deux heures. C’est du nouveau cirque, narratif, qui casse un peu les oreilles et griffe parfois les yeux. J’ai eu un peu de mal au début quand la musique déglingue a commencé et que les personnages sont arrivés en braillant, puis, peu à peu on accroche, on se prend aux jeux multiples montés par ces deux artistes, le grand Bonaventure et la petite Titoune. Jeux de lancers, jeux de portés, acrobaties sur une échelle, trapèze volant juste au-dessus des spectateurs en costume de chat… Jeux de clowns cruels, jusqu’à la compréhension progressive de ce qui se joue dans le spectacle, de l’endroit d’où sortent les personnages, de ce qu’ils fabriquent

Contrairement à Knie, on verra un éléphant, un géant barbu poursuivant le temps, un clodo qui s’en prend à un plus petit que lui (tout petit Rififi)… 

Ce Campana est tout le contraire de ce que je disais dans mon billet sur Knie il y a quelques semaines. Pas de corps scintillants, pas de voyeurisme, pas non plus le frisson et la peur du danger (même si les exploits sont là). Campana montre un cirque plus prolétaire, dont les personnages travaillent, manient le balais, les outils et même les grandes forges.

Les images produites sont magnifiques, encore amplifiées par le petit chapiteau. Je n’en ai pas trouvées beaucoup sur le réseau, car une partie de la grâce du spectacle repose sur la surprise et l’émerveillement.

Si ce très beau spectacle passe par chez vous, foncez le voir !

(leur tournée, ici)

Photos Cirque Trottola Campana 2018 (c) Philippe Laurençon

Scènes du chapiteau 2019

Même si je n’en parle pas chaque année, le festival a toujours lieu, le dernier week-end des vacances scolaires (en Suisse). Trois jours de fête magique dans ce creux de verdure, avec les lampions, les constructions en bois, les enfants qui courent partout jusqu’à ce que la nuit devienne très noire, et les concerts et les spectacles. Les Scènes du chapiteau c’est notre festival, par ce qu’on y retrouve tous les copains du village, et des gens qui viennent de loin (amis, amis d’amis venus donner un coup de main pour assembler les structures temporaires) et d’encore plus loin (migrants en demande d’asile venus avec leur énergie et leur bonne humeur). C’est un moment tellement beau que si je voulais inventer une fête magique dans une histoire, je ne saurais que refléter ces mémoires là, c’est tellement beau que rien qu’à évoquer ce souvenir (c’était hier ! seulement hier !), j’ai envie de pleurer d’émotion.

Comme les enfants grandissent, on y reste plus longtemps. Du jeudi soir au dimanche, à la toute fin, pour les dernier applaudissements dans un très beau crépuscule d’été – troisième vague de chaleur sur l’Europe de l’année selon la NASA.

Un tout petit festival écolo, où l’on mange bien, où on boit local, où les musiciens viennent de tout près comme de plus loin. Cette année, j’ai pu écouter plus de concerts, voir plus de spectacles que d’habitude, et je vais tenter d’en dire ici quelques mots, pour un peu plus de souvenirs.

Jeudi soir, nous avons écouté Alfabeto Runico, formation italienne violon/voix plus deux contrebasses. Les chansons des Pouilles étaient réussies (avec de belles orchestrations), le reste marchait moins bien.

Vendredi après midi, un groupe sans nom nous a joué un répertoire sympathique à la Nick Cave. Dommage que le violon ait eu si peu de son.

Vendredi soir, Lada Obradovic Project, un ensemble jazz moderne autour de la batteuse serbe Lada Obradovic. Un moment exceptionnel ! Une musique de chocs, de ruptures, un écho de notre temps.

Samedi j’ai eu un aperçu d’à peu près tous les concerts, même si je n’ai pas pu les écouter tous en entier. Un des plaisirs de faire les présentation est de pouvoir échanger quelques mots avec tous les artistes.

On a commencé avec le Bric à brac orchestra : chansons à jeux de mots dans l’esprit de Boby Lapointe et instruments bricolés. De beaux moments de jeu et de poésie.

Puis j’ai eu quelques aperçus du spectacle Bivouac de la compagnie Matita, dans la forêt.

Nous avons ensuite enchaîné avec un très beau concert de l’ensemble Quatro Vozes autour des compositions d’Edgberto Gismonti, une musique sophistiquée, entre classique et jazz, construite autour de la guitare à six comme à dix cordes. Les musiciens avaient un jeu exceptionnel de précision.

J’ai aperçu des moments du spectacle Itinérances de la compagnie Muances, mêlant danse, violoncelle, jeu théâtral.

Du concert d’Alexandre Castillon et les bookmakers (accompagné à la viole de gambe) je n’ai entendu que la belle reprise de Brassens du rappel.

Au crépuscule, sur la petite scène bleue, a joué un très énergique trio blues venu de Montpellier, My Joséphine, autour de la chanteuse Bett Betty. Ca envoyait du bois !

Puis mon moment préféré du week-end, le concert de No mad ? Cabaret fantastique, interprétant leur spectacle Idomeni. Une magnifique présence scénique, de beaux textes, un univers puissant… Nous avons adoré.

Enfin, dans la nuit tombée, le bateau s’est élancé sur les musiques atmosphériques d’André Losa pour un moment de magie pure.

Avant que la nuit se conclue sur un énergique concert du Barcelona Gipsy BalKan orchestra.

Le dimanche est toujours une journée un peu étrange. L’été, les vacances, le festival se terminent. 

Nous avons eu la chance de re-voir les Colporteurs de rêves, un duo-trio entre cirque et chanson qui déploient une énergie de folie pour un spectacle très drôle, social et réflexif qui s’adresse à tous les âges.

Le festival s’est terminé avec un concert des Zézettes Swing (devenus Bleu Amarante), du néo-Swing 30s-50s plus vrai que vrai avec des compositions au discours écolo sur un ton léger, entre revival Django, triplettes de Belleville et petites touches de Louis Armstrong. Une belle conclusion pour un grande édition.

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La belle et la bête – Au petit théâtre

Le spectacle de Noël du petit théâtre de Lausanne est leur « grosse production » : généralement la pièce la plus ambitieuse de la saison, souvent une création locale. Nous avons vu lors des saisons précédentes nombre d’excellents spectacles présentés ainsi (l’arche part à huit heures, le dératiseur de Hamelin…)

Cette année, on nous propose une adaptation par Michel Voïta du conte classique de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont.

Disons-le tout de suite, c’est du bon boulot: scénographie inventive, acteurs doués (mention spéciale au couple de soeurs méchantes qui forment un très beau duo de comédie grinçante). C’est rare, et digne d’être noté, l’écriture de la pièce est aussi très réussie, gardant par moments des accents du XVIIIème siècle et n’hésitant pas à user d’un beau langage.

La narration est énergique et dynamique, avec ellipses bien posées (certains scènes, cliché et attendues, ne sont tout simplement pas montrées et c’est très bien) et de beaux moments: les tabourets à un pied, le Split-screen sur scène du père entrant dans le palais, les changements de robes de Belle.

On passe un bon moment de théâtre, adultes comme enfants, le spectacle est très recommandable. Sa saison est terminée au Petit théâtre, mais si jamais il tourne et est remonté ailleurs, je vous encourage à aller le voir. 

 

Une remarque plus critique maintenant: Michel Voïta, dans son adaptation, garde l’essence du conte (c’est bien) et en dit quelque chose (c’est bien aussi) : ma théorie est qu’il fait de ce récit le portrait psychologique d’une jeune femme, tous les personnages (bête et méchantes soeurs) représentant des éléments d’un discours intérieur d’Isabelle – Belle. Et tout ça est une bonne idée qui marche plutôt bien, surtout dans la première partie.

Le personnage de Belle, toutefois, n’évolue pas de manière très heureuse: de vertueuse, positive, fantaisiste et simple au début (quand elle se balade avec ses bottes de fermière achetées à la Landi (référence suisse)), elle devient pleurnicharde dans la deuxième partie (pourquoi pas, ça reste dans le ton larmoyant du 18ème siècle) mais surtout très garce dans la fin où elle exerce sa vengeance. Dommage que cette vertu fantaisiste, incarnée par la relation (inventée pour la pièce) avec la fée-marraine ne se maintienne pas jusqu’à la fin.

Je peux comprendre d’un point de vue psychologique ce revirement « garce » de Belle, mais on perd alors la lecture 1er degré du conte, et les enfants ne s’y sont pas trompés. Elles n’ont pas aimé ce que Belle devenait à la fin.

Que ces limites, qui sont plutôt une réflexion sur la narration, ne vous éloignent pas d’un spectacle bien fait et intéressant ! 

 

Extra – au cirque d’hiver

Une expérience intéressante, cette année : aller voir un spectacle de cirque en début de saison. Bouglione fonctionne un peu comme Knie : une troupe permanente réduite (monsieur loyal, les écuyers, les danseuses, l’orchestre live, ouvreuses et garçons de piste), des artistes internationaux de très haut niveau pour un spectacle qui tient ou ne tient pas ensemble. Celui de cette année était réussi, avec une belle unité et ce côté scintillant et plein de lumière (quels éclairages !) qui fait le charme du cirque d’hiver.

Un petit retour rapide sur les numéros:

Au début, un numéro de cavalerie complètement raté de Joseph Bouglione. Début de saison je disais, chevaux un peu en bazar… Curieusement ça a rendu le moment très touchant, montrant une relation tranquille entre dresseur et animaux. Aussi parce que je considère que se louper et réessayer fait partie du cirque : l’exploit n’est pas véritable s’il n’est pas accompagné de quelques échecs.

Un numéro de clowns acrobatiques, les wolf brothers, plein de bonnes idées mais mal calé (encore le début de saison ?). Je serais curieux de le revoir dans six mois.

Steve et Ryan, des clowns burlesques ambiance film burlesque: plutôt crétin, mais on a ri de bon cœur.

Ty Tojo, un jeune jongleur japonais qui jongle avec sept balles dans son dos (Ooooh !).

Le duo Golden dreams, qui représente tout ce que le cirque peut avoir de plus kitsch : un grand costaux musculeux, une grande costaude musculeuse en string cotte de mailles (si !), les deux avec la peau couverte d’or… dans une mise en scène péplumissime d’un numéro de tissu aérien au ralenti : c’était magnifique ! C’était très incongru et très beau.

Trapèze aérien les Flying Mendoças : belle exécution technique, belles filles et beaux gars, j’ai trouvé toutefois que la machinerie déployée gâchait un peu le rythme du numéro.

Duo Frénésie, au mât chinois : beau numéro d’un point de vue esthétique et technique (et j’adore cette discipline), mais il m’a manqué un petit quelque chose pour être pleinement convaincu.

Chloé Gardiol aux cerveaux aériens, encore une très belle discipline et un beau numéro, sobre et réussi.

Régina Bouglione dans un numéro de colombes : ce n’est pas ma tasse de thé, mais les beaux oiseaux blancs rendaient bien dans la lumière et il y avait de belles images. Les enfants ont adoré l’intervention du petit chien touffu tout blanc.

Andrey Romanovsky, dans un numéro de contorsions ambiance tuyau de poêle : magnifique, dans les images et l’ambiance belle époque. 

Liviu Tudor offre un numéro d’assiettes en équilibre avec petit chien débile que j’ai adoré, mêlant le suspense des objets suspendus à l’imprévu de l’interaction avec la bestiole. Incroyable.

En conclusion, à la grande joie de Rosa et Marguerite, un numéro d’éléphants, animé par… les éléphants de Knie ! (puisqu’ils ne peuvent plus se produire en Suisse)

Je trouve toujours ces numéros très étranges, qui ajoutent au côté artificiel et lamé or du cirque la grosse peau, les poils et les formes grotesques des pachydermes. Le numéro cette fois m’a frappé par une image, celle de la bête arrêtée en position de marche suspendue au-dessus des trois jolies filles allongées sur le sol.

Une très bonne année chez Bouglione, nous étions émus en quittant la salle. Si vous voulez du scintillant et de l’épatant, allez-y !

Merci au cirque Bouglione pour la sélection de photos illustrant cet article.

Lucrèce Borgia – à la comédie française

Nous vivons dans une époque où les gens
accomplissent tant d’actions horribles qu’on ne parle
plus de celle-là, mais certes il n’y eut jamais
événement plus sinistre et plus mystérieux.

Nous sommes retournés à la Comédie Française pour la première fois depuis longtemps (si on en croit ce blog en 2010, et ce ne fut pas une réussite). Retour pour un spectacle de patrimoine, Lucrèce Borgia, de Victor H., mis en scène par Denis Podalydès.

Alors, oui, c’est dark.

L’intrigue en quelques mots : Italie, renaissance, noms italiens à gogo, papes corrompus, spadassins, assassins, politiques vils, poisons. Lucrèce Borgia est une femme criminelle, très très mauvaise, qui avec son âme damnée Gubetta a fait emprisonner, étrangler et surtout empoisonner tout un paquet d’ennemis de sa famille. Mais, de ses amours incestueuses, elle a eu un fils qui ignore tout d’elle, vaillant capitaine de soldats au coeur pur sur lequel elle veille en secret, un amour immense et pur dans un océan de noirceur. 


Ah ! C’est qu’une bonne action est bien plus difficile
à faire qu’une mauvaise. -hélas ! Pauvre
Gubetta que je suis ! à présent que vous vous
imaginez de devenir miséricordieuse, qu’est-ce que je
vais devenir, moi ?

Cecci et moi avons beaucoup aimé, même si pour des raisons un peu différentes.

Cecci a aimé les acteurs, très bien posés, intenses, dans tous les domaines. Elsa Lepoivre tenait le rôle très difficile de Lucrèce avec talent, entre pathétique, cruauté et humour. Thierry Hancisse (un de nos acteurs préférés) faisait un très beau Gubetta, méchant et drôle. Gaël Kamilindi était très beau en Gennaro, jeune premier valeureux et noble, là aussi un rôle difficile à tenir sans ridicule. Enfin, Eric Ruf jouait un Don Alphonso magnifique de rouerie et de sentiment. Les rôles secondaires, solides, tenaient tous la route. Les acteurs ajoutaient leur finesse et leurs sentiments aux rôles tranchés à la serpe écrits par le grand Vic.

Cecci a aussi aimé la mise en scène, très lisible, bien rythmée (deux heures vingt sans entracte), avec de très belles images: la gondole au petit matin avec les filles et les hommes en vrac tout autour, Lucrèce avançant sur des planches d’aqua alta, le palais Borgia avec ses lettres énormes et l’horrible et malsaine danse finale de Gubetta avec les amis de Gennaro, tous empoisonnés, jusqu’à l’image finale morbide avec les corps abandonnés contre les poteaux. Waow !

Masques grotesques et insultes. Quels visages sont les plus vrais ?
Le plus beau duo de la pièce, les deux cruels qui s’affrontent et se déchirent.
L’innocent (ici, à droite) paie le prix des machinations des monstres

En plus de tout ça, Le pendu a aimé la pièce, son esthétique noire et sanglante traversée d’humour, de traits d’esprit, de recul sur son propre propos. Hugo fait du Shakespeare à la tronçonneuse, gore, sexuel et réellement drôle même dans les moments les plus tragiques. Le travail de la troupe, en inscrivant cela dans une esthétique un peu gritty-fantasy (je trouve qu’il n’y a pas si loin d’eux à Games of thrones), rendait bien hommage au texte et à ce récit foutraque, bancal et romantique, auquel ne survivent que les pires méchants.

à la bonne heure, voilà parler. Vos fantaisies
de miséricorde vous ont quittée, dieu soit loué ! Je
suis bien plus à mon aise avec votre altesse quand
elle est naturelle comme la voilà. Je m’y retrouve
au moins. Voyez-vous, ma dame, un lac, c’est le
contraire d’une île ; une tour, c’est le contraire
d’un puits ; un aqueduc, c’est le contraire d’un
pont ; et moi, j’ai l’honneur d’être le contraire
d’un personnage vertueux. 

 

J’ai été ému enfin par ce personnage de femme qui se débat entre l’amour dévorant, la culpabilité, la cruauté. Qui se fait cracher à la figure, battre, humilier et qui se défend toutes griffes et lames dehors. Hurlements, murmures et suppliques. Elsa Lepoivre a donné chair et humanité au monstre écrit par Hugo.

J’avais dit que c’était dark. Et super classe.