Knie – Emotions

J’ai déjà avoué ici mon goût pour le cirque. Après avoir chroniqué des trucs arty, et d’autres semi-arty, voici le compte rendu de notre passage annuel au cirque Knie.

Knie se présente comme une institution suisse : le cirque national, qui effectue 300 représentations par an, une tournée depuis le fin-fond des Grisons jusqu’au bout de la Romandie. Des dizaines de remorques, une ménagerie qui est un vrai zoo pour les petits, 4000 lampes sous chapiteau, un spectacle très pro, parfaitement réglé, avec des artistes internationaux, tara-zim-boum ! Le côté plus surprenant de Knie pour les Français est le remplacement des clowns par des comiques locaux, jouant à fond sur l’humour suisse, rarement très fin, souvent vulgaire genre comique troupier années 50 (j’avoue, toutefois, j’ai souri au show de Laurent Delahousse l’année dernière dans son rôle d’empêcheur de tourner en rond et d’importun. Sans doute parce que son personnage de Genevois râleur ressemble beaucoup au Français râleur). 

Comme Knie a de l’argent, les spectacles de ce cirque sont aussi l’occasion de voir d’excellents artistes, plus ou moins bien mis en scène.

Le cru de cette année est plutôt très bon, si on enlève les numéros comiques (même s’ils comportent quelques jolis moments, le duo full house livre des numéros un peu vieillots, et Steve Ekely ne m’a pas convaincu). Pour le reste, c’est un spectacle de grande classe, beaucoup plus beau et touchant que d’habitude et je ne pensais pas dire ça un jour d’un spectacle de Knie. Le numéro d’entrée mêlant cavalerie et acrobaties, avec une troupe énergique de danseurs ukrainiens est réellement superbe de fluidité et d’élégance. On a vu aussi un très beau numéro de portés acrobatiques (le duo You & Me), une troupe d’acrobates chinois sur monocycles et une troupe de trapèze volant nord-coréenne épatantes. J’ai été moins convaincu par le spiderman qui marche à l’envers au sommet du chapiteau : OK pour l’exploit physique, mais je n’ai pas le goût du sang et j’ai eu peur tout le temps que ce type se tue (je n’ai vu aucun dispositif de sécurité).

Mais au delà de tout ça, le spectacle était superbe dans le domaine le plus décrié du cirque à l’ancienne : les numéros animaliers. Knie, comme Grüss en France, c’est une famille d’écuyers. Là, les chevaux étaient superbes, les numéros de dressages, cabrés, les tableaux avec chevaux arabes ou frisons hollandais étaient magnifiques, au niveau de ce que fait Alexis Grüss à Paris. Un artiste italien a aussi présenté un superbe numéro de dressage d’oiseaux tandis que le numéro avec les éléphants était extraordinaire. De la beauté, de la finesse et du rêve comme j’en ai rarement vu dans ce domaine. Un très bon spectacle, Amaranthe et Héliflore ne s’y sont pas trompées !

Wouaf Art – Au petit théâtre

Nous avons donc emmené Amaranthe et Héliflore assister à une conférence sur la place du chien dans la peinture occidentale, donnée par mademoiselle Jeannette, dont c’était la toute première conférence en public. Bon. Le micro marchait bizarrement, la moitié des accessoires étaient mal branchés et mademoiselle Jeannette cachait difficilement son admiration pour la grande et belle Linda Beauregard qui parle si bien avec des mots si compliqués. Et puis les objets se sont comportés de manière bizarre, une écharpe s’est transformée en chien, une poubelle s’est mise à… vous n’avez qu’à aller voir le spectacle pour le savoir.

Mademoiselle Jeannette est incarnée par Guandaline Sagliocco (qui a vraiment un chien qui s’appelle Fiona, a appris Amaranthe en la rencontrant en coulisse), la conférence est complètement fêlée, les enfants rient beaucoup, les adultes aussi et on voit même, en prime, une conférence sur la place du chien dans la peinture occidentale (où on apprend pourquoi Pedro, le chien de la famille royale, est poussé de côté dans las meninas).

Ce spectacle a beaucoup tourné, il passera peut-être près de chez vous. En tous cas il, est jusqu’au 15 septembre au petite théâtre de Lausanne, dont je ne peux que louer la qualité de la programmation.

Géométrie de caoutchouc – à Vidy

Imaginez un grand chapiteau de cirque, carré. Vous êtes dedans. Et devant vous, ni scène, ni piste, mais un autre chapiteau, blanc celui-ci. Des ombres évoluent sous sa surface, mains, bras, sirènes, poissons/oiseaux triangulaires… 

Puis un orage éclate et des personnages bizarres s’extraient de sous la toile pour évoluer non plus dans mais hors du chapiteau. Ses suspendre, grimper, sauter, glisser, rebondir, bizarres, désarticulés, comme des toons élastiques. Peu à peu, ils apprivoisent ce nouvel univers, extérieur…

Géométrie de caoutchouc est un spectacle de « nouveau cirque », comme on appelle ce genre de show poético-arty-bizarre. Les dix premières minutes sont un peu longues, nous avons failli sortir, d’autant que nos deux satellites Amaranthe (6 ans) et Héliflore (5 ans) trouvaient toutes ces ombres assez intimidantes. Mais quand elles ont vu les personnages dévaler les pentes, sauter, glisser et rebondir, nous les avons entendues rire et nous sommes restés, à raison, pour profiter de ces étranges visions. Exploration d’un monde, exploits de sauts, interactions d’une troupe, d’un peuple, avec une bien étrange machine de toile, de poids et de cordes, Géométrie de caoutchouc offre des images merveilleuses. Et à la fin, quand tout s’effondre et se replie, Héliflore, qui a tout compris, s’est réfugiée dans nos bras en pleurant.

Un spectacle d’Aurélien Bory, avec huit acteurs formidables. Jusqu’au 15 septembre au théâtre de Vidy, à Lausanne.

Entresort – un spectacle du cirque Starlight

Les lecteurs de ce blog le savent peut-être, je suis un grand amateur de cirque. Depuis les gros barnums, façon Knie, jusqu’aux compagnies intimistes et auteurisantes comme les Colporteurs d’Antoine Rigot. Nous sommes hier allés voir le dernier spectacle du cirque Starlight.

Cette compagnie a un positionnement curieux et intéressant : à la fois ancienne famille circassienne (façon Knie, Gruss, etc.) et positionnement « nouveau cirque » : pas d’ animaux, spectacle très mis en scène tentant de se détacher du défilé de numéros sur grosse musique de foire.

Le metteur en scène actuel (Stefan Hort) travaille avec eux depuis trois saisons. On se souviendra peut-être que j’avais beaucoup aimé leur Balchimère, il y a deux ans. Le spectacle de l’année dernière (Aparté) n’avait pas été chroniqué ici : bien que très intéressant, j’en étais ressorti avec une furieuse envie d’aller me noyer dans le lac, tant il était mélancolique.

Avec Entresort, Starlight renoue avec quelque chose de plus gai. Thématique de baraques de foire de la belle époque, costumes de bric et de broc, figures mal fagotées, monstres amoureux, petites danseuses cruelles. Le spectacle ne se départ pas d’une certaine mélancolie, la musique rappelle parfois les valses tristes de Yann Tiersen, la mort elle-même traverse trois fois le plateau, sans s’arrêter heureusement. Certains des numéros présentés sont magnifiques (Anna Abrams à la corde lisse, ou le jongleur Brian Dresdner, plein d’énergie et de lumière), effrayants tant ils sont impressionnants (la contorsionniste Annaëlle Molinario, en femme-serpent-araignée, on était presque dans Freaks). Le spectacle dégageait une atmosphère bizarre et assez transgressive, avec son maître de cérémonie travesti (le très beau mime Ferkel Johnson), son couple féminin au cadre fixe et Christopher Gasser transformé en chien par une déception amoureuse. Le tout se concluant par une magnifique numéro de trampoline, avec ses moments de grâce suspendue, donnant l’impression d’inverser le cours du temps.

Le spectacle a ses lenteurs, ses images étranges, des déviances sur des chemins de traverse, qui m’amènent à sa principale limite : malgré le côté troupe itinérante et gros show, et bien qu’il ne comprenne aucune image « choquante », Entresort risque de dérouter les enfants. Les deux jeunes spectatrices qui nous accompagnaient (6 & 5) ont trouvé ça un peu long et ont eu du mal à maintenir leur attention, notamment durant la deuxième partie. 

Ca n’en reste pas moins un superbe spectacle, un grand shoot de rêves.

photos (c) Felix Imhof & John Pertwee

Mon traître – à Vidy

Quelques mots sur le spectacle que nous avons vu mercredi dernier…

Un très beau sujet, basé sur une histoire vécue : un journaliste français devient ami d’un héros de l’IRA, qui a été de tous les grands moments de la lutte contre les Britanniques. Le Français embrasse la cause, donne des coups de main, héberge des amis, transporte de l’argent… Jusqu’à 1994, fin de la lutte, victoire de la cause.

Dans les années 2000 on apprend que le héros était un traître, agent de l’ennemi. Peu de temps après, il est assassiné. Désarroi de l’ami Français, qui écrit deux romans tentant de dire à l’ami disparu ce qu’il n’a jamais pu lui dire…

La pièce est l’adaptation des deux romans.

Les acteurs étaient bien, mais l’adaptation est loin de nous avoir convaincus. Pourquoi ce stand-up immobile, permanent ? Pourquoi cet écran qui sépare les acteurs des spectateurs ? Pourquoi cette overdose de pathos, musique trop forte, effets sonores appuyés ?

Les revenants à Vidy

Retour à Vidy hier après une longue absence. Nous étions heureux de retrouver l’ambiance du foyer, et plus encore heureux de renouer le contact avec un bon spectacle.

L’action se déroule en Suède, dans une grande maison. Demain on célèbre la mémoire du sénateur Alving en inaugurant un orphelinat. La veuve organise tout, le pasteur arrive, vieil ami de la famille. Le fils est là, de retour après une longue absence. La servante est bien jolie et son père est un drôle de type…

Peu de personnages mais de nombreux secrets, empoisonnés, qui faussent toutes les relations, tous les dialogues. Tout glisse, dérape très vite, le passé revit, ses ombres envahissent le présent, et ni la morale, ni les mensonges bien intentionnés ne tiennent longtemps.

La mise en scène de Thomas Ostermeier pose magnifiquement les personnages, remarquablement incarnés dans un décor, une atmosphère très réussie, lumières froides, meubles épurés, ombres et éclairages de biais. La modernisation de l’action est cosmétique et n’a au fond pas d’importance, le sujet de la pièce glissant de l’hypocrisie sociale vers quelque chose de plus profond, les ombres et les douleurs, les absents qui guident et commandent notre action. Une expérience étrange et angoissante qui m’a fait penser, peut-être par l’ambiance, au travail de David Lynch.

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MARIO
DEL CURTO

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Oust ! – au petit théâtre

Boum, dans le noir quelque chose s’écrase sur le sol. La clown verte, car c’est elle qui vient de tomber, se redresse avec sa petite valise au milieu d’une curieuse prison faite de bâtons de mikado géant. Qu’elle tente de mettre un pied dehors et les lumières sonnent l’alerte, elle est coincée. Bientôt, une autre chute, une autre clown, une autre valise…

Avec ses errants en cavale pourvus de leur bagage, méfiants, soupçonneux, maintenant l’autre derrière les barrières de la politesse, le spectacle aborde des sujets pas faciles pour des petits enfants, mais la mise en scène, les maladresses burlesques, les jongleries ratées et les ballets de travers, font tout passer, tout admettre. On a parfois peur, on rit, on s’émerveille jusqu’à la chute, d’une grande douceur.

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Le Président – à Vidy

Sous le chapiteau de Vidy (mais pourquoi là ? et pas dans la grande salle ?) on découvre le couple présidentiel qui vient d’échapper à un attentat. Lui se fait faire un massage par son masseur préféré qui lui raconte des histoires drôles. Elle, ébranlée, pleure la mort du colonel de la garde (un héros) et de son chien (un carlin). C’est Thomas Bernhard qui les fait parler et puisqu’on est chez TB, le discours va être un fleuve, un déferlement de pensées en tourbillons, de préjugés, de haines (contre les contestataires, les philosophes, les étudiants) mais aussi de mensonges et de nostalgies. Le flot emporte le spectateur, porté par deux acteurs excellents, elle, en figure déjà morte au visage blafard ou aux seins dressés de pin-up et lui tout en rondeur manipulatrice, porté par une mise en scène pleine de belles trouvailles, rideaux, marionnettes et coups de cymbales. Le spectateur encaisse, vacille, s’émerveille de cette plongée dans des psychés déviantes qui pourraient être la sienne propre. Âmes sensibles, s’abstenir.

L’ambition, la haine, toujours.

Photos (c) Loll Willems

Le bal des intouchables – à Vidy

L’année dernière, en avril, nous avions vu un des spectacles les plus marquants de notre vie, sur la route. Antoine Rigot, le fildefériste cassé, a répété avec la troupe des Colporteurs un nouveau spectacle, tout aussi impressionnant.

Un chapiteau rouge de sang séché, des structures en bois austères, des corps jetés sur la piste dans de sacs poubelles. Les mains et les pieds déchirent le plastique, font naître des créatures étranges, les hommes et les femmes émergent peu à peu des formes. Des jeux cruels se déroulent, moqueries, provocations. Un garçon léger et fou se lance à l’assaut du mât chinois, s’y accroche, s’y enroule, paraît flotter dans l’air, se suspendre, et on sait alors qu’on assiste à quelque chose de grand et d’unique.

Le cirque du bal des intouchables est loin des paillettes. Les corps y apparaissent dans leur vérité, les relations évoquées sont violentes, folles. Le spectacle, mené par quatre musiciens posés sur la piste ou perchés dans les airs, emmène les artistes et leurs personnages très haut, très loin. Nous avons eu peur, parfois, nous avons été émerveillés, souvent. Tout est dans le mouvement et la grâce, les photos ne diront pas grand-chose. C’est un grand spectacle, qui nous a noués là, au ventre et ne nous a pas encore lâchés.

 Photos (c) Mario Del Curto, pour le théâtre de Vidy

Sainte dans l’incendie – à Vidy

Monologue poétique, coque-à-l’ânisant, flux verbal plein de créations et de surprises tendant de dire quelque chose de la bergère/cavalière/sacreuse de roi de Domrémy, Jeanne la bonne Lorraine. Le tout dit par une actrice impressionnante, à la voix très étrange et à la robe vraiment moche. Un très beau travail, tout en maîtrise, même si nous n’avons pas totalement adhéré, notre réserve ayant sans doute à voir avec quelque chose de la vérité de Jeanne.