Roméo et Juliette – ballet au grand théâtre de Genève


Hier, expédition à Genève pour voir un spectacle de danse, le ballet Roméo et Juliette, sur la musique de Prokofiev.
Ce dernier gagne vraiment à être écouté en live, je le sais depuis que nous sommes allés voir l’amour des trois oranges. La musique de Prokofiev est à la fois romantique, puissante et délicate, c’est une matière vivante, qui emporte le coeur et les émotions. Et l’orchestre de chambre de Genève, qui l’exécutait, a été impeccable.
Pour le ballet même, je ne sais pas quoi en dire, je ne connais rien à la danse et généralement je n’y comprends rien. Sauf là. Il faut dire que je connaissais le scénario et qu’une histoire d’amour et mort comme celle là ne pouvait que me plaire…


Le décor, très épuré, était superbe, les lumières aussi, qui mettaient magnifiquement en valeur les peaux, les corps, les tissus… Les danseurs aussi étaient beaux, avec des gestes lissés par un immense travail, où tous les mouvements, des plus fins aux plus physiques, paraissaient également fluides.
Mettre de l’esprit dans les mouvements et les corps, comme une démarche alchimique… Pour la première fois, ce genre de choses m’a séduit.


Je n’ai pas tout aimé, dans la chorégraphie (l’extrait de Shakespeare, dit au début, m’a semblé inutile. Les tableaux d’amour ne m’ont pas convaincu, le personnage de Mercutio était mal posé), mais l’ensemble produisait des situations, des images magnifiques, dont les photos donneront une petite idée. Les scènes de combat, notamment, étaient très lyriques et puissantes.

Photos (c) grand théâtre de Genève

Urhu – Les Norn à l’échandole

Une charrette à roues, posée sur scène. Un homme en salopette la démonte, pièce par pièce. Pour fabriquer… quelque chose. Tout en travaillant, il pense, il rêve, il est inspiré par trois femmes qui ne sont qu’un seul être. Qui rient, qui parlent, qui se moquent, de lui, d’elles-mêmes. Qui chantent. Dans la langue des rêves, celle qu’on ne comprend que quand on dort. L’homme dort-il ? Ou est-il éveillé ? Elles jouent, elles écoutent l’homme qui fait tinter ses outils, elles saisissent un gros tambour pour un détour mélancolique, les voix s’envolent ensemble puis se séparent. Elles ne sont qu’une et elles sont trois. Et tout s’en va.

Voici Uhru, le nouveau spectacle des Norn. Elles sont encore ce soir à l’échandole. Et ailleurs, plus tard, peut-être ?

Les Norn – dans les glaces nordiques

Au rythme de l’eau.

Leur agenda…

Image (c) Norn

Carmelo, au théâtre de Nesle(s)

Grâce à l’excellent Damien, nous avons tous pu apprécier les talents de Carmelo, magicien sicilien marchant sur les traces de Buster Keaton, de Chaplin et des comiques burlesques, qui déchire et recolle les feuilles de papier journal, est entouré de chapeaux, de cordes, de ballons vivants, qui emmène sous l’eau les enfants venus le voir au théâtre de Nesle(s)

Figaro divorce – à la comédie française

Premier des billets consacrés à notre expédition parisienne. Après avoir lu des critiques élogieuses, je nous ai pris des places pour Figaro divorce. Plusieurs points positifs : la présence d’acteurs que nous aimons bien et la mise en scène de Jacques Lassale. Le sujet même de la pièce est très attrayant : écrite dans les années 30 par un auteur chassé d’Allemagne (il faisait de l’art dégénéré déplaisant aux nazis), la pièce raconte la suite du mariage de Figaro : puisque la pièce de Beaumarchais annonçait la révolution, Odön von Horvàth place ses personnages juste après cette dernière, obligés d’émigrer et de connaître la dure vie des exilés. Le Comte Almaviva brûle l’argent des bijoux de sa femme dans les grands hôtels et Figaro se désole, avant de s’établir barbier de luxe dans une petite ville bavaroise pourrie. Quant à Suzanne, désillusionnée, elle finira serveuse dans un cabaret… et sujet d’une chanson d’amour (pas celle de Léonard Cohen, malheureusement)

Passage de la frontière… La comtesse est épuisée

L’univers de la pièce mélange les références géographiques et temporelles, créant un flou propre au rêve: on est à la fois après la révolution française et après la révolution russe, dans les années 30 et au 18ème siècle. L’auteur respecte les caractères des personnages de la pièce d’origine, tout en les faisant évoluer dans leur nouvel univers, c’est d’ailleurs peut-être pour moi une limite de la pièce : j’ai le sentiment qu’il aurait pu secouer/casser ses jouets un peu plus.

Chez les douaniers

Jacques Lassalle met en scène ces tribulations tristes comme un manège de chevaux de bois, un peu joyeux, un peu agaçant, avec des musiques un peu lourdes comme un strudel à la crème un peu rance… jusqu’au magnifique passage du cabaret, plein de tendresse, et au retour au château d’Almaviva où Figaro montre avec un immense talent comment il a choisi entre l’honnêteté et la débrouillardise…

Le comte et Suzanne au bureau de la ligue internationale d’aide aux émigrés

Les acteurs sont tous très beaux, rocailleux, blessés, créant des personnages qui titubent dans un monde qui ne veut plus vraiment d’eux… Du bon travail.

Peer Gynt par les arTpenteurs à Yverdon

Nous avons retrouvé à Yverdon le théâtre du petit globe où nous avions vu les Norn : le bâtiment (en bois) a été démonté, a quitté la vallée de Joux pour s’installer au bord du lac, dans un cadre fort joli. Et cette fois ci, point de chant, mais du théâtre !


Peer Gynt (prononcer Père Gunnt) est un classique du théâtre norvégien, de Ibsen, une histoire d’aventures un peu folles, avec bagarres villageoises, histoires invraisemblables, trolls, brouillards, voyages, naufrages… Cette pièce à grand spectacle était assurée par une compagnie de six (juste six!) beaux acteurs, assurant tous les personnages, la musique, le chant, la danse.
La mise en scène est étonnante, pleine de vitalité et d’invention. Les acteurs bougent magnifiquement, passent d’une voix à l’autre, d’un registre à l’autre, font des sauts, des marionnettes, des récitatifs, des plaisanteries, un peu dans la tradition de la comedia del’arte (telle que nous l’avions vue pratiquée par le piccolo teatro de Milan, un des plus beaux spectacles de théâtre que j’aie jamais vu).
Tout cela pour créer des images magnifiques : la danse des trolls, la mère perchée sur son moulin, la tempête sur le navire, l’errance de Peer Gynt dans la lande, sous les étoiles, tentant de fuir le fondeur de boutons.
La pièce, très belle, propose des scènes magiques, pleines de mystères et d’interprétations, humaines, légendaires, divines. Peer Gynt, raté fantastique, voyage, rêve, aime, tue parfois, se trompe tout le temps et reste toujours sympathique. C’est du théâtre. C’est la vie.

Fais un détour, dit le Courbe.

Par devant, par derrière, c’est toujours aussi long
A
u dedans, au dehors, c’est toujours aussi court

PS : les prochaines dates de la tournée mondiale dans le gros de Vaud et en Suisse et à Avignon

IOD – Norn

Hier soir, concert des Norn au Clédar.
La musique des Norn est une expérience bizarre, une plongée dans un monde mal délimité, plein d’impressions et de rêves. Elles chantent dans une langue inventée, portent des costumes archétypaux, dansent comme des sorcières, comme une créature à trois têtes. Serpents, chimères, enfants, magiciennes. Souffles de sable et reflets d’eau. Voix puissantes, en contrepoint, rythmes brisés, le coeur saute des battements, l’esprit décolle et rêve. J’ai retrouvé dans leur musique ce que j’aimais dans le Dead Can Dance des débuts, avec qu’ils ne deviennent pompeux et lourds. J’imaginais des histoires pas très rassurantes de femmes possédées par des voix qui ne leur appartiennent pas, de créatures ayant une apparence humaine mais révélant dans la danse une nature bien plus singulière. Ambiance de déserts, tissus noirs chatoyants, le percussionniste me faisait l’effet d’être le jeune homme des contes, égaré de l’autre côté du mur du sommeil. Pas sûr qu’il en revienne entier.
Pas une musique facile, mais il n’y a besoin d’aucune clé pour la comprendre, la clé est en moi, en vous.

Pour les écouter (en CD)

  • Le disque FRIDJ : premier disque des Norn, ambiance de vent, neige et gel, une merveille a capella sous une pochette d’Eikazia
  • Le disque IOD : disque du spectacle vu hier (désert et eau, et quelques percussions), à paraître cet automne…
  • Plus médiéval, avec une énergie étonnante, les disques d’Espantar , notamment le disque « la Manticore » (rien à voir avec le groupe français du même nom), que réécoute sans me lasser.

Pour les écouter (sur le net)
Quelques extraits de FRIDJ sont dispos sur le site… Je tente de les embedder ci-dessous.



Pour les voir (c’est encore mieux !)
Agenda sur le site www.norn.ch

Photos venues du même site, (c) Norn.

Electre, à la colline

Esprit critique a aimé la mise en scène de Electre au théâtre de la colline.
Moi pas.
Non que la pièce soit sans intérêt, loin de là. Cette histoire de vengeance à la cour des Atrides, cette mère écrasante, cette fille traitée comme un chien (littéralement)… Cette famille enfermée, bouclée dans ses pensées, sans ses folies… Ca avait tout pour me plaire.
Non que les acteurs manquent de présence. Clytemnestre fait une reine saisissante, la jeune femme qui joue Electre a de la voix et de la présence… autant du moins que le lui permet la mise en scène. (Oreste est assez bof, par contre. Un mou. Mal habillé.)
Non d’ailleurs que le décor soit inintéressant, avec cette pluie de sang, ces chaises vides, la terre sous la scène, ces lumières qui créent des ombres terribles…
Mais la mise en scène arrive à gâcher toutes ces qualités. Pourquoi ce hiératisme, ces personnages qui
se disent « lâche-moi, ne me touche pas ! », quand ils sont à vingt
mètres l’un de l’autre? Et ces poses ridicules, les bras levés comme des sémaphores de Chappe… Et surtout, cette horrible diction : les phrases coupées n’importe quand, avec des pauses
solennelles au petit bonheur la chance. Tenez, comme si on
écrivait une critique de théâtre en mettant de sauts
de ligne n’importe où.
Je veux bien que le but soit de composer des images fortes, mais que d’efforts, que de peines, pour trois images intéressantes pour 1h40 dans le noir. Le spectacle est figé, toute vie arrachée aux personnages, toute envie d’en savoir plus à leur sujet arrachée au spectateur.
Tant pis pour eux.

Les barbares / Gorki – Lacascade

Je fixe quelques mots pour garder une trace de l’excellente pièce que nous avons vue dimanche après-midi, au théâtre de la colline. Les barbares, pièce adaptée d’après Gorki. C’était la dernière. Du théâtre russe comme j’aime : une petite ville de province, pourrie et misérable, avec son lot de petites histoires d’amour, de rancoeurs et de haines. Deux ingénieurs arrivent (avec famille) pour travailler sur l’installation du chemin de fer. Deux mondes se rencontrent, se percutent, s’usent l’un l’autre, se mêlent…
La pièce fait fortement penser à Platonov – pour le côté histoire chorale/sociale à intrigues multiples, ainsi qu’au fabuleux Révizor de Gogol, pour l’affaire de l’étranger qui arrive dans une petite ville et qui bouleverse tout (et aussi à la Forêt et à la Cerisaie…),. Mais la pièce de Gorki est plus tardive, et bien qu’elle reprenne ces thématiques, on voit qu’elles sont traitées à l’aube de la Révolution…

Au coeur de l’action, de fabuleux dialogues, âpres, vrais, enchâssés les uns dans les autres, entre des personnages tous en tension, souffrant et cherchant, qui se rencontrent et se perdent. Tout le monde parle en même temps, la tête tourne, on gagne une sorte d’ivresse à voir se déployer et se briser toutes ces vies. Dans l’ensemble des intrigues individuelles, j’aime tout particulièrement l’histoire de Igor Tcherkoum, l’ingénieur idéaliste et violent, qui cherche à ouvrir des routes de fer dans une société qu’il voit comme un cadavre pourrissant. Et son enthousiasme ira s’usant, s’usant, confronté à la ville, au monde, à des gens qu’il déteste, qu’il comprend…

Sur un plateau immense, dans un décor plein de lumières rasantes, le corps des acteurs est mis en valeur, souligné – muscles, bras et jambes… Corps collectif (quand le groupe d’habitants de la ville, véritable masse humaine, accueille les ingénieurs), corps individuels (le gros Gricha, la fine et souple Pavline, le mendiant tout sec, la délicatesse absente de Nadejda…). C’est un théâtre vivant, vibrant, avec de la musique, une fanfare, des danses, des gestes théâtraux superbes (quand Lydia plante les fleurs devant Anna…), des images fantastiques (la petite sauvageonne sur les épaules de Gricha, le maire posant le pied sur la main de son subordonné, le mendiant perché en haut de sa barrière…). De nombreux moments m’ont bouleversé, jusqu’à me serrer la gorge. Moments de déchirure, de solitude, d’abandon, d’ivresse. Toute la vie y passe, y bouillonne, dans une grande douleur. Est-ce que Gorki déteste l’humanité, pour montrer des personnages aussi bêtes, aussi souffrants? Ou bien est-ce que, au contraire, il éprouve pour elle un amour infini?
Aucune prétention, aucune tendance à l’intellectualisme : les barbares est une pièce qui se comprend immédiatement, qui saute à la gorge, dans toute sa violence. Et la troupe l’a merveilleusement rendue.

Sei personaggi in cerca d’autore

Nous avons eu l’occasion de retourner hier au joli théâtre de l’Athénée, avec sa belle façade art-nouveau. Il est situé dans un curieux quartier près de l’Opéra: des rues piétonnes avec seulement des magasins chics qui, sous les réverbères de la nuit d’hiver prend des airs de décor… de théâtre justement.
Je ne connaissais pas la pièce de Pirandello, sinon son titre qui m’avait toujours intrigué. Le pitch en est simple : pendant une répétition, six personnages (aux rôles dramatiques assez tranchés : le Père, la Mère, la jeune fille, le jeune homme, le jeune fils, la petite fille…) apparaissent sur scène réclamant qu’on raconte leur histoire. Et le metteur en scène, un peu malgré lui, se laisse entraîner avec ses acteurs dans une tentative de représentation de ce que ces personnages ont à dire. La pièce était représentée en italien, surtitrée.
Le propos méta-théâtral est évident et me paraît maintenant un peu daté. Ce qui marche, par contre, ce sont les interactions entre les « acteurs » et les « personnages », très habilement illustrées par les costumes, le jeu des acteurs, le jeu scénique. En cela, la mise en scène est très ludique. Les « personnages » ne sont pas pleinement des êtres humains (ils n’ont pas de noms, par ex.), ils sont des idées, du « matériau dramaturgique ». Et les acteurs jouant les personnages arrivent à incarner cela, non sans talent ni sans humour.

Quant au propos psychologisant de la pièce (le drame familial et social des « personnages ») il est ce qui me paraît le plus vieilli, le plus artificiel, contrairement par exemple à celui exposé dans Filumena Marturano, dont j’ai parlé il y a quelques mois. Mais cette dernière pièce est aussi plus récente.
Notre plus grand plaisir durant cette pièce a bien été en vérité de pouvoir comprendre les acteurs (qui parlaient nettement et clairement) sans quasiment s’aider des sous-titres. Que c’est beau, l’italien…