The Employees – à Vidy

The Employees est le meilleur spectacle de théâtre que nous ayons vu en 2025. Nous le recommandons !

Pourtant, voici quelques CW qui pourraient vous faire hésiter : vidéo permanente, nudité occasionnelle, « dispositif quadrifrontal », pièce en polonais surtitré, durée 2h45, distribution de bouchons d’oreille (à cause du gros son) et avertissements quant aux effets stroboscopiques. Tous les signes presque caricaturaux du théâtre moderne.

La pièce se déroule dans/autour d’une boîte, une sorte de cube de 36 mètres carrés au centre d’une salle carrée entourée de gradins. La boîte représente un vaisseau spatial dans lequel 6 employés, trois hommes et trois femmes, vivent et travaillent (notamment sur des objets extraterrestres), aidés par 6 humanoïdes, leurs doubles et serviteurs. On a donc 6 acteurs et 12 personnages. La boîte étant en partie transparente, on en voit en partie l’intérieur depuis les gradins, mais surtout on suit l’action à travers au moins deux flux vidéo retransmis en live sur des écrans.

Photos ci-dessous de Natalia Kabanow, du dossier de presse du théâtre de Vidy.

Ambiance entre Alien et Stalker (le film comme le livre), narration laissée en friche, forme très contemplative… Ca été une expérience vraiment forte. Quelques reproches: le fait que, malgré le début, on ne voie pas bosser les personnages. Qu’aucune ligne narrative, même prétexte, ne soit présente (on a l’impression qu’elle a été là, ténue, mais abandonnée en route par la création de la pièce). Les quelques tensions narratives sont assez soap.

Tout ça est un peu ennuyeux, mais pas vraiment gênant, car l’ensemble du truc est fascinant. La construction plastique sur scène, la boîte, le son, la présence des acteurs, les jeux sur le double, sur les présences-absences. La précision des mouvements, le streaming vidéo, monté en live (bravo les porteuses de caméra !), la manière dont la vidéo révèle et ment (on peut comparer ce qu’on y voit et ce que se passe, et ça ne colle pas toujours, créant des effets wow). Je me suis un peu assoupi, par moment, mais la pièce y encourage presque avec ses effets hypnotiques. Et toutes les 40 minutes, un gros son éclate, assorti d’un compte à rebours, pour aller se dégourdir les jambes et faire le tour de la scène.

Je note que Vidy multiplie les propositions de théâtre de SF. Cette création de Łukasz Twarkowski est une expérience puissante.

En matière de création avec vidéo, elle rejoint un peu la pièce la plus dingue à laquelle Cecci et moi ayons assisté, le Acht ungleich eins, de Doris Mirescu, dont je me rends compte que je n’ai jamais parlé ici. Il faudrait corriger ça.

Le bizarre incident du chien pendant la nuit – au TKM

Ce spectacle au titre à rallonge raconte une histoire située dans une classe moyenne anglaise des années 90. Christopher, 15 ans, découvre le chien de sa voisine mort, transpercé par une fourche de jardin, et il décide d’enquêter. Christopher est autiste et vit tout seul avec son papa. Il aime les maths, les ordinateurs, sont rat Toby et fréquente une institution pour handicapés. Il n’aime pas le jaune, le bruit ni qu’on le touche. Son enquête va le lancer de drôles d’aventures.

Le plus faible élément de ce spectacle est le récit qui en sert de base. L’histoire est plutôt intéressante, mais elle tourne un peu à « l’autisme 101, cours pour débutants » et j’aurais aimé que Christopher soit un peu moins cliché et un peu plus que « un garçon autiste », même si le mot n’est jamais prononcé (je crois). 

Ca n’empêche pas le spectacle, lui, d’être très bon, avec une idée de théâtre dingue : avoir neuf acteurs en permanence sur scène, jouant une trentaine de personnages et représentant, par des mouvements de groupe, les états psychologiques internes de Christopher. Le décor, composé de cubes et de murs, est mouvant, très simple et très visuel, constituant toutes sortes de cadres dans lesquels on voit se déployer l’esprit et la vision du protagoniste. La scénographie est bourrée d’idées très fortes, dont ce plafond lumineux (qui permet de jouer à Tetris). Certaines scènes de groupe, celle de la gare ou du métro, permettent de toucher très juste les angoisses de la foule dans lesquelles Christopher se trouve pris et tout le passage du voyage est un grand moment héroïque et épique. J’ai aimé en particulier le moment où le personnage est dans le train où on est émerveillé par ce qu’on voit par la fenêtre (alors qu’il n’y a sur scène ni train, ni fenêtre – c’est pour ça que j’aime tant le théâtre).

La pièce fait salle comble au TKM, à raison : c’est du théâtre narratif d’un très haut niveau, avec des actrices et acteurs très beaux. Mention particulière à Simon Bonvin qui parvient à nous faire croire presque deux heures durant qu’il a quinze ans.

La programmation du TKM nous plaît vraiment beaucoup. 

Spectaculaire – au cirque d’hiver

Nous sommes passés à Paris pour les fêtes et n’avons pu résister à l’envie d’aller voir le dernier spectacle du cirque d’hiver, Spectaculaire. Ce spectacle était à la hauteur des plus récents que nous avions vus au cirque d’hiver : numéros épatants, lumières classes, musique entraînante et la voix de Michel Palmer pour accompagner le tout, voix sans laquelle le cirque d’hiver ne serait pas le cirque d’hiver.

Cette fois-ci, grande nouveauté, nous avions pris des places au premier rang, ce qui ne nous était jamais arrivé, ce qui a deux conséquences, l’une négative, l’autre positive. La positive : c’est extraordinaire de voir le spectacle depuis le bord de piste. La négative :  nous allons devoir payer plus cher les prochaines fois parce que nous voulons absolument revivre ça.

Petite revue des numéros de cette année.

Le spectacle était accompagné comme toujours par la troupe des Salto dancers, de belles danseuses et beaux danseurs aux costumes sexy et chatoyants. Je me demande ce que c’est que d’être membre de cette troupe, au jour le jour. Les conditions de travail sont-elles bonnes ? Est-ce qu’on s’amuse encore, à danser les mêmes pas, les mêmes figures acrobatiques, deux ou trois fois par jour ? Est-ce que le sourire maquillé se crispe ? The show must go on, sans doute. En tous cas, elles sont douées et leur énergie donne le ton au spectacle.

Note annexe : depuis le ras de la piste, j’ai mieux senti la chaleur et l’adhésion du public.

Quand le jongleur David Larible (anneaux, masses, chapeaux) est arrivé sur scène avec son grand sourire et ses accessoires, j’ai eu l’impression que le public n’était pas encore « dedans ».

Après lui, un membre de la famille Bouglione (pas Regina) a présenté un court numéro de chevaux, très simple, avec un grand étalon noir et un tout petit poney. C’était bien, mais comme toujours je regrette le déclin de cette tradition équestre du cirque, Cecci et moi aimons les grands numéros de chevaux.

Les clowns cette année était un groupe pythonesque nommé les mangeurs de lapins. Une bande de trois types bizarres absurdes et ridicules, c’était bien. Ils avaient plusieurs interventions très drôles à travers le spectacle, dont un improbable dressage de varans qui m’a bien fait rigoler.

Puis nous avons vu le numéro de cerceaux de Victoria Bouglione, déjà vu en 2019 avec Défi. Il était bien.

Eliza Kachatryan, une artiste russe, présentait un numéro de danse ballet sur pointes… sur fil de fer. Elle ne souriait pas du tout et s’équilibrait avec un étrange petit éventail. Très fort et impressionnant.

La troupe free fall, de très jeunes hongrois, montrait un beau numéro d’acrobaties où quatre gars lançaient une acrobate, qui faisait des sauts périlleux avant de retomber sur leurs mains, sans agrès, par la simple force des muscles. Très cool.

Le duo sweet darkness, deux françaises, a montré un beau numéro de cerceaux aériens, très intense et bien mis en scène, les deux femmes devenaient des créatures étranges, fortes et sauvages.

La deuxième partie commence par Lusesita et Matteo, un grand porteur et une toute petite acrobate, qui monte en haut d’immenses mats portés sur le front par son partenaire. J’ai adoré.

Natalia et Sampion Bouglione ont montré le beau numéro de sangles aériennes et piano romantique, déjà vu aussi en 2019 (c’est ça, de revenir), mais qui nous a plu également.

Skating Nistorov, le numéro suivant est celui que j’ai le moins aimé : patins à roulette sur petite piste ronde, avec un type qui fait tourner deux belles filles en minijupe autour de lui comme des poupées désarticulées. Je n’ai pas aimé la vibe.

Après cela, Michel Betrian, jongleur virtuose de diabolo, joliment mis en scène, puis un final avec les flying Tabares, un numéro de trapèze volant, qui nous a fait une drôle d’impression parce que vu de tout en dessous, avec les spots dans les yeux et le filet presque juste au-dessus de nos têtes.

Les fourberies de Scapin – au TKM

On est plutôt dans une bonne période, côté spectacle vivant.

Quand, il y a deux ans, le TKM a proposé les fourberies de Scapin, on venait d’en voir une très bonne version à la Comédie française, alors on avait passé notre tour. Heureusement, Omar Porras a la très bonne idée de re-jouer les pièces qui ont marché. Son Scapin date en réalité de 2009, repris en 2022 avec Laurent Natrella dans le rôle titre. C’était donc là la reprise en 2024 du spectacle de 2022, tout ça d’une pièce de vieille de 353 ans. Une mise en scène classique d’un classique.

Donc ça se passe dans un bar, ou une cantina, ou je ne sais quoi. C’est un endroit coloré, criard, avec des espèces de triplettes de Belleville au service. Les personnages sont tous laids et exagérés, bougent comme des marionnettes. Argante est un petit vieux avec une grande cravate et des lunettes années 80, Géronte est une femme permanentée et avide, Hyacinthe porte un appareil dentaire, Léandre est un petit crétin épais qui lit entre sur scène avec un magazine de Q, Octave est une jeune imbécile touchant en pantalon moulant rose, et là vous vous dites : festival de mauvais goût et d’outrance, et c’est vrai.

Et Scapin est un grand échalas aux mains incroyables (dont on se dit qu’elles ont été torturées un jour), un renard à la tignasse rousse, à la fois diabolique et humain, qui aide l’amour et va jouer à nous venger des malheurs du monde.

Une des choses les plus fortes que le théâtre fait pour moi, c’est ce créer des univers sur scène. Faire croire à l’existence de mondes différents (regardez mes dernières chroniques sur Immergés ou Racontars arctiques, par ex.). 

Là où la Comédie française nous avais proposé un Scapin by the book (très bon !), Européen, imprégné de l’histoire européenne ; Porras, lui, crée un Scapin métissé, hybride, mêlant des influences culturelles que je sais pas toutes reconnaître (oui, il y a de la télénovella, du catch, de la magie et combien d’autres choses…). Et pourtant on ne perd pas Molière, oh non.

La pièce révèle ici combien elle est géniale. Jouissance d’intrigues et de théâtre. Irréaliste dans son intrigue improbable, mais profonde dans les sentiments qu’elle crée chez le spectateurs, envie de joie, de rire, de mouvement, d’amour et de violence. Un exutoire. 

Les acteurs sont incroyables, l’univers merveilleux, il y a des milliers d’idées. Des genoux qui craquent, des flingues qui tirent, des toilettes qu’on débouche, Octave qui saute par la fenêtre, Sylvestre qui se brûle sur une casserole, le vieux qui crache de la bouffe en parlant, des mouchoirs qui pleurent, des liasses de billets qui passent de mains en mains, les secours qui arrivent parce « l’acteur jouant Scapin a eu un petit souci en coulisses » et Géronte qui shoote dans la valise de l’autre imbécile.

Bref, ce Scapin rend heureux. Merci à toutes et tous les artistes qui l’ont fait vivre.

Racontars arctiques – au festival de marionnettes de Neuchâtel

En ces temps mauvais, je jette ici quelques mots sur des spectacles merveilleux que nous avons vus ces derniers jours.  

Racontars arctiques par le collectif la ruée vers l’or, venu du Canada, est une adaptation en marionnettes d’une BD adaptée d’un recueil de récits de Jorn Riel, écrivain danois, qui mettent en scène des types qui vivent tout seul dans de petites cabanes au Groenland. Une sociabilité de mecs, de chasseurs, de solitaires. On va découvrir un univers bizarre, avec des animaux, des privations, la crasse et des tas de comportements bizarres. 

Ce spectacle est un des trucs les plus étonnants que j’aie vu, aussi bien matériellement qu’artistiquement. Les trois acteurs sur scène mobilisent leurs corps, leurs visages, des petites cabanes, des marionnettes en mousse, des tous petits personnages… pour faire vivre cet univers de récits. On n’est pas là dans le témoignage mais dans le tall tale, les récits exagérés touchants et drôles de types durs dans un monde dur. Et grâce à la musique improvisée sur scène, aux changements d’échelles, aux idées qui fusent en permanence, ce monde aux personnages drôles, touchant et idiots prend vie et nous inclus et on voit et on rit. La troupe a un talent dingue, des idées dingues.

C’est très beau.

Immergés – par les adonymes, à la Tournelle

Nous sommes dans une station sous-marine établie voici une génération par un groupe de survivants que les autres appellent les Fondateurs. Une petite communauté de survivants y mène une vie monotone et sourdement angoissée. Parce que, oui, on est après. Après quelque chose qui a englouti les villes et chassé les gens de la surface.

Parmi les gens qu’on apercevra à la cantine ou dans les tréfonds de câbles et de tuyaux de la station, on rencontrera Rodrigue, le jeune cuisinier/barman toujours de bonne humeur, Perséphone, sage et d’humeur égale, qui est membre du Conseil dirigeant la petite communauté (et qui nourrit pour les souvenirs du passé une curiosité avide et secrète), Alain, le vieux, celui qui raconte les histoires d’avant, celle des roses, des balançoires, des arbres…, Espoir, la petite fille, toujours énergique et joyeuse, et Marcus, le tech, qui peste et a peur parce qu’il sait dans quel état, vraiment, est la station.

On va les voir vivre, s’aimer et s’affronter, alors que la menace existentielle se fait de plus en plus lourde, dans cette pièce d’une heure, écrite, dessinée et créée par ses jeunes acteurs. L’hisoire est poignante et oppressante et tient son récit serré.

Les lecteurs de ce blog le savent, j’aime le théâtre et j’aime la SF et j’aime aussi le théâtre de SF, une espèce assez rare. Je me rappelle encore très bien M.O.I, avec Sophie Pasquet Racine et Pierric Tenthorey, https://laurent.kloetzer.fr/2017/05/moi-lechandole.html, ou encore le plus récent Wasted Land, à Vidy, aux images puissantes, mais au dispositif un peu foutraque parce qu’il se moque bien de créer une narration.

Avec Immergés, on a du théâtre d’amateurs, au sens le plus noble. Du théâtre de gens qui aiment le théâtre, qui ont la jeunesse de ne pas tout connaître et donc de n’avoir peur de rien et d’oser tout ce qu’ils et elles veulent (comme la très belle scène d’exploration de la station, ou bien le voyage d’Alain en sous-marin). La pièce est d’une intensité brûlante et violente, certaines scènes m’ont tordu le cœur et fait pleurer. La mise en scène est pleine d’idées, exploitant pleinement l’espace étroit et profond de la Tournelle, pour créer un décor en couches successives. L’affrontement, autour duquel pivote l’histoire, entre Marcus et Rodrigue est déchirant, parce qu’on ne peut s’empêcher d’aimer chacun de ces protagonistes écrasé par des forces plus grandes que toute leur communauté.

Et la pièce, comme toute bonne nouvelle de SF, propose un retournement final et une chute, remarquablement bien amenés, par une belle trouvaille narrative autour d’un walkman du monde d’avant. Le pas de côté et l’élargissement final utilise toutes les ressources de l’image et d’une belle langue inventée pour nous faire reconsidérer et repenser à tout ce que nous avons vu. On termine essoufflé et ému par ce voyage subaquatique.

Une dernière chose : cette pièce n’est pas l’oeuvre d’un ou d’une seule, mais une création collective, à partir d’un ensemble d’improvisations de la troupe, cristallisées en un récit commun, sous la supervision jamais envahissante d’Olivier Mäusli. C’est une histoire sans héros ni héroïnes, une histoire de groupes et de communautés, de destin commun, née d’une énergie collective. Le procédé et le propos se répondent, c’est logique et c’est beau.

Note de conflit d’intérêt : j’ai chroniqué ici une pièce où joue Marguerite. On ne peut bien sûr pas être indifférent à une oeuvre à laquelle participe une de nos enfants. Mais, au-delà de l’émotion personnelle, je crois profondément à l’inérêt et à la beauté de ce travail que je me suis efforcé de traiter avec honnêteté.

Le malade imaginaire – à la comédie française

Je pense régulièrement que Molière est sur-côté, notamment à côté de Shakespeare.

Puis, des fois, on voit un truc comme ce malade imaginaire, et en fait, non. Molière, quand même.

Donc Argan est malade, au début il est assis sur une drôle de chaise d’hôpital XVIIème qui est aussi son chiotte, il compte son fric, il en a, celui qu’il va donner à ses pharmaciens fournisseurs, et c’est marrant. 

Après il va ignorer le soupirant de sa fille (Cléante), tenter de refiler la gamine à Thomas Diafoirus qui est un débile profond mais tout à fait bien membré et capable d’engendrer des fils (c’est le texte qui le dit), se faire manipuler par sa seconde épouse qui lui donne du « mon fils », équivalent 17ème de « mon gros bébé », se faire faire la leçon par son frère, hurler en méta contre Molière et ses comédiens et lui souhaiter la mort et à la fin, se faire ordonner médecin dans un grand nonsense de danses et de litanies en latin de cuisine, énorme WTF en ballet d’arlequins pour former l’image finale.

Ce qui est beau, dans cette mise en scène de Claude Stratz (vieille de 20 ans, et fun fact, le Claude fut suisse et bossa comme assistant en psycho à Piaget avant de se lancer dans le théâtre, fin de parenthèse), ce qui est beau, donc, c’est qu’on entre dans l’esprit de cet homme. Ca devrait être un con, on devrait le détester, ce sale bourgeois trop bouché, mais en fait on entre dans sa folie et ce, qui est le plus terrible, on la comprend. Parce que la mort rode, tout le temps, dans cette grande maison vide que la scène dessine. Il y a des courants d’air, des rideaux qui se soulèvent, les chiens aboient dans le lointain. Et oui, les jeunes Cléante et Angélique sont bien mignons, et Toinette se démène, et ceux-là vont vivre et s’amuser encore, mais dès qu’il se taise le silence et le froid envahissent tout et moi, dans le silence entre les mots, entre les cris et entre deux passages sur le trône, je comprends l’inquiétude d’Argan.

Il a peur. Il a peur de la mort.

Et c’est pour ça qu’on rit et que la pièce est bien et que Molière, quand même, oui.

Ha oui, en voyant la première scène je me suis rendu compte qu’en fait… on l’avait déjà vue. Il y a plus de vingt ans, lors des premières fois de cette belle mise en scène, avec d’autres acteurs (ou bien les mêmes pour certaisn rôles), avant que ce blog n’existe.

 

Faust, de Gounod — à l’opéra Bastille

C’est l’histoire du docteur Faust qui en appelle au diable. Il ne le fait pas pour la connaissance, pas pour l’immortablité, mais surtout pour pouvoir séduire des jeunettes (le livret est français, coïncidence ? Je ne sais pas). Le diable propose un deal, lui fait signer un truc concernant son « âme » et le rajeunit. Puis il aide l’ex-vieux à séduire une jeune femme, Marguerite, qui se refuse. Alors il force un peu. Siebel l’étudiant  gentil drague Marguerite et lui offre des fleurs, Faust monte en gamme et offre des bijoux et elle les met, fascinée, et elle rit de se voir si belle en ce miroir. (oui, c’est cet air-là, #TeamCastafiore). OK, elle tombe amoureuse, elle couche avec lui. Et maintenant elle est enceinte.

Valentin, son frère à elle, revient de la guerre et la trouve « déshonorée » (coucher avec un mec, être enceinte = être déshonorée, c’est la vibe de l’époque, mais la mise en scène défend l’idée que chez certaines classes populaires portant des casquettes, c’est toujours le cas). Il défie le doc en duel, Méphistophélès triche, Valentin meurt, Marguerite a le seum. Faust se rend à un sabbat la nuit de Walpurgis avec Mephis. Là, il a une vision de Marguerite qui tue son nouveau-né. La jeune mère infanticide est collée en prison. Mephis emmène Faust dans la prison et propose de les faire sortir, lui et Marguerite. Elle refuse, elle est condamnée, elle est sauvée par l’intervention des anges du Seigneur qui chassent le diable.

Ca parle de sexe, c’est bourgeois 19ème avec du catholicisme dégoulinant dedans et du pathos autour de la pauvre fille-mère. Mon bon cœur me dit que Charles Gounod trippait sur toutes ces choses là : le romantisme, le diable, la foi, les pauvres jeunes femmes abandonnées par des sales types, et c’est bien son droit.

Dans la mise en scène de Tobias Kratzer qu’on a vue à Bastille, Faust est d’abord un vieux beau qui se tape des escort girls dans son appart chic du 6ème, Mephis a une petite cape noire, les jeunes font des raves tout en chantant des rondes paysannes, Marguerite est une jeune arabe qui vit en HLM que le vieux beau rajeuni séduit avec les bijoux (elle rit de se voir si belle dans le miroir de la salle de bain). 

L’acte 4 commence chez le gynéco, se poursuit dans le métro où elle rencontre le diable (ma scène favorite), Valentin est un jeune genre macho qui cogne sa sœur et qui meurt d’un coup de couteau sur les marches de l’immeuble. La fin, je n’ai pas trop compris. J’ai l’impression que, en fait, Siebel est une meuf queer et que, comme toute bonne lesbienne, elle meurt à la fin. #DeadLesbianSyndrome

Les chanteurs sont super, j’ai particulièrement aimé Amina Edris en Marguerite (qui joue aussi bien qu’elle chante) et Florian Sempey en Valentin, mention spéciale à Marina Viotti en Siebel (« les mezzos, c’est souvent les potes de l’héroïne », dixit Rosa), les chœurs très bons, l’orchestre qui exécute cette partition et ce compositeur avec énergie. Il y a des tonnes de pognon dans la mise en scène, quelques trucs très réussis avec des jeux de vidéos projetées sur écran semi transparent.

Maintenant, et même si j’aime le chant lyrique (enfin, surtout chez Mozart, et quelques autres) et si j’aime le théâtre, je me demande quand même un peu à quoi bon ce genre de productions avec des décors aussi fous, des billets aussi chers, et un petit groupe d’artistes qui font cet exploit dingue de pousser les notes dans cette salle immense et que ce soit beau (chapeau à eux, ce sont des athlètes de haut niveau qui font l’exploit à chaque fois).

J’aime la musique, j’aime le théâtre, j’aime les acteurs, et j’ai même plutôt aimé voir la flute enchantée en mode Tintin (encore lui) à l’opéra de Lausanne l’an dernier, mais ce genre de superproduction scène+orchestre+son mettant en scène une drame fantastico-bourgeois dégoulinant du 19ème siècle et qui termine sous des tonnerres d’applaudissements des 2700 spectateurs de la grande salle me laisse tiède. Pas froid, non, tiède.

La tempête – au TKM

Donc un vieux roi dépossédé, mais magicien niveau 27, devient le maître d’une île perdue. Il en tue la sorcière locale, soumet son monstre de fils (Caliban), y fait grandir sa fille en grâce et en beauté et là, comme le destin fait bien les choses, une tempête bricolée par lui (d’où le titre) y jette ses vieux ennemis et une brochette de truands pour faire bonne mesure. Aidé par Ariel, l’esprit des airs, il va les faire tourner en bourrique, se dire qu’il va tirer vengeance d’eux et en fait non, il leur pardonne.

Je ne sais pas si je comprends cette pièce. Je pense que l’adaptation d’Omar Porras en coupe beaucoup, ce qui n’aide pas.

Le théâtre Malandro nous livre un spectacle plein de magie. Ariel est une magnifique créature androgyne, Caliban un mix entre Gollum et un esclave exploité par un colonial, Prospero est un Gandalf sylvestre (un Radagast ?), Miranda est très belle et Ferdinand touchant et un peu neuneu.

Sur scène, on a une tempête (évidemment), des brumes, des illusions, des éclairs, des fées, des créatures esprits silencieuses qui nous contemplent en silence… C’est très-beau et très-merveilleux, voyez-le si vous n’avez jamais vu ça.

Après, narrativement, je ne me suis pas senti impliqué. A en croire ce que j’ai vu, le vieux Will ne fait que du méta en permanence et il n’y a pas d’intrigue, on s’en fout. Prospéro est tout le temps en contrôle, on ne voit que des gens qui s’agitent pour rien et le metteur en scène démiurge créature qui, finalement et malgré tous les traits dont il les a chargés, décide d’aimer ses créatures. C’est déjà pas mal.

Extra Life – à Vidy

Ces derniers temps, nos expériences à Vidy ont souvent été décevantes. On y a vu notre lot de trucs expérimentaux et exaspérants, mais nous restons curieux de découvrir des nouveautés.

Nous avions choisi Extra Life en début de saison, et quand nous sommes arrivés dans la salle nous n’avions aucune idée de ce que nous allions avoir sinon que « ça parle de mémoire et de viol. ». Donc.

Une scène sombre à l’atmosphère épaisse. Deux personnages, un jeune homme et une jeune femme dans une voiture. Conversation décousue, ils reviennent d’une fête. Ils sont dans cet état décalqué de 5h du matin quand on a et bu et dansé et bu et dansé. Ils sont frère et sœur, Klara et Felix. Leur conversation ricoche, à la radio une émission grand public sur enlèvements par les extra terrestres. Puis la scène est parcourue de fumée, de lumières, il y a des présences, des visages, une autre Klara, et ce secret partagé entre eux qui se révèle à leur mémoire et les transforme, leur fait éclater la psyché.

Il ne se passe narrativement pas grand-chose de plus dans ce spectacle, parce qu’il s’agit de l’explosion de la mémoire, d’un instant, à travers des ombres, des fumées, des lasers, des sons, des mouvements aux rythmes bizarres. Musique au synthé planante et énorme de Caterina Barbieri, atmosphère découpée comme avec des lames, mouvements étranges et ralentis, duplications, phrases en boucle, instant qui passe et n’en finit pas…

Le spectacle a pas mal de défaut. Il assène, utilise les mêmes artifices encore et encore, certaines idées sont super et pas tout à fait exploitées (la marionnette – présence géniale, la thématique ET), les trucs faits et refaits… Le langage dansé est assez pauvre et manque de précision dans le détail – même si ça peut suggérer l’éloignement des personnages, c’est un peu décevant. Je me suis un peu ennuyé à la fin. C’est du spectacle plutôt riche, avec de grosses machines et de gros dispositifs pour créer de belles images et belles photos et l’ensemble reste assez intello. 

Mais il est également rare de vivre un moment comme celui-là, un vrai moment de scène. Il se passe quelque chose, on expérimente quelque chose, un éclatement de sensibilités, de perceptions. Un moment terrible et la réalisation de ce moment vécu, la validation par l’autre de ce qui a été vécu et la manière dont ce bouleversement psychique éclate les perceptions et les corps. Les acteurices ont une forte présence sur scène et le déploiement de leurs corps dans ce jeu de lumières, de nappes sonores et de sensations fait exister quelque chose que seul le spectacle vivant peut offrir. Ca électrocute un peu le cerveau, ça pousse ailleurs, et ça ce n’est pas souvent que ça arrive.

(Ha oui, et je me suis rappelé à la fin pourquoi j’avais coché ce spectacle, parce qu’il y avait Adèle Haenel dedans – n’y allez pas seulement pour elle – même si elle très bien, allez-y pour le trip, parce que vous vivrez un vrai grand moment de théâtre)