Sur la route – au théâtre de Vidy

Un homme effondré au bord d’une route. Après une longue attente il veut se mettre en marche. Ses jambes ne lui obéissent pas. Sa marche est une chute permanente.

Une femme, en robe de toile. Elle se déplace sur un fil, mais on se dit qu’en elle quelque chose ne va pas.

Un dispositif étrange, triangle de funambule, tringles et passages, comme un polyèdre à trois fois sept côtés,

et des nappes de sons, de vibrations, qui accompagnent l’errance de roi abattu et de la danseuse,

et des lumières crues ou dorées qui écrasent ou caressent les corps dans l’effort.

Avec un dispositif étrange de funambulisme, avec son atmosphère épaisse de sons, de flashs et de lumières, ce spectacle extraordinaire reconstruit et donne à admirer des choses évidentes : marcher, bouger, danser. Dans une construction esthétique sophistiquée, il donne à voir les corps, les efforts, la lutte et le jeu avec la pesanteur, il donne à voir et à ressentir une expérience universelle de l’être : l’homme debout.

Photos (c) les colporteurs

Le spectacle se joue à Vidy, Lausanne, jusqu’au 17 avril.

Balchimère – le cirque Starlight

Nous sommes allés hier voir le nouveau spectacle du cirque Starlight. Je n’en ai jamais parlé ici, mais ce cirque est une de nos belles découvertes dans la région. Un petit ensemble moderne, sous chapiteau, sans animaux, composant des spectacles toujours unis par une thématique et une poésie particulière, mais sans la prétention bavarde et arty de certaines choses  vues à Paris où on baille d’ennui au nom de la liberté des artistes d’improviser n’importe quoi.

Balchimère est un spectacle de rêve, avec brumes et lumières bleues où évoluent de drôles de créatures de baraques de foire. Une princesse sans jambes, un ange sur roue, un magicien, un dresseur sans fauves, une visiteuse perdue, une femme aux cheveux infinis. Pas d’histoire, mais des scènes, des situations qui donnent une belle profondeur aux prouesses de force et d’adresse qu’on verra accomplir. Les enfants ouvrent de grands yeux, les adultes aussi, parce que ces gens créent un monde, avec sa poésie, ses peurs sourdes, son érotisme. Les moments se répètent en variant d’un détail, les flash éclatent, dehors l’orage couve et bombarde le chapiteau. On en sort en clignant des yeux, et tout a déjà disparu, le chapiteau se replie derrière nous, rien de tout cela n’a jamais existé, et pourtant…

Photos (c) Nicolas de Nève

Le cirque Starlight est en tournée en Suisse romande. Ne le manquez pas !

L’usage du monde à Vidy

Le pendu et Cecci ont vu à Vidy une pièce adaptée du livre de Nicolas Bouvier, l’usage du monde.

Avec Dorian Rossel, le texte devient rhapsodie. MARIO DEL CURTO

Ecrit dans les années 50, le livre relate le voyage (en voiture) de plusieurs mois vers l’orient du jeune Nicolas, qui fuit le vide et l’étouffement de la vie dans sa Suisse natale. Voyage aller (qui connaîtra un retour) plein de rencontres dans les Balkans, en Anatolie ou en Perse, jusqu’à l’Afghanistan. Le livre est une méditation rêveuse et poétique sur le voyage, sur la façon dont il fait les hommes. Il parle surtout de la recherche du bonheur, de ces instants uniques qui forment l’échine d’une existence.

La seule chose positive que je puisse dire du spectacle est qu’il m’a donné à entendre le texte, merci pour ça. Six comédiens, pas manchots pourtant, se sont passés la parole comme on se passe la balle, pour relater les rencontres et les voyages de Bouvier. Le décor était composé d’un assemblage bizarre de tables, de caisses, de machins, de tissus. Je n’ai rien compris à la logique de la mise en scène, aux différentes incarnations du narrateur, aux jeux de ceci ou de cela. Malheureusement, ce spectacle était plus agréable à voir en fermant les yeux, pour ne pas gâcher les images de Bouvier par les clowneries bizarres des acteurs. Tout me paraissait mis à distance, maltraité, désossé plutôt qu’évoqué. On se serait volontiers endormi dans son fauteuil.

Une remarque perfide : le succès de ce (mauvais) spectacle s’expliquerait-il à cause de l’aspect helvetico-suisse de son sujet ?

Andromaque à la Comédie Française

Puisque Cecci et moi avons passé un peu de temps à Paris, nous en avons profité pour faire une petite cure culturelle. Retour à la Comédie Française, donc. La dernière fois, ça devait être pour Figaro divorce, il y a deux ans…

Cette fois-ci, Andromaque, de Racine. La guerre de Troie a passé, Pyrrhus, fils d’Achille, détient chez lui la femme d’Hector dont il a fini par s’éprendre (sentiments qui ne lui sont pas rendus). Oreste arrive, envoyé par les Grecs, qui voudrait qu’on lui livre le fils d’Andromaque… Pas facile, vu que Pyrrhus est amoureux. Mais Hermione, délaissée par Pyrrhus et objet de l’adoration d’Oreste va mettre son grain de sel dans l’affaire…

Ce qu’il y a d’admirable, chez Racine, outre sa langue de grand style, c’est la mécanique du dilemme. A chaque acte son problème, et à peine un problème évacué (que faire d’Andromaque et surtout de son fils ? Faut-il écouter/épouser Hermione ?…), un nouveau problème se pose, comme un mécanisme bizarre qui ne pourrait aller que jusqu’à la catastrophe.

Je dois bien reconnaître, le texte est bon et la pièce, excellente.

Quant à la mise en scène…

Muriel Mayette, la metteuse en scène (et directrice du théâtre, ceci explique sans doute cela) a dû se souvenir que la Comédie Française devait garder le patrimoine. Alors elle a monté une Andromaque belle comme de l’antique : avec des colonnes, des acteurs habillés de vagues trucs antiques (ressemblant un peu à des serpillères), un peu zombies, un peu statues. C’est lent, compassé, à mourir d’ennui. Les acteurs se défendaient comme ils pouvaient (j’aimais beaucoup Hermione et Oreste, notamment – pas trop Andromaque, trop matrone) mais ils paraissaient englués dans la poussière.

A tout le moins, on a entendu le texte…

Pierre Etaix à Vidy

Il existe de jeunes artistes talentueux mais aussi de vieux artistes talentueux. Pierre Etaix en fait partie.

Je n’avais jamais entendu parler de monsieur Pierre Etaix avant de lire ce post sur le blog du Docteur Orlof. Etaix est un comique multi-casquettes : auteur dramatique, gagman (j’adore ce nom de métier), clown, magicien, cinéaste… Le spectacle Miousik Papillon tient quant à lui du music-hall : collage de numéros liés par un fil surréaliste (mais mettez vous à ma place ! – D’accord !) avec un pianiste virtuose  pas si virtuose, mime, chansons de jazz, clowns, vieux magicien chinois avec les dents en avant, excès de vitesse en jouant Chopin et angoisses surréalistes de Triboulet, diseur, qui fait des rêves angoissés en apercevant son double dans la salle.

Ce spectacle fait partie de ceux qui émerveillent parce qu’ils sont habités la grâce. La légèreté du jeu des artistes fait oublier les milliers d’heures de travail qu’on imagine nécessaires pour mettre en place une telle fluidité, une telle élégance. Tout coule, tombe en place, les gags, les situations, les personnages. C’est simple et merveilleux. Merci, M. Etaix.

(spectacle malheureusement complet à Vidy mais s’il tourne, ne le manquez pas !)

PHOTOS AND COPYRIGHT

MARIO DEL CURTO

Delcurtomario@gmail.com

Muselaar et Spinetta

J’aimerais écrire un texte où je puisse placer ces deux mots, muselaar et spinetta, pour le simple bonheur de leur sonorité. Le muselaar, comme la spinetta, sont des instruments de musique de la famille du virginal, ancêtres du clavecin, utilisés notamment au XVIème siècle. Ils sont le témoignage de cette époque encore nomade : bien qu’assez volumineux, ils sont dépourvus de pied et se jouent donc posés sur une table. Leur caisse est toute décorée, peinte, la rosace est sculptée avec délicatesse, l’intérieur du rabat offre une scène mythologique : les regarder est un enchantement, les entendre en est un autre.

un muselaar

une spinetta

C’est la chance que nous avons eue, avec Cecci, en assistant il y a une semaine au récital Danse Macabre de Patrick Montan, à Romainmôtier. Malgré son titre, ce récital n’avait rien de triste : il s’agissait d’une suite de morceaux de danse, pavanes, gaillardes et courantes, composées à l’occasion du décès de personnages importants de l’Angleterre élizabethaine. La Danse Macabre a son protocole : venait en premier le Roi, puis la Reine, puis l’archevêque de Canterbury, puis les nobles messieurs et dames, en ordre d’importance décroissante, le tout se concluant par un memento mori.

Ce répertoire, peu connu je crois, est un régal à entendre. Les morceaux exécutés, de John Bull, William Byrd, Giles Farnaby, Orlando Gibbons, Jan Pieterszoon Sweelinck et Thomas Tomkins, étaient des petits bijoux de complexité, d’inventivité rythmique et mélodique. Le muselaar et la spinetta, utilisés alternativement, leurs gammes étant un peu différentes, ont un son étonnamment puissant, dont on imagine qu’il pouvait accompagner les danses de ces messieurs et dames de la cour anglaise de la Renaissance. Les morceaux eux-même ne cessent de surprendre, partant là où on ne les attend pas, stimulant avec joie l’attention de l’auditeur. Même un auditeur ignare et épuisé par une dure semaine comme je l’étais peut profiter de cette musique qui, tout en étant savante, reste tout à a fait accessible.

Je serais injuste en oubliant le talent de l’interprète, dont le toucher énergique et précis donnait à cette musique toute la vigueur qu’elle méritait.

Ce concert a été l’occasion de beaux rêves éveillés sur une de nos périodes historiques préférées, la seconde moitié du 16ème siècle, avec quelques souvenirs de notre longue campagne de Te Deum…

Ce récital sera exécuté de nouveau en Suisse, selon mes informations, peut-être à Bâle à la Totentanz Kirche. A bon entendeur !

Philoctète – Heiner Müller – à Vidy

Voici l’accroche : Philoctète vit à Lemnos, si on peut appeler ça vivre… Abandonné sur l’île par ses compères grecs, Ulysse en tête, avec une blessure au pied purulente et son arc magique. Dix ans passent, la guerre de Troie s’éternise. Pour vaincre, il faut convaincre le vieux Philoctète (et son arc), toujours vivant et puant, de revenir. Ulysse s’y colle, encore lui, accompagné du jeune Néoptolème, fils d’Achille et homme plein de principes. Inutile de dire que le vieux ne va pas être ravi de revoir Ulysse… Ce dernier demande donc au vertueux Néoptolème de ramener Philoctète, par le mensonge, pour que la guerre ne vire pas au désastre…

Reprise par un auteur du XXème siècle d’un mythe antique (et de la pièce de Sophocle, que je ne connais pas), Philoctète commence par une situation impossible (un vertueux contraint de mentir pour sa cause), et enchaîne sur d’autres situations insupportables mettant en scène le trio Ulysse/Néoptolème/Philoctète.

Philoctète, sortant de son trou.

Malgré une mise en scène austèrissime, des costumes moches, et des décors mini-minimaux (tuant presque l’évocation, même pour moi qui aime le simplicité au théâtre), les acteurs, tous trois excellents, portent cette pièce âpre, tendue (et drôle) d’Heiner Müller.

J’ai aussi repensé à Homère, Iliade d’Alessandro Barrico, qui m’avait fait comprendre combien l’Iliade était pleine de situations dramatiques extraordinaires, pouvant elles-mêmes être sources de nombreuses autres histoires… Je me suis aussi demandé pourquoi un salaud, embobineur et menteur comme Ulysse forçait malgré tout mon admiration. Serez-vous aussi séduits par ce curieux bonhomme à tête de hibou ?

Un très bon spectacle, donc, à voir au théâtre de Vidy, à Lausanne, et sans doute ailleurs plus tard, je l’espère.

La vieille et la bête – Ilka Schönbein

Une heure quinze de spectacle. Une femme étrange sur une petite scène comme un présentoir. Une autre, musicienne en frac et haut de forme (et petite moustache) qu’on dirait toute droit sortie du cirque bizarre. Sur scène, la femme étrange se contorsionne, anime une ballerine avec ses pieds, a des sourires un peu trop grands, un peu séniles. Elle file des contes, des histoires de princesse et des vieilles dames qui ne veulent pas quitter leur maison. On distribue des pommes, on casse des verres, on jette de la paille par terre (pour l’âne) et tout ça est parfaitement, totalement cohérent.
J’ai eu peur, parfois.

Vive la vie, vive l’amour…
vive la mort.

P.S : le théâtre recommandait « à partir de 9 ans ». Pour des enfants pas trop impressionnables, ou alors prévoyez la cellule d’aide psychologique à la sortie… C’est un spectacle pour le moins… rugueux.
P.P.S : les représentations à Vidy sont passées, mais je pense que le spectacle va tourner. Si vous le voyez passer près de chez vous, allez y manger une pomme à notre santé.

Tartuffe – par les Artpenteurs

« Le scandale du monde est ce qui fait l’offense, Et ce n’est pas pécher que pécher en silence. »

Nous étions allé voir voici deux ans la mise en scène de Marcel Bozonnet à la comédie Française de cette classique pièce de Molière. Outre le fait que le spectacle était franchement boiteux, j’en étais ressorti avec l’idée que cette pièce, au fond, n’était pas très bonne et que Molière était bien meilleur dans le bourgeois gentilhomme ou le malade imaginaire.
Les artpenteurs m’ont prouvé, en beauté, que j’avais tort.
Ils montent leur Tartuffe sous (un tout petit) chapiteau, avec quelques tréteaux à portée de main du spectateur, et des acteurs proche à toucher. Pas de décor, une scène nue, un rappeur (Obaké) pour la musique, qui dit aux entractes les lettres de Molière au Roi où Jean-Baptiste P. tente de défendre sa pièce.
Jamais cette histoire ne m’avait parue si angoissante et désespérée. Face au serpent logé dans le sein de la maison (et le Tartuffe n’est rien d’autre), aucune arme ne porte.
Cléante, le beau-frère d’Orgon, est calme et raisonnable. Il raisonne juste et calmement… En vain.
Damis, le fils, joue la carte de la colère et de la violence, en vain.
Elmire, la femme, réussira par ruse et en donnant de sa personne, à déciller les yeux d’Orgon. A quoi bon, puisque la société, en la personne du sergent, reste du côté de l’imposteur…
Seul moyen de s’en sortir, le Ludovicus ex machina… Et la façon dont il est manifesté montre bien comment Chantal Bianchi, la metteuse et scène (et désopilante madame Pernelle) le considère. On ne verra jamais le monstre écrasé sous le talon… Est-il même possible de le vaincre?
Le spectacle met en scène les flots de mots qui s’affrontent. Obstination d’Orgon, colère rusée de Dorine, discours savants de Cléante, fourberies de Tartuffe. Le tréteau, tout en longueur, est un espace de duels, marche, retraites, estocades… On tente de vaincre, de convaincre, et le monstre, souple, souriant, visqueux, s’en sort toujours. Quand on le croit coincé, il s’avilit un peu plus pour s’échapper…
Bien sûr, un espace aussi réduit impose un jeu très physique, dans des costumes criards, tranchés. La faible distance, les visages maquillés qui semblent être des masques, permettent de jouer sur les mimiques à la De Funès, les sourires onctueux, les regards en coin. Le spectateur se sent aspiré, pris à partie. Il ressort de la pièce aussi épuisé que les comédiens.
Et j’ai repensé à l’affaire des caricatures. Le livre de J.Favret-Saada montre quelques beaux tartuffes, de l’espèce la plus dangereuse…

Le spectacle se joue encore (voir sur le site web) – si vous n’êtes pas trop loin de la romandie, profitez-en, cette troupe, engagée et exigeante, mérite d’être connue !

Voir aussi :
Ma chronique de l’excellent Peer Gynt, des mêmes artpenteurs (qu’ils jouent encore, voir sur leur site. Photos ici).

Sire,
Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j’ai cru que, dans l’emploi ou je me trouve, je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle; et, comme l’hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j’avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mît en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux-monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistique.

InStallation – théâtre de Vidy

Son titre est sans doute l’élément le moins intéressant de ce spectacle. Sous un chapiteau noir auquel quelques lustres sont suspendus, quatre artistes, un dresseur et trois musiciens, dans une belle complicité, offrent un spectacle de cirque élégant et poétique. Cecci et moi étions assis très serré, les gradins étaient bondés, comme chez Bartabas. Mais contrairement à ce que nous avions vu chez Zingaro, ici, le spectacle valait le coup.

Reprenant de nombreux éléments du cirque classique (jeux de corde, chevaux dressés, courses clownesques, jonglerie, funambulisme) la troupe rompt la logique des numéros et de la division des rôles : tous, plus ou moins, s’engagent sur la piste, jouent avec les animaux, montent à la corde… Et si on devine que chacun a son point fort, on constate aussi la polyvalence des artistes et leur joie à présenter ensemble leurs numéros. La musique est superbe, elle enveloppe les morceaux, crée le lien, le rythme, le suspense… Au piano, au mélodica, à la guitare électrique, à la harpe à tonnerre… Les sons sont étonnants.

Si elle existait, j’aurais bien acheté la B.O du show…

Malgré des éléments plus ou moins réussis (je ne suis pas grand amateur des numéros de diabolo en général, même les leur sont plein d’idées), ce spectacle offre de nombreuses images très poétiques, de danses, de scènes, de moments tendres ou incongrus.

Pour la première fois, du crique moderne nous a convaincus – et nous revenons de loin !