Totto Chan – Tetsuko Kuroyanagi

Ce petit livre remarquable contient les souvenirs d’enfance de Tetsuko Kuroyanagi, animatrice japonaise de talk shows, qui nous raconte son école quelque part dans les années 1940. La petite Tetsuko, dite Totto-Chan, était apparemment une enfant sympathique, très vive, mais pas très adaptée à la rigueur de l’école japonaise. Ses parents lui ont alors trouvé une école atypique, organisée par M. Sôsaku Kobayashi, installée dans d’anciens wagons de chemin de fer rassemblés en cercle.

Dans les courts chapitres de ce livre, la femme redevenue petite fille nous raconte ses souvenirs et ses émerveillements d’écolière épanouie par la pédagogie audacieuse (même de nos jours) de M. Kobayashi dans son école de Tomoe. Musique, écologie, bricolage, apprentissages libres, attention portée aux enfants différents (notamment malades ou handicapés…), l’école de Tomoe semble avoir été un paradis des enfants et une expérience éducative unique, détruite par les bombardements de la guerre (les enfants avaient été évacués) et jamais reconstruite. La force du livre est de faire revivre ces souvenirs heureux (sans cacher les difficultés) et, pour madame Kuroyanagi, de rentre hommage à son ancien directeur d’école. Une très belle lecture, partagée par toute la famille. Merci Nayuta !

Sombre sentier – Dominique Manotti

Paris, début des années 80. Les ouvriers turcs exploités par les ateliers clandestins du Sentier s’organisent et demandent des papiers et des droits. Dans un atelier, une jeune prostituée thaï est retrouvée morte. Le commissaire Théodore Daquin est installé dans le quartier pour tenter de démonter un trafic d’héroïne.

A partir de ces trois points d’entrée, Dominique Manotti monte un roman d’enquête policière minutieux et passionnant. Par sa description des mécanismes sociaux, des relations entre les enquêteurs, des mœurs des policiers. On suit avec intérêt la progression de l’enquête et la lutte sociale des Turcs, la manière dont les relations entre la France, l’Iran et la Turquie influencent une affaire sordide basée dans les arrière-cours et les appartements de ces immeubles autour de la rue d’Aboukir.

Tout comme pour Or noir, le roman est sec et intellectuel. Je trouve toujours que ce qui relève de la vie privée de Daquin sonne plutôt faux; peut-être suis-je aussi gêné par le fait que le « héros » est un type plutôt antipathique. Mais ce sont de petits défauts à côté de la qualité du tableau, riche et animé, qui nous est fait du lieu et de l’époque. 

Un pont sur la brume – Kij Johnson

Dans cette novella de Kij Johnson (la même auteure que pour cette intéressante lovecrafterie), on voit un architecte venu de la capitale impériale passer plusieurs années de sa vie au bord d’un mystérieux fleuve de brume pour y diriger la construction d’un pont qui reliera l’est et l’ouest de l’Empire. Malgré le cadre de fantasy du récit, on est dans un décor « réaliste » où l’on va s’intéresser aux gens, aux métiers, à la manière dont la construction de ce nouvel ouvrage d’art va affecter leurs vies. 

Le livre est joliment écrit, le récit amené avec délicatesse, et ça ne m’a pas du tout intéressé, parce que c’était de la fantasy et que tout était inventé. La construction d’un pont imaginaire ne m’implique en rien du tout. J’aime la belle ingénierie, j’aime les histoires de travaux gigantesques, peut-être parce que ça implique de vrais gens, des ressources, des pays, une histoire que je peux apprécier dans toute sa profondeur.

Ici, rien de tel. Malgré tout l’art de l’auteur, le monde resté survolé, et, à vrai dire, ça ne m’intéresse pas tellement qu’elle l’approfondisse. Ce petit livre n’était pas pour moi.

La quête onirique de Vellitt Boe – Kij Johnson

Nous vivons une époque intéressante pour les amateurs de l’œuvre de H.P. Lovecraft (dont fait bien sûr partie votre serviteur). Cette œuvre a ceci d’incroyable qu’elle a, dès le vivant de l’auteur, suscité toutes sortes de continuateurs et imitateurs,  pour la plupart très mauvais, au mieux moyens (j’accepte le duel de références. Si vous connaissez de vraiment bonnes lovecrafteries antérieures aux années 2000, faites-moi signe !). Notre époque voit paraître une série d’œuvres lovecraftiennes vraiment intéressantes d’un point de vue littéraire : j’y range certaines nouvelles d’Anders Fager (lues ici), la passionnante traversée d’Alan Moore (lue là) et dans un registre un peu plus éloigné, la panse, de Léo Henry.

Je ne sais pas quel est le phénomène d’histoire culturelle qui s’opère ici, mais je ne peux que le constater.

La quête onirique de Vellitt Boe est un livre situé dans cette continuation. C’est une construction littéraire qui s’appuie, en la reprenant et la modifiant, sur la fameuse novella La quête onirique de Kadath l’inconnue, la plus connue des fantasy dunsaniennes de HPL. On n’est donc pas sur le versant Cthulhu mais côté contrées du rêve. Je me demande d’ailleurs s’il est possible d’apprécier Vellitt Boe si on n’a pas lu Kadath

Au fait, de quoi s’agit-il ? 

Vellitt Boe est une ancienne voyageuse devenue professeure d’université dans une école très oxfordienne, à ceci près qu’elle est située à Ulthar (les chats de…, tout ça). Petit souci, une de ses étudiantes a disparu, plus ou moins enlevée par un voyageur venu du monde de l’éveil. Or la jeune femme est apparentée à un dieu, les dieux des contrées sont capricieux. Il pourrait lui venir l’idée, par contrariété, d’atomiser Ulthar, ses universités et toute la région.

Vellitt se lance donc à la poursuite de l’étudiante, ce qui l’amènera à visiter nombre ce coins curieux.

Le roman est à sa façon très tolkiennien : beaucoup de marche, de décors insolites, de discussions. Des dangers plus souvent suggérés qu’avérés (au début du moins). Les souvenirs personnels de Vellitt, une femme d’une cinquantaine d’années plutôt sympathique et dégourdie. Le récit a du charme, du style et nous emmène dans des directions intéressantes, dont un passage dans le monde de l’éveil, bien sûr. Il explore la nature des contrées du rêve, objet à la fois fantastique et littéraire, dans une relation à la fois respectueuse et critique vis à vis de la vision qu’en avant HPL. Les personnages de Vellitt Boe sont pour beaucoup des femmes de caractère, ayant une vie plutôt réaliste, et la manière dont ces caractères « réels » se mêlent à cette fantasy est très séduisante.

J’ai beaucoup aimé ce petit livre très doux. Il donne à voir la beauté du monde onirique, il est chargé de parfums et de visions et il se situe dans la continuité d’une oeuvre littéraire pour moi fondamentale. Merci au Bélial de l’avoir publié, d’autant que le livre est très beau.

PS: suis-je le seul à avoir eu l’impression qu’une bonne partie des noms propres sont des anagrammes ? Si oui, de quoi ? (Gnesa -> Agnès, mais après ? Vellitt Boe, par exemple ?)

Futurs ? – Nicolas Nova

Sous titré la panne des imaginaires technologiques, cet essai publié par Nicolas Nova aux Moutons électriques parle de manière stimulante de la manière dont nous nous figurons nos futurs technologiques. Il rassemble essais et interview autour de la relation entre imaginaires du futur, design fiction, architecture, réalisations effectives. Il explore l’idée que nous avons perdu la possibilité d’imaginer un futur grandiose (et ne la retrouverons sans doute jamais), que des figures inventées en SF (voitures volantes, interfaces cybernétiques, objets spatiaux…) sont à la fois des stimulations et des points d’aveuglement sur notre capacité à imaginer le futur, tant ces rétro-types tiennent de place dans nos imaginaires.

On pourrait lui reprocher de ne jamais parlé de futur « social » ou « biologique », mais ce n’est pas son propos.

Le livre intéressera les lecteurs et créateurs de science-fiction et tous ceux qui cherchent les références de créateurs hors SF littéraire qui jouent aussi à explorer l’avenir (je pense à ce très joli projet/performance autour de l’implantation d’un téléphone dans une dent).

Enfin, last but not least, le livre se conclut par une postface signée David Calvo, en mode feu d’artifice et qui m’a profondément réjoui.

« C’est bien beau les nanites, mais encore faut-il avoir la sécu. Non, mais sérieusement : tout esprit avec un peu de recul sur lui-même peut difficilement croire au progrès, encore moins à la Technologie (on parle bien de la structure politico-religieuse du type singularitarianisme). C’est devenu une sorte de dégagement politique : dans notre univers schizophrène se télescopent les infinis possibles de l’imagination, et la brutalité d’un réel de plus en plus opprimant. La Technologie, telle que nous la vivons hors science(s) de la vie, est un moyen de plus pour garder les citoyens dans l’enclos de l’autorité. Ce que nous touchons concrètement d’un projet rêvé, c’est la réalité augmentée, Watchdogs, « Amazon, le Viagra sans ordonnance et les Google Glasses. Nous sommes des grands singes avec des blasters. On a la post-histoire qu’on mérite. »

« Tout ce qu’on aura, ce futur qu’on nous vend aujourd’hui, c’est un monde médiéval avec conduite assistée.  »

Les dépossédés – Ursula Le Guin

J’avais lu ce roman quand j’étais ado. Je me souvenais de deux mondes antagonistes, la très riche Urras et l’anarchiste Anarres, et d’un savant partant de l’austère Anarres pour aller travailler sur Urras. Je me souvenais que le roman était intellectuel et un peu pesant. Je l’ai relu suite à la mort de madame Le Guin et à un conseil avisé de l’ami Léo. Tout ce dont je me souvenais était vrai, sauf que le roman n’est jamais pesant, jamais intellectualisant, juste intelligent.

Je n’ai pas tellement envie d’en parler plus, tant ma relecture m’a bouleversé. Les dépossédés est un chef d’œuvre de roman, un livre d’une force émotionnelle et politique et visionnaire incroyable, aussi actuel maintenant qu’il le fut lors de sa parution. Jamais bavard, toujours au fait, construit avec ce sens du plein et du vide que j’imagine être celui des mobiles que Takver suspend dans le chambre de son domicile et qu’elle appelle les Occupations de l’Espace Inhabité. Ils sont rares, les livres comme celui-ci.

Moralité : relisez les bons livres que vous croyez avoir lus. Il arrive que vous soyez passé à côté. Merci Léo.

Escadrille 80 – Roald Dahl

J’ai dit dans ces pages tout le bien que je pensais de Moi, Boy. Escadrille 80 est la suite des souvenirs autobiographiques de Roald Dahl, couvrant la brève période où il a travaillé pour la Shell en Afrique orientale et surtout ses quelques mois comme pilote de Hurricane pendant la seconde guerre mondiale.

J’ai trouvé ce recueil moins bon que le précédent, sans pouvoir clairement dire pourquoi. Peut-être parce que Dahl ne s’y adresse plus aussi clairement aux enfants, peut-être parce que le livre n’est pas centré sur la colère (contre les punitions corporelles) et l’amour maternel comme pouvait l’être Moi, Boy.

Ceci dit, ça reste un livre de Roald Dahl, un homme qui peut vous raconter toutes sortes d’horreurs (attaques de lion, morsures de serpent, séances de chirurgie à l’hôpital après un crash, lutte pour la vie dans le ciel au-dessus d’Athènes) avec ce mélange d’humour, de suspense et de dérision qu’on trouve dans ses fictions.

On comprend que c’est par une incroyable série de coïncidences et de coup de chance que ce grand fils de Norvégien de 1 mètre 95, que personne n’aurait jamais du avoir l’idée de coincer dans un minuscule cockpit de Hurricane, est parvenu vivant et à peu près entier jusqu’à nous. Sur les seize pilotes de sa promotion, treize sont morts, et lui-même ne s’est sorti que par miracle du cauchemar de la campagne de Grèce. La mort est tout le temps présente dans Escadrille 80, et avec elle la pure joie d’être vivant.

Issa Elohim

Le livre a paru depuis quelques mois mais je n’en avais pas encore parlé ici. Issa Elohim est une novella (un roman court – ça se lit vite) publiée par le Belial dans leur belle collection une heure-lumière. Il est question de réfugiés (sujet plutôt fréquent dans la littérature de nos jours) et d’extraterrestres. Ce récit se rattache au même futur que Vostok ou l’Anamnèse de Lady Star, même s’il n’est pas du tout nécessaire d’avoir lu ces récits pour comprendre Issa.

On y trouvera une journaliste résolue (de gauche), des instances politiques suisses, une station de ski valaisanne, un politicien très à droite mais pas que, une psy originale, de la neige et une poignée d’Irakiens fatigués d’avoir tant marché.

Les amateurs d’histoires où tout s’explique à la fin seront déçus.

Merci à Olivier Girard, le directeur de collection, d’y avoir cru, et au toujours excellent Aurélien Police d’avoir donné à ce texte une couverture si juste.

Le tour du monde en 72 jours – Nellie Bly

En 1889, dix-sept ans après Phileas Fogg, une jeune journaliste de 25 ans propose à son rédacteur en chef de faire le tour du monde en moins de temps que le héros de Verne. La direction du journal commence par refuser: une femme, seule, se lancer dans une telle aventure ! Puis l’opération publicitaire et commerciale leur paraît bonne. Et voici la jeune Nellie Bly, munie d’une seule robe (faite exprès) et d’un sac de voyage lancée pour un tour du monde en moins de 75 jours, payé par le New York World, le journal de Joseph Pulitzer.

Qui était Nellie Bly ? Une journaliste audacieuse, surtout connue jusque là pour ses reportages sur les conditions de vie des femmes et des ouvriers, et pour ses dix jours d’infiltrations dans un asile psychiatrique. De nos jours on dirait: une journaliste d’infiltration et une féministe résolue. Elle accomplit son voyage pour le plaisir, pour l’aventure, pour pouvoir écrire plein de papiers excitants et pour la cause des femmes, toujours présente à son esprit.

Le livre en lui-même n’est pas très intéressant: traversant les pays et les océans à toute allure, Nellie Bly ne voit que des cabines de bateaux et des wagons de chemin de fer. Le voyage se passe globalement bien, aucune attaque de pirate, aucune explosion de chaudière, tout juste quelques tempêtes et retards dus à des questions d’horaire. A sa façon, le récit est aussi ennuyeux que les péripéties de celui de Verne, préfigurant notre époque de voyages accélérés et de contemplations pittoresques. Ca se lit tout même très bien, car c’est court et que mademoiselle Bly a un style joyeux et enjoué (le genre l’impose). Elle pose sur ce qui l’entoure un regard frais, un peu impertinent et très patriotique: elle est Américaine et fière de l’être.

Parmi les anecdotes savoureuses du voyage, on retiendra bien sûr sa visite éclair, au début de son voyage, à Jules Verne himself, séduit par cette jeune personne entreprenante.

Le livre devient plus intéressant dans ses creux et ses non-dits : les sous-entendus liés à la situation d’une femme seule et indépendante (qui, en voyage, en rencontre un paquet d’autres); le regard entre compassion et bon vieux racisme posé sur les non européens (« il y a autant de tempéraments chez les coolies que chez les chevaux »), le fait pour lecteur de Verne de retrouver les mêmes lieux que ceux par où est passé Phileas Fogg, décrits par quelqu’un qui les a vraiment vus. 

Le livre est au final plus intéressant par ce qu’il nous dit de l’époque qui la produit que par ce qu’il raconte effectivement. Et on ne peut s’empêcher de trouver sympathique la jeune journaliste qui l’a produit.

Sans Atout et le cheval fantôme – Boileau Narcejac

Après les disparus de Saint-Agil, autre relecture d’enfance, moins marquante (et d’un moindre niveau) celle-là. Sans Atout est le surnom de François Robion, fils d’un fameux avocat pénaliste et lycéen (surdoué ?) à Paris. Son père possède un château en ruine en Bretagne et, partant là-bas pour les vacances de Pâques, Sans Atout découvre que le château est hanté par un cheval invisible…

On est dans un récit de jeune détective et un mystère façon club des cinq que le lecteur attentif élucidera rapidement. Boileau & Narcejac sont des pros, l’ensemble est bien ficelé et sent bon ses années 60. Au-delà d’un récit policier bourgeois (et pas très féministe), le portrait du jeune homme (et les implicites qui l’entourent : est-il surdoué ? malade ?) est réussi. Et un des chapitres, celui de l’infiltration dans le repaire du « méchant », par un jeune garçon très imaginatif est loin au-dessus du lot du reste du récit, touchant à un suspense angoissé tout à fait délicieux.

Faire de ce roman un classique est un peu trop lui accorder ; c’est un gentil livre, convenable et daté. Il est par exemple beaucoup moins puissant et riche que les oeuvres plus modernes de Norma Huidobro.