Silence – Martin Scorsese

Le cadre de cette histoire est intéressant. En 1640, deux Jésuites sont envoyés au Japon pour retrouver leur mentor, dont on raconte qu’il a apostasié suite aux persécutions. On a donc deux jeunes hommes, armés de leur foi et de leur ordination, jetés sur les côtes d’un pays inconnu dont ils ne comprennent pas la langue, à la recherche de chrétiens « cachés », qui se retrouvent confrontés à la culture japonaise, et notamment aux ordonnances d’état visant à interdire le christianisme. 

 

Rodrigues et Kichijiro. Scène de la confession, première.

 

Cet aspect de rencontre avec l’inconnu est joliment rendu dans le film. Les paysages japonais sont très beaux, ceux d’une autre planète, et le film saisit très bien la fraicheur et la surprise du regard du héros au moment où celui-ci pose les yeux pour la première fois sur un décor urbain. Certains personnages sont aussi très bien, notamment « l’inquisiteur » Inoue, l’interprète un peu sadique, et surtout Kichijiro, dont l’ambiguïté, les retournements et l’adhésion presque comique au christianisme donnent sa seule touche d’humour à un film sinon plutôt pesant. 

 

Sinon, on a des scènes de martyre (pas trop complaisantes, c’est supportable), du blabla, du martyr, du blabla… Comme c’est beau, bien filmé et joué par de bons acteurs, l’affaire passe plutôt bien, je ne me suis pas ennuyé, mais je ne veux pas non plus qu’on croie que c’est une affaire très funky.

Ce qui est plus ennuyeux: historiquement, l’affaire me paraît bancale. L’histoire de l’implantation du christianisme au Japon est un épisode très intéressant. Les jésuites sont arrivés vers 1540, il y a eu une très forte implantation locale de l’église avec, notamment, de nombreuses communautés animées par des Japonais, avant un retournement complet des autorités au début du 17ème siècle qui ont banni le christianisme car elles y voyaient, outre un danger pour la cohésion sociale, un pied dans la porte des Espagnols et autres Européens et donc un danger pour le pays – elles n’avaient sans doute pas tort. 

 

Je ne sais pas comment s’appelle cet acteur, mais il est vraiment cool.

 

Les deux héros du film sont cohérents dans le récit du film, mais leur ignorance complète de la situation politique et de la culture japonaises ne sont pas très crédibles: il y avait des japanisants parmi les jésuites et de bons connaisseurs du pays (j’ai chez moi le poilant petit traité de Luís Fróis écrit à l’époque qui recense les différences culturelles entre le Japon et l’Europe). 

Le film projette sur ce contexte une religiosité très contemporaine et un peu bêbête et un discours lourd sur le silence de Dieu, et manque le coche de présenter en miroir deux étrangetés profondes:  le monde japonais et le christianisme. 

 

source : wikipedia. Un netsuke représentant le Christ.

 

Ma vie de courgette – Claude Barras

Du Ken Loach pour enfants. Voilà à quoi m’a fait penser ce film d’animation.

« Courgette » est le surnom d’un garçon qui perd sa maman dans des circonstances tragico-absurdes et qui se retrouve envoyé dans un foyer, où il sera bizuté avant de se faire des amis de ses compagnons d’infortune. Malgré les marionnettes et les couleurs acidulées, ma vie de Courgette joue dans un registre réaliste, que ce soit dans les dialogues crus, les interactions parfois cruelles des enfants entre eux, les réactions des adultes (ni des monstres, ni des anges, des gens désespérément faillibles), les situations sociales difficiles de chacun des héros. Le film est souvent drôle, parfois grinçant, parfois tendre. Je ne sais pas trop quoi en penser. Il fallait être culotté pour écrire et proposer ça pour des enfants. Les miennes ont détesté, peut-être ce monde est-il trop loin d’elles, il est sûr elles n’aimaient pas ces personnages aux grands yeux tristes. J’ai trouvé pour ma part le film un peu bancal, hésitant entre la description d’un milieu et d’un petit monde, le foyer (très réussi) et la nécessité de raconter une histoire, au risque de perdre les jeunes spectateurs.

Et à la fin, Sophie Hunger chante Le vent l’emportera, ce qui résume bien toute l’ambivalence de mes sentiments envers le film.

 

Quoi que je pense de l’histoire, l’animation à base de marionnettes est formidable et le film est plastiquement très intéressant. Rien que pour cela, et pour ses choix culottés, il mérite une véritable attention.

Cartouche – Philippe de Broca

Nous avons donc voulu montrer un film de cape et d’épées à Rosa et à Marguerite. N’étant pas connaisseurs du genre, nous avons choisi celui-ci notamment parce qu’il y avait Claudia Cardinale.

Donc, Cartouche. Un bandit au grand cœur défie les puissants. Il y a Belmondo, le jarret énergique, charmeur quand il faut, tragique à la fin.

Il y a Claudia Cardinale, qui ne joue pas très bien mais qui est tellement belle… Il y a de l’humour frenchy des années 60, des combats réglés par Claude Carliez (déjà !) et
plutôt cools comparés à ceux de notre époque chorégraphiée par des
maîtres du kung-fu.

Il y a des décors historiques français classieux, des bagarres façon Astérix (pif, paf, pouf, bong !), des méchants très méchants, des filles plutôt potiches, une scène finale très très belle. Et surtout, dans un second rôle quasi inutile mais qui crève l’écran, il y Jean Rochefort (soulignez trois fois), mordious, Jean Rochefort !

Conclusion ? Cartouche a plutôt bien vieilli, on peut le regarder avec des enfants (malgré les scènes de tortures), c’est rigolo, tragique, français (prononcer le mot avec voix d’André Malraux) et surtout, ça a du panache !

The Hanging Tree – Delmer Daves

Après ma lecture éblouie de la novella la colline des potences, j’appréhendais un peu de voir le film qui en a été tiré en 1959, avec Gary Cooper et Maria Schell. J’avais tort, c’est formidable ! 

Le film est très proche du récit de Dorothy Johnson. Les paysages sont magnifiques, la reconstitution du camp de chercheurs d’or très crédible. Gary Cooper incarne un très beau docteur Frail, plus costaud que celui que j’imaginais dans le récit, mais très réussi psychologiquement, aussi bien dans la bonté que dans la cruauté. Les seconds rôles sont splendides (Karl Malden fait un très beau Frenchy Plante) et le personnage de la femme perdue est très fort. Les scènes finales avec les flammes et l’étrange danse païenne de destruction sont mémorables. 

Bref, vous avez envie de voir un western « classique », très bien écrit, bien joué, bien filmé, avec de beaux paysages et des acteurs qui envoient ? Ce Hanging tree vous rendra heureux.

(et je n’avais jamais vu de films avec Gary Cooper !)

La jeune fille sans mains – Sébastien Laudenbach

Nous avons eu l’occasion de découvrir ce film avec Rosa grâce à l’excellente programmation du studio des ursulines, rue du même métal à Paris. Juste un mot sur le lieu : le studio des ursulines est un petit cinéma spécialisé dans les films pour enfants, doté d’une seule salle avec balcon, petites colonnes, rideau rouge qui se lève avant le film. Un petit endroit magique qui sait ce que le mot cinéma veut dire.  

Le film nous a été présenté par mademoiselle Chloé, qui a su éveiller notre curiosité et nous donner de bonnes pistes d’observation. Je n’y serais peut-être pas allé spontanément : j’ai une petite méfiance envers les films d’animation d’auteur du genre primés à Annecy, réalisés entièrement par un ancien prisonnier politique adinien qui a gravé les images au poinçon sur des plaques de métal rouillé. Et bien j’aurais eu bien tort.

La jeune fille sans mains a été dessiné par l’auteur, avec de beaux traits d’encre assortis d’aplats de couleur. Vues en statique, les images rendent étrangement. Dans le film, elles sont magnifiques. Les traits incomplets, les figures juste évoquées, aidées la bande son stimulent le travail de l’imagination et font recréer tout un monde. Un monde de conte (inspiré des frères Grimm et adapté pour le théâtre par Olivier Py) : celui d’un meunier si pauvre qu’il vend au diable « ce qui se trouve derrière sa maison » en échange de la richesse. Il pensait vendre le pommier, il donne à la place sa propre fille, installée dans l’arbre qui est son terrain de jeux.

Le film respecte magnifiquement la cruauté du conte, qui verra un père couper les mains de sa fille, et celle-ci traverser mille épreuves difficiles qui pourraient toutes l’avilir mais qui ne font que la grandir. Les clefs symboliques sont tout le temps présentes, l’esprit poétique du spectateur est en alerte. La jeune fille sans mains est un récit d’initiation, une quête, une exploration du corps dans tous ses aspects (scènes sexuelles comprises, traitées avec grande délicatesse), qui ne fait aucune concession sur le récit. Un beau personnage de femme, une histoire puissante et une très grande réussite. J’ai adoré, Rosa aussi.

A voir à partir de neuf ans – l’histoire est dure mais jamais choquante.

All about Eve – Joseph L. Mankiewicz

Années 50, le milieu du théâtre new-yorkais. Margo Channing, une immense actrice, reçoit un soir une fan éperdue dont elle fait, par caprice, son assistante–secrétaire. Mais la première scène nous a montré que cette fan, Eve du titre, a reçu six mois après le plus grand prix que puisse recevoir un acteur… On va donc apprendre, par une série de flashbacks, comment on en est arrivé là.

Tiens, au fait, vous reconnaissez la femme en blanc qui joue un second rôle dans cette scène ? Elle n’avait pas encore percé, à l’époque…

Je n’en dis pas tellement plus: ce film est un classique, et il est un classique parce qu’il est génial, comme seuls savaient être géniaux les films d’Hollywood de ce temps. Parce qu’il est magnifiquement joué, parce que les femmes y sont incroyablement belles, parce que c’est superbement dialogué et tellement bien écrit. Le récit est vif, souvent très drôle, souvent profond, souvent cruel. Les personnages sont comme nous tous, à la fois humains et monstrueux. Et  Mankiewicz filme les femmes comme personne.

I Daniel Blake – Ken Loach

Nous sommes donc allés voir en salle la palme d’or de cette année. Dans ce récit social naturaliste, on voit un menuisier plus tout jeune, Daniel Blake, tenter d’obtenir ses indemnités d’invalidité suite à l’accident qu’il a connu sur le chantier. Dit comme ça, ce n’est pas follement gai (alors que Ken Loach sait être drôle, voir par exemple l’amusant la part des anges, un film qui fait aimer le whisky).

Loach filme la lutte de Daniel (et de Katie) pour la survie comme une tragédie. Des hommes et des femmes confrontés à des forces immenses, qui les dépassent et les écrasent. Il filme bien, ça ne rend pas heureux pour autant. 

Ceux qui s’intéressent aux mécanismes sociaux d’oppression/sanction des pauvres autour du contrôle des allocations chômage ou ceux qui s’indignent de la bureaucratisation de l’univers retrouveront dans ce film des arguments mis en image, comme une mise en scène iconique des malheurs du monde. 

Le acteurs sont très bien, le scénario très démonstratif. Pour le reste, je ne sais pas trop quoi en penser. Est-ce que les jurés de Cannes ont voulu se donner une bonne conscience sociale ? (Le film, s’il est fait avec talent, ne me paraît pas non plus être une grande œuvre, notamment cinématographique). Est-ce que nous n’aurions pas dû aller voir Docteur Strange, à la place ? (Le choix de films en salle, à Lausanne, est souvent un peu limité)

La ragazza con la valigia – Valerio Zurlini

Dans ce film de 1961, un fils de riche séduit Aida, une très belle jeune femme d’assez petite vertu, lui fait un paquet de promesses puis finit par l’abandonner. Elle retrouve sa maison à force d’acharnement et se fait ouvrir par Lorenzo, 16 ans, jeune frère du séducteur, qui en tombe bien sûr très vite amoureux et va multiplier les coups tordus et les mensonges (envers elle et envers sa famille) pour pouvoir la revoir.

C’est cette vidéo qui nous a donné envie de le voir, et on a eu bien raison. C’est du cinéma italien classe avec un très beau noir et blanc, Jacques Perrin en très jeune homme très naïf et surtout, surtout avec Claudia Cardinale, de ces femmes qui font penser que dans cette antiquité lointaine, au temps où la couleur n’existait pas et où le français se parlait avec ce drôle d’accent nasillard, les actrices étaient des déesses à la beauté inouïe, magnifiques et inaccessibles.

Et cette histoire d’amour impossible, de très jeune homme déchiré par ses sentiments et de femme humiliée par tous les hommes qui la croisent (et agitent sous son nez des billets de banque) a quelque chose de très touchant.

The life aquatic with Steve Zissou – Wes Anderson

Ca doit être le point commun entre les livres de SF et les films de Wes Anderson : il faut commencer par expliquer l’univers avant de pouvoir raconter l’histoire.

Ici, donc, un océanographe mondialement célèbre avec un bonnet rouge, inspiré du commandant Cousteau : Steve Zissou. Il navigue sur les océans de la planète avec son fidèle équipage (tous porteurs de bonnets rouges) sur son navire, le Belafonte, filme les merveilles du monde aquatique, publie un magazine (the life aquatic), entretient un club d’explorateurs nautiques auquel s’inscrivent les enfants et vit une rivalité scientifico-médiatico-amoureuse avec le commandant Hennessy et son « expédition Hennessy ».

C’est un petit monde andersonnien, complètement barré (avec le cameraman hindou à turban, la script girl suédoise aux seins nus, les stagiaires sans nom…) dirigé par un mégalomane à la petite semaine qui ne cesse de se mettre en scène depuis des dizaines d’années.

Mais voilà que, alors que Steve Zissou essaie de lancer sa prochaine campagne, à la poursuite du requin-jaguar, un jeune homme débarque qui dit être son fils…

 Derrière le récit loufoque, enlevé et très drôle, derrière l’univers en boîte avec ses petits personnages vivant des aventures pleines de rebondissements, Life aquatic est un film mélancolique, qui parle de paternité, d’occasions manquées, de choix de vie foireux. Mais aussi de rêve et de poésie (toute la partie aquatique du film est complètement fantaisiste, réalisée en animation image par image, colorée et poétique), de gens créant des mondes pour en faire rêver d’autres…

Enfin, le personnage de Steve Zissou ne se contente pas d’être un imbécile fat et mélancolique. Le récit, parfois cruel, lui donnera l’occasion, malgré l’âge et la pesanteur de la mémoire, d’évoluer et se transformer. Cette partie-là du film est celle qui m’a le plus ému, dans un film riche en séquences magnifiques. 

(mention spéciale à la B.O., pleine de chansons de David Bowie… adaptées.)

Twelve years old… That was my favorite age.

Angry indian goddesses – Pan Nalin

Quand on a regardé la liste des films qui passait au cinéma le plus proche, on a dû penser quelque chose comme « tiens, un film indien, avec un message féministe et de jolies couleurs, ça nous changera. »

Les cinq premières minutes qui présentent les personnages sont pêchues et amusantes, le reste est une immense pub pour (ceux qui vendent des téléphones avec une pomme dessus) : image de clip publicitaire, défense de l’ouverture, liberté individuelle, vie à la coule,  fête joyeuse, bons sentiments. Et ça se termine par une apologie dégueulasse de la vengeance. Le féminisme ne méritait pas ça.