Ave Cesar – Joel & Ethan Coen

Nous avons vu ce film il y a un mois au moins, je vais juste jeter quelques mots ici à son sujet pour ne pas oublier.

Ave César se passe dans le Hollywood des années 50. Eddie Manix bosse pour le studio Capitole, et son boulot est de résoudre les problèmes. Acteurs bourrés, absents, réalisateurs capricieux, coucheries, cancans…

Toute l’histoire se déroule sur 24 heures, où l’on verra : le kidnapping d’un acteur célèbre, une adoption légale, une scène aquatique, des communistes, des numéros de lasso, une tentative de débauchage, une sortie au restaurant promotionnelle…

Le téléphone n’arrête pas de sonner, les ennuis s’accumulent et les sketchs s’enchaînent. Car oui, en vérité, Ave César est surtout un film à sketchs, ce qui fait sa grande qualité et sa limite. Avec un regard très sincère, les Coen brothers passent en revue tout ce qu’ils aiment dans le cinéma de studio de l’époque, imitant les peplums kitch avec le Christ filmé de dos, les films d’espionnage, les trucs sophistiqués en noir et blanc avec un réalisateur européen sophistiqué, les comédies musicales… et les westerns.

C’est un film mineur, mais drôle et touchant, car l’ensemble est traité sans moquerie, avec beaucoup d’amour, montrant le devant et l’envers de la fabrication des images. Les personnages, tous imaginaires, sont aussi tous très amusants, avec une mention spéciale pour Hobie Doyle le cow-boy roi du lasso et fidèle des studios. On s’attache à Manix, sans trop le plaindre : ce sac de nœuds, il l’a choisi. Et après tout, ce n’est que cinéma.

(et ces acteurs ultra-célèbres, George Clooney, Scarlett Johansson, Chaning Tatum est tête, sont très bons dans des rôles de comédie)

La glace et le ciel — Luc Jacquet

La glace et le ciel est un documentaire biographique retraçant l’incroyable carrière de Claude Lorius, glaciologue français spécialisé dans l’histoire du climat. Ses travaux ont contribué à la publications d’articles retentissants dans Nature en 1987 (voici le premier d’entre eux) établissant de manière très forte le lien entre taux de CO2 et température.

Évacuons tout de suite les gros défauts de la bobine : il y a de bien belles images contemporaines sur une musique ploum ploum ploum, qui ne servent globalement à rien. On voit Claude Lorius en gros plan, c’est un beau vieux monsieur, mais on dirait que Luc Jacquet l’a juste posé là dans les décors comme une potiche, c’est assez gênant. D’autant que la voix off, censée être la sienne, n’est pas la sienne. Le texte, enfin, dit beaucoup « je », ce qui se justifie quand il s’agit d’opinions ou d’informations sur la situation personnelle du scientifique, et moins quand il s’agit de recherche scientifique où le « nous » est quand même beaucoup plus juste. 

Ça n’enlève rien à la carrière scientifique de Claude Lorius. L’essentiel du film se base sur des images d’archives, moins léchées mais au combien plus passionnantes que les belles photos de livres d’images vues précédemment. Ces vieux films habilement montés nous racontent les expéditions antarctiques de Lorius dans les années 50 à 80. Les images tournées alors ont été curieusement sonorisées (à l’époque on n’enregistrait pas les sons), ça m’a choqué au début puis on s’y fait, d’autant qu’on n’entend pas les voix, juste des échos. On y voit l’hivernage à la base Charcot de 1957, des images de traversées polaires, l’établissement du premier camp au dôme C (site de la future station Concordia), les C-130 décollant de la glace à coups de fusées, les systèmes de forage, tout cela est magnifique. Et, en point culminant, d’extraordinaires images de la base Vostok qui m’ont mis la larme à l’œil. L’aspect scientifique du discours n’est pas évacué, ni les difficultés et souffrances des recherches et la relation d’amour violent qui lie l’homme au continent blanc. 

J’ai été aussi touché par le passage du temps sur le visage d’un homme traversant le siècle.

J’aurai vingt-trois ans pour toujours.

PS : les personnes intéressées parle sujet pourront lire:

Vostok, le dernier secret de l’Antarctique aux éditions Paulsen, de J.R. Petit, collaborateur de Claude Lorius, qui relate avec précisions et chaleur les recherches scientifiques conduites à Vostok et éclaire la trajectoire de Lorius.

Enterrés volonaires au coeur de l’Antarctique, documentaire de Djamel Tahi qui présente les images de l’hivernage à Charcot de 1957 (sans les bruits) commentées par Claude Lorius et Roland Schlich en 2008.

Youth — Paolo Sorrentino

Deux vieux messieurs de 80 ans, Fred Ballinger le fameux compositeur et chef d’orchestre, et Mick Boyle, le célèbre réalisateur, passent quelques semaines de vacances dans un hôtel de luxe un peu vieillot des Alpes suisses, font des blagues caustiques, prononcent des aphorismes bien sentencieux, parlent de leurs soucis de santé, discutent avec certains autres résidents, se confrontent à des petits problèmes de famille et regardent venir la mort.

Il ne se passe pas grand-chose d’autre dans Youth et c’est pourtant un film superbe, un lent chemin d’images et de musique, une composition presque symphonique pour cinq ou six personnages, tous pris à un tournant de leur vie. Sorrentino les aime tous, se moque d’eux et de leurs travers avec tendresse et leur offre à chacun une voie vers la beauté.

J’ai été particulièrement sensible à la plastique du film, à son jeu avec les corps et les visages, jeunes ou vieux, magnifiés par le regard du cinéaste. Et par dessus tout ça, le plaisir jamais déçu d’entendre la voix et l’accent merveilleux de Sir Michael Caine.

Europa report – Sebastián Cordero

J’ai vu ce chouette film sur recommandation de GD avec la note suivante: « tu verras, ils parlent du lac Vostok » (de fait).

On a là le récit de la toute première expédition humaine vers Europa, grosse lune glacée de Jupiter, abritant sous sa couche de glace un océan liquide. 

Le grand plaisir de ce film est qu’il traite de façon réaliste un voyage spatial. Le profil des personnages est crédible, leurs réactions compréhensibles et les machines sont lourdes, compliquées et tombent en panne au mauvais moment, comme dans la vraie vie. Le résultat est tout à fait crédible et crée un suspense technique qui marche très bien.

L’autre bon parti pris du film est qu’il s’agit d’un « lost footage movie », les images provenant de l’enregistrement par les caméras du bord. Le réalisateur en tire quelques effets formels réussis, qui ajoutent à la véracité du propos. Bref, une bonne surprise !

Europa report a fait vibrer mon petit cœur d’exporateur spatial. Si le décollage d’une fusée vous émeut plus que la photo d’un bébé chat, ce film pourrait vous plaire.

Ronin – John Frankenheimer

Parfois, on se surprend à regarder des films qui à la base ne nous disaient rien. Tenez, celui-ci par exemple. Un vrai film d’action à la papa, sorti en 98 mais qui aurait pu être fait dans les années 70.

On y trouve: des poursuites interminables en voiture, un Mac Guffin tout à fait assumé, des flingues, des scènes qui se passent en France insistant bien sur le pittoresque (mais tournées sur place), sans qu’on aperçoive aucun ordinateur ni aucun téléphone portable (ou à peine). L’histoire aurait lieu dans les années 60/70, ça aurait été pareil, j’ai cru en voyant le film que De Gaulle était encore au pouvoir. La quantité de Citroën qui se font bousiller sans effets spéciaux aucuna dû suffire pour soutenir la production automobile en France pour l’année du tournage.

On y trouve surtout : des Hommes, avec un gros H. Des tatoués, des burnés, à l’ancienne. Pas des petits minets, pas des frimeurs musculeux, mais des costauds, qui ont l’expérience et le cynisme désabusé de ceux qui font ce qu’on leur dit, mais à qui on ne la fait pas.

Au fond, la seule fausse note, c’est d’avoir donné le rôle du héros à Robert de Niro. C’était un personnage pour Lino Ventura.

Zodiac – David Fincher

A la fin des années 60, un tueur en série assassine des jeunes gens isolés. Il envoie des lettres chiffrées, mystérieuses, au San Francisco Chronicle et aux autres journaux. Un journaliste passionné, un flic acharné et un gentil dessinateur de presse suivent l’affaire et tentent, chacun de leur côté, de comprendre qui est Zodiac.

 

Bref, on dirait un film de serial killer américain. Sauf que. Le temps passe, les meurtres cessent, les témoignages s’estompent, les incohérences surgissent, le flic se lasse, le journaliste est viré (il boit trop)  et le dessinateur se retrouve avec une obsession qui lui bouffe la vie. Ce qu’on croyait certain ne l’est plus tant que ça, les histoires qu’on se construit remplacent les preuves, et Hollywood produit un film évoquant le tueur (ce sera le premier Dirty Harry). Le dossier devient touffu, des centaines de pages, des milliers de noms, des trucs qui se recoupent soudain et d’autres qui ne collent pas. Des suspect évidents sont innocentés par des experts dont on découvre qu’ils sont alcooliques. Une domestique se rappelle six ans trop tard d’un coup de fil du tueur qui… Tout se mélange, les gens se perdent, la fiction se délite. Voilà Zodiac, non pas un film d’enquête mais un film sur les histoires qu’on se fait, sur l’importance qu’on leur accorde, sur la manière dont elles envahissent nos vies. En vérité, c’est fascinant.

Taxi Téhéran – Jafar Panahi

Pauvre film. Qui a fait parler de lui parce que son réalisateur, interdit de tourner en Iran, son pays de résidence, essaie de contourner la censure qu’on lui impose en montant des plans tordus. Ici, devenir taxi et filmer ses passagers, et à travers eux parler d’eux, de lui, de sa situation, de son pays… Un dispositif de pauvre pour un pauvre film. A vrai dire, j’étais curieux de savoir si l’intérêt que suscitait le film était lié à ses qualités propres ou à la situation très pénible (ce n’est rien de le dire…) de son auteur / réalisateur / chauffeur / interprète.

Au delà des limites imposées par par la situation du cinéaste, Taxi Téhéran est un bel exercice d’oeuvre sous contrainte. Unité de lieu (tout est filmé depuis l’intérieur du taxi), unité de temps (une journée), unité de sujet. Le film est très écrit, très habilement monté, tout en finesse. S’il s’agit bien d’une petite chose que ce film, c’est une petite chose très pensée et très calculée et j’ai été très ému de me rendre compte que ce film croise la route de tout un tas de films, dont on aperçoit des moments, que Panahi aurait sans doute voulu faire à la place de celui-ci. Comme si on voyait le moment où, dans ces autres histoires, les personnages sautent dans le taxi du réalisateur, et laissent voir au spectateur étonné l’histoire qu’il pourrait raconter.

Ce Taxi Téhéran est un film pauvre, mais un vrai film de cinéma.

It’s a wonderful life – Franck Capra

Cecci et moi avons regardé pour les fêtes un vrai film de Noël : notre premier Capra.

It’s a wonderful life est un mélo, c’est bourré de sentiments positifs et de valeurs chrétiennes, ça pourrait être insupportable et c’est génial. Nous adorons ce sens de la voix off et du dialogue des films américains de l’âge classique. La qualité de tous les seconds rôles, cet art de planter des personnages de cinéma. James Stewart fait du James Stewart à fond : le grand type naïf et généreux qu’on a envie d’aimer.

De plus, derrière le sourire est les bons sentiments hollywoodiens, le scénario est bien plus fin qu’il n’y paraît, évoquant la crise économique, la place de l’argent dans la vie, une forme d’engagement… L’étonnant what if servant de pivot (tardif) au récit permettant de regarder chaque personnage sous un angle différent et tout aussi vrai.

Un classique et un chef d’oeuvre.

  

Timbuktu – Abderrahmane Sissako

Tombouctou, de nos jours. Ville aux maisons de pisé, proche du désert, où débarque une bande d’islamistes à kalachnikov, se promenant dans les rues avec leurs porte-voix et annonçant qu’il est interdit de jouer ou d’écouter de la musique, de se promener sans gants ni chaussettes pour les femmes… Kidane est un Touareg, vivant avec son épouse, sa fille et ses bêtes à quelques kilomètres de la ville et hésitant à partir, à cause de « ces gens-là ». Mais un incident au bord du fleuve, impliquant GPS, sa vache favorite, va le forcer à se confronter aux nouveaux hommes forts de la région…

Alors que son sujet est quasi journalistique, le film est une fiction, avec de beaux personnages (Kidane et sa famille, Abdelkrim, les islamistes venus des quatre coins du monde, le chauffeur Omar, le chef religieux, la folle  à la poule…), une photo magnifique, des scènes très poétiques: la partie de football interdite, la recherche des criminels qui jouent de la musique pendant la nuit, les moments au bord du fleuve, le repentir du rappeur…

L’univers du film, avec la poussière du désert, les vêtements traditionnels, les armes de guerre, les pick-up et les téléphones portables dégage aussi une fascination étrange.

Au delà de ces grandes qualités, nous sommes ressortis du cinéma avec une impression très mitigée. Timbuktu est composé d’une série de scènes, souvent très belles, parfois liées entre elles, sans vraiment de fil narratif créant une unité au film. L’intrigue concernant Kidane est trop simple et a du mal à faire tenir tout cela ensemble. Reste un catalogue déprimant de de la bêtise tranquille des islamistes à fusil-mitrailleur. Tout cela est sans doute vrai. Et désespérant.

Looper – Rian Johnson

Un peu par provocation de Fabrice Colin, j’ai passé la soirée d’hier à regarder Looper, film de SF pas trop cher réalisé par Rian Johnson. Il y est questions de tueurs de la mafia et de voyage dans le temps, l’histoire se déroule dans un futur assez proche, et je n’ai rien compris. Enfin, si, à peu près, mais c’est le genre de film qui évacue carrément le problème des paradoxes temporels parce qu’en fait, ça prend la tête. Pourquoi pas ? Le film se concentre alors sur l’ambiance, les impressions, les émotions et ça marche bien.

J’ai bien aimé le travail de design et de petits détails, la télékinésie, les flingues, les voitures customisées, avec des panneaux solaires scotchés sur le capot, les motos volantes, les tasers, le côté grande banlieue du futur, tout ça fonctionne très bien. J’ai aussi été frappé par le solipsisme de l’histoire, qui repose entièrement sur l’amusant postulat : si tu pouvais aller donner un coup de main à ton moi du passé, que ferais-tu ? Quels conseils te donnerais-tu ? T’écouterais-tu ? Le tout, couplé avec la notion intéressante du film, le bouclage de boucles, justement.

Si j’ai bien compris, le jeune Joe (j’aime bien Gordon Levitt, comme acteur), le vieux Joe (j’aime aussi bien Bruce Willis) et le gamin (qui joue bien également), tous sont en fait le même personnage, de même, me semble-t-il, que Abe et le tueur gaffeur sont le même opposant. L’ensemble repose sur un noeud familial et psychologique très bateau (maman aime-t-elle son petit garçon ?) mais ça reste très agréable et amusant à regarder.