Philoctète – Heiner Müller – à Vidy

Voici l’accroche : Philoctète vit à Lemnos, si on peut appeler ça vivre… Abandonné sur l’île par ses compères grecs, Ulysse en tête, avec une blessure au pied purulente et son arc magique. Dix ans passent, la guerre de Troie s’éternise. Pour vaincre, il faut convaincre le vieux Philoctète (et son arc), toujours vivant et puant, de revenir. Ulysse s’y colle, encore lui, accompagné du jeune Néoptolème, fils d’Achille et homme plein de principes. Inutile de dire que le vieux ne va pas être ravi de revoir Ulysse… Ce dernier demande donc au vertueux Néoptolème de ramener Philoctète, par le mensonge, pour que la guerre ne vire pas au désastre…

Reprise par un auteur du XXème siècle d’un mythe antique (et de la pièce de Sophocle, que je ne connais pas), Philoctète commence par une situation impossible (un vertueux contraint de mentir pour sa cause), et enchaîne sur d’autres situations insupportables mettant en scène le trio Ulysse/Néoptolème/Philoctète.

Philoctète, sortant de son trou.

Malgré une mise en scène austèrissime, des costumes moches, et des décors mini-minimaux (tuant presque l’évocation, même pour moi qui aime le simplicité au théâtre), les acteurs, tous trois excellents, portent cette pièce âpre, tendue (et drôle) d’Heiner Müller.

J’ai aussi repensé à Homère, Iliade d’Alessandro Barrico, qui m’avait fait comprendre combien l’Iliade était pleine de situations dramatiques extraordinaires, pouvant elles-mêmes être sources de nombreuses autres histoires… Je me suis aussi demandé pourquoi un salaud, embobineur et menteur comme Ulysse forçait malgré tout mon admiration. Serez-vous aussi séduits par ce curieux bonhomme à tête de hibou ?

Un très bon spectacle, donc, à voir au théâtre de Vidy, à Lausanne, et sans doute ailleurs plus tard, je l’espère.

La vieille et la bête – Ilka Schönbein

Une heure quinze de spectacle. Une femme étrange sur une petite scène comme un présentoir. Une autre, musicienne en frac et haut de forme (et petite moustache) qu’on dirait toute droit sortie du cirque bizarre. Sur scène, la femme étrange se contorsionne, anime une ballerine avec ses pieds, a des sourires un peu trop grands, un peu séniles. Elle file des contes, des histoires de princesse et des vieilles dames qui ne veulent pas quitter leur maison. On distribue des pommes, on casse des verres, on jette de la paille par terre (pour l’âne) et tout ça est parfaitement, totalement cohérent.
J’ai eu peur, parfois.

Vive la vie, vive l’amour…
vive la mort.

P.S : le théâtre recommandait « à partir de 9 ans ». Pour des enfants pas trop impressionnables, ou alors prévoyez la cellule d’aide psychologique à la sortie… C’est un spectacle pour le moins… rugueux.
P.P.S : les représentations à Vidy sont passées, mais je pense que le spectacle va tourner. Si vous le voyez passer près de chez vous, allez y manger une pomme à notre santé.

Tartuffe – par les Artpenteurs

« Le scandale du monde est ce qui fait l’offense, Et ce n’est pas pécher que pécher en silence. »

Nous étions allé voir voici deux ans la mise en scène de Marcel Bozonnet à la comédie Française de cette classique pièce de Molière. Outre le fait que le spectacle était franchement boiteux, j’en étais ressorti avec l’idée que cette pièce, au fond, n’était pas très bonne et que Molière était bien meilleur dans le bourgeois gentilhomme ou le malade imaginaire.
Les artpenteurs m’ont prouvé, en beauté, que j’avais tort.
Ils montent leur Tartuffe sous (un tout petit) chapiteau, avec quelques tréteaux à portée de main du spectateur, et des acteurs proche à toucher. Pas de décor, une scène nue, un rappeur (Obaké) pour la musique, qui dit aux entractes les lettres de Molière au Roi où Jean-Baptiste P. tente de défendre sa pièce.
Jamais cette histoire ne m’avait parue si angoissante et désespérée. Face au serpent logé dans le sein de la maison (et le Tartuffe n’est rien d’autre), aucune arme ne porte.
Cléante, le beau-frère d’Orgon, est calme et raisonnable. Il raisonne juste et calmement… En vain.
Damis, le fils, joue la carte de la colère et de la violence, en vain.
Elmire, la femme, réussira par ruse et en donnant de sa personne, à déciller les yeux d’Orgon. A quoi bon, puisque la société, en la personne du sergent, reste du côté de l’imposteur…
Seul moyen de s’en sortir, le Ludovicus ex machina… Et la façon dont il est manifesté montre bien comment Chantal Bianchi, la metteuse et scène (et désopilante madame Pernelle) le considère. On ne verra jamais le monstre écrasé sous le talon… Est-il même possible de le vaincre?
Le spectacle met en scène les flots de mots qui s’affrontent. Obstination d’Orgon, colère rusée de Dorine, discours savants de Cléante, fourberies de Tartuffe. Le tréteau, tout en longueur, est un espace de duels, marche, retraites, estocades… On tente de vaincre, de convaincre, et le monstre, souple, souriant, visqueux, s’en sort toujours. Quand on le croit coincé, il s’avilit un peu plus pour s’échapper…
Bien sûr, un espace aussi réduit impose un jeu très physique, dans des costumes criards, tranchés. La faible distance, les visages maquillés qui semblent être des masques, permettent de jouer sur les mimiques à la De Funès, les sourires onctueux, les regards en coin. Le spectateur se sent aspiré, pris à partie. Il ressort de la pièce aussi épuisé que les comédiens.
Et j’ai repensé à l’affaire des caricatures. Le livre de J.Favret-Saada montre quelques beaux tartuffes, de l’espèce la plus dangereuse…

Le spectacle se joue encore (voir sur le site web) – si vous n’êtes pas trop loin de la romandie, profitez-en, cette troupe, engagée et exigeante, mérite d’être connue !

Voir aussi :
Ma chronique de l’excellent Peer Gynt, des mêmes artpenteurs (qu’ils jouent encore, voir sur leur site. Photos ici).

Sire,
Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j’ai cru que, dans l’emploi ou je me trouve, je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle; et, comme l’hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j’avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mît en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux-monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistique.

InStallation – théâtre de Vidy

Son titre est sans doute l’élément le moins intéressant de ce spectacle. Sous un chapiteau noir auquel quelques lustres sont suspendus, quatre artistes, un dresseur et trois musiciens, dans une belle complicité, offrent un spectacle de cirque élégant et poétique. Cecci et moi étions assis très serré, les gradins étaient bondés, comme chez Bartabas. Mais contrairement à ce que nous avions vu chez Zingaro, ici, le spectacle valait le coup.

Reprenant de nombreux éléments du cirque classique (jeux de corde, chevaux dressés, courses clownesques, jonglerie, funambulisme) la troupe rompt la logique des numéros et de la division des rôles : tous, plus ou moins, s’engagent sur la piste, jouent avec les animaux, montent à la corde… Et si on devine que chacun a son point fort, on constate aussi la polyvalence des artistes et leur joie à présenter ensemble leurs numéros. La musique est superbe, elle enveloppe les morceaux, crée le lien, le rythme, le suspense… Au piano, au mélodica, à la guitare électrique, à la harpe à tonnerre… Les sons sont étonnants.

Si elle existait, j’aurais bien acheté la B.O du show…

Malgré des éléments plus ou moins réussis (je ne suis pas grand amateur des numéros de diabolo en général, même les leur sont plein d’idées), ce spectacle offre de nombreuses images très poétiques, de danses, de scènes, de moments tendres ou incongrus.

Pour la première fois, du crique moderne nous a convaincus – et nous revenons de loin !

Roméo et Juliette – ballet au grand théâtre de Genève


Hier, expédition à Genève pour voir un spectacle de danse, le ballet Roméo et Juliette, sur la musique de Prokofiev.
Ce dernier gagne vraiment à être écouté en live, je le sais depuis que nous sommes allés voir l’amour des trois oranges. La musique de Prokofiev est à la fois romantique, puissante et délicate, c’est une matière vivante, qui emporte le coeur et les émotions. Et l’orchestre de chambre de Genève, qui l’exécutait, a été impeccable.
Pour le ballet même, je ne sais pas quoi en dire, je ne connais rien à la danse et généralement je n’y comprends rien. Sauf là. Il faut dire que je connaissais le scénario et qu’une histoire d’amour et mort comme celle là ne pouvait que me plaire…


Le décor, très épuré, était superbe, les lumières aussi, qui mettaient magnifiquement en valeur les peaux, les corps, les tissus… Les danseurs aussi étaient beaux, avec des gestes lissés par un immense travail, où tous les mouvements, des plus fins aux plus physiques, paraissaient également fluides.
Mettre de l’esprit dans les mouvements et les corps, comme une démarche alchimique… Pour la première fois, ce genre de choses m’a séduit.


Je n’ai pas tout aimé, dans la chorégraphie (l’extrait de Shakespeare, dit au début, m’a semblé inutile. Les tableaux d’amour ne m’ont pas convaincu, le personnage de Mercutio était mal posé), mais l’ensemble produisait des situations, des images magnifiques, dont les photos donneront une petite idée. Les scènes de combat, notamment, étaient très lyriques et puissantes.

Photos (c) grand théâtre de Genève

Urhu – Les Norn à l’échandole

Une charrette à roues, posée sur scène. Un homme en salopette la démonte, pièce par pièce. Pour fabriquer… quelque chose. Tout en travaillant, il pense, il rêve, il est inspiré par trois femmes qui ne sont qu’un seul être. Qui rient, qui parlent, qui se moquent, de lui, d’elles-mêmes. Qui chantent. Dans la langue des rêves, celle qu’on ne comprend que quand on dort. L’homme dort-il ? Ou est-il éveillé ? Elles jouent, elles écoutent l’homme qui fait tinter ses outils, elles saisissent un gros tambour pour un détour mélancolique, les voix s’envolent ensemble puis se séparent. Elles ne sont qu’une et elles sont trois. Et tout s’en va.

Voici Uhru, le nouveau spectacle des Norn. Elles sont encore ce soir à l’échandole. Et ailleurs, plus tard, peut-être ?

Les Norn – dans les glaces nordiques

Au rythme de l’eau.

Leur agenda…

Image (c) Norn

Carmelo, au théâtre de Nesle(s)

Grâce à l’excellent Damien, nous avons tous pu apprécier les talents de Carmelo, magicien sicilien marchant sur les traces de Buster Keaton, de Chaplin et des comiques burlesques, qui déchire et recolle les feuilles de papier journal, est entouré de chapeaux, de cordes, de ballons vivants, qui emmène sous l’eau les enfants venus le voir au théâtre de Nesle(s)

Figaro divorce – à la comédie française

Premier des billets consacrés à notre expédition parisienne. Après avoir lu des critiques élogieuses, je nous ai pris des places pour Figaro divorce. Plusieurs points positifs : la présence d’acteurs que nous aimons bien et la mise en scène de Jacques Lassale. Le sujet même de la pièce est très attrayant : écrite dans les années 30 par un auteur chassé d’Allemagne (il faisait de l’art dégénéré déplaisant aux nazis), la pièce raconte la suite du mariage de Figaro : puisque la pièce de Beaumarchais annonçait la révolution, Odön von Horvàth place ses personnages juste après cette dernière, obligés d’émigrer et de connaître la dure vie des exilés. Le Comte Almaviva brûle l’argent des bijoux de sa femme dans les grands hôtels et Figaro se désole, avant de s’établir barbier de luxe dans une petite ville bavaroise pourrie. Quant à Suzanne, désillusionnée, elle finira serveuse dans un cabaret… et sujet d’une chanson d’amour (pas celle de Léonard Cohen, malheureusement)

Passage de la frontière… La comtesse est épuisée

L’univers de la pièce mélange les références géographiques et temporelles, créant un flou propre au rêve: on est à la fois après la révolution française et après la révolution russe, dans les années 30 et au 18ème siècle. L’auteur respecte les caractères des personnages de la pièce d’origine, tout en les faisant évoluer dans leur nouvel univers, c’est d’ailleurs peut-être pour moi une limite de la pièce : j’ai le sentiment qu’il aurait pu secouer/casser ses jouets un peu plus.

Chez les douaniers

Jacques Lassalle met en scène ces tribulations tristes comme un manège de chevaux de bois, un peu joyeux, un peu agaçant, avec des musiques un peu lourdes comme un strudel à la crème un peu rance… jusqu’au magnifique passage du cabaret, plein de tendresse, et au retour au château d’Almaviva où Figaro montre avec un immense talent comment il a choisi entre l’honnêteté et la débrouillardise…

Le comte et Suzanne au bureau de la ligue internationale d’aide aux émigrés

Les acteurs sont tous très beaux, rocailleux, blessés, créant des personnages qui titubent dans un monde qui ne veut plus vraiment d’eux… Du bon travail.

Peer Gynt par les arTpenteurs à Yverdon

Nous avons retrouvé à Yverdon le théâtre du petit globe où nous avions vu les Norn : le bâtiment (en bois) a été démonté, a quitté la vallée de Joux pour s’installer au bord du lac, dans un cadre fort joli. Et cette fois ci, point de chant, mais du théâtre !


Peer Gynt (prononcer Père Gunnt) est un classique du théâtre norvégien, de Ibsen, une histoire d’aventures un peu folles, avec bagarres villageoises, histoires invraisemblables, trolls, brouillards, voyages, naufrages… Cette pièce à grand spectacle était assurée par une compagnie de six (juste six!) beaux acteurs, assurant tous les personnages, la musique, le chant, la danse.
La mise en scène est étonnante, pleine de vitalité et d’invention. Les acteurs bougent magnifiquement, passent d’une voix à l’autre, d’un registre à l’autre, font des sauts, des marionnettes, des récitatifs, des plaisanteries, un peu dans la tradition de la comedia del’arte (telle que nous l’avions vue pratiquée par le piccolo teatro de Milan, un des plus beaux spectacles de théâtre que j’aie jamais vu).
Tout cela pour créer des images magnifiques : la danse des trolls, la mère perchée sur son moulin, la tempête sur le navire, l’errance de Peer Gynt dans la lande, sous les étoiles, tentant de fuir le fondeur de boutons.
La pièce, très belle, propose des scènes magiques, pleines de mystères et d’interprétations, humaines, légendaires, divines. Peer Gynt, raté fantastique, voyage, rêve, aime, tue parfois, se trompe tout le temps et reste toujours sympathique. C’est du théâtre. C’est la vie.

Fais un détour, dit le Courbe.

Par devant, par derrière, c’est toujours aussi long
A
u dedans, au dehors, c’est toujours aussi court

PS : les prochaines dates de la tournée mondiale dans le gros de Vaud et en Suisse et à Avignon