Rogue One – Gareth Edwards

Dans une galaxie lointaine (très lointaine…), Jyn est une jeune femme douée pour la bagarre, récupérée par les gentils de rébellion pour aider à remonter les traces de son père, scientifique brillant travaillant pour l’Empire à la mise au point de l’Etoile de la mort. Elle va faire la connaissance du capitaine Cassian Endor, officier ambigu au service des rebelles, de son droïde caustique, d’un quasi jedi et de quelques autres casse-cous prêts à tout.

On a donc là un film de guerre (de résistance, pour être précis) avec séquences mélodramatiques, pseudo-mysticisme et plein de défauts : je ne parle pas de la crédibilité générale de l’univers de Star Wars et de ses conventions, celui-là on le prend ou on le laisse, mais particulièrement des personnages qui, au delà des deux ou trois acteurs principaux, ne sont que des silhouettes (je trouve le bonhomme-à-la-bonbonne-sur-le-dos particulièrement significatif – et insignifiant, tant le personnage est sous-développé. Il n’enlève pas son lance flammes quand il dort ? Ou bien faut-il le déclipser ?). Mais ce n’est pas un film comme un autre, car il s’insère dans une méta-oeuvre singulière qu’est l’univers de Star Wars, qui fait tellement partie de la culture de notre temps que des gamins de cinq ans dans les cours de récréation dès l’âge de cinq ans en connaissent les éléments sans avoir jamais vu le moindre film.

Au-delà des défauts, Marguerite (8 ans) et moi avons eu du plaisir à retrouver ces éléments caractéristiques (silhouettes de personnages et de vaisseaux, décors insolites et grandioses, visions de planètes et de lunes, droïdes, boucliers spatiaux, toute une très belle imagerie SF oldies, une sorte de féerie du futur) agencés de façon originale et nouvelle. On a accroché à cette héroïne teigneuse, à cette histoire de résistance à l’oppression par des rebelles plus ambigus qu’à l’accoutumée, à ces visions de destructions dantesques causées par la terrible arme des rebelles. Notre cœur a frémi quand la grande silhouette noire est apparue au son de la marche impériale, ou quand deux droïdes connus bavardaient au pied des X-Wing. On a pleuré à la fin.

Parmi les points qui m’ont plus particulièrement intéressé : les échos avec la seconde guerre mondiale et les actes de résistance, ou bien avec des situations de terrorisme (l’attaque du tank à Jedha dans une sorte de ville orientale est très évocatrice) ; le personnage de Cassian, qui porte une ambivalence intéressante, dommage qu’elle ne soit pas tenue tout du long. Et surtout l’étonnante construction de la fin du film, conçue pour enchaîner sur le début de l’épisode IV, A New Hope, filmé 40 ans plus tôt. La manière dont le récit fait apparaître des éléments scénaristiques et plastiques (silhouettes de soldats, du vaisseau, jusqu’à la silhouette en blanc qu’on aperçoit d’abord de dos…) pour brancher un film de 2016 sur un film de 1977 est tout à fait fascinante. Ce genre de construction artistique étonnante n’était possible que dans le contexte singulier de cet univers singulier. Rien que pour ça, le film, déjà très agréable, vaut le coup d’être regardé et ce, dès les premières images, quand une navette impériale glisse au-dessus d’un paysage verdoyant…

 

Topkapi – Jules Dassin

Soient les années 60, couleurs acidulées, ambiance de fête foraine criarde. Soit un voyage à Istanbul, la dague du sultan ornée d’émeraudes magnifiques  gardée dans le palais/musée de Topkapi. Soit enfin une bande de voleurs très improbable. Les bijoux étincellent, les automates grincent, la police secrète turque (lunettes noires, fines moustaches) est sur le dents.

Topkapi est un film de casse, avec équipe bizarre (très foraine), rebondissements tordus et humour décalé. L’ambiance de cette histoire est unique, avec des acteurs bizarres (Melina Mercouri, Peter Ustinov…), pas du tout formatés – la variété des corps, des trognes, des faces dans ce film est stupéfiante. Le film est plastiquement étonnant, lumières et photos sont très réussies, on a beaucoup aimé l’ambiance particulière des lieux, entre la Grèce et Istanbul (dans mon souvenir, la Turquie y est bien mieux filmée que dans bons baisers de Russie, par exemple).

(oui, c’est Joe Dassin. Non, il ne chante pas.)

Le film se tient entre le bizarre, l’ironique et le wow. Et le casse tient toutes ses promesses.

(merci encore à David C !)

Network – Sydney Lumet

De temps en temps, on tombe sur un film  ancien vraiment génial dont on n’avait jamais entendu parler auparavant. Network en fait partie (merci David C. pour le conseil !).

On est donc dans les années 70, dans les locaux exécutifs d’une chaîne de télé aux audiences en berne, et le présentateur historique de la chaîne (brushing de cheveux blancs, voix posée) vient de se faire virer, et il le prend mal, au point de parler de se suicider sur le plateau. Il ne le fera pas, mais la nouvelle est tellement surprenante qu’elle attire les téléspectateurs et hop, l’audience remonte ! De quoi donner des idées aux hommes nouveaux et très dépourvus de scrupules qui veulent que la bête crache plus d’argent, d’autant que parmi ces hommes se trouve une femme, Diana Christensen (joué par Faye Dunaway, actrice que j’adore) qui est vraiment très, très… vous verrez en voyant le film.

Network est une satire violente qui ne nous paraît pas si satirique, vue depuis notre époque, juste sinistrement prophétique. C’est drôle, flippant, grinçant, très très bien écrit, très bien joué, du cinéma américain de grande classe, avec plein de scènes de bureaux, d’immeubles de verre, de réunions d’actionnaires, mais aussi des terroristes communistes, un prophète de l’apocalypse, du mysticisme corporate (ça ne vous rappelle rien?) et une étrange forme de démon aux yeux vides, entièrement façonné par la télévision.

I’m mad as Hell ! I can’t stand it anymore !

Ghost in the Shell – Mamoru Oshii

A entendre parler du film avec Scarlett Johansson, Juliette Binoche et Takeshi Kitano (dont les images m’ont l’air bien jolies, et les personnages bien white-washés), j’ai eu envie de revoir le film d’origine, vu à sa sortie et pas vraiment revu depuis. J’en gardais un souvenir fort : des dialogues pontifiants et philosophiques, un scénario confus, des scènes d’action très marquantes et des moments planants sur la superbe musique de Kenji Kawai. 

Et bien mes souvenirs étaient plutôt justes. En fait, les scènes d’action sont si puissantes que même avec vingt ans d’écart, je les avais encore en tête. Les dialogues lourds sont là aussi, mais pas si importants, et le scénario n’est pas si compliqué, on sent juste que des scénaristes ont voulu faire entrer dans un film ce qui collait mieux sur un format plus long. J’ai surtout été émerveillé par les vues de la ville, les trips visuels techno-informatiques, les hélicoptères sous la pluie, les visions par l’intermédiaire de caméras, les gens qui se branchent des fils dans la nuque, les vitres qui explosent… Ce film déploie une poésie du futur (comme Blade runner et d’autres) dont je me rends compte qu’elle m’a habité depuis lors. Et, malgré ses défauts, Ghost in the shell est un grand film.

Lors du re-visionnage, j’ai été frappé par le traitement du corps du major Kusanagi. Elle apparaît souvent nue (dans très belle séquence du générique ou quand elle porte sa sorte de double-peau qui la rend invisible) et elle n’est pas attirante au sens conventionnel. Elle dégage autre chose, une forme de perfection physique et de puissance froide, comme si, malgré la couverture de chair artificielle, on parvenait à distinguer le cyborg. Et la scène où le robot se déchire et se détruit lors du combat contre le tank m’a pris aux tripes.

Silence – Martin Scorsese

Le cadre de cette histoire est intéressant. En 1640, deux Jésuites sont envoyés au Japon pour retrouver leur mentor, dont on raconte qu’il a apostasié suite aux persécutions. On a donc deux jeunes hommes, armés de leur foi et de leur ordination, jetés sur les côtes d’un pays inconnu dont ils ne comprennent pas la langue, à la recherche de chrétiens « cachés », qui se retrouvent confrontés à la culture japonaise, et notamment aux ordonnances d’état visant à interdire le christianisme. 

 

Rodrigues et Kichijiro. Scène de la confession, première.

 

Cet aspect de rencontre avec l’inconnu est joliment rendu dans le film. Les paysages japonais sont très beaux, ceux d’une autre planète, et le film saisit très bien la fraicheur et la surprise du regard du héros au moment où celui-ci pose les yeux pour la première fois sur un décor urbain. Certains personnages sont aussi très bien, notamment « l’inquisiteur » Inoue, l’interprète un peu sadique, et surtout Kichijiro, dont l’ambiguïté, les retournements et l’adhésion presque comique au christianisme donnent sa seule touche d’humour à un film sinon plutôt pesant. 

 

Sinon, on a des scènes de martyre (pas trop complaisantes, c’est supportable), du blabla, du martyr, du blabla… Comme c’est beau, bien filmé et joué par de bons acteurs, l’affaire passe plutôt bien, je ne me suis pas ennuyé, mais je ne veux pas non plus qu’on croie que c’est une affaire très funky.

Ce qui est plus ennuyeux: historiquement, l’affaire me paraît bancale. L’histoire de l’implantation du christianisme au Japon est un épisode très intéressant. Les jésuites sont arrivés vers 1540, il y a eu une très forte implantation locale de l’église avec, notamment, de nombreuses communautés animées par des Japonais, avant un retournement complet des autorités au début du 17ème siècle qui ont banni le christianisme car elles y voyaient, outre un danger pour la cohésion sociale, un pied dans la porte des Espagnols et autres Européens et donc un danger pour le pays – elles n’avaient sans doute pas tort. 

 

Je ne sais pas comment s’appelle cet acteur, mais il est vraiment cool.

 

Les deux héros du film sont cohérents dans le récit du film, mais leur ignorance complète de la situation politique et de la culture japonaises ne sont pas très crédibles: il y avait des japanisants parmi les jésuites et de bons connaisseurs du pays (j’ai chez moi le poilant petit traité de Luís Fróis écrit à l’époque qui recense les différences culturelles entre le Japon et l’Europe). 

Le film projette sur ce contexte une religiosité très contemporaine et un peu bêbête et un discours lourd sur le silence de Dieu, et manque le coche de présenter en miroir deux étrangetés profondes:  le monde japonais et le christianisme. 

 

source : wikipedia. Un netsuke représentant le Christ.

 

Ma vie de courgette – Claude Barras

Du Ken Loach pour enfants. Voilà à quoi m’a fait penser ce film d’animation.

« Courgette » est le surnom d’un garçon qui perd sa maman dans des circonstances tragico-absurdes et qui se retrouve envoyé dans un foyer, où il sera bizuté avant de se faire des amis de ses compagnons d’infortune. Malgré les marionnettes et les couleurs acidulées, ma vie de Courgette joue dans un registre réaliste, que ce soit dans les dialogues crus, les interactions parfois cruelles des enfants entre eux, les réactions des adultes (ni des monstres, ni des anges, des gens désespérément faillibles), les situations sociales difficiles de chacun des héros. Le film est souvent drôle, parfois grinçant, parfois tendre. Je ne sais pas trop quoi en penser. Il fallait être culotté pour écrire et proposer ça pour des enfants. Les miennes ont détesté, peut-être ce monde est-il trop loin d’elles, il est sûr elles n’aimaient pas ces personnages aux grands yeux tristes. J’ai trouvé pour ma part le film un peu bancal, hésitant entre la description d’un milieu et d’un petit monde, le foyer (très réussi) et la nécessité de raconter une histoire, au risque de perdre les jeunes spectateurs.

Et à la fin, Sophie Hunger chante Le vent l’emportera, ce qui résume bien toute l’ambivalence de mes sentiments envers le film.

 

Quoi que je pense de l’histoire, l’animation à base de marionnettes est formidable et le film est plastiquement très intéressant. Rien que pour cela, et pour ses choix culottés, il mérite une véritable attention.

Cartouche – Philippe de Broca

Nous avons donc voulu montrer un film de cape et d’épées à Rosa et à Marguerite. N’étant pas connaisseurs du genre, nous avons choisi celui-ci notamment parce qu’il y avait Claudia Cardinale.

Donc, Cartouche. Un bandit au grand cœur défie les puissants. Il y a Belmondo, le jarret énergique, charmeur quand il faut, tragique à la fin.

Il y a Claudia Cardinale, qui ne joue pas très bien mais qui est tellement belle… Il y a de l’humour frenchy des années 60, des combats réglés par Claude Carliez (déjà !) et
plutôt cools comparés à ceux de notre époque chorégraphiée par des
maîtres du kung-fu.

Il y a des décors historiques français classieux, des bagarres façon Astérix (pif, paf, pouf, bong !), des méchants très méchants, des filles plutôt potiches, une scène finale très très belle. Et surtout, dans un second rôle quasi inutile mais qui crève l’écran, il y Jean Rochefort (soulignez trois fois), mordious, Jean Rochefort !

Conclusion ? Cartouche a plutôt bien vieilli, on peut le regarder avec des enfants (malgré les scènes de tortures), c’est rigolo, tragique, français (prononcer le mot avec voix d’André Malraux) et surtout, ça a du panache !

The Hanging Tree – Delmer Daves

Après ma lecture éblouie de la novella la colline des potences, j’appréhendais un peu de voir le film qui en a été tiré en 1959, avec Gary Cooper et Maria Schell. J’avais tort, c’est formidable ! 

Le film est très proche du récit de Dorothy Johnson. Les paysages sont magnifiques, la reconstitution du camp de chercheurs d’or très crédible. Gary Cooper incarne un très beau docteur Frail, plus costaud que celui que j’imaginais dans le récit, mais très réussi psychologiquement, aussi bien dans la bonté que dans la cruauté. Les seconds rôles sont splendides (Karl Malden fait un très beau Frenchy Plante) et le personnage de la femme perdue est très fort. Les scènes finales avec les flammes et l’étrange danse païenne de destruction sont mémorables. 

Bref, vous avez envie de voir un western « classique », très bien écrit, bien joué, bien filmé, avec de beaux paysages et des acteurs qui envoient ? Ce Hanging tree vous rendra heureux.

(et je n’avais jamais vu de films avec Gary Cooper !)

La jeune fille sans mains – Sébastien Laudenbach

Nous avons eu l’occasion de découvrir ce film avec Rosa grâce à l’excellente programmation du studio des ursulines, rue du même métal à Paris. Juste un mot sur le lieu : le studio des ursulines est un petit cinéma spécialisé dans les films pour enfants, doté d’une seule salle avec balcon, petites colonnes, rideau rouge qui se lève avant le film. Un petit endroit magique qui sait ce que le mot cinéma veut dire.  

Le film nous a été présenté par mademoiselle Chloé, qui a su éveiller notre curiosité et nous donner de bonnes pistes d’observation. Je n’y serais peut-être pas allé spontanément : j’ai une petite méfiance envers les films d’animation d’auteur du genre primés à Annecy, réalisés entièrement par un ancien prisonnier politique adinien qui a gravé les images au poinçon sur des plaques de métal rouillé. Et bien j’aurais eu bien tort.

La jeune fille sans mains a été dessiné par l’auteur, avec de beaux traits d’encre assortis d’aplats de couleur. Vues en statique, les images rendent étrangement. Dans le film, elles sont magnifiques. Les traits incomplets, les figures juste évoquées, aidées la bande son stimulent le travail de l’imagination et font recréer tout un monde. Un monde de conte (inspiré des frères Grimm et adapté pour le théâtre par Olivier Py) : celui d’un meunier si pauvre qu’il vend au diable « ce qui se trouve derrière sa maison » en échange de la richesse. Il pensait vendre le pommier, il donne à la place sa propre fille, installée dans l’arbre qui est son terrain de jeux.

Le film respecte magnifiquement la cruauté du conte, qui verra un père couper les mains de sa fille, et celle-ci traverser mille épreuves difficiles qui pourraient toutes l’avilir mais qui ne font que la grandir. Les clefs symboliques sont tout le temps présentes, l’esprit poétique du spectateur est en alerte. La jeune fille sans mains est un récit d’initiation, une quête, une exploration du corps dans tous ses aspects (scènes sexuelles comprises, traitées avec grande délicatesse), qui ne fait aucune concession sur le récit. Un beau personnage de femme, une histoire puissante et une très grande réussite. J’ai adoré, Rosa aussi.

A voir à partir de neuf ans – l’histoire est dure mais jamais choquante.

All about Eve – Joseph L. Mankiewicz

Années 50, le milieu du théâtre new-yorkais. Margo Channing, une immense actrice, reçoit un soir une fan éperdue dont elle fait, par caprice, son assistante–secrétaire. Mais la première scène nous a montré que cette fan, Eve du titre, a reçu six mois après le plus grand prix que puisse recevoir un acteur… On va donc apprendre, par une série de flashbacks, comment on en est arrivé là.

Tiens, au fait, vous reconnaissez la femme en blanc qui joue un second rôle dans cette scène ? Elle n’avait pas encore percé, à l’époque…

Je n’en dis pas tellement plus: ce film est un classique, et il est un classique parce qu’il est génial, comme seuls savaient être géniaux les films d’Hollywood de ce temps. Parce qu’il est magnifiquement joué, parce que les femmes y sont incroyablement belles, parce que c’est superbement dialogué et tellement bien écrit. Le récit est vif, souvent très drôle, souvent profond, souvent cruel. Les personnages sont comme nous tous, à la fois humains et monstrueux. Et  Mankiewicz filme les femmes comme personne.