Le Misanthrope – à la Comédie-Française

Nous avons vu la pièce dans la mise en scène de Clément Hervieu-Léger, qui date d’une douzaine d’années. Je trouve intéressant que des théâtres jouent aussi bien des pièces de répertoire que des mises en scène de répertoire, surtout, bien sûr, quand la mise en scène est bonne, comme celle dont on parle. Ainsi, le TKM, qui rejoue son Scapin ou bien son Fantasio.

De manière marrante, à part trois idées, je ne connaissais pas cette pièce de Molière que je n’avais jamais lue ni jamais étudiée. Donc, on a Alceste, qui s’énerve contre l’hypocrisie et la bassesse du monde (et qui s’énerve contre tout et tout le monde), qui a un bon pote très très très patient, Philinte, et qui est amoureux d’une jeune veuve, Célimène, qui est jolie, a de l’esprit et s’amuse à faire tourner les hommes en bourriques.

Comme chaque fois chez Molière quand la pièce porte le nom d’un personnage (Le Tartuffe, le Bourgeois Gentilhomme, le Malade Imaginaire, l’Avare…), toute la dynamique tourne autour du personnage principal (qui devait être joué par JBP, j’imagine) qui s’agite, agite son entourage, provoque des situations impossibles et des gags. Mais, en vérité, je me demande si le Misanthrope est vraiment une pièce marrante. Oui, certes, il y a des répliques qui claquent et qui font rire et une belle collection de vannes méchantes, mais la mise en scène qui nous est proposée montre surtout un homme malheureux, plutôt dépressif, qui se met en colère face au monde tel qu’il ne va pas. Une réaction plutôt naturelle, dans laquelle on peut se reconnaître. L’humour, ou la violence, de la pièce viennent du fait qu’il ne renonce pas, qu’il ne capitule pas (tout comme Bérenger, le héros de Rhinocéros), ce qui le rend à la fois admirable et détestable, d’autant qu’il a à perdre à cette attitude puisqu’en la tenant il ne peut pas obtenir l’amour de Célimène.

La mise en scène de Clément Hervieu-Léger se passe dans une sorte d’espace intermédiaire, le salon d’un hôtel particulier en cours de rénovation ou de déménagement. Il y règne une ambiance sombre de lieu mi-habité, avec ce piano dont Alceste joue parfois quand on tire le drap qui le recouvre.

Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour ces costumes sinistres de bourgeois début de siècle (l’autre siècle, celui où je suis né) et ces soubrettes en robe noire et tablier blanc, mais je trouve que la pesanteur qu’ils inspirent participe bien du cadre de la pièce. De plus, ces costumes sombres font ressortir les couleurs des deux personnages les plus sympathiques de la pièce, Eliante et Célimène.

Eliante, d’abord. La gentille, la calme, la raisonnable, mais aussi celle qui est utilisée, instrumentée comme objet de mariage par cet imbécile d’Alceste quand il voit Célimène menacer de lui échapper.  La scène de déclaration d’amour toute en douceur entre Eliante et Philinte est très belle. Eliante, c’est la vie, c’est vers elle que part Philinte à la fin au lieu de suivre Alceste dans le gouffre.

Célimène, ensuite. Adeline d’Hermy lui donne une énergie joyeuse, sensuelle, vivante. Oui, elle baratine, oui elle manipule, mais aussi elle dit la vérité sans hypocrisie, dans la joie et la moquerie. Elle prend des risques, elle marche sur le fil, elle vit (contrairement à Alceste, qui se plaint).

La scène de révélation finale aurait pu tourner au slut shaming (ces deux marquis sont des personnages utilitaires affreux – les acteurs qui les jouent, Briane Ba et Sefa Yeboah s’y collent avec bravoure), mais Célimène fait face et tient bon – et Alceste manque une grande occasion de lui célébrer son soutien.

L’image finale de la pièce, que je ne spoile pas, est sur Célimène et elle m’a bouleversée.

Je ne trouve pas que la pièce est parfaite (je me suis un peu assoupi au milieu dans tous ces alexandrins) et la mise en scène très ombreuse est parfois pesante. Mais la troupe de la Comédie-Française donne à ces personnages vieux de 360 ans (ils sont nés en 1666) une présence et une épaisseur et une vie qui me parle. Comment peut-on aimer le monde sans trop souffrir ? Alceste se fâche et ne veut rien entendre. Célimène rit et se moque, toujours. A la fin, les deux pleurent. Et nous ?






Augustin à la mine – au TKM

C’est le début de la saison au TKM, centrée autour d’un festival d’art brut, en collaboration avec le musée du même métal installé à Lausanne. (voir cet article où j’évoque cet endroit remarquable)

La pièce commence dans le noir ; des sortes de lanternes de mine laissent deviner un sol couvert de débris minéraux. Une nouvelle lumière s’allume, au fond, éclairant de côté un visage pâle, qui nous parle. Elle est Marie Lesage. Une enfant. Elle est morte. Elle est sous la terre (dans la mine ? Dans la tombe ? Le texte est ambigu). Elle nous parle du lien entre le dessous et le dessus. Elle nous parle de son frère, le peintre, Augustin. La pièce va nous parler d’Augustin.

Augustin Lesage est né dans le Nord. Il descend à la mine, comme son père, comme son grand-père. Un jour, une voix lui parle, celle de Marie, sa soeur, dans une scène bouleversante où il semble à la fois ramper sous terre et être dans les bras de la morte. Marie lui dit qu’il sera peintre. Il se met à peindre alors qu’il n’a jamais appris. Il va parler aux esprits, évoquer les morts, guérir les vivants par ses pouvoirs psychiques, et peindre des tableaux mystérieux, géométriques, pleins de motifs liés à l’Egypte antique. Il va devenir l’objet d’études bizarres, financées par l’Institut Métapsychique International, dans les années 20.

La pièce, dans un grand souffle, nous fait vivre cette histoire. Sept acteurices sur scène, toustes sont Augustin, toustes sont tous les personnages. Les voix passent, les personnages changent de scène en scène, iels bougent comme un corps, comme plusieurs corps. Foule, groupe d’habitudés au café, mineures dans la cage, visiteurices de la première exposition d’Augustin. Les genres, les voix n’ont pas d’importance, les corps des comédiens.nes évoquent les fantômes, les morts, les voix disparues.

L’histoire d’Augustin est à la fois très mystérieuse, très curieuse, très humaine. La pièce offre une mise en scène pleine de mouvements, de danse, même, qui montrent le temps qui passe, les guerres qui viennent, l’âge et la maladie qui saisissent. Le texte porte des extraits de lettres ou de paroles de ce drôle de type que fut Augustin Lesage.

On est dans l’histoire des mines, l’histoire du Nord, l’histoire du spiritisme. On voit vivre un monde de la belle époque et des années 20 plein de surnaturel et de magie. Dans l’ombre des tunnels, entre sur terre et sous terre, en passant d’un monde à l’autre…

Et le plus beau : pendant une heure trente nous faisons la connaissance d’un peintre sans jamais voir un de ses tableaux. Si la curiosité vous prend, cherchez des images sur le réseau. Et si vous le pouvez, allez découvrir la pièce !

Photos Guillaume Perret

Don Juan – Monbijou-Theater

En vacances dans la grande ville de Berlin, l’auteur de ses lignes, accompagné de Rosa et Marguerite, a pris au sérieux la suggestion de ces dernières : si on allait à ce joli théâtre, voir jouer Molière, en allemand ? Après tout, on connaît l’histoire (ou bien on va la relire vite fait) et on a appris la langue de Goethe à l’école, autant pratiquer un peu.

Le théâtre Monbijou est un théâtre semi circulaire, en plein air, à deux pas de la célèbre Île des musées de Berlin. Bar à l’extérieur, petite restauration, lampions, c’est joli et gentiment punk. La musique va être assurée par JennyRebecca au chant, guitare électrique et looper, perchée avec son haut de forme sur le côté de la scène.

Dom Juan est une super pièce de JBP, mettant en scène ce personnage détestable et magnifique qui ne respecte rien. Ni le mariage, ni ses dettes, ni l’honneur (quoi que), ni surtout pas, Dieu.

La mise en scène du Monbijou est « d’après Molière », ça veut dire qu’ils ont modernisé et destructuré la pièce. L’essentiel y est, les meilleures scènes, mais avec deux actrices et un seul acteur sur scène il a fallu adapter un peu. Beaucoup. En fait, c’était génial. Sagnarelle fume une clope en bordure de scène en balançant des vannes, Dona Elivre apparaît au sommet du grand escalier vêtue d’une robe rouge super classe (et elle éclate la gueule de Don Juan à coups d’arts martiaux – tant pis pour lui) et Don Juan… il est maquillé, queer, ongles bleus, chaussures compensées, l’esprit au scalpel, souple, énergique, il jette des fleurs à tous les membres du public (hommes ET femmes), s’assied à côté de Charlotte là-haut dans la scène et il ne s’arrête jamais, jamais de faire ce qu’il  veut, d’aimer qui il veut, de conquérir les coeurs comme Alexandre conquiert les mondes.

Dona (rote) Elivre


Tiens toi droit !


C’est un spectacle hyper physique, du théâtre comme j’adore, avec des cris, de la sueur, des acrobaties, des chansons et des images qu’on voudrait garder toujours. (alors oui, c’était en allemand, on n’a pas tout compris et manqué 50% des blagues, mais 1) on connaissait le texte français qu’on a retrouvé ici et là, et 2) un jeu si physique et si visuel te donne toujours le contexte). Et Dom Juan est à la fois affreux et sympathique, se jettant avec orgueuil et obstination et joie vers le gouffre. 

Dans la scène finale, Don Louis est remplacé par sa maman, car de nos jours rejeter le père n’est plus une provocation. « Sitz gerade ! Ja, ja, mama », tandis que crier et appeler à la mort de la mère… Et à la fin, Don Juan arrache la nourriture de la bouche de Sganarelle pour son terrible Abendessen où le commandeur va finir par se pointer, et les acteurs font un truc affreux et drôle avec une pastèque, tout ça dans le soir de Berlin, avec la musique des bars autour et les grondements du métro aérien.

Pauvre pastèque

C’était génial. Voir Molière ainsi repris, travesti, rendu vivant. Voir, sentir, Don Juan se débattre pour nous, vivre tout ce que nous sommes, ainsi, sur scène, dans un moment de grâce.

Il faut bien danser face à la mort, portant déjà le linceul

 

Saturn VII – par le Thune

Le Thune, c’est le théâtre universitaire de Neuchâtel. On a découvert cette année leur création : Saturn VII, une pièce de SF déjantée jouée en extérieur (au bord du lac de N au crépuscule, pour notre représentation, même si leur tournée les emmènera dans d’autres lieux).

Donc une fusée décole et emmène Erwann Man, un milliardaire, plus quelques scientifiques et personnages excentriques, pour terraformer la septième lune de Saturne (d’où le titre). La pièce commence avec le décollage de la fusée (effets spéciaux !) et va nous montrer les interactions de cette bande de fortes personnalités durant leur voyage.

La joie que procure ce spectacle vient son énergie et de sa fantaisie. C’est un récit très monté (au sens du cinéma) où des scènes multiples se parlent et se répondent, jouant aussi bien sur le registre de l’action, du whodunnit, de la comédie et bien sûr de la SF. Les acteurices emportent tout ça avec fougue, tandis que la mise en scène (on a envie de dire : la réalisation), très astucieuse, profite d’une sorte de triple plateau (si, si !) pour créer des effets intéressants. Ca donne un spectacle exubérant et drôle, mêlant théâtre, danse, arts martiaux, vidéo, dont l’histoire rebondit dans toutes sortes de directions inattendues. Des costumes très réussis donnent une jolie unité à tout cela, créant tout un univers avec peu de moyens.

Parmi les choses qui m’ont particulièrement touché : voir une troupe manifestement si heureuse de créer, jouer ensemble ; le fait que l’inspiration soit clairement celle des séries, avec leurs multitudes de personnages et de registres, revues à travers le filtre du théâtre ; et que les questions de corps et de genre soient traitées avec une fluidité heureuse : le personnage badass en combat est une grand-mère jouée par un garçon (je crois), un personnage très masculin est joué par une jeune femme, etc. Tout ça est tellement évident que ça fait plaisir à voir.

Spectacle en tournée début juillet.

Infos ici: https://www.unine.ch/thune/saturnvii/

Lundi 7 juillet à 21h, au Sentier FreeTheBees, La Gîte 174/a, 1627 Vaulruz.
Mercredi 9 juillet à 21h, au Bar le Tipi, Plateau de Thyon, 1993 Veysonnaz.
Jeudi 10 juillet à 21h, à la Coopérative MOUL2, Rte d’Ogens 35, 1407 Bioley-Magnoux.
Vendredi 11 juillet à 21h, aux Jardins du Vailloud, Rue du Grand Vailloud 6, 1355 L’Abergement.
Dimanche 13 juillet à 21h, à La Filature, Chem. de la Condémine, 1315 La Sarraz.

La cantatrice empruntée – au château de Montcherand

Béatrice est chanteuse lyrique (voix de mezzo soprano), elle arrive sur scène, triste et pas très fraîche, les mots hésitants. Alice, pianiste, la rejoint et demande : « Alors ? Qu’est-ce qu’elle chante ? ». Et, à travers le chant, à travers les pièces chantées, leurs disputes et leur accord, Béatrice chante des pièces qui vont du classique à la variété, avec tout son art lyrique, et un jeu très drôle. Les pièces, par leur assemblage, par le regard qu’Alice et Béatrice posent sur elles, nous disent de manière plus ou moins directe quelque chose de la vie d’artiste, de la vie de chanteuse, d’une vie de femme qui passe son temps à chanter des personnages de femmes écrits par des hommes aux fantasmes plus ou moins nets, mais qu’elle aime chanter quand même.

Les artistes sont sincères, et très touchantes parce que sincères, et parviennent à faire ressentir l’émotion de pièces ultraconnues (« L’amour est enfant de Bohème ») ou ultra-19ᵉ (« Connais-tu le pays où fleurit l’oranger… ») ou encore ultra-déchirantes (Kurt Weill : « Retire ta main, je ne t’aime pas »), jusqu’à une chanson féministe italienne (« Noi siamo stufe di fare bambini… »).

La cantatrice empruntée donne envie d’aimer le chant (lyrique mais pas que), de le découvrir et de rire et de pleurer avec. Une très belle découverte dans la cour du château de Montcherand. Merci à l’association l’art de vie (son site, ici) pour cette excellente programmation !

Un spectacle écrit par Béatrice Nani, joué par Béatrice Nani et Alice Businaro, mis en scène par Paola Landolt.

Cosimo – au petit théâtre

C’est Biaggio qui raconte : il a huit ans. Cosimo en a douze. Leur père est intimidant, leur mère est obsédée par les reconstitutions de batailles, leur grande soeur Battista est folle et leur cuisine des plats extravagants, notamment à base de rats ou d’escargots.

Viola, dix ans, la fille des voisins, solitaire et trop intelligente dit qu’ils sont tous « zinzins » dans cette famille.

Et un jour, ça craque : Cosimo refuse de manger le plat d’escargots conconcté par sa soeur. Le père veut l’y forcer. Cosimo dit non, non, non et non. Et il s’enfuit en montant dans le grand arbre du jardin. Il ne redescendra jamais.

Vous aurez reconnu le pitch du baron perché, le roman merveilleux et bizarre d’Italo Calvino. Cosimo est une adaptation pour trois acteurs (Cosimo, Biaggio et Viola) et pour enfants à partir de sept ans. Ca dure une heure et ça se passe sur la petite scène du Petit théâtre de Lausanne, toute noire, sans décor, et c’est beau et merveilleux, à fendre le coeur, à pleurer ; j’en suis sorti plein de rêves et d’images.

Au bout de l’exposition éclate la dispute, et Cosimo tombe son anorak d’enfant et s’envole et j’ai su que alors que la pièce serait très belle. L’actrice qui l’incarne monte au portique-arbre, et jouera tout le reste suspendue à des sangles tout en haut de la salle, passant de l’une à l’autre d’abord avec prudence puis avec grâce comme Cosimo devient de plus en plus aérien. Puis, allant d’arbre en arbre, le garçon passe jusqu’au-dessus du jardin des voisins et rencontre Viola, dont le regard terrible et les mots durs pourraient tordre du métal et m’ont cloué à mon banc.

Et le temps passe, Biaggio devient moins enfantin, Viola aiguise son esprit et sa volonté et Cosimo s’éloigne de plus en plus de notre humanité, par son logis, par ses mouvements, par ses mots. Le récit ose les ellipses temporelles, les narrations parallèles, les suggestions.

Bien sûr, le récit de Calvino a été adapté, et c’est très bien. Cosimo s’attarde sur la relation à trois entre le petit frère, le rêveur et l’amoureuse. Entre Cosimo et Viola, deux intransigeances se confrontent, une force irrésistible qui rencontre un objet immuable et ce sont les coeurs et les âmes qui dégustent et les personnages se transforment et sont transmués.

La pièce est magnifiquement écrite et mise en scène et jouée. J’ai été particulièrement touché par les acteurices. Camille Denkiger fait un Cosimo à la parole rare et toujours hors de l’axe, hors de la ligne, jamais là où on ne l’attend. Vivien Hebert est un très bel enfant de huit ans, de dix ans, ou plus grand, dans les postures, la diction, sans aucun effet exagéré, le personnage qui reste au sol et qui fait des compromis, pour les autres. Et Luna Desmeules joue une Viola qui est un scalpel, une tempête, une figure de feu.

Merci à ces trois-là de nous avoir emmenés aussi loin.

Note : la pièce secoue carrément, mais elle est appropriée pour les enfants, aucun doute (pas en-dessous de sept ans) tout autant que pour leurs parents. Je suis encore une fois émerveillé de la qualité de ce que peut proposer le petit théâtre de Lausanne.

Une chronique plus détaillée et plus intelligente que la mienne de ce spectacle peut être trouvée ici : https://wp.unil.ch/ateliercritique/2025/05/cosimo/

J’y ai découvert l’existence d’une autre version du baron perché, de Calvino, destinée aux enfants.

La grande poutze – à la Tournelle

Le clown arrive sur scène, avec un grand balais, une grosse poubelle verte à roulettes et le costume complet de l’homme de ménage. Il faut nettoyer, car le spectacle, c’était hier. Pourquoi y a-t-il encore des gens aujourd’hui dans la salle ?

On s’en doute, le nettoyage de la scène ne va pas aller très vite. Les objets sont contrariants, ils s’opposent à la volonté déjà faible de Peugeot (c’est le nom du clown), qui préfère se faire un café et nous parler un peu du spectacle d’hier, l’histoire de Gilgamesh, roi d’Uruk. C’était super, il dit, vous auriez du voir ça. Il est tellement fort, Gilgamesh, il a tout inventé ! Et il a parcouru le monde à la recherche de l’immortalité !

La grande poutze (c’est un terme suisse romand pour dire nettoyage ou ménage) est un spectacle de clown, très bien pour les enfants, à partir de 8 ans. Peugeot est un personnage souriant, ridicule et doux, maladroit et drôle et gentil.

Toutefois, au bout d’un moment, avec l’arrivée d’un autre personnage sur scène, le spectacle continue d’être drôle mais s’engage sur des chemins surprenants. (Je ne spoile pas).

On quitte alors le burlesque et la naïveté pour parler de sujet plus sérieux et plus sombres, plus personnels, sans jamais abandonner la magie et le plaisir enfantin. On a est secoués, frappés, même effrayés à un certain moment. C’est un jeu de grâce et d’équilibrisme tenu remarquablement par l’auteur et interprète, Olivier Mäusli. 

La grande poutze est un grand spectacle à petits moyens, d’une immense finesse et délicatesse, joué avec une précision et une maîtrise incroyables. Quand il se termine, on a le sentiment d’une grande route parcourue dans le souffle d’un rêve, ou d’un clignement d’yeux. Peugeot rêve, il n’avait pas très envie de bosser, décidément.

Prochaine occasion de le découvrir le 26 avril à Yverdon.

Préparation pour un miracle – à Vidy

La scène nue de la salle Charles Apotheloz du théâtre de Vidy est bien moche. Une grande boîte profonde, noir et creuse, l’air pas tout à fait propre et un peu hostile.

Certains spectacles la décorent trop peu (par exemple, le récent Quichotte) ce qui donne une atmosphère de pas fini au spectacle. Et quand commence Préparation pour un miracle, on se dit que c’est pareil. Spectacle pas fini ? En fait, non.

Un type entre par la porte du fond, il s’éclaire avec une lampe de poche, il est un peu paumé, il essaie de ressortir et il n’y arrive pas et les autres portes sont fermées. Et la lumière fluctue, il allume une lampe sur pieds, le fil se détache et se rétracte, la lampe s’éteint, il la rebranche, le fil se détache de nouveau, mais cette fois-ci la lampe reste allumée, allez comprendre, ça lui échappe, tant pis, il essaie de sortir par la porte de la salle, elle est coincée aussi, d’autres portes s’ouvrent, mais quand on sort par la porte 1, on débouche sur la porte 2, la salle devient un espace vraiment bizarre qui boucle sur lui-même.

Et ce n’est que le début.

Un téléphone sonne, une radio s’allume, les lumières fluctuent, les interrupteurs sont vaguement illogiques, les objets ont une présence soudaine et bizarre…

Le spectacle nous emmène dans un univers matériel absurde qui fait penser à des jeux vidéo point&click Lucas Arts ou dans une vieille BD de Marc Antoine Matthieu. Le personnage, une sorte de salaryman persévérant, ne dit jamais rien, il est coincé dans ce monde où il va essayer de faire quelque chose. Que valent nos actions ? Que cherchons-nous ? Cela en vaut-il la peine ? Le monde (la scène) est technique et seulement partiellement compréhensible, des fantômes l’habitent, des ombres, des doubles, pas hostiles, mais justes bizarres, bizarres, bizarres. C’est souvent drôle, ironique, et plus encore inquiétant. Mais dans ce décor moche, plein d’objets utilitaires, quelque chose se passe et une forme de beauté finira par naître et vous verrez des merveilles.

Préparation pour un miracle est à la fois du théâtre, du cirque et de la magie. C’est formidable. Vous en tirerez (peut-être) des impressions qui feront écho avec votre expérience du monde.

Si le spectacle passe près de chez vous, allez le voir.

PS : le spectacle est indiqué pour enfants de 8 ans et plus. Il y en avait pas mal dans la salle et beaucoup riaient. Moi, j’ai trouvé l’atmosphère souvent flippante, on aurait dit un spectacle dans un film de David Lynch. Je suis content que ça ne leur ait pas fait peur ni créé de malaise.

PPS : et nous, si on revoit passer un spectacle de Marc Oosterhoff, on ira le voir.

Chapitres de la chute, la saga des Lehman brothers – au TKM

Les frères Lehman étaient des juifs allemands originaires de Bavière, immigrés aux Etats-Unis à partir de 1844. Ils ont commencé par vendre du tissu et des articles de confection en Alabama. Puis ils se sont faits négociateurs en coton, puis en café… puis banquiers pour la reconstruction après la guerre de Sécession, puis banquiers d’affaire pour soutenir le développement du chemin de fer, puis un des premiers acteurs de la bourse de New York, accompagnant le développement des industries naissantes : l’automobile, l’aviation, le cinéma, la télévision…, investisseurs, puis traders…, tout cela jusqu’à la fameuse affaire des subprimes qui causera la chute de cette banque trop grande pour chuter, comme on disait.

Ce sujet a inspiré un livre, un gros bouquin de Stefano Masini. L’auteur à lui-même a adapté le livre en pièce de théâtre, un bon morceau de quatre ou cinq heures de long, une matière à partir de laquelle travailler, dixit.

La pièce que nous avons vu est une adaptation sur un format plus court de cette œuvre étrange qui mêle, histoire personnelle, histoire, économique, histoire, politique, car raconter l’histoire d’une entreprise n’est pas raconter l’histoire d’un personnage, surtout si celle-ci s’étale sur plusieurs siècles.

Thierry Romanens et Andrea Novicov ont créé un spectacle à la fois drôle, rythmé et sensoriel qui essaie de nous faire saisir cet objet bizarre. Bien sûr, il y a des explications, des simplifications… mais surtout des impressions très fortes, pour nous faire capter, par tous les sens, ce qui a été, ce qui est.

Thierry Romanens, qui « joue, et gueule, et chante » est tout au milieu. Jouant à peu près tous les personnages, passant de l’un à l’autre avec un accessoire ou un geste de la main. Faisant récit, scènes et dialogues sans aucune fatigue apparente, pendant près de deux heures. Il est accompagné par un trio jazz-electro et plus encore, format A’3 qui fait pulser l’ensemble, parfois en douceur, parfois en force, et par les créations graphiques live de Dany Peterman : dessins à la craie sur tableau géant, constructions en carton, avions de papier, symboles et image colorées. Le tout compose un objet scénique incroyable, précis, jamais ennuyeux, toujours accueillant, qui s’efforce de raconter l’inracontable.

C’est tout à fait dans l’esprit du TKM (du théâtre ambitieux et généreux dans ce qu’il montre et raconte), et ça fait aimer le spectacle vivant. J’en suis sorti heureux. 

PS : si le fonctionnement d’une banque comme Lehman’s vous intéresse un peu plus en détail, je recommande l’excellente chaîne youtube de Heu?reka

https://www.youtube.com/channel/UC7sXGI8p8PvKosLWagkK9wQ

Le peu que je comprends à ces trucs, c’est grâce à lui.

The Employees – à Vidy

The Employees est le meilleur spectacle de théâtre que nous ayons vu en 2025. Nous le recommandons !

Pourtant, voici quelques CW qui pourraient vous faire hésiter : vidéo permanente, nudité occasionnelle, « dispositif quadrifrontal », pièce en polonais surtitré, durée 2h45, distribution de bouchons d’oreille (à cause du gros son) et avertissements quant aux effets stroboscopiques. Tous les signes presque caricaturaux du théâtre moderne.

La pièce se déroule dans/autour d’une boîte, une sorte de cube de 36 mètres carrés au centre d’une salle carrée entourée de gradins. La boîte représente un vaisseau spatial dans lequel 6 employés, trois hommes et trois femmes, vivent et travaillent (notamment sur des objets extraterrestres), aidés par 6 humanoïdes, leurs doubles et serviteurs. On a donc 6 acteurs et 12 personnages. La boîte étant en partie transparente, on en voit en partie l’intérieur depuis les gradins, mais surtout on suit l’action à travers au moins deux flux vidéo retransmis en live sur des écrans.

Photos ci-dessous de Natalia Kabanow, du dossier de presse du théâtre de Vidy.

Ambiance entre Alien et Stalker (le film comme le livre), narration laissée en friche, forme très contemplative… Ca été une expérience vraiment forte. Quelques reproches: le fait que, malgré le début, on ne voie pas bosser les personnages. Qu’aucune ligne narrative, même prétexte, ne soit présente (on a l’impression qu’elle a été là, ténue, mais abandonnée en route par la création de la pièce). Les quelques tensions narratives sont assez soap.

Tout ça est un peu ennuyeux, mais pas vraiment gênant, car l’ensemble du truc est fascinant. La construction plastique sur scène, la boîte, le son, la présence des acteurs, les jeux sur le double, sur les présences-absences. La précision des mouvements, le streaming vidéo, monté en live (bravo les porteuses de caméra !), la manière dont la vidéo révèle et ment (on peut comparer ce qu’on y voit et ce que se passe, et ça ne colle pas toujours, créant des effets wow). Je me suis un peu assoupi, par moment, mais la pièce y encourage presque avec ses effets hypnotiques. Et toutes les 40 minutes, un gros son éclate, assorti d’un compte à rebours, pour aller se dégourdir les jambes et faire le tour de la scène.

Je note que Vidy multiplie les propositions de théâtre de SF. Cette création de Łukasz Twarkowski est une expérience puissante.

En matière de création avec vidéo, elle rejoint un peu la pièce la plus dingue à laquelle Cecci et moi ayons assisté, le Acht ungleich eins, de Doris Mirescu, dont je me rends compte que je n’ai jamais parlé ici. Il faudrait corriger ça.