La petite maison dans la prairie T3 – Laura Ingalls Wilder

Je ne m’étendrai pas sur ce tome 3 de la petite maison dans la prairie, les souvenirs romancés de Laura Ingalls Wilder, car les qualités de ce volume sont les mêmes que celles des deux précédents : très bonne narration, sentiments finement décrits, impressions puissantes de la nature… On pourra se référer à mes deux billets précédents. Ici et là.

Dans cet épisode-ci, situé six ans après le précédent (quelques évènements tragiques se sont produits pendant l’ellipse), on retrouve les Ingalls, toujours solidaires, endettés et fauchés, qui abandonnent leur maison du Minnesota pour s’installer le long du chantier de la voie ferrée, dans l’espoir de s’installer sur des terres nouvelles ouvertes par le gouvernement aux colons. L’ambiance est carrément western, avec ville champignon, types douteux, voleurs de chevaux, copine délurée pour Laura et une ambiance du tonnerre. Je retiens des scènes marquantes : celle du jour de la paye, effrayante, celle de la ruée vers l’ouest, celle des filles sur les poneys noirs, et la très belle scène de l’adieu des loups au Lac d’Argent. Laura est une jeune fille farouche, très attachante, qui ne veut pas grandir trop vite. Les parents font des choix, bons ou mauvais, sont toujours aussi solidaires. On croise l’alcool, les hommes qui parlent mal, les bandits… Mais on fête aussi, comme dans chaque volume, un merveilleux Noël en famille.

[Laura] aimait sentir la grande prairie sauvage tout autour de la petite cabane. Son cœur battait fort et vite ; Laura pouvait encore entendre le grondement féroce de la foule et la voix glacée de Papa disant : « ne vous approchez pas trop près! ». Et elle se souvint des hommes et des chevaux en sueur avançant obstinément à travers un nuage de poussière pour construire la voie ferrée dans une sorte de symphonie. Laura ne voulait plus retourner sur le bords du ruisseau Plum.

Marguerite dit : « c’est vraiment dommage ce qui arrive à Jack ».

Il faudrait pour grandir oublier la frontière – Sébastien Juillard

Il faudrait pour grandir… est une novella de science-fiction publiée par les éditions Scylla. Novella veut dire un court roman, 111 111 signes exactement, une bonne lecture pour un court voyage en train, d’autant que dans ce cas vous aurez le voyage à l’intérieur du voyage. Le récit met en scène une poignée de personnages, Keren, soldat de l’armée israélienne, Jawad, ingénieur palestinien, Bassem, terroriste, et quelques autres, dans la bande de Gaza dans une trentaine d’années. 

Par le choix de son sujet, la densité du récit et de la caractérisation, Il faudrait pour grandir… est un petit bouquin très dense qui contient autant d’idées que certains gros romans. L’auteur a un vrai talent pour faire passer en quelques lignes des idées de SF étranges (comme la psycho-chirurgie) et des situations géopolitiques compliquées. C’est jouissif pour l’amateur de boissons fortes, ça pourra peut-être égarer ceux qui préfèrent plus d’explications. On est dans une SF à la Lucius Shepard (moins incarnée, peut-être), mêlant actualité géopolitique et sense of wonder.

Une semaine après la lecture, je retiens de belles atmosphères de peur et d’attente, et Keren, beau personnage de femme, autour de laquelle gravite ce drôle de petit récit. Et, plus littérairement, une certaine idée de la manière dont nos positions politiques sont construites à partir de récits de fiction auxquels nous avons envie de croire, très belle idée.

In fine, rappelons que comme tous les livres publiés par Scylla et Dystopia, ce petit bouquin est très beau – magnifique couverture, fabrication impeccable, un bonheur de bibliophile – et même pas cher (cliquez sur le lien, en haut de l’article). Et les amateurs de Yirminadingrad verront quelques ponts vers leur cité balnéaire préférée.

Sarah & Pandemonium – Bec & Raffaele

Sur conseil ardent d’un blogueur dont le nom seul ferait de lui un bon méchant dans un film de nazisploitation, j’ai lu quelques albums de Christophe Bec.

Les trois tomes de de la série Sarah

Ville isolée des USA au passé pesant, belle fille traumatisée par un tueur en série pédophile, élément fantastique et bruits bizarres dans la forêt. On est dans une série B d’angoisse, on sursaute dans le noir dans les maisons vides,  et les campeurs qui s’aventurent tous seuls dans la forêt finissent tous mal en dispersant leur tripaille. Le dessin est très réussi et plonge dans l’ambiance. Pour le reste, on est dans un monde de clichés allant volontiers dans le glauque. 

Les deux premiers tomes de Pandémonium

Un grand hôpital isolé aux US dans les années 50. Enfants et adultes atteints de la tuberculose. Un lourd passé, des squelettes enfouis, une petite fille qui voit des fantômes, et on sursaute en tournant les pages. Je pourrais faire les mêmes remarques que le précédent : c’est très réussi pour ce que c’est, une série B d’horreur angoissante, mais je crois que tout ça n’est pas ma came. 

Nos folies douces — fréville

Ce recueil de nouvelles de fréville nous emmène, dans chacun de ses six textes, sur des terrains bizarres et glissants, traités avec un humour pince- sans-rire.

Dans l’étrangleur amoureux, on écoutera la confession d’une femme dont l’amant bizarre m’a fait penser à l’amusante comédie So I married an Axe Murderer. Dans le paradis de Valentin, un petit garçon en route pour les vacances se demande si la voiture de ses parents est bien arrivée à l’endroit espéré. On visitera aussi un étrange monde de poupées, on fera un voyage spatial à bord d’un vaisseau un peu défectueux, on visitera un Far-West de banlieue…

Ces récits sont tous à la fois amusants et un peu dérangeants, jouant sur nos politesses, nos gênes sociales et nos secrets cachés. Chacun construit un univers à sa façon, décalé et glissant. Le ton et le style sont très agréables, la narration parfois un peu trop distendue. Il est toutefois réjouissant de lire que s’écrivent encore de nos jours de ces histoires bizarres et un peu cruelles, très françaises, dans la lignée des délicieuses frayeurs de Maurice Pons, ou des nouvelles fantastiques de Marcel Aymé.

Charlie et le Grand Ascenseur de verre – Roald Dahl

On l’aura compris : toute la famille chez nous adore les romans de Roald Dahl.

L’ascenseur de verre est la suite de Charlie et la chocolaterie. Et pour une suite, c’est une suite : tout se passe dans une seule journée, juste après que Charlie a récupéré les clefs de la merveilleuse chocolaterie. Il embarque donc sa famille (deux parents, trois grabataires et grand papa Joe) en compagnie de Mr Willy Wonka, tout le monde saute dans le Grand Ascenseur pour rejoindre la chocolaterie et… rien ne se passe comme prévu.

OK, je l’admets, ce roman n’est pas le meilleur de Roald Dahl. L’histoire paraît avoir été écrite de manière complètement frénétique, à la va-comme-je-te-pousse. On y verra des extraterrestres, du Wonki-Forta et du Forti-Wonka, un président des Etats-Unis et son entourage complètement idiot, on montera très haut et on descendra très bas. Roald Dahl est en roue libre, ça part n’importe où n’importe comment et c’est très très très drôle. Et rien que pour ça, pour ses dialogues délirants et ses personnages idiots, le livre vaut le coup d’être lu. On a bien ri.

Lord Peter et l’inconnu – Dorothy Sayers

Au matin, juste avant de prendre son bain, M. Thipps, respectable architecte vivant près de Battersea Park, trouve dans sa baignoire le cadavre d’un homme, vêtu uniquement d’un lorgnon.

Suite à notre lecture du mort du dix-huit juin, nous nous sommes lancés avec délice dans un nouveau Lord Peter. Or donc, l’élégant aristocrate accompagné de son fidèle Bunter, assistant l’inspecteur Parker de Scotland Yard, va éclaircir une histoire à la fois compliquée et amusante. Plus axé polar à énigme et moins roman de moeurs que le précédent que nous avions lu, Lord Peter et l’inconnu est un divertissement brillant qui ménage d’étonnants moment de méta-littérature où l’auteure s’adresse à nous à travers son personnage, des moments émouvants et une très belle scène de suspense. Même si ce livre a été sans doute conçu comme un pur divertissement, il offre beaucoup plus. Nous le recommandons chaudement.

Les cinq conteurs de Bagdad – Vehlmann et Duchazeau

Dans la cité magnifique des conteurs, le Calife organise un concours qui rendra riche et célèbre celui qui racontera la meilleure histoire. Cinq conteurs (parmi les 1000 candidats) s’associent pour parcourir le monde à la recherche de cette dernière, et c’est leur histoire que nous allons lire. Les cinq conteurs est une histoire sur les histoires, un vertige narratif truffé de mises en abyme, un jeu parfois drôle, parfois tragique, où des questions sont données à certaines questions pour mieux masquer certains mystères.

Le dessin est superbe, les personnages très réussis et l’histoire très habile. Tout en étant impressionné par le tour de force, j’ai gardé une relation très intellectuelle avec ce livre : je suis resté admiratif, mais pas ému.

Mascarade – Florence Magnin

Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai une relation particulière avec Florence Magnin. J’ai découvert son travail à travers les couvertures de la série Ambre de Roger Zelazny. Et pour moi, l’imaginaire d’Ambre a toujours été associé à son univers graphique, au point que les illustrations américaines autour de la série m’ont toujours beaucoup choqué. Puis j’ai aimé des illustrations pour Rêve de Dragon chez Multisim, lu ses BDs avec Rodolphe, que j’aime beaucoup, tout particulièrement Mary la noire. Son tarot d’ambre est, des quelques tarots que je possède, mon préféré. Et, ce n’est pas la moindre des choses, quand mon premier roman est paru, Stéphane Marsan m’a proposé spontanément de Florence Magnin en fasse la couverture. Sachant que plusieurs éléments de ce roman puisaient leur inspiration dans son travail, j’avais été enchanté.

Venons-en à Mascarade. Première chose, je l’ai trouvé dans les rayons jeunesse de la bibliothèque publique et selon moi il n’avait rien à faire là. Malgré la douceur du dessin, les tons doux typiques de l’oeuvre de la dessinatrice, le fait que l’histoire mette en scène des enfants et des contes. Le récit fait peur et s’adresse je pense plus aux adultes qui ont été des enfants qu’à ces derniers directement.

Il y est question d’une jeune fille de onze ans, en vacances avec sa mère dans une maison de location. De sa découverte d’une légende locale sur le pouvoir des masques qu’on portrait traditionnellement lors des fêtes. De ses plongées dans le monde des rêves et des contes, déployant toute leur cruauté. L’histoire brasse large : contes de fée, fin de l’enfance, présence des monstres dans nos rêves, dans nos vies. On lorgne parfois vers Lovecraft, tendance contrées du rêve, parfois vers le Tournier du roi des aulnes. On est surtout, tout le temps, dans l’univers de Florence Magnin. Mascarade réussit le tour de force de rassembler dans un même récit et d’une manière cohérente et personnelle tout ce qui fait l’univers de l’artiste. Dieux étranges dans les bois, châteaux enchantés, pantins et poupées, reflets de lune, paysages enneigés, fantômes doux, pirates stylés, robes étranges, labyrinthes… Tout y est, en toute cohérence, comme si l’oeuvre de plusieurs décennies se révélait. J’ai été ébloui.

Merci à Benoît Felten de m’avoir donné envie de découvrir ce livre.

Fantômette a la main verte – Georges Chaulet

Oui, ça tourne un peu à l’obsession. Mais ce Fantômette-ci, assez raté, est aussi très intéressant. On y voit Fantômette, avec téléphone portable, Ficelle qui blogue et un discours sur les OGM. Ca vaut le coup d’insister un peu, non ?

Le professeur Potasse (le savant fou de service des histoires de F.) a inventé un engrais qui permet de fabriquer de gros légumes – et aussi un chien de garde robot, au passage. Le Masque d’argent veut détruire tout ça par jalousie et méchanceté et Fantômette essaie de l’en empêcher.

Une pure intrigue vélo des moins bons Fantômette : l’histoire part dans tous les sens, n’a aucune cohérence, lance des promesses ici ou là qu’elle ne tient jamais. Georges Chaulet, après avoir pondu une cinquantaine de romans entre 1962 et 1986, est revenu pour un dernier round sur son personnage fétiche avec trois récits écrits entre 2006 et 2009. La main verte est le deuxième de cette nouvelle série. D’où les portables, ordinateurs, etc. On voit tout de même de manière frappante que m’sieur Chaulet n’était plus tout à fait à la page : autant les anciens récits dynamitent gentiment la France pompidolienne, autant l’univers de ce retour ne tient pas du tout la route. On y injecte des gadgets modernes (portables, blog) mais on tourne surtout sur un univers auto-référentiel mettant en scène les mêmes personnages que d’habitude, sans aucun souci de cohérence psychologique. Et même l’usage de la modernité est foireux. Fantômette « tape le numéro » d’Oeil de Lynx sur son portable (ah bon, il n’est pas dans son répertoire ?), l’équipe de tournage télé n’a rien de crédible, la compréhension d’Internet très floue, etc. Dommage, parce que les enfants de nos jours, eux, comprennent. Dommage aussi parce que les rares éléments nouveaux lancés par l’auteur sont prometteurs : Oeil de Lynx en journaliste TV, Ficelle dont la fantaisie débile sonne un peu plus vrai dans un monde moderne, la justification sous-jacente des OGM (si, si) et bien sûr la romance amorcée entre F. et… (vous n’aurez qu’à lire).

Je suis frappé, en fait, du manque de travail éditorial. Il y avait quelque chose à faire avec une Fantômette plus moderne. Le style de l’auteur avait gardé cet élan joyeux qui fait la marque des autres histoires de la série. Mais de nos jours les héros vieillissent, réfléchissent sur leur destin, on ne peut plus passer à côté de ça. On a l’impression d’une occasion manquée.

Journal – Fabrice Neaud

Le journal  est une des premières tentatives de récit autobiographique en bande dessinées et, en tant que telle, une oeuvre tout à fait originale. Les quatre volumes parus couvrent une période s’étendant de 1993 à 1995 et racontent certains éléments marquants de la vie de Fabrice Neaud, jeune dessinateur sorti des beaux-arts, vivotant dans une petite ville jamais nommée. On y suit ses amitiés, des épisodes tragi-comiques d’une vie d’artiste précaire et ses amours homosexuelles (ou ses rêves d’amour), le tout accompagné d’abondantes digressions théoriques ou politiques. Le dessin est un noir et blanc magnifique, très fin, souvent très parlant, usant fréquemment de la métaphore visuelle.

Voilà pour la présentation factuelle. Un simple billet de blog aurait bien du mal à rendre compte de ce travail : à la fois passionnant, surprenant, agaçant, impudique et forçant l’admiration par la quantité de travail nécessaire pour le mener à bien, la quantité de réflexion qui l’accompagne. Neaud ne trace pas de lui un portrait sympathique : nombriliste (évidemment), dépressif, ultra-sensible. Mais le simple fait d’avoir dessiné ce portrait, d’avoir osé creuser dans ses préoccupations intimes (on y trouvera des disputes mesquines, du porno gay et des engueulades de voisinage – mais aussi de superbes moments contemplatifs), d’avoir tenté de tourner son médium (la bande dessinée) vers quelque chose de tout à fait différent, provoque une interpellation qui secoue le lecteur dans sa relation au livre.

D’autant que le livre contient de nombreuses discussions sur sa nature même comme si l’auteur avait tenté en permanence de blinder son projet. Toute discussion à son sujet, toute remise en cause (usage de visages et de noms réels, intérêt ou importance de l’autobiographie) trouvera sa réponse dans le livre même, qui devient porteur de lui-même et de sa propre méta-discussion.

Je devrais détester ce livre – et, de fait, il m’a souvent agacé – mais par sa radicalité, par sa capacité à brûler ses vaisseaux, par la capacité de l’auteur a brûler sa propre vie pour son œuvre, il m’a convaincu, en quelque sorte, de sa nécessité.