L’homme qui mit fin à l’histoire – Ken Liu

Dans ce très court roman, l’auteur sino-américain Ken Liu développe des idées très fortes autour d’une technique de voyage temporel destructrice, de notre perception de l’histoire, de la relation que nous entretenons avec elle.

Derrière l’artefact science-fictif, ce récit sous forme de documentaire tourne surtout autour des exactions encore trop méconnues de l’unité 731 de l’armée du Japon pendant la seconde guerre mondiale, qui n’ont rien à envier aux pires horreurs commises par les Nazis. 

Un défilé de douleurs et d’horreurs, des témoins désemparés, des peuples volontairement aveugles, une mémoire étouffée… Le texte a beau être court j’en suis ressorti lessivé et éprouvé. Les différentes sections du documentaire confrontent un homme emporté et indigné aux logiques contradictoires de ses adversaires. Le personnage principal est un double de l’auteur et la métaphore littéraire de sa machine est évidente. Pouvons-nous accepter d’entendre les voix des morts ? Que paierons-nous à faire retentir encore et encore les cris des victimes englouties ?

Le sujet est casse-gueule, et politique, et très chargé. Je ne suis pas ressorti très à l’aise de ma lecture, non seulement à cause des horreurs évoquées, mais aussi parce que quelque chose ne me paraît pas très assuré dans la position de l’écrivain par rapport à son sujet.

La force de ce livre réside dans sa concision et dans son évocation de la découverte par un homme des gouffres de l’Histoire et de sa sidération face à eux. Que faire ? Que dire ? Et, quand on est écrivain, quel livre écrire ?

Lupus – Frederik Peeters

Tony et Lupus sont en vadrouille dans un vaisseau qui va de planète en planète. Ils cherchent les plus belles parties de pêche, les meilleurs fournisseurs de drogues. Ils n’ont pas d’autre but dans la vie.… Jusqu’à ce qu’il rencontre Saana. Une fille, une fugueuse, avec ses grands yeux exaspérants et sa fausse innocence… et les choses vont mal tourner.

Je commence par ce que j’ai aimé dans cette série : la qualité des dessins, la finesse des relations entre les personnages, la capacité à rendre compréhensible ce qui ne se dit pas, les contradictions, les maladresses, les hésitations. Lupus, Saana, Tony et les autres intervenants de cette courte série sont attachants et justes. La narration  lente ménage de grands espaces de respiration et de rêverie très agréables, et les planches sont souvent belles.

Mais, au delà de l’usage très décoratif de la science-fiction galactique (assez valerianesque, au fond, utilisée surtout pour son potentiel poétique), cette histoire de trentenaire en cavale qui cherche un but à sa vie et à comprendre ce qui l’a chassé loin de ses parents ne m’a pas vraiment intéressée.

Ça pourrait faire un bon film français.

Je ne rejoins donc pas tellement l’avis de l’ami Benoît, que j’encourage à se procurer le Bifrost spécial bandes dessinées de science-fiction pour trouver quelques idées de lectures !

Thing explainer – Randall Munroe

Le concept de ce livre est simple : de belles planches, façon blueprint, représentant le fonctionnement de divers systèmes : la station spatiale internationale, la subduction océanique, le soleil, un lave-vaisselle… le tout sans ordre particulier que le plaisir de parcourir ce qui nous entoure.

Le but de l’auteur ? Nous faire comprendre comment marchent tous ces systèmes. Ce qu’ils font.

Et pour ça, afin de ne pas pouvoir se réfugier derrière de grands mots ou des concepts sophistiqués, Munroe a sélectionné les mille mots les plus courants de la langue anglaise, et s’est limité à ces mots-là pour écrire, faisant du livre un nid de périphrases et de trouvailles poétiques.

Les planches sont pleines de détails, de petites plaisanteries cachées ici ou là, de notes rêveuses et drôles, dans l’esprit de xkcd. J’ai été ému d’apprendre pourquoi la vision de n’importe quel pont rend Munroe si heureux.

J’aurais aimé lire ce livre quand j’étais enfant, je l’ai dévoré aujourd’hui.

Groenland Manhattan – Chloé Cruchaudet

Arctique, début du 20ème siècle. L’explorateur américain Robert Peary ramène de son expédition, en plus d’une météorite, une petite famille inuite. La relation de l’explorateur avec les peuples du Nord est ambiguë: mélange d’admiration pour leurs techniques, d’une forme d’amitiés et de supériorité occidentale. Ces « sauvages » qu’il ramène sont aussi des trophées vivants de son expédition. Et quand ils tombent malades et que ne reste plus d’eux qu’un petit garçon, Minik, le grand explorateur réagit assez peu…

Ce livre délicat raconte la vie de l’enfant et imagine comment le jeune garçon perçoit l’Amérique des années 1900, les vêtements doux, les bains chauds, le parc d’attraction de Coney Island. A travers lui, on va suivre le point de vue inuit sur sur la conquête absurde du pôle, la découverte des pratiques « scientifiques » du museum, le choc du retour dans le monde glacé du Groenland.

Le livre est sobre et sans pathos, avec un dessin très créatif, capable de transmettre la délicatesse de la perception par un enfant de ces changements de mondes. Une belle réussite.

Le cercle de Farthing – Jo Walton

Années 50, dans un manoir anglais. Un noble est assassiné juste avant la messe, durant un week-end passé par quelques membres éminents de la société londonienne. Lucy Kahn, née Eversley, assiste à tout cela avec candeur. Heureusement Scotland Yard arrive, sous la forme du compétent Carmichael et son adjoint, le sergent Royston, et à force d’interrogatoires subtils, d’enquêtes et de rebondissements, ils finiront par découvrir la vérité sur le meurtre.

Le cercle de Farthing a le goût des romans policiers anglais classiques, d’Agatha Christie à John Dickson Carr : meurtre compliqué, bonne société, policiers polis. C’est aussi confortable qu’une bonne tasse de thé accompagnée de scones, prise devant le feu un dimanche de novembre après avoir ramassé des feuilles mortes tout l’après-midi. Mais assez vite, et c’est là tout le talent du roman, le thé prend un goût amer. Le réalisme social n’est jamais très loin et surtout l’histoire se situe durant des années cinquante alternatives où le Royaume Uni n’a pas continué la guerre, ayant signé la paix avec l’Allemagne en 1941. L’Europe est toujours sous le joug nazi, les Juifs sont menacés même en Angleterre et justement la jeune Lucy a épousé un Juif… et une étoile jaune a été retrouvée sur le mort.

L’art de Jo Walton réside dans cette infusion dans une forme habituelle, élégante et confortable d’un trait de plus en plus fort de peur et d’amertume. Le Cercle de Farthing est une jolie réussite.

Aucune fanfare ni aucune grosse caisse ne peut transformer le God Save the King en bonne musique, mais les rares fois où on le joue dans sa totalité, ces deux vers seuls lui donnent un peu de vie.

A bas leur politique,

Déjouez leurs ruses de fripons !

En fait, j’ai toujours supposé que si l’on saute habituellement ce second couplet, c’est parce que les tories soupçonnent vaguement que ces vers parlent d’eux.

(George Orwell, cité en exergue)

Ici – Richard McGuire

Sur chaque double page, une image, parfois mosaïque, du même lieu : la salon d’une maison (new-yorkaise je suppose, ou du moins quelque part en Nouvelle Angleterre). D’une page à l’autre, différentes époques, depuis plusieurs millions d’années avant notre ère, jusque quelque part dans le lointain futur, en se concentrant surtout sur les époques modernes et contemporaines. Et ces panneaux sont dans le désordre.

Aucune narration, dans ce livre. On reconnaît certains personnages, on comprend certaines allusions. Des gestes triviaux, des bouts de conversation prennent autant de poids que des moments historiques (le passage de Benjamin Franklin dans la rue), ou les amours d’Indiens passant par là dans les années 1600. 

Avec son montage, ses juxtapositions, Ici essaie de faire toucher quelque chose du tourbillon absurde du temps.

Berlin, T1 et T2 – Jason Lutes

Berlin, 1929. Marthe Müller, une jeune femme plus si jeune, venue voir et peindre, rencontre dans le train Kurt Severing, un journaliste intellectuel et blasé. Nous allons suivre l’arrivée en ville de Marthe, sa découverte de la ville vibrante, violente et vivante. Des intrigues secondaires nous emmèneront dans une famille de prolétaires, chez des juifs ou dans la suite des musiciens noirs d’un orchestre de jazz américain. Art décadent, luttes politiques, perception désabusée du monde, cauchemars en gestation…

Avant tout, Berlin est un voyage, qui fait ressentir cette ville qui disparaîtra sous les bombes quinze ans plus tard. Une certaine vie européenne, un certain état du monde, et les rêves des gens qui l’habitaient. C’est dense, passionnant et poignant. On s’y projette, on pourrait y vivre ou bien (en ce qui me concerne) y jouer.

Puis on ne peut s’empêcher de lire cette époque, cette démocratie déjà fatiguée secouée par les brutes, comme un reflet de la notre dans un miroir cassé. Que savons nous ? Qu’avons nous appris ? Même si je connais la fin de l’histoire, le Berlin de Jaston Lutes, ses développements me surprennent à chaque fois.

Une très belle lecture.

(On l’aura constaté, je lis des bandes dessinées en ce moment, la faute à M. Léo H.)

Les derniers jours d’un immortel – Vehlmann et de Bonneval

Elijah est une sorte de détective/ambassadeur/philosophe/consultant dans une société pangalactique où des milliers d’espèces cohabitent, où on clone son corps comme on change de chemise, où on fusionne ses mémoires avec celle de ses échos quand on n’en a plus besoin (des échos). Et où tout le monde est immortel, bien sûr. Enfin presque.

Le dessin de Gwen de Bonneval est simple, noir et blanc tout en courbes, il rend la plasticité douce de cet/ces univers, évoque ces choses étranges (créatures, processus…) qu’on ne peut pas comprendre depuis notre 21ème siècle . Et l’histoire de Vehlmann respecte parfaitement le genre de son récit. Ce n’est en aucun cas une parodie, l’univers a une jolie cohérence et dégage un vrai sense of wonder, ancré dans une esthétique sixties. Mais on sent bien que, par dessus tout, au-delà de ces enquêtes galactiques et extra-terrestres vraiment bizarre, ce sont les sentiments et les émotions d’Elijah qui intéressent l’auteur. La joie, l’amour, le souvenir, le regret, toute une palette traitée avec finesse qui vous laisse, après avoir refermé le livre, dans un flottement rêveur.

Annihilation – Jeff Vandermeer

Pas évident de chroniquer ce livre, lu sur les conseils avisés de Gromovar et de Charybde/1/2 (je suis comme ça, mes amis ont de drôles de noms).

La biologiste fait partie de la douzième expédition lancée dans l’exploration de la zone X, en compagnie de la psychologue, la géomètre, l’anthropologue et la linguiste. Pour se promener dans ce paysage qui rappelle les marais de Floride, dont on devine qu’il se trouve quelque part dans notre monde, les membres de l’expédition n’ont droit qu’à du matériel datant d’avant le numérique, à de vieux pistolets et fusils et à des cahiers à carreaux pour noter leurs journaux. Elles ont laissé leurs noms derrière elles et ont l’esprit, peut-être, chargé de suggestions hypnotiques. Sont-elles vraiment là où elles sont ? N’y a-t-il eu que onze expéditions précédentes ? Voient-elles ce qu’elles sont supposées voir ? Quelle est la dimension réelle de la zone X ?

Autant le savoir avant de lire, vous n’aurez pas de réponses à ces questions, juste d’autres questions pour les accompagner. La biologiste fera des découvertes qui ouvriront des perspectives sur d’autres choses, sans jamais apporter de vision globale satisfaisante. Peut-être parce que notre esprit ne supportera pas la vision globale.

Ce livre est fait pour ceux qui, comme moi, préfèrent les mystères aux réponses qu’on leur apporte. Cela pourrait être frustrant, mais je suis resté tout le temps bien pris par le livre. Peut-être parce qu’il est court, peut-être aussi parce que l’auteur développe, dans le récit de biologiste, une sorte de poésie étrange, vivante, biologique qui a sa propre musique et son propre charme. Je n’ai rien compris mais me suis laissé porter avec douceur par ce récit suave, sanglant et amer. Ceux qui ont aimé la Cité des saints et des fous (j’en suis) retrouveront quelque chose du charme un peu pourri d’Ambremer.

Vandermeer me semble se situer sur une ligne post-lovecraftienne, tentant d’écrire, du mieux qu’il le peut, la rencontre avec l’autre non humain. Belle ambition.

Mauvais genre – Chloé Cruchaudet

Suite des mes chroniques de bandes dessinées, celle-ci ayant été conseillée par l’ami Léo H. qui a guidé mes lectures dans ce domaine.

Mauvais genre part d’une anecdote tragique issue de la Grande Guerre : Paul et Louise sont amoureux, ils viennent de se marier et Paul part au front. Là-bas, il assiste à des horreurs, perd un doigt, est envoyé à l’hôpital et décide de déserter, planqué par Louise.

Mais à vivre dans une chambre d’hôtel glauque, on devient fou, malgré l’amour de Louise et la mandoline. Alors une idée folle vient aux tourtereaux : et si Paul s’habillait en femme ? Bien sûr, il ne s’agira pas seulement de porter une robe, mais aussi d’apprendre s’épiler; apprendre de nouvelles attitudes, voire travailler en tant que femme. Tant que durera la guerre et durant les années qui suivront, tant que les déserteurs ne seront pas amnistiés…

Servi par un dessin léger et dansant, Mauvais genre n’est pas seulement le récit d’une anecdote étrange ou d’un fait-divers. C’est surtout le récit d’une découverte, d’une prise de liberté. L’image qui m’a le plus ému est celle du sourire de Paul qui, ayant enfilé la robe rouge une première fois, redécouvre la rue et le monde. A s’engager dans une vie de femme, Paul,et Louise avec lui, se retrouveront sur des chemins de traverse qui les emmèneront loin de la vie à laquelle leur classe sociale et leur naissance les destinait. 

Par son récit, son dessin, l’auteure évoque très finement le corps, ses pesanteurs, ses odeurs, ses fluides, ses contraintes, ses jouissances. Et même si l’histoire se termine mal (on le sait dès les premières pages), je retiens surtout les sourires, la joie de cette liberté conquise contre la société et contre le monde.