La soirée — le quatuor bocal, au Casino d’Orbe

L’écho du Bout-de-fa est le chœur d’hommes du village (fictif) de Bottoflens, dans le canton de Vaud (en Suisse, précision pour mes lecteurs et lectrices d’au-delà du Jura). C’est aujourd’hui la soirée célébrant le centième anniversaire de cette importante association locale, mais… drame.. entre les membres du chœur qui ont démissionné et ceux qui n’ont pas pu venir, ils ne sont plus que quatre à devoir animer la soirée.

La soirée est un spectacle musical qui se joue dans des grandes salles de village de la campagne vaudoise, exactement l’endroit où le centième anniversaire de l’écho, animé par le Quatuor Bocal : quatre chanteurs, qui se font pour l’occasion comédiens, danseurs, clowns… 

Le public, local, était mort de rire en découvrant la mise en scène de cette société locale, entre assemblées générales formelles et répétitions du mardi soir, relation de ces quatre types avec leurs épouses, sponsoring des entreprises du village, récit des concours de chant mythiques auxquels le chœur a participé au long de son histoire… J’avais moi même assez de références pour trouver tout cela super poilant.

D’autant que le spectacle, mêlant récit, scènes jouées, scènes burlesques et, bien sûr, chansons, a une écriture fine et ambitieuse. Les quatre zozos du quatuor bocal, sans donner l’air d’y toucher, montent un spectacle de salle polyvalente qui tient du théâtre et de la comédie musicale en plus du tour de chant. Ils incarnent tous les quatre des personnages émouvants, bien tenus, auxquels on s’attache au fur du déroulement désastreux de la soirée. La soirée fourmille d’astuces de mise en scène, de petites idées bien vues et de gags bien envoyés. L’exploit n’est pas mince, car sous ses dehors gaguesques, le récit mis en scène est en réalité une histoire triste et mélancolique : celle d’une sociabilité qui s’enfuit, de copains qui se disputent… C’est traité sans méchanceté ni nostalgie, en posant un regard moqueur tendre sur ces quatre types de la campagne vaudoise. La scène finale, montrant les quatre tenter de monter un chant « de la fête des vignerons » bien trop prétentieux, et trop compliqué pour eux, tout en s’engueulant, est un très beau moment mêlant comique et pathétique.

J’ai quelques (petites) réserves : je trouve le spectacle un peu trop long, les medley des chansons des années 70 et 80, même si souvent rigolos, cassent un peu le rythme. Et les gens riaient parfois tellement qu’on manquait des répliques (mais est-ce vraiment mauvais signe ?). Et j’ai chantonné toute la journée du lendemain leur reprise énorme de « I want to be in America » (de West Side Story).

Si vous voyez ce spectacle passer près de chez vous, ne le manquez pas !

Le conte d’hiver — au TKM

Le Conte d’hiver est une pièce de Shakespeare, tardive, qui m’a fait penser au Scapin de Molière en cela qu’elle mêle des thèmes familiers de l’auteur sans plus grand souci de réalisme d’intrigue (ni même de cohérence) mais qu’elle créé un pur objet de théâtre. 

Dans le premier acte, Leontes, roi de Bohème*, soupçonne sa femme de coucher avec son meilleur ami, le roi de Sicile. Il se monte toute une imagination d’insultes et de crimes contre lui, essaie de faire empoisonner son pote, fait enfermer sa femme. Tout le monde, même l’oracle d’Appolon, lui dit qu’il a tort, mais il s’obstine et fait toutes sortes d’horreurs. 

Et après ce début très sombre, on passe à une ambiance beaucoup plus comédie, avec le bébé abandonné de la reine recueillie par un paysan qui élève la jolie princesse, dont le prince de Sicile tombe amoureux. Déguisements, quiproquos, pastorale, danses, chansons, clowns, et à la fin tout le monde se retrouve et s’embrasse.

La mise en scène de l’agence de voyages imaginaires est d’après Shakespeare, ça veut dire qu’ils ont trituré le texte et l’objet de la pièce, ce qui peut présager du pire comme du meilleur. Là, on était du côté du meilleur.

La compagnie monte cette pièce depuis vingt ans (!!!). C’est drôle, chatoyant, musical, bourré d’idées. Les acteurs sont excellents, jouant chacun une poignée de rôles, passant de l’un à l’autre avec une perruque, une paire de lunettes… L’histoire et sa métahistoire sont présentes, on les voit se déguiser, se maquiller, bouger les décors, tout en restant dans le récit. On s’inquiète pour la reine Hermione, on rit de voir le fripon berner le berger, on a peur de la folie du roi…

J’ai aimé les costumes flashy, les grandes couronnes des rois, la musique sur scène jouée par les acteurs, le prince et la princesse déguisés à la fois ridicules et touchants, les chansons en italien de l’escroc, les personnages transformés en marionnettes à la fin quand on n’a plus trop le temps de raconter les retrouvailles, les maquettes de bateau, la mise en scène de l’ours.

C’est du théâtre comme j’adore : n’oubliant jamais qu’il est du théâtre, un moment de jeu et de joie, où on croit aux histoires sans oublier que ce sont des histoires. Où la magie est présente. Merci à l’agence de voyages imaginaires pour cette belle création et cette grâce !

Une petite vidéo de bande annonce, qui donne une idée de la mise en scène, mais juste une idée.

* Après m’être documenté sur la pièce, je me rends compte que la compagnie a inversé les deux royaumes.

ACT IV

SCENE I:

Enter Time, the Chorus

Time

I, that please some, try all, both joy and terror
Of good and bad, that makes and unfolds error,
Now take upon me, in the name of Time,
To use my wings. Impute it not a crime
To me or my swift passage, that I slide
O’er sixteen years and leave the growth untried
Of that wide gap, since it is in my power
To o’erthrow law and in one self-born hour
To plant and o’erwhelm custom. Let me pass
The same I am, ere ancient’st order was
Or what is now received

Festival de marionnettes de Neuchâtel

Un tout petit billet pour rappeler deux spectacles que nous avons vus au festival de marionnettes de Neuchâtel.

Le premier : Sans arrêt, par Pierre Meunier et Marguerite Bordat.

Le rapport avec les marionnettes est un peu lointain. Disons que c’est un spectacle autour d’un objet : une tête, celle de Pierre Meunier, sculptée par Marguerite Bordat. Un homme âgé et beau parleur, qui fait des bons mots. Une femme, qui sculpte sa tête et cherche la vérité de l’autre. Ca pourrait être narcissique et bavard et pas du tout.

Je pense que chaque représentation est différente, suivant l’état de la tête. Que les dialogues sont improvisés. Et c’est complètement fascinant : je n’avais jamais vu ça. Une sculptrice à l’oeuvre, la tête et le modèle en même temps, la matière, plastique sous les mains… Ce spectacle ne ressemble à rien de connu. Nous avons beaucoup aimé.

La vidéo ci-dessous en donne une vague idée:

Le second : Babylon, du stuffed puppet theater.

Un groupe de réfugiés, sur une plage, voulant passer en Europe. Dieu, Jésus, le diable, l’ange Uriel et un mouton nommé Pimky. Et un chien.

L’histoire est d’un total mauvais goût (si si), le décor est moche, l’animateur est visible sur scène, avec son pantalon de treillis et ses lunettes noires. Et il a un talent dément pour faire vivre les créatures, au point que je me suis dit plusieurs fois : « tiens, c’est drôle, ses lèvres bougent quand les personnages parlent ! » 

Un spectacle dérangeant qui m’a beaucoup plu aussi.

Boudoir – Stephen Cohen, à Vidy

Un.e artiste à la figure étrange, avec un intrigant maquillage et une tenue super queer, pose et bouge lentement dans des décors insolite. Vous pouvez vous faire une idée en regardant la bande-annonce du show, ici :

https://vidy.ch/boudoir-0

On est allé le voir suite à un article très flatteur du Temps.

https://www.letemps.ch/culture/steven-cohen-lausanne-theatre-fabuleux-dun-mage

Comment ça se passe ?

Vous arrivez à Vidy, le beau théâtre au bord du lac. Vous devez laisser vos vestes et sacs dans le vestiaire car vous allez pénétrer dans un « lieu d’art, plein d’objets fragiles ». Vous vous installez ensuite dans une salle de projection ou vous regardez quatre courts-métrages montrant la créature dans un atelier de taxidermiste (deux fois), au holocaust memorial et Johannesburg et au camp du Struthof. Puis vous pénétrez enfin dans le boudoir, la pièce pleine d’objets d’art fragiles (girafe empaillée, kitscheries religieuses, livres qui s’enflamment tous seuls) où l’artiste déambule dans des lumières étranges et un air pénétré.

Il ne se passe rien de plus que dans la bande-annonce. 

C’est narcissique on ne voit que luel, iel est le centre de tous les regards. C’est plein d’ holocaust-porn. C’est parfois esthétique, tout le temps ennuyeux.

Au-dessus de l’entrée du boudoir, un panneau indique « réservé aux Blancs » (panneau venu de l’Afrique du sud originelle de Cohen). Il est assez juste, il n’y a que des Blancs dans la pièce.

Cecci s’est indignée de voir le spectateur enfermé sur un petit circuit balisé, comme en sortie scolaire ou bien dans une attraction Disney.  Elle a détesté ce solipsisme esthétisant, l’instrumentalisation aussi ego- qu’anthropo-centrée du vivant naturel, réduit à des éléments de parure. Et surtout, absence totale d’émotion face à cet artifice qui ne raconte rien d’autre que ce qu’on déteste, la construction de la figure de l’artiste comme esthète solitaire…

Seul moment touchant, sur une heure de show : le moment où le film laisse voir la main noire du taxidermiste en train de bosser.

C’est l’archétype de la programmation actuelle de Vidy : prétentieux et creux. Ou alors nous ne sommes vraiment pas les gens visés par ce genre de performance.

La meilleure idée du spectacle ? Les billets à prix choisi vendus en ligne.

Les océanographes – à la grange de Dorigny

La grange de Dorigny est le théâtre de l’université de Lausanne. Un beau lieu, avec une salle très agréable, où nous avons déjà vu deux spectacles plutôt intéressants, mais pas chroniqués ici. Ce troisième spectacle s’appelle Les océanographes. Dans un décor de piles de papier, évoquant tout aussi bien les fonds marins que le bureau d’une universitaire, le spectacle met en scène tout d’abord Anita Conti, première femme océanographe, présentée comme un personnage plein de verve et d’esprit, un peu cabotin, observatrice très fine du travail des hommes en mer. Elle a voyagé plusieurs mois à bord d’un terre-neuva, le Bois rose, munie d’une caméra 16mm couleurs, et elle a rapporté des pages et des images d’observations fascinantes, poissons, tripes de poissons et marins.

« Le capitaine est debout 18 heures par jour. Il regarde les hommes. Un homme qui n’est pas regardé est perdu. Pire, il est mort. » (citation de mémoire)

Suivent des projections d’images incroyables tournées par Conti.

La seconde partie du spectacle restitue les propose de deux autres scientifiques, plus modernes, toutes deux aussi utilisant des images venues du fond des océans.

Si, théâtralement, le spectacle était un peu figé, malgré un décor magnifique, il permet une grande plongée dans ce sujet des fonds marins, et, de manière plus générale, dans ce que c’est que le travail scientifique, comment on le fait, comment il nous prend et nous obsède, femmes comme hommes. En cela, et par ses explications sur le rôle de l’image dans le travail scientifique, Océanographes est une pièce tout à fait passionnante.

Petite note intéressante : ce spectacle, mettant en scène des femmes scientifiques, a une équipe créative (presque ?) entièrement féminine.

La vie de Galilée – à la comédie française

Les lectreurs.rices de ces billets l’auront compris, ici, on aime bien le théâtre et en particulier la comédie française. L’auteur de ces lignes a un principe : quand on va voir du spectacle vivant, on aimera environ une fois sur deux. Nous sommes allés deux soirs de suite au théâtre, la première fois pour voir Gabriel, et c’était bien. La deuxième fois pour voir La vie de Galilée, de Berthold Brecht. Et bien c’était l’autre fois sur deux.

La vie de Galilée, notre première pièce de Brecht au théâtre, parle donc, spoiler alert, de la vie de Galilée, présenté comme un type plein d’idées, aimant la science, les mathématiques, sa famille, manger et dormir. Le sujet est quand même assez intéressant.

La mise en scène d’Eric Ruf, le boss de la Comédie, est pleine de pognon. 23 acteurs sur scène, décors énormes et compliqués, costumes de Christian Lacroix.

Nous avons tenu 1h30 et sommes partis à l’entracte. C’était pompeux, didactique, ennuyeux, pesant, sans intérêt.  Plein de blablabla et de trucs ridicules et embarrassants pour les acteurs et actrices sur scène.

Il y a un paquet d’années, on avait vu le Tartuffe, mis en scène par l’administratrice de l’époque de la CF. C’était plein de décors et d’acteurs et c’était nul. Il doit y avoir une malédiction liée aux mises en scène du chef…

La critique est toutefois flatteuse. Moi, j’ai l’impression d’avoir vu une pièce pour bourgeois. Pas mon truc.

Gabriel – au théâtre du vieux colombier

Gabriel est un « roman dialogué » écrit par George Sand dans les années 1830, et c’est une histoire assez cool. Gabriel est l’héritier du prince de Bramante, éduqué dans un chateau isolé dans tous les arts qu’un jeune homme de la renaissance italienne doit savoir maîtriser : monter à cheval, se battre l’épée, lire l’histoire héroïque des grands hommes. Petit détail, toutefois : sans le savoir, Gabriel est une femme, à qui on a fait croire qu’iel était un homme. Est-iel dupe ? Peut-être, peut-être pas… Et surtout, que se passe-t-il une fois que ce personnage noble, intransigeant, héroïque, entre dans le monde ?

On l’aura compris : c’est un beau sujet pour notre époque. Et un personnage intéressant. Et, ce qui ne gâche rien, une bonne histoire d’intrigues politiques, d’héritage, d’amour et de mort.

A partir de ce roman, la troupe de la Comédie Française a crée une pièce de théâtre (ce que voulait George Sand) en concentrant le récit sur huit personnages et en simplifiant l’intrigue. On a vu tout ça au Vieux Colombier, la salle de la rive gauche, et c’était super bien. Acteurs intenses et toujours excellents, avec une mention spéciale pour Claire de la Rüe du Can, dans le rôle titre, mise en scène énergique, costumes impeccables, scénographie pleine d’idées… On a vibré, on a tremblé, on a adoré.

Le grand cahier — à la comédie de Genève

Nous sommes allés voir ce seul en scène à la Comédie de Genève, l’occasion pour moi de découvrir ce théâtre. Valentin Rossier, metteur en scène et acteur, planté au milieu de la scène avec un micro, joue le texte d’Agota Kristof, que je me rappelais avoir beaucoup aimé. J’en rappelle la teneur : deux enfants, des jumeaux, envoyés à la campagne dans un pays générique d’Europe centrale, durant la seconde guerre mondiale, rapportent leurs expériences terrifiantes sans affects ni subjectivité. 

C’est un texte dur, plein de scènes crues et violentes. Valentin Rossier parvient à lui donner vie, dans un dispositif minimal mais efficace. On se laisse prendre par la voix, la parole, le rythme, on est saisi par les nappes de son, emmenés dans la vie amère de ces personnages. J’en suis ressorti secoué et saisi, par un récit qui m’a rappelé, par sa cruauté, et une certaine drôlerie (si, si), les Saisons de Maurice Pons.

Spectacle à partir de 14 ans, mais si vous y emmenez des jeunes gens sensibles, (re)lisez le roman avant. Certaines scènes peuvent être choquantes.

Le Tartuffe, ou l’hypocrite – A la Comédie Française

Nous avions tellement envie de profiter un peu des célébrations autour des 400 ans de John-B. Poquelin que nous avons organisé un voyage à Paris pour aller voir ce Tartuffe en trois actes, mis en scène par Ivo Van Hove.

Pour la faire simple, le metteur en scène néerlandais a tenté de monter la première version du Tartuffe, reconstituée par « archéologie littéraire » (c’est un concept rigolo) excavée et ciselée dans la matière du texte de la troisième et dernière version (et seule dont on dispose). Et, à partir de cet objet bizarre, il joue à explorer quelques idées, que je résumerai ainsi :

Tartuffe est un type ramassé dans la rue, lové dans la famille d’Orgon, et il ne veut pas partir parce qu’il a tout à perdre (donc il va être prêt à mordre !). Il est jeune, pas vilain, et comme le mariage Orgon-Elmire bat de l’aile (rappelons qu’Orgon « revient de la campagne » au début de la pièce et qu’Elmire se remet d’une maladie), van Hove imagine que la jeune épouse a en fait envie de se taper le visiteur (et réciproquement). Troisième idée : madame Pernelle, Orgon et Tutuffe sont des conservateurs, Damis, Cléante et Dorine sont des libéraux progressistes, et il va y avoir du fight social.

Commençons par ce qui était vraiment bien : c’est le Français, ce sont les 400 ans de leur boss, ils fallait mettre le paquet, ils l’ont mis. Les acteurs sont super bons (je les ai tous aimés et j’ai été touché de revoir Podalydès, vieux, parce que, en fait, il est vieux), ils envoient du bois, c’est formidable. La scénographie est très riche, pleine d’idées, avec musique d’Alexandre Desplat, mouvements de décor qui pètent, éclairage puissants et expressifs… Il y avait des moyens sur scène et ça se voyait. Et, même si je n’aime pas tout des partis pris de I.V.H., j’admets qu’il y a des idées et qu’il les a exprimées avec intensité. Vous n’aimerez peut être pas, mais vous en parlerez.

Comme je l’avais déjà dit la dernière fois que j’ai vu la pièce, il s’agit en vérité d’une pièce flippante et désespérée. Le discours de Cléante m’a rappelé l’angoisse des débats contre les « vérités alternatives » sur les réseaux sociaux. Cléante a raison, il le sait, mais il ne peut pas convaincre. Et Orgon lui dit : « tu causes bien, tu es savant, mais tu sais quoi ? OSEF. » Et toute discussion paraît s’enliser et se perdre, les débats et stratégies des libéraux contre l’ennemi ne mènent à presque rien. Le pire est peut-être le fait que Tartuffe n’est même pas un monstre, mais juste un type qui va se bagarrer pour survivre (ce qui le rend encore plus redoutable) et qu’on le comprend. 

Plusieurs effets de mise en scène sont très puissants : le début, qui ressemble à un générique de série très classe. Les arrivées en scène des combattants (pareil que chez les Artpenteurs, la pièce est une série de combats ritualisés). Les lunettes blanches d’Orgon… J’ai ressenti un grand plaisir à voir la précision du jeu, le soin des détails, ambiances sonores et visuelles, lampes qui descendent, pas rythmés des combattants déboulant sur la galerie…

Marguerite m’a dit « c’est super sombre et oppressant ». Et Rosa : « j’ai préféré Scapin. Il s’y passait plus de choses, on rigolait plus et ils sautaient partout »

Peut-être que c’est là la limite de cette mise en scène. Le texte nous glisse quand même que la pièce est sensée être drôle. Et Tartuffe ?, dit Orgon au récit de Dorine, et on voudrait rire, on rit même un peu, parce que Molière écrit des blagues, mais on ne se sent pas tout à fait légitimes. Plusieurs échanges sont du comique léger qui paraît déplacé dans cette ambiance violente. La scène de séduction ambigue entre Elmire et Tartuffe, qui repose sur du sous-entendu allusif, devient ici très très explicite, presque pornographique.

Le spectacle d’I.V.H est puissant, ténébreux, terrifiant parfois. Il insiste sur le côté sombre et angoissé de la pièce, sur notre impuissance face à l’hypocrisie et au mensonge. Et dans notre époque de doute, on ne rigole plus du tout.

Je conclus en citant la critique parue dans le Temps. Alexandre Demidoff, l’auteur, raconte très bien la scène initiale de la pièce, et j’ai retrouvé mes sensations dans son récit.

https://www.letemps.ch/culture/paris-une-messe-noire-un-tartuffe-present-vitriol

Devant vous, en prélude, la scène dans sa noirceur de cratère primordial. Avec ses ficelles, ses passerelles, sa machinerie. C’est là que Tartuffe naît chez Ivo van Hove, sur un air lancinant de sirène, à la lueur des flambeaux. Il est cet inconnu qui s’arrache à nos ténèbres. Un oiseau de proie orphelin de son ciel. Des mains s’affairent autour de lui. Ce sont des mains aveuglées. Elles le déshabillent. Elles le purifient. Elles plongent dans une bassine cet éphèbe maigre comme un rapace en hiver. Elles le rhabillent. Le cravatent. C’est un diable, au fond, porté sur des fonts baptismaux par ceux-là même qu’il va ruiner, comme s’il était l’émanation d’un milieu pusillanime jusqu’à l’inconscience.

Giselle… — au théâtre Benno Besson

Nous sommes allés voir Giselle… au théâtre Benno Besson. C’est spectacle original de François Gremaud, un auteur romand, et qui a tourné en France (ô consécration, pour les Suisses vivant dans l’ombre du grand voisin culturel). Sur scène, quatre musiciens talentueux (flute, violon, harpe et saxophone) et, au devant, une danseuse-actrice conférencière, Samantha Van Wissen.

 

Le sujet ? Giselle (sans les trois petits points), le ballet classique créé en 1841 sur un livret de Théophile Gautier. Le spectacle Giselle… est une conférence dansée sur le ballet Giselle (vous suivez ?)

La talentueuse Samantha Van Wissen va donc nous parler de la naissance du ballet classique, faire des digressions sur le romantisme, puis évoquer en détail le déroulé du ballet, ses décors, ses personnages, quelques interprètes fameux et fameuses. Par moment, elle danse, nous faisant ressentir, percevoir ce que peut être l’exécution de ce ballet.

Disclosure : j’ai déjà vu Giselle sur scène d’un grand opéra européen, il y a vingt ans. Je m’étais prodigieusement ennuyé, surtout parce que je ne connaissais rien au ballet classique. J’ai plutôt envie de le revoir maintenant, et c’est le point positif que je retire de ce spectacle.

Pour le reste, comme m’a soufflé Cecci à l’oreille au bout de cinq minutes, « ça va parler pendant deux heures », et c’est ce qui s’est passé. Pendant deux heures nous n’avons eu que des mots, des mots et encore des mots, pour paraphraser une autre œuvre. Ce spectacle est une gentille imposture, une œuvre d’art qui ne fait que vampiriser une autre œuvre d’art pour construire son petit discours. Oui, les musiciens jouaient très bien (mais pas assez souvent, et une partition un peu moyenne, mais bon), oui j’ai attrapé quelques infos intéressantes (le rôle de la pantomime ou les passages coupés de l’œuvre) et oui Samantha VW a une très belle présence scénique. Mais pour le reste, c’est de la culture bourgeoise, uniquement référentielle. Une création dont la beauté repose uniquement sur celle d’une autre création qu’on renvoie en miroir. Théophile G. et ses copains amateurs de fines jeunes femmes en robes sylphides (bof, les mecs, on a compris que vous étiez un peu glauques) devraient intenter des procès en plagiat à l’auteur de ces trois petits points.

PS: quant au twist final, abyme, jeu avec le texte, scène sur la scène, il ne marche pas.