Années 50, dans un manoir anglais. Un noble est assassiné juste avant la messe, durant un week-end passé par quelques membres éminents de la société londonienne. Lucy Kahn, née Eversley, assiste à tout cela avec candeur. Heureusement Scotland Yard arrive, sous la forme du compétent Carmichael et son adjoint, le sergent Royston, et à force d’interrogatoires subtils, d’enquêtes et de rebondissements, ils finiront par découvrir la vérité sur le meurtre.
Le cercle de Farthing a le goût des romans policiers anglais classiques, d’Agatha Christie à John Dickson Carr : meurtre compliqué, bonne société, policiers polis. C’est aussi confortable qu’une bonne tasse de thé accompagnée de scones, prise devant le feu un dimanche de novembre après avoir ramassé des feuilles mortes tout l’après-midi. Mais assez vite, et c’est là tout le talent du roman, le thé prend un goût amer. Le réalisme social n’est jamais très loin et surtout l’histoire se situe durant des années cinquante alternatives où le Royaume Uni n’a pas continué la guerre, ayant signé la paix avec l’Allemagne en 1941. L’Europe est toujours sous le joug nazi, les Juifs sont menacés même en Angleterre et justement la jeune Lucy a épousé un Juif… et une étoile jaune a été retrouvée sur le mort.
L’art de Jo Walton réside dans cette infusion dans une forme habituelle, élégante et confortable d’un trait de plus en plus fort de peur et d’amertume. Le Cercle de Farthing est une jolie réussite.
Aucune fanfare ni aucune grosse caisse ne peut transformer le God Save the King en bonne musique, mais les rares fois où on le joue dans sa totalité, ces deux vers seuls lui donnent un peu de vie.
A bas leur politique,
Déjouez leurs ruses de fripons !
En fait, j’ai toujours supposé que si l’on saute habituellement ce second couplet, c’est parce que les tories soupçonnent vaguement que ces vers parlent d’eux.
Sur chaque double page, une image, parfois mosaïque, du même lieu : la salon d’une maison (new-yorkaise je suppose, ou du moins quelque part en Nouvelle Angleterre). D’une page à l’autre, différentes époques, depuis plusieurs millions d’années avant notre ère, jusque quelque part dans le lointain futur, en se concentrant surtout sur les époques modernes et contemporaines. Et ces panneaux sont dans le désordre.
Aucune narration, dans ce livre. On reconnaît certains personnages, on comprend certaines allusions. Des gestes triviaux, des bouts de conversation prennent autant de poids que des moments historiques (le passage de Benjamin Franklin dans la rue), ou les amours d’Indiens passant par là dans les années 1600.
Avec son montage, ses juxtapositions, Ici essaie de faire toucher quelque chose du tourbillon absurde du temps.
Berlin, 1929. Marthe Müller, une jeune femme plus si jeune, venue voir et peindre, rencontre dans le train Kurt Severing, un journaliste intellectuel et blasé. Nous allons suivre l’arrivée en ville de Marthe, sa découverte de la ville vibrante, violente et vivante. Des intrigues secondaires nous emmèneront dans une famille de prolétaires, chez des juifs ou dans la suite des musiciens noirs d’un orchestre de jazz américain. Art décadent, luttes politiques, perception désabusée du monde, cauchemars en gestation…
Avant tout, Berlin est un voyage, qui fait ressentir cette ville qui disparaîtra sous les bombes quinze ans plus tard. Une certaine vie européenne, un certain état du monde, et les rêves des gens qui l’habitaient. C’est dense, passionnant et poignant. On s’y projette, on pourrait y vivre ou bien (en ce qui me concerne) y jouer.
Puis on ne peut s’empêcher de lire cette époque, cette démocratie déjà fatiguée secouée par les brutes, comme un reflet de la notre dans un miroir cassé. Que savons nous ? Qu’avons nous appris ? Même si je connais la fin de l’histoire, le Berlin de Jaston Lutes, ses développements me surprennent à chaque fois.
Une très belle lecture.
(On l’aura constaté, je lis des bandes dessinées en ce moment, la faute à M. Léo H.)
Elijah est une sorte de détective/ambassadeur/philosophe/consultant dans une société pangalactique où des milliers d’espèces cohabitent, où on clone son corps comme on change de chemise, où on fusionne ses mémoires avec celle de ses échos quand on n’en a plus besoin (des échos). Et où tout le monde est immortel, bien sûr. Enfin presque.
Le dessin de Gwen de Bonneval est simple, noir et blanc tout en courbes, il rend la plasticité douce de cet/ces univers, évoque ces choses étranges (créatures, processus…) qu’on ne peut pas comprendre depuis notre 21ème siècle . Et l’histoire de Vehlmann respecte parfaitement le genre de son récit. Ce n’est en aucun cas une parodie, l’univers a une jolie cohérence et dégage un vrai sense of wonder, ancré dans une esthétique sixties. Mais on sent bien que, par dessus tout, au-delà de ces enquêtes galactiques et extra-terrestres vraiment bizarre, ce sont les sentiments et les émotions d’Elijah qui intéressent l’auteur. La joie, l’amour, le souvenir, le regret, toute une palette traitée avec finesse qui vous laisse, après avoir refermé le livre, dans un flottement rêveur.
Pas évident de chroniquer ce livre, lu sur les conseils avisés de Gromovar et de Charybde/1/2 (je suis comme ça, mes amis ont de drôles de noms).
La biologiste fait partie de la douzième expédition lancée dans l’exploration de la zone X, en compagnie de la psychologue, la géomètre, l’anthropologue et la linguiste. Pour se promener dans ce paysage qui rappelle les marais de Floride, dont on devine qu’il se trouve quelque part dans notre monde, les membres de l’expédition n’ont droit qu’à du matériel datant d’avant le numérique, à de vieux pistolets et fusils et à des cahiers à carreaux pour noter leurs journaux. Elles ont laissé leurs noms derrière elles et ont l’esprit, peut-être, chargé de suggestions hypnotiques. Sont-elles vraiment là où elles sont ? N’y a-t-il eu que onze expéditions précédentes ? Voient-elles ce qu’elles sont supposées voir ? Quelle est la dimension réelle de la zone X ?
Autant le savoir avant de lire, vous n’aurez pas de réponses à ces questions, juste d’autres questions pour les accompagner. La biologiste fera des découvertes qui ouvriront des perspectives sur d’autres choses, sans jamais apporter de vision globale satisfaisante. Peut-être parce que notre esprit ne supportera pas la vision globale.
Ce livre est fait pour ceux qui, comme moi, préfèrent les mystères aux réponses qu’on leur apporte. Cela pourrait être frustrant, mais je suis resté tout le temps bien pris par le livre. Peut-être parce qu’il est court, peut-être aussi parce que l’auteur développe, dans le récit de biologiste, une sorte de poésie étrange, vivante, biologique qui a sa propre musique et son propre charme. Je n’ai rien compris mais me suis laissé porter avec douceur par ce récit suave, sanglant et amer. Ceux qui ont aimé la Cité des saints et des fous (j’en suis) retrouveront quelque chose du charme un peu pourri d’Ambremer.
Vandermeer me semble se situer sur une ligne post-lovecraftienne, tentant d’écrire, du mieux qu’il le peut, la rencontre avec l’autre non humain. Belle ambition.
Suite des mes chroniques de bandes dessinées, celle-ci ayant été conseillée par l’ami Léo H. qui a guidé mes lectures dans ce domaine.
Mauvais genre part d’une anecdote tragique issue de la Grande Guerre : Paul et Louise sont amoureux, ils viennent de se marier et Paul part au front. Là-bas, il assiste à des horreurs, perd un doigt, est envoyé à l’hôpital et décide de déserter, planqué par Louise.
Mais à vivre dans une chambre d’hôtel glauque, on devient fou, malgré l’amour de Louise et la mandoline. Alors une idée folle vient aux tourtereaux : et si Paul s’habillait en femme ? Bien sûr, il ne s’agira pas seulement de porter une robe, mais aussi d’apprendre s’épiler; apprendre de nouvelles attitudes, voire travailler en tant que femme. Tant que durera la guerre et durant les années qui suivront, tant que les déserteurs ne seront pas amnistiés…
Servi par un dessin léger et dansant, Mauvais genre n’est pas seulement le récit d’une anecdote étrange ou d’un fait-divers. C’est surtout le récit d’une découverte, d’une prise de liberté. L’image qui m’a le plus ému est celle du sourire de Paul qui, ayant enfilé la robe rouge une première fois, redécouvre la rue et le monde. A s’engager dans une vie de femme, Paul,et Louise avec lui, se retrouveront sur des chemins de traverse qui les emmèneront loin de la vie à laquelle leur classe sociale et leur naissance les destinait.
Par son récit, son dessin, l’auteure évoque très finement le corps, ses pesanteurs, ses odeurs, ses fluides, ses contraintes, ses jouissances. Et même si l’histoire se termine mal (on le sait dès les premières pages), je retiens surtout les sourires, la joie de cette liberté conquise contre la société et contre le monde.
Attention, la chronique qui suit référence un livre franchement différent de ce dont on parle d’habitude sur ce blog. Je l’ai lu par hasard parce qu’un proche m’a dit que c’était intéressant. Je n’ai pas regretté.
Le silence… n’est ni un roman, ni un journal, ni une chronique ethnographique, mais il tient un peu de tout cela. Son personnage est un lieu que ses habitants appellent « le Centre », et particulièrement une des divisions du Centre, l’unité Mozart.
Nous sommes en France, de nos jours, le Centre accueille des enfants lourdement handicapés. Qui ne parleront jamais. Qui parfois ne marcheront jamais. Ne seront jamais propres. Ceux dont leurs parents ne peuvent plus s’occuper tant l’effort, incessant, est important. Et autour des enfants, une équipe d’adultes : le directeur, les infirmières, le médecin, les cadres, les assistant(e)s médico-psychologiques… Des gens plus ou moins doués, plus ou moins motivés, mal payés. Tous ces gens, enfants et adultes, nous les connaîtrons pas leurs prénoms.
On va vivre une petite année avec eux dans l’unité Mozart, des scènes de vies usuelles. Ménage, cuisine, visite des parents, ateliers d’éducation, discussions sur le budget, questionnement médicaux, disputes, tensions, moments de joie immense et d’immense détresse. Le Centre n’a rien de caricatural, ce n’est pas un lieu particulièrement mal tenu, ni un lieu expérimental, juste un lieu de vie.
Difficile avec tout cela de dire combien ce livre m’a bouleversé. Je ne sais pas quel est le métier de l’auteure : directrice, infirmière, A.M.P…, mais on sait, en le lisant, que chaque scène, chaque situation a été vécue sous une forme ou sous une autre. Le livre nous fait entrer et vivre dans le centre, alors on s’attache, on tremble, on pleure chaque défaite, on s’enthousiasme de chaque victoire, même minuscule. Certains moments sont magnifiques, une fête d’anniversaire, une pièce de théâtre, d’autre sont des tragédies immenses. Et à travers les souvenirs d’Odile, « l’ancienne », on aperçoit l’étonnante évolution de la considération et la prise en charge des enfants handicapés ces vingt et trente dernières années. Nos découvertes et nos ignorances.
Comme pour vous, peut-être, le handicap m’effraie. Le fait de devoir prendre soin de handicapés m’effraie aussi. Je n’aurais jamais eu envie d’entrer là, ni d’y rester. Ce livre m’a passionné et a fait changer mon regard, ils ne sont pas si nombreux à pouvoir en dire autant. Il n’est pas « bien écrit », même s’il est très bien composé, arrangé. Mais par la justesse de ses dialogues, de ces situation, de sa construction, il touche quelque chose de la vérité du monde, ce qui est, pour moi, le but de toute littérature.
Je vous propose ici de (re)lire l’article écrit pour le Bifrost spécial Lovecraft sur l’appel de Cthulhu, la nouvelle. J’en livre ici une analyse de passionné, dans le seul but de vous convaincre de relire Lovecraft !
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Introduction et description
Démons et merveilles[1], voici ce que m’apporte la lecture de Lovecraft.
Démons et merveilles liés, la découverte d’un mal immense, absurde, s’accompagnant de visions et de sensations extraordinaires. Les récits du « mythe » ne me terrorisent pas, ils provoquent chez moi, quand ils sont réussis, ce sentiment que les anglais appellent awe, la terreur stupéfaite de Moïse au Sinaï, d’Elie entendant passer Dieu silencieux comme un souffle. Un émerveillement cosmique.
J’ai lu trop jeune l’appel de Cthulhu, je voulais de la terreur, et comprendre pourquoi les joueurs de jeu de rôle faisaient tout un foin de cet auteur. Le récit m’a paru froid et ennuyeux ; heureusement, j’y suis revenu plus tard, et j’y ai trouvé des trésors. Je voudrais dans ce petit article proposer une lecture admirative et technique d’un des textes les plus fameux du gentleman de Providence.
Rappelons-en le propos et l’organisation : après un paragraphe introductif brillant, très souvent cité[2], nous lisons les notes de Francis Wayland Thurston, de Boston, qui reprend et complète les travaux de son oncle défunt, le professeur Angell. Celui-ci rapporte les rêves étranges vécus en mars 1925 par un sculpteur, Henry A. Wilcox, qu’il rapproche d’autres rêves survenus à des personnes « sensibles » dans le monde. Grondements, cités sous-marines, paroles mystérieuses : Cthulhu ftaghn !. Dans une seconde partie, on comprend l’intérêt suscité par les rêves de Wilcox chez Angell en découvrant le témoignage datant de 1908 de l’inspecteur Legrasse qui, à la nouvelle Orléans, a démonté un culte « sataniste » adorant le même fameux Cthulhu. Thurston se passionne alors en anthropologue pour ce culte dont il analyse les croyances à travers le témoignage d’un prisonnier de Legrasse. Puis, à travers un article de journal, il remonte au récit d’un capitaine norvégien ayant vécu la plus terrifiante des aventures dans le pacifique en ce fameux moi de Mars 1925. La distance intellectuelle cède peu à peu place à la terreur, comme Thurston se rend compte que les croyances folles des adeptes des Grands Anciens pourraient être basées sur des faits et que toutes les personnes ayant fait ses recoupements où ayant été confrontées à ces faits sont mortes dans des circonstances mystérieuses. Thurston sait que ce sera alors bientôt son tour et le lecteur comprend que le sien, de tour, viendra aussi.
La statuette, telle que dessinée par Lovecraft
Structure du récit
Comment souvent chez Lovecraft, le récit est construit par un motif en spirale, approchant de plus en plus près une vision livrée dans la toute fin du texte. Partant d’un point de vue rationnel (Thurston et Angell sont tous deux des scientifiques) on aborde les faits les plus étranges de manière dépassionnée, par un jeu d’allers retours entre les faits et leur remise en question, jusqu’au déchirement final de l’horizon du témoin.
L’appel a ceci de particulier que la vision est double : en premier, la révélation faite à Legrasse (et, indirectement, à Angell) de l’existence d’un culte mondial, archaïque, révérant des puissances « venues des étoiles » endormies depuis le début de l’humanité. N’est pas mort qui a jamais dort… Les étranges statuettes, les corrélations entre les témoignages construisent cette révélation terrifiante. Seconde vision : la cité surgie du fond de l’océan, aux formes impossibles, ruisselante de vase, où s’éveille un géant dont on ne peut dire ni la substance ni la taille.
Comment faire croire le temps d’un récit à de telles incongruités ? L’art narratif de Lovecraft est de savamment fusionner ses créations avec le réel. Il nous abreuve de factuel pour nous faire accepter ses rêves. L’appel est avant tout un dossier, une pile de papiers rassemblés par deux scientifiques successifs, Angell puis Thurston ; en suivant le texte nous avons l’impression de lire des pages et des pages de pattes de mouches, de coupures de journaux, de rapports de police, de témoignages. Les éléments matériels mentionnés par le récit sont nombreux. Sous nos yeux, nous avons :
Un « étrange bas-relief d’argile », un objet bizarre sculpté par Wilcox
Des notes, « sans aucune prétention littéraire », sous le titre Culte de Cthulhu, divisées en deux parties :
1925 – Rêves et œuvres d’Après-Rêves d’H.A. Wilcox, 7 Thomas Street, Providence, Rhode Island
Notes sur le récit des rêves reçus par les correspondants du Dr. Angell
Coupures de presses sur des troubles survenus partout dans le monde.
Récit de l’inspecteur John R. Legrasse, 121 Bienville Street, La Nouvelle Orléans, Louisiane. Notes à propos de ce dernier et la relation du Prof. Webb.
Une statuette de pierre, grotesque, repoussante, et apparemment très ancienne.
La même statuette, rapportée par Johansen
Le Sydney Bulletin du 18 avril 1925
Le manuscrit de Johansen, en anglais, censé traiter de « questions techniques ».
Le lecteur est un enquêteur, qui, à la suite de Thurston, lit et interprète des témoignages. Aucune vérité ne lui est imposée, à lui de croire où non ce qu’on lui dit, à lui de se référer à ces éléments factuels que le récit égrène : dates, coupures de journaux, personnes réelles dont l’adresse est fournie. Aucun chantage affectif, aucun pathos, aucune embrouille dans le récit lovecraftien, d’où sa réelle froideur. Ce style détaché, cette apparente objectivité, la référence permanente au rationalisme de Thurston, tout ancre le lecteur dans la posture d’un chercheur à qui on donne peu à peu les pièces d’un puzzle halluciné.
Habilement, Lovecraft ne cite presque jamais le verbatim des articles de journaux ou des témoignages. Le filtre de la synthèse effectuée par Angell puis Thurston permet de maintenir le rythme du récit, de faire émerger les points saillants des documents et éléments du dossier. Et par ce canal rationnel, il nous emmène de plus en plus loin dans le rêve.
Compréhension
L’univers du récit me paraît structuré en trois cercles : le cercle de la raison : les Blancs éduqués de la Nouvelle Angleterre, les hommes des sociétés savantes, les compte-rendu de journaux ou de police ; le cercle des croyances : domaine des Noirs, des squatters, des Inuits ou des Blancs peu éduqués. De ce cercle proviennent rumeurs, délires, folies, sujettes évidemment à caution. Puis le cercle des inspirations et de la folie, celui des Dieux endormis, des espaces sous-marins et du Necronomicon. C’est ce dernier cercle que nous sommes venus contempler et que l’on va nous offrir, à travers de nombreux intermédiaires.
La folie nous apparaît ainsi à travers de nombreux filtres. Jamais Thurston ne pose les yeux sur le Necronomicon : une citation de ce dernier nous parvient à travers Thurston, lisant Angell, interviewant Legrasse, interrogeant Castro, lui-même suivant l’enseignement d’ « immortels chinois » lui rapportant le contenu du fameux livre ! Pas moins de 7 intermédiaires, donc, entre le tome maudit et le lecteur, qui dit mieux ?
Comment percevons-nous d’ailleurs le monde lointain, sinon à travers des rapports, des lectures et des témoignages indirects ?
D’autant que l’espace imaginaire créé par Lovecraft ne souffre d’aucune des faiblesses congénitales à ce genre de choses : il n’a rien d’anthropocentrique, toutes les tentatives de le délimiter et de le définir se heurtent aux limites de la perception et de la compréhension : quelle est la taille des Grands Anciens ? Et la matérialité du grand Cthulhu lui-même ? La précision de la description des statuettes ne fait que souligner le flou (plein de conditionnels) sur la nature réelle des Anciens : d’où viennent-ils ? Dorment-ils ? Peut-on vraiment croire un cultiste qui s’est fait tabasser dans les prisons de la Nouvelle Orléans par l’inspecteur Legrasse ? Le nom Cthulhu lui-même a été arrangé pour être imprononçable, approximatif, pour qu’apparaisse évidente son origine étrangère.
Je trouve deux limites à la construction imaginaire lovecraftienne : la vision très datée et raciste opposant Blancs-civilisés-raisonnables aux Etrangers (Noirs, Inuits…)–rêveurs–sauvages. Et un petit détail : il est peu probable qu’un scientifique ait avoué ne pas pouvoir du tout identifier la pierre des statuettes, il aurait au moins proposé une hypothèse[3].
Des adorateurs, de la manière dont s’organisent ces cultes archaïques, on ne sait rien, et à partir de ce qu’il ignore, le lecteur peut enflammer son imagination. Projeter ses propres hypothèses, ses fantasmes. S’appuyant sur une réalité totalement crédible, Lovecraft nous laisse ainsi entrevoir et peupler de nos fantasmes un monde flou, imprécis, immense et terrifiant. Démons et merveilles.
[1] Le recueil paru chez 10/18 autour des récits du Contrées du rêve s’intitulait ainsi. Ce titre semble être un pur choix éditorial français.
[2]Ce qu’il y a de plus pitoyable au monde, c’est, je crois, l’incapacité de l’esprit humain à relier tout ce qu’il renferme. Nous vivons sur une île placide d’ignorance… (traduction Claude Gilbert)
[3] Par exemple : « une forme très rare de stéatite précambrienne ».
La voie du cygne est un roman policier à l’ancienne, avec gens bien élevés, détective pittoresque, indices disséminés dans le texte et meurtre.
C’est aussi un roman se déroulant dans un monde imaginaire et dans une ville inventée, la cité de Dvern, perchée sur la côte est du continent atlan, avec ses falaises basaltiques, ses rites tordus et ses princes cruels.
C’est enfin un récit plein de labyrinthes, d’échos symboliques et de mystères mythologiques. Je crois que l’ensemble est assez amusant.
La première édition en est parue en 1998, dirigée par Stéphane Marsan, pour la toute nouvelle collection Icares des éditions Mnémos, avec une très belle couverture de Gustave Moreau. Le roman a été repris en 2001 par la toute neuve collection Folio SF, le style en ayant été profondément retravaillé sous la houlette bienveillante de Sébastien Guillot. A l’époque, le numérique n’existait pas.
Les éditions du Bélial m’ont proposé de le republier en numérique, avec une nouvelle couverture par le même Gustave M. C’est du epub joliment fait, sans DRM, avec une petit postface inédite.
Quelques autres chroniques de bandes dessinées. Comme déjà dit dans ce billet:
Je me suis remis à lire quelques bandes dessinées, notamment en numérique. Je ne me sens pas très compétent pour en faire des chroniques détaillées, d’autant que toutes ne le méritent pas. Mais voici rassemblées dans un seul billet, quelques considérations sur mes lectures récentes, pour votre curiosité et pour me souvenir. Un autre billet du même genre suivra.
On y trouvera des lectures mues par une vraie curiosité pour l’œuvre, et d’autres menées par l’opportunisme des offres et des promotions.
Largo Winch T1, T2 — Franck et Van Hamme
Les séries de Van Hamme sont une des portes qui m’ont fait quitter les albums de l’enfance (Tintin et séries du journal de Spirou) pour des lectures un peu plus « modernes ». L’ado que j’étais adorait Thorgal, XIII et aimait bien Largo Winch. J’ai depuis beaucoup réévalué tout ça : sans nier à Van Hamme un grand talent de scénariste, j’ai ouvert les yeux sur la misanthropie profonde de ses histoires. Ses héros sont souvent des individualistes forcenés, machos, tueurs.
En relisant ces deux premiers tomes de la fameuse série Largo Winch (un jeune homme énergique et indépendant devient la tête de la première fortune mondiale) je ne suis pas revenu sur mon opinion. J’ai retrouvé pourquoi l’ado que j’étais avait aimé : thriller habile, rythmé, plein d’action et belles pépées. Et pourquoi l’adulte est écœuré : sexisme outrancier, fascination pour le fric et la violence.
Je ne sais même pas si c’est que Van Hamme pense vraiment. Je crois le scénariste trop roué pour se laisser voir derrière son travail. Il sert avec talent une soupe infecte, car elle se vend .
Je reviendrai un jour peut-être sur Thorgal, comme l’a fait Efelle.
Black Sands, T1 — Mathieu Contis et Tiburce Oger
Seconde guerre mondiale, guerre du pacifique. Des marines débarquent sur une île perdue. Pendant les premières planches, j’y ai cru. Sous-marins, dinghies, japs en embuscade… Je ne savais pas à quoi m’attendre. Puis j’ai vu les zombies. Et considéré que le projet (une petite série B n’ayant pour elle que son pitch) n’offrait pour moi plus aucun intérêt.
L’homme qui tua Lucky Luke — Mathieu Bonhomme
J’ai toujours trouvé que Luke le chanceux était un gars cool, avec un cheval cool. Certes, au début il tuait des gens dans les duels. Après, il est devenu plus tranquille, se contentant de désarmer ces crétins de Dalton à longueur d’album et de promener son flegme dans l’ouest sauvage.
La reprise/hommage de Mathieu Bonhomme est formidable. D’abord parce que lui aussi trouve que Luke est un gars cool. Ensuite par sa relecture intelligente et son retour aux sources de ce qui fait un bon western. Le récit est semi-réaliste, parfois douloureux et souvent amusant. On peut s’amuser à attraper les références ou les allusions habiles, ou bien juste se laisser porter par un bonne histoire, joliment arrangée et traitée avec amour.