Les jolies choses – Virginie Despentes

Suite à Vernon Subutex, et pour rester en non-mixité, je me suis intéressé à ces jolies choses. Comme j’ai lu le roman il y a un moment, ma chronique sera courte.

Prémisse improbable du roman: deux sœurs jumelles. L’une est une garce séductrice et un peu putain, l’autre est intègre et chante bien. La première veut utiliser la seconde pour faire carrière dans le chant. Puis elle meurt juste après le premier concert. La sage se substitue à la garce.

La mise en place de la situation initiale est un peu lourde et a failli me faire lâcher le bouquin. Dès ceci fait, ça tourne mieux: roman de la substitution et du dédoublement, les jolies choses passe dans le monde parisien de la musique (et notre société fric) avec le regard acide et détaché de son héroïne.

On est chez Despentes, l’héroïne couche beaucoup, s’amuse parfois, picole et décape la société dans laquelle elle joue la comédie en essayant de ne pas se faire bouffer par elle. C’est court, nerveux, bien mené, souvent marrant. La relation de l’héroïne avec son « meilleur pote » est une des plus jolies choses du livre.

L’honorable société – Manotti et DOA

Comme le lecteur de ce blog s’en rendra sans doute compte, les billets ont été peu nombreux en cette fin d’année 2018. Je rattrape ici des notes sur mes lectures récentes.

Dans le cadre du 2018 non mixte, j’ai continué ma découverte des romans de Dominique Manotti. A l’usage, mon enthousiasme s’est un peu émoussé mais j’ai continué à avoir du plaisir à les découvrir.

L’honorable société est un roman noir situé lors de la présidentielle 2007. Les noms ont été remplacés, les entreprises déguisées, mais le lecteur attentif saura comprendre qui et quoi les auteurs désignent.

Mêlant militants écolos, industrie nucléaire et scandales politiques, le roman est une sorte de version littéraire des articles de Mediapart. Tout est inventé, mais tout pourrait être vrai, et c’est le pouvoir policier/politique/économique à la française qui y est décrit. C’est intéressant, l’intrigue est palpitante (et fait même un détour déguisé par le Moulin d’Andé cher à mon coeur), le policier intègre (et sans relief, je ne me rappelle plus le personnage) parvient quand même à coincer certains des affreux.

Comme souvent dans les romans de Manotti, je suis plutôt gêné par les scènes de sexe, qui sont tout le temps des lieux de manipulation et de domination un peu cracra.

La scène d’ouverture du roman, avec barbouzes policiers et hackers écolos, est vraiment très chouette.

Johnny et les morts – Terry Pratchett

On retrouve Johnny Maxwell et ses potes, Bloblotte (le gros), Pas d’man (le Noir) et Bigmac (le skinhead). Alors qu’ils traversent le cimetière de Blackbury, certains morts s’adressent à Johnny, qui fait leur connaissance et apprend peu après que le cimetière va être rasé par une société de construction de bureaux.

Malgré plusieurs bonnes idées et une belle galerie de personnages, cette « suite » est ratée: le récit est souvent poussif, la grâce qui animait le premier récit de la série est absente, le roman n’a pas la même cohérence. Plusieurs thèmes sont oubliés en chemin (les Copains de Blackbury), le discours politique n’est pas très tenu et les méchants manquent de virulence.

Ca se lit sans déplaisir, Pratchett oblige, certains passages sont très marrants et d’autres très bien vus, mais le roman tient de la collection de scènes plus ou moins gags et manque de tenue.

On lira quand même le troisième.

Le sauveur de l’Humanité, c’est toi – Terry Pratchett

J’ai sorti celui-ci de ma bibliothèque pour le lire aux enfants. Je l’avais lu à sa sortie en français et en gardait un bon souvenir, mérité.

Blackbury, petite ville anglais pleine de chômage, de déprime et de politiques modernes, 1991. Johnny Maxwell joue aux jeux vidéos, beaucoup, ce qui donne un sujet de conversation avec ses copains et permet de s’isoler de ses parents qui s’engueulent.

Alors qu’il s’apprête à dégommer des Aliens, ceux-ci se rendent: ils en ont marre de se faire fusiller par tous les vaisseaux humains qu’ils croisent et aimerait que l’un d’eux les aide à atteindre la terre promise. Celui-là, ce sera Johnny. 

Sur cette prémisse très casse-g, Terry Pratchett construit un très bon roman. Il s’agit d’abord du meilleur témoignage sur la manière dont on jouait aux jeux vidéos quand moi j’étais gamin (mais des enfants contemporains s’y retrouveront, c’est dire que le roman est bon). Le sauveur… est aussi un roman social caustique et sensible, une chronique d’adolescence, un hommage à plein de thèmes de science-fiction. Le propos en est parfois assez noir, traversé de blagues pratchettiennes, mais c’est surtout un roman sur l’imaginaire et la manière dont il nous accompagne et nous soutient.

J’ai adoré le relire.

L’abominable homme de Säffle – Maj Sjöwall et Per Walhöo

Je n’arrive pas à me rappeler si j’avais oui ou non déjà lu ce roman de Sjöwall et Walhöo (que je prononce, sans doute à tort, Cheval et Valou, mais ça me permet de me rappeler leurs noms): j’ai découvert ce couple d’auteurs il y a une vingtaine d’années, alors que je ne connaissais rien de la Suède et pas grand chose à l’ironie et à la critique sociale. J’ai un peu appris depuis et j’apprécie d’autant plus.

Suède, début des années 70. Alors qu’il s’apprêtait à aller se coucher, le commissaire Martin Beck (notre héros, un fonctionnaire de police consciencieux, assez doué et introspectif, dénué de fantaisie – qui a dit Suédois ?) est appelé pour constater le meurtre sanglant d’un collègue, le commissaire Nyman, massacré à la baïonnette dans sa chambre d’hôpital. Accompagné de son collègue Röm, qui a lui aussi déjà une journée dans les pattes, ils vont tenter de retrouver, vite, le tueur avant que celui-ci ne recommence.

L’abominable… est un excellent roman: roman d’enquête, thriller, avec des enquêteurs aux yeux rougis (et non, ils n’iront pas dormir avant la fin de l’histoire) shootés au café et même des scènes d’actions épatantes.

Mais des scènes d’action épatantes écrites par des Suédois caustiques avec héroïsme stupide, incompétence épaisse, héros soucieux et tirs qui partent souvent à côté. Ca rajoute une bonne couche de réalisme et de suspense.

Tout le roman est aussi un parcours de la société suédoise, vue à travers sa police, force d’état pas antipathique mais prise entre son passé militaire récent, ses tentations un peu fascistes, ses côtés progressistes, ses politiciens nuls, ses policiers dévoués. Les portraits des personnages sont savoureux et touchants.

On croise aussi un paquet de paumés de la société suédoise, de gens dépassés, et quelque connards ambitieux ou méchants.

C’est souvent très très drôle, mais le discours politique et caustique du récit ne perd jamais de vue la narration principale, menée tambour battant jusqu’à sa fin terrible.

Une note contemporaine: à un moment, excellent, Einar Röm parcourt un recueil de plaintes déposées contre des policiers, comme une série de petites histoires d’injustices montrant combien la police peut être une véritable nuisance – c’est un moment fort du récit. Et on se rend compte que, même méchante, la police suédoise de l’époque l’est sans doute bien moins que la police française de maintenant.

Mon drôle de petit frère – Elizabeth Laird

Une lecture pour enfants, commencée un peu par hasard, parce que Rosa avait aimé un autre roman de la même autrice. Le quatrième de couverture nous dit qu’il va être question d’une jeune fille dont le petit frère est lourdement handicapé. On pourrait s’attendre là à un récit plein de bons sentiments et de moraline, mais en fait non. 

Le vrai titre du roman est Red sky in the morning, la couleur rouge du ciel le matin du jour où la mère d’Anna, une jeune fille de douze ans, accouché prématurément, à la maison, d’un petit garçon très handicapé. La naissance de Benedict, dit Ben, forme la scène d’ouverture à la fois drôle et violente.

Red sky in the morning est une chronique adolescente, qui voit grandir Anna, exposée au regard des autres, à la vie, à la différence, à la mort. Le récit est tout le temps passionnant, jamais lourd, jamais misérable, racontant les souffrances de la famille, le corps changeant de la jeune fille, les pressions sociales, les amitiés, les imbécillités. A travers le petit frère handicapé, c’est surtout un roman réaliste qui parle de la vie comme elle vient et comme elle va (parfois mal). Ecriture ramassée, efficace, rendu très fin des relations sociales, souffrances et réparations, n’éludant pas mais n’étant jamais choquant, il s’agit d’un très bon roman, adapté pour des enfants à partir de dix ans, capables d’encaisser des scènes parfois dures. Je l’ai lu à voix haute aux enfants et ai dû parfois expliciter quelques allusions: à la vie professionnelle et sentimentale (des parents), aux classes sociales, à la sexualité.

Quelques livres sur l’écriture

Dans le cadre de l’atelier que j’ai animé pour le CSF du SU-ITE (sexy, non ?), je me suis demandé comment apprendre à écrire des histoires de science-fiction. Des conseils pour écrire des histoires, il en existe plein. Les conseils pour écrire de la SF sont bien plus rares. Mes demandes posées sur les réseaux sociaux m’ont remonté plein de ressources, mais la part de ces dernières consacrées à la SF est très réduite. Pour ceux que le résultat intéresse, voici le résultat de ma pêche.

Sur le blog Bifrost, les articles de Claude Ecken. (merci Claude !)

http://blog.belial.fr/post/2009/08/11/L-ecriture-de-la-science-fiction-1

http://blog.belial.fr/post/2009/08/18/L-ecriture-de-la-science-fiction-2

http://blog.belial.fr/post/2009/08/25/L-ecriture-de-la-science-fiction-3

Ces articles sont clairs, amusants et offrent de nombreux conseils « de base ».

On m’a aussi conseillé le livre d’Orson Scott Card, How to write fantasy and science-fiction (traduit à l’époque par Bragelonne, mais introuvable hors occase).

C’est un How to book à l’américaine, très clair, comprenant nombre de bonnes idées: par exemple, connaissez les principaux tropes de la SF: si vous écrivez une histoire de voyage dans le temps/supgraluminique/apocalypse…, elle va être comparée par vos lecteurs aux autres histoires du même type qu’ils connaissent.

Enfin, ma meilleure lecture sur le sujet (moins technique et plus philosophique) est le remarquable recueil d’essais d’Ursula Le Guin, le langage de la nuit, qu’on trouve en plus en français aux forges de Vulcain. Mme Le Guin a une expression d’une très grande clarté et des idées très fortes. Elle se demande notamment pourquoi écrire de la littérature d’imaginaire.  

Meurtre au comité Central – Manuel Vásquez Montalbán

Etant amateur des romans de Camilleri mettant en scène le commissaire Montalbano, il fallait bien que j’en vienne à lire son modèle, Montalbán, auteur des aventures de Pepe Carvalho, détective barcelonais.

Dans ce récit, situé dans les années 80 de la toute jeune démocratie espagnole, le détective n’est engagé par personne d’autre que le Parti communiste espagnol pour enquêter sur l’assassinat de son secrétaire général. Dépaysé de Barcelone à Madrid, le détective désabusé amateur de répliques cryptiques, de jolies femmes et de bonne bouffe se retrouve à mener une enquête bizarre, entre considérations politiques, souvenirs personnels de la résistance au franquisme, coups sur le crâne à la Burma et tentatives de trouver un restaurant correct.

Je n’ai pas du tout accroché sur ce roman qui m’a, je pense, complètement échappé. Il est plein de références à la culture culinaire et politique espagnole, que je n’ai pas. Les situations sont souvent intéressantes, ces anciens résistants communistes ont quelque chose de juste et touchant, Carvalho est plutôt antipathique mais pas désagréable à suivre, mais j’ai eu l’impression que le roman me parlait depuis un autre monde, tout proche, sans m’en donner les clefs. J’ai vu que Montalbán était considéré par des gens intelligents comme un grand auteur, c’est sans doute le cas, je serai peut-être capable de le comprendre quand je connaîtrai mieux l’Espagne.

Le tour de la bouée – Andrea Camilleri

Dans la suite de notre retour à Camilleri, le tour de la bouée est une enquête du commissaire Montalbano mettant en scène notre commissaire vieillissant confronté à une histoire sordide de débarquement de migrants dans sa Sicile natale. Le livre date de bien avant la grande crise de 2015 (on hésite à l’appeler ainsi, ça pourrait faire croire qu’elle est terminée – il n’en est bien sûr rien) et tout est déjà en place, notamment la situation tragique de l’Italie, un des pays européens que les autres laissent seuls pour se débrouiller face à ces tragédies. Malgré ce fond tragique et plusieurs passages poignants, le roman parvient à être drôle et contient son lot de bonnes scènes.

Je note deux choses intéressantes. Déjà, le sens du rythme de Camilleri: une vingtaine de chapitres d’une dizaine de pages chacun et zou, c’est fini, sans ennui ni temps mort, mais pas sans profondeur. Deuxièmement, le roman s’ouvre par la décision de Montalbano de démissionner suite aux évènements du G8 à Gênes (mais si, souvenez-vous, mes lecteurs. Aucun de vous n’est trop jeune pour avoir oublié ça). Le personnage se fait cri du coeur de l’auteur.

Le coup du cavalier – Andrea Camilleri

Je n’avais pas lu Camilleri depuis plusieurs années (12, si j’en crois ce blog, qui devient un support pour ma mémoire défaillante). Pour ceux qui ne connaissent pas: Andrea Camilleri est un ancien metteur en scène de théâtre et de télévision, venu vers ses cinquante ans à la littérature, essentiellement policière, presque toujours centrée sur la petite ville sicilienne (imaginaire, enfin presque) de Vigàta. Son œuvre suit principalement deux axes: les enquêtes du commissaire Montalbano, contemporaines, avec des meurtres bizarres, des plats siciliens typiques et une vision politique plutôt à gauche. L’autre axe sont des romans sociaux ironiques, plus littéraires, situés dans la Sicile de la fin du XIXème siècle.

Là où Camilleri est bien plus qu’un auteur de polars, ou un auteur régional, c’est par son travail sur la langue, mélange d’italien et de sicilien de sa région natale, travail étonnamment rendu par un jeu sur le français par son traducteur fétiche, Serge Quadruppani. Une langue riche et drôle et un peu absurde, qui ne ressemble à nulle autre, et qui donne toute la force de son travail.

Le coup du cavalier est de la veine roman XIXème: un fonctionnaire zélé, né en Sicile mais grandi à Gênes, est nommé pour inspecter les moulins de la région de Vigàta. Ses deux prédécesseurs ont eu quelques malheurs (accident de pèche en mer et chute de cheval. Oh zut). On sera plus du côté de la comédie de mœurs (très acide) que du thriller: on rit beaucoup, dans le coup du cavalier, et c’est très cruel.

Les romans de Camilleri sont courts et rythmés et celui-ci, plus que les autres, repose quasiment entièrement sur la langue: mélange du sicilien local, bien sûr, de l’italien, langue de l’administration et du pouvoir, et du génois d’enfance dans lequel pense le héros. La langue est la source de ses ennuis, elle sera la clef de la libération. C’est excellent, étonnant, délicieux.