Ronin – John Frankenheimer

Parfois, on se surprend à regarder des films qui à la base ne nous disaient rien. Tenez, celui-ci par exemple. Un vrai film d’action à la papa, sorti en 98 mais qui aurait pu être fait dans les années 70.

On y trouve: des poursuites interminables en voiture, un Mac Guffin tout à fait assumé, des flingues, des scènes qui se passent en France insistant bien sur le pittoresque (mais tournées sur place), sans qu’on aperçoive aucun ordinateur ni aucun téléphone portable (ou à peine). L’histoire aurait lieu dans les années 60/70, ça aurait été pareil, j’ai cru en voyant le film que De Gaulle était encore au pouvoir. La quantité de Citroën qui se font bousiller sans effets spéciaux aucuna dû suffire pour soutenir la production automobile en France pour l’année du tournage.

On y trouve surtout : des Hommes, avec un gros H. Des tatoués, des burnés, à l’ancienne. Pas des petits minets, pas des frimeurs musculeux, mais des costauds, qui ont l’expérience et le cynisme désabusé de ceux qui font ce qu’on leur dit, mais à qui on ne la fait pas.

Au fond, la seule fausse note, c’est d’avoir donné le rôle du héros à Robert de Niro. C’était un personnage pour Lino Ventura.

Zodiac – David Fincher

A la fin des années 60, un tueur en série assassine des jeunes gens isolés. Il envoie des lettres chiffrées, mystérieuses, au San Francisco Chronicle et aux autres journaux. Un journaliste passionné, un flic acharné et un gentil dessinateur de presse suivent l’affaire et tentent, chacun de leur côté, de comprendre qui est Zodiac.

 

Bref, on dirait un film de serial killer américain. Sauf que. Le temps passe, les meurtres cessent, les témoignages s’estompent, les incohérences surgissent, le flic se lasse, le journaliste est viré (il boit trop)  et le dessinateur se retrouve avec une obsession qui lui bouffe la vie. Ce qu’on croyait certain ne l’est plus tant que ça, les histoires qu’on se construit remplacent les preuves, et Hollywood produit un film évoquant le tueur (ce sera le premier Dirty Harry). Le dossier devient touffu, des centaines de pages, des milliers de noms, des trucs qui se recoupent soudain et d’autres qui ne collent pas. Des suspect évidents sont innocentés par des experts dont on découvre qu’ils sont alcooliques. Une domestique se rappelle six ans trop tard d’un coup de fil du tueur qui… Tout se mélange, les gens se perdent, la fiction se délite. Voilà Zodiac, non pas un film d’enquête mais un film sur les histoires qu’on se fait, sur l’importance qu’on leur accorde, sur la manière dont elles envahissent nos vies. En vérité, c’est fascinant.

Taxi Téhéran – Jafar Panahi

Pauvre film. Qui a fait parler de lui parce que son réalisateur, interdit de tourner en Iran, son pays de résidence, essaie de contourner la censure qu’on lui impose en montant des plans tordus. Ici, devenir taxi et filmer ses passagers, et à travers eux parler d’eux, de lui, de sa situation, de son pays… Un dispositif de pauvre pour un pauvre film. A vrai dire, j’étais curieux de savoir si l’intérêt que suscitait le film était lié à ses qualités propres ou à la situation très pénible (ce n’est rien de le dire…) de son auteur / réalisateur / chauffeur / interprète.

Au delà des limites imposées par par la situation du cinéaste, Taxi Téhéran est un bel exercice d’oeuvre sous contrainte. Unité de lieu (tout est filmé depuis l’intérieur du taxi), unité de temps (une journée), unité de sujet. Le film est très écrit, très habilement monté, tout en finesse. S’il s’agit bien d’une petite chose que ce film, c’est une petite chose très pensée et très calculée et j’ai été très ému de me rendre compte que ce film croise la route de tout un tas de films, dont on aperçoit des moments, que Panahi aurait sans doute voulu faire à la place de celui-ci. Comme si on voyait le moment où, dans ces autres histoires, les personnages sautent dans le taxi du réalisateur, et laissent voir au spectateur étonné l’histoire qu’il pourrait raconter.

Ce Taxi Téhéran est un film pauvre, mais un vrai film de cinéma.

It’s a wonderful life – Franck Capra

Cecci et moi avons regardé pour les fêtes un vrai film de Noël : notre premier Capra.

It’s a wonderful life est un mélo, c’est bourré de sentiments positifs et de valeurs chrétiennes, ça pourrait être insupportable et c’est génial. Nous adorons ce sens de la voix off et du dialogue des films américains de l’âge classique. La qualité de tous les seconds rôles, cet art de planter des personnages de cinéma. James Stewart fait du James Stewart à fond : le grand type naïf et généreux qu’on a envie d’aimer.

De plus, derrière le sourire est les bons sentiments hollywoodiens, le scénario est bien plus fin qu’il n’y paraît, évoquant la crise économique, la place de l’argent dans la vie, une forme d’engagement… L’étonnant what if servant de pivot (tardif) au récit permettant de regarder chaque personnage sous un angle différent et tout aussi vrai.

Un classique et un chef d’oeuvre.

  

Timbuktu – Abderrahmane Sissako

Tombouctou, de nos jours. Ville aux maisons de pisé, proche du désert, où débarque une bande d’islamistes à kalachnikov, se promenant dans les rues avec leurs porte-voix et annonçant qu’il est interdit de jouer ou d’écouter de la musique, de se promener sans gants ni chaussettes pour les femmes… Kidane est un Touareg, vivant avec son épouse, sa fille et ses bêtes à quelques kilomètres de la ville et hésitant à partir, à cause de « ces gens-là ». Mais un incident au bord du fleuve, impliquant GPS, sa vache favorite, va le forcer à se confronter aux nouveaux hommes forts de la région…

Alors que son sujet est quasi journalistique, le film est une fiction, avec de beaux personnages (Kidane et sa famille, Abdelkrim, les islamistes venus des quatre coins du monde, le chauffeur Omar, le chef religieux, la folle  à la poule…), une photo magnifique, des scènes très poétiques: la partie de football interdite, la recherche des criminels qui jouent de la musique pendant la nuit, les moments au bord du fleuve, le repentir du rappeur…

L’univers du film, avec la poussière du désert, les vêtements traditionnels, les armes de guerre, les pick-up et les téléphones portables dégage aussi une fascination étrange.

Au delà de ces grandes qualités, nous sommes ressortis du cinéma avec une impression très mitigée. Timbuktu est composé d’une série de scènes, souvent très belles, parfois liées entre elles, sans vraiment de fil narratif créant une unité au film. L’intrigue concernant Kidane est trop simple et a du mal à faire tenir tout cela ensemble. Reste un catalogue déprimant de de la bêtise tranquille des islamistes à fusil-mitrailleur. Tout cela est sans doute vrai. Et désespérant.

Looper – Rian Johnson

Un peu par provocation de Fabrice Colin, j’ai passé la soirée d’hier à regarder Looper, film de SF pas trop cher réalisé par Rian Johnson. Il y est questions de tueurs de la mafia et de voyage dans le temps, l’histoire se déroule dans un futur assez proche, et je n’ai rien compris. Enfin, si, à peu près, mais c’est le genre de film qui évacue carrément le problème des paradoxes temporels parce qu’en fait, ça prend la tête. Pourquoi pas ? Le film se concentre alors sur l’ambiance, les impressions, les émotions et ça marche bien.

J’ai bien aimé le travail de design et de petits détails, la télékinésie, les flingues, les voitures customisées, avec des panneaux solaires scotchés sur le capot, les motos volantes, les tasers, le côté grande banlieue du futur, tout ça fonctionne très bien. J’ai aussi été frappé par le solipsisme de l’histoire, qui repose entièrement sur l’amusant postulat : si tu pouvais aller donner un coup de main à ton moi du passé, que ferais-tu ? Quels conseils te donnerais-tu ? T’écouterais-tu ? Le tout, couplé avec la notion intéressante du film, le bouclage de boucles, justement.

Si j’ai bien compris, le jeune Joe (j’aime bien Gordon Levitt, comme acteur), le vieux Joe (j’aime aussi bien Bruce Willis) et le gamin (qui joue bien également), tous sont en fait le même personnage, de même, me semble-t-il, que Abe et le tueur gaffeur sont le même opposant. L’ensemble repose sur un noeud familial et psychologique très bateau (maman aime-t-elle son petit garçon ?) mais ça reste très agréable et amusant à regarder.

A bord du darjeeling limited – Wes Anderson

Bientôt on aura fait le
tour de la filmographie de M. Anderson, et ce sera bien triste. A bord… n’est
pas son film le plus réussi, mais comme tous les films de ce réalisateur, il a ses beautés propres.

Trois frères, des
Américains, embarquent à bord d’un train de luxe, en Inde, pour une expédition
vers les montagnes et vers un but encore inconnu. La peinture de cette fratrie,
pleine de reproches, d’affection, de non-dits, d’histoires pas réglées et d’amour (quand même), est l’élément le plus réussi du film. Les trois acteurs sont
extraordinaires, tous justes et on a un grand bonheur et suivre ce triple et
improbable héros. Le film vaut aussi pour ses décors, ses couleurs, sa musique,
comme un trip ethno-new-age un peu bizarre où les personnages sont sans cesse à
côté de leurs pompes, comme s’ils avaient toujours un temps de retard sur les événements.

Bizarre, planant, et au
final très chouette.

Récits d’Ellis Island – Georges Perec & Robert Bober – 1ère partie (traces)

Dans cet intéressant billet, Alain Korkos mentionnait ce film que nous avons donc acheté sur le site
de l’INA.

Il s’agit d’un
documentaire TV réalisé vers 1980 par Robert Bober et écrit par George Perec, un voyage
et une enquête sur Ellis Island, l’île des larmes, à l’entrée de New York.
Beaucoup a maintenant été dit et écrit sur cet endroit et je ne reviendrai pas
dessus. A l’époque l’île venait de devenir un lieu touristique et les zones en
ruine étaient encore nombreuses, rien de comparable avec ce que le site bien aménagé qu’on peut visiter maintenant.

Le documentaire est fait
avec les moyens et le style de l’époque : une seule caméra, quelques
images d’archive, beaucoup d’images d’espaces vides, de trucs cassés… et la voix et le
discours, passionnants de Perec, qui demande : que cherchons-nous
ici ? Comment montrer ce que c’était ? Comment le voir ? Comment
attraper les drames, les vies qui ont filé, qui ont disparu ? Comment
saisir cet endroit où des hommes et des femmes laissaient une ancienne vie
derrière eux pour en commencer une nouvelle ? Le documentaire apporte de petites bribes de réponses, partielles et partiales. La quête de la mémoire n’est jamais facile.

Fantastic Mr Fox – Wes Anderson

Suite de notre exploration de l’univers foutraque de Wes Anderson.
Fantastic Mr Fox est un film d’animation adapté d’un roman très marrant de Roal
Dahl dont il respecte grosso-modo la trame. Mais les personnages parlent comme
des personnages de Wes Anderson, comme des adultes avec des problèmes d’adultes
(tu es sûr que c’est le moment d’acheter ? Est-ce qu’on va avoir un
deuxième enfant ?), on y trouve un ado mal dans sa peau, des minorités en
mal d’intégration et un paquet de trucs bizarres.

Le film a beaucoup de charme mais dégage l’impression d’un truc bancal, pas
vraiment pour enfants (nos filles n’ont pas accroché, peut-être étaient-elles
trop petites ?), balançant entre la frénésie narrative et la comédie de
dialogues. Quelques scènes, toutefois, sont magnifiques (la rencontre avec
Canis lupus, notamment) et le personnage de Fox est très réussi.

Rushmore – Wes Anderson

Suite de notre exploration de la filmographie de Wes Anderson, sur les conseils avisés de David C.

Max Fischer est fils de coiffeur, mais il est entré par dérogation (parce qu’il avait écrit une pièce de théâtre) à Rushmore, une école chic et hyper-huppée. Là, il s’est parfaitement intégré, naviguant comme un poisson dans l’eau dans les coutumes, institutions et organisations extra-scolaires de l’école. Il est membre actif, fondateur ou vice-président de tous les clubs : escrime, théâtre, astronomie, chapelle vocale… Seul petit problème: il est nul en classe. Si mauvais que la direction va devoir le mettre dehors et l’envoyer… dans l’enseignement public. Cette menace sur la vie de Max, quinze ans, va provoquer en lui et autour de lui des bouleversements et des péripéties folles, de ses relations au très riche M. Blumen, le sponsor de l’école, ou avec Dirk, son « filleul » à la maman si belle, en passant par la jolie et paumée institutrice dont il va tomber amoureux.

Rushmore est un film fou. Partant d’un postulat assez spécial, son récit nous emmène dans toutes sortes de directions à un rythme de roller coaster. Le film n’est jamais là où on l’attend. Qu’on sache qu’on y trouvera un aquarium géant, la jungle du Vietnam, des rencontres dans la brume d’un cimetière. Des larmes, des mensonges, des folies, de l’amitié, et les amours très pures et dangereuses d’un très jeune homme, traitées avec la même finesse qu’on retrouvera dans Moonrise Kingdom. La relation (inexistante ?) entre Max et Mrs Cross au si curieux visage, sérieux et perdu, est la plus belle chose du film.

Plastiquement, le film est intéressant, même s’il n’est pas aussi abouti et parfait que Grand Budapest hotel ou Moonrise Kingdom. Mais Rushmore est déjà un grand moment de joie, de larmes et de douceur.