
Puisqu’on parle de Priest (voir le billet précédent)…
Je viens de finir la fontaine pétrifiante, un roman un peu ancien de l’auteur, qui m’avait été recommandé par Sébastien Guillot.
L’histoire (pour peu qu’il y en ait une) est quasiment inracontable, sinon ainsi : un jeune homme un peu paumé (sortant d’une rupture) s’isole dans un cottage pour y faire du bricolage et décide de faire le point en écrivant une sorte d’autobiographie à usage personnel. Mais il se rend rapidement compte que pour écrire la vérité sur ce qui le concerne, il est obligé de recourir aux artifices de la fiction et d’un monde imaginaire, l’archipel du rêve (oui, le même que celui du recueil du même nom, ma prochaine lecture de Priest). Et le roman va nous mener de cet homme qui écrit au même homme, embarqué sur une croisière dans l’archipel du rêve…
Ce livre est une fascinante récrit sur l’écriture, la rêverie, les mondes imaginaires, la façon dont ils nous soutiennent. Il est évidemment autobiographique et évidemment faux. Il décrit des comportements névrotiques dans lesquels je me reconnais parfaitement (la relation de l’auteur et de son manuscrit…), comprend des passages très doux, très beaux, dans l’archipel du rêve, quand les bateaux glissent le long des îles et sont parfois illuminés par les lumières des ports, et aussi quelques bavardages et pensées solipsistes un peu ennuyeuses.
C’est un roman labyrinthe, plein de reflets de reflets, d’illusions nées d’illusions. La fiction s’invite dans le monde réel, tout naturellement, puisqu’il n’y a pas de fiction, juste des voies différentes pour dire la vérité. Je m’y suis perdu à mon tour, je n’ai pas cherché à comprendre, j’y étais bien.
Étiquette : livres
Rouge Brésil – JC Rufin

L’avantage de devoir se documenter sur un sujet, c’est qu’on peut lire toutes sortes de bouquins (même mauvais) sous prétexte de s’enrichir sur le sujet d’intérêt du moment.
Par exemple, en ce moment, puisque nous jouons du jeu de rôle se déroulant durant les guerres de religion, j’ai emprunté sans scrupules Rouge Brésil, de JC Rufin, à ma maman, qui se rajoute à ma longue liste de lectures « pour trouver des idées de scénarios ».
De ce point de vue là, la lecture est un succès. Rouge Brésil est plein de « portraits tracés sur le vif » et de situations romanesques intéressantes. Je rêve d’en faire une petite série de scénarios.
De quoi est-il question? Le roman raconte la (tentative de) colonisation française du Brésil. Un échec flamboyant, à la mesure des moyens investis. Une histoire séduisante, aussi, pour les amateurs d’uchronies (et si les portugais n’avaient pas pris Fort Coligny? Rio de Janeiro se serait-elle appellée Genèbre ou Henryville?). Expéditions en bateau, famines, rencontres avec les trafiquants, les indiens, intrigues politiques, confrontations religieuses… Un beau résumé du « second seizième siècle », celui où les idées nouvelles virent aux idéologies (il y a notamment un tour de force : une très bonne présentation, concise, exacte et compréhensible, des divergences de foi entre catholiques et calvinistes). L’histoire est vue par les yeux de deux jeunes gens, Just et Colombe, qui vont naturellement nous présenter des points de vue différents et opposés sur ces tragiques évènements.
L’affaire est bien menée, le roman est sans longueurs et se lit aisément. De nombreux chapitres paraissent presque déjà écrits pour le cinéma et offrent un point de vue très « visuel ». Il y a de l’action, des complots, de l’humour, en veux-tu, en voilà.
J’ai beaucoup d’affection pour le personnage de Villegaignon, chevalier de Malte, humaniste encore plongé dans le moyen âge et chef tonitruant de l’expédition. C’est le personnage le plus attachant de tous, et j’avoue être un peu déçu par son retournement psychologique final. Mais c’est du détail.

Le roman contient aussi quelques scènes d’une grande poésie, je pense notamment à la scène de la rencontre de Colombe avec les Indiens, que j’ai trouvée très belle et qui forme, je le sens, le coeur émotionnel du livre, l’axe autour duquel il tourne.
Quelques points moins flatteurs, maintenant. Je trouve l’auteur un peu roublard: il prend avec cette affaire un point de vue distancé, utilise pas mal de « trucs » de romancier, comme pour permettre au public lettré et au Jury Goncourt de bien voir la fable derrière le roman d’aventures, de bien distinguer qu’il s’agit d’un livre sérieux et non pas d’un divertissement. J’en prends pour témoin de nombreuses remarques ironiques posées sur les personnages secondaires, invitant le lecteur à sourire d’eux depuis son fauteuil pendant qu’eux survivent tant bien que mal dans la jungle. Stevenson n’aurait pas fait ça. On n’est pas dans l’aventure, on est invités à rester prudemment dehors. Ben oui, monsieur, c’est quand même de la littérature.

Les gravures sont extraites d’un compte-rendu d’expédition de l’époque, mais je ne sais plus si c’est celui de Jean de Léry ou celui de Thévet. Et je me demande si elles ont été dessinées « d’après le naturel » ou d’après des descriptions…
Melanie Fazi – Serpentine
Je viens de finir le recueil Serpentine, de Mélanie Fazi, publié aux éditions de l’Oxymore [1].
Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu de recueil de nouvelles fantastiques. J’ai retrouvé le plaisir tout particulier de me plonger dans des textes soignés, qui posent une ambiance, une impression, et la suggestion de quelque chose d’étrange, ou noir, ou effrayant. Des petits dérapages de la réalité…
Ici, nous avons dix textes, tous relativement courts. Voyons ce qu’ils ont de commun, ce qui fait l’unité du recueil.
Tous les textes, déjà, évoquent un fantastique subtil. Pas de gore, pas de mythologies d’être étranges… Le surnarturel est le plus souvent dans les yeux du narrateur ou du personnage principal. Ces tatouages dont on parle sont-ils vraiment « magiques »? Cette mère éplorée ne déraisonne-t-elle pas quand elle dit que l’arbre a avalé ses enfants?

Les personnages de Mélanie Fazi rêvent beaucoup et se racontent des histoires, entre eux ou à eux-mêmes. Ils vivent dans notre monde contemporain, ils sont tatoueur, fan de rock gothique, peintre mal en mal d’inspiration, adolescente en fugue, tenancière de restaurant grec. Vous pourriez les croiser, et c’est ce qui fait leur charme. L’écriture est charnelle, toute en sensations, douleurs, blessures, parfums d’herbes et de vin, écorce, caresse…
Un point intéressant est que quasiment aucun de ces textes ne comporte vraiment « d’action ». Il s’agit plutôt de petits tableaux, très fins, très délicats, qui dépeignent les étranges situations dans lesquels sont plongés les personnages [2]. Les texte les plus réussis de Mélanie Fazi sont des portes ouvertes; ils m’ont fait l’effet de la musique, des paroles des chansons que vous aimez. L’auteur vous emmène avec talent dans un autre monde, une autre vie, et offre un support à votre imagination. A vous de voir comme l’affaire se termine… Et c’est tant mieux. Rien de clos, rien de fermé.
L’imagination s’envole à chaque fois, sur rêves du cendre (délire pyromane, je repense à la chanson de Noir Désir), sur nous reprendre à la route, sur le passeur ou sur Matilda (très touchante évocation d’un concert de rock).
Cette capacité d’évocation est la plus grande force de ce recueil.
Les nouvelles de Mélanie Fazi m’ont donné envie de relire les textes de Serena Gentilhomme et croyez-moi, ce n’est pas un mince hommage.
[1] les éditions de l’Oxymore ayant malheureusement mis la clef sous la porte, le livre est désormais épuisé. Je crois savoir toutefois qu’on peut encore le trouver à la librairie Scylla, et que l’auteure disposerait de quelques exemplaires chez elle (http://www.melaniefazi.net).
[2] Les quelques textes comprenant une « histoire » sont d’ailleurs pour moi les moins convainquants (Mémoire des herbes aromatiques, Ghost Town Blues)
Montalbán – Ou César, ou rien
Ou César, ou rien est un roman historique de Manuel Vasquez Montalbán, auteur catalan dont je connaissais de réputation les romans policiers mais dont je n’avais jamais rien lu.
Ou César, ou rien raconte en 400 pages bien denses la saga de la famille Borgia. Au programme : assassinats, simonie, grands personnages de l’église, sang et sexe. Le vice est un bon programme pour attirer le lecteur, mais on peut craindre le pire d’un roman avec une telle accroche.
Ecrire un roman historique littérairement intéressant me paraît être un défi. Pourquoi écrire sur les temps passés? Quel intérêt d’évoquer des temps disparus? A part le goût de l’exotisme, un certain conservatisme et la perspective de vendre une saga en 10 volumes, bien sûr…
Montalbán a tenté de relever ce défi en faisant des choix assez violents: narration très fluide, au présent de l’indicatif. Dialogues enlevés, presque théâtraux. Enchaînement des scènes très rapide (les transitions sont expédiées). Aucune date, peu de repères de lieu. Les personnages parlent comme des gens du 20ème siècle. Tout cela au risque d’une certaine confusion.
Il faut s’accrocher pour suivre, ça depote !
Portrait de César Borgia, dit « le Valentinois » (il a été nommé duc de Valentinois par le roi de France Louis XII)
Et le propos du roman? J’ai l’impression que Montalban a voulu mettre en scène une époque de transition, ou tout paraissait possible. Une époque très fertile, intellectuellement et politiquement. Une époque extrêmement violente aussi. Incertaine. Ou seuls les grands fauves cruels paraissent pouvoir s’en sortir.
Le roman est surtout un portrait de groupe, le portrait d’une famille incroyablement ambitieuse d’origine catalane (comme l’auteur). C’est par ses personnages, dans leurs relations, leurs non-dits, leurs ambitions, que le roman est le plus réussi. Le pape Alexandre VI, Lucrèce, Sancha de Naples, Miquel de Corella, Joan et Jofré, Savonarole, Machiavel et surtout César Borgia sont les acteurs de cette histoire. Le César Borgia de Montalban est un très beau personnage, homme secret, violent, décidé, craint de tous, dont la devise infiniment orgueilleuse donne le titre du roman.
C’est cet homme libre, fascinant, qui mesure tout à l’aune de l’homme, à l’aune de lui-même, qui est le pivot de cette histoire.
Au registre des défauts, le traitement de certains personnages secondaires (Machiavel, Thérèse d’Avila…) : ils ont tendance, dans des dialogues un peu artificiels, à faire un exposé en deux pages de leurs théories, à un niveau un peu cliché.
Mais tout cela ne doit pas masquer les qualités d’un roman, certes inégal, mais attachant par ses personnages « bigger than life ».
Aut Cesar, aut nihil !
Le chef d’oeuvre caché : Le goût de l’immortalité, de Catherine Dufour

Aperçu général — un monde pourri
J’ai lu ce livre qui m’est arrivé précédé d’un buzz flatteur sur mes médias internetiques habituels. L’auteur avait commis quelques textes de fantasy humoristique (genre qui ne m’excite pas tellement), mais là, il s’agissait de SF, assez sombre, on allait voir ça ! Finalement, c’est la lecture de la page web de l’auteur qui m’a décidé. (et pas la couverture de Caza, très laide, beurk).
Tout d’abord, qu’on ne se méprenne pas sur ce que je vais dire, il s’agit là d’un plutôt bon livre, bien écrit et intéressant. En voici le sujet, pour donner envie à ceux qui ne pourront pas passer la barrière des spoilers ci-dessous : quelques siècles dans notre futur, une femme (?) écrit à un vieil ami pour lui demander un service et elle profite de cette longue lettre pour revenir sur son existence tourmentée et celle de quelques personnages qu’elle a croisé. Dans ce monde futur, beaucoup d’espèces ont disparu, l’humanité se déchire en guerres entre mafias, organisations internationales, forces militaires des transnationales, etc, des maladies mortelles dévastent la surface de la planète, les matières premières manquent, bref ce n’est pas la joie. Et notre narratrice, pour des raisons diverses, a eu un oeil plutôt bien placé pour observer tout ça, dont elle parle avec un ton caustique, désespéré et plein d’humour noir. Outre de belles idées science-fictives (la suburb/les tours, les majuscules (on comprendra), la vie dans les petits conapts, la pâte d’oxygène, les recherches sur le réseau…), on trouve surtout un véritable point de vue qui fait les grandes oeuvres de SF selon moi (je pense à des livres comme Nôo ou bien des fleurs pour Algernon…). Je me souviendrai longtemps de la petite voix énervante et méchante de la narratrice (anonyme, il me semble).
Le chef d’oeuvre caché — légers spoilers inside
Le goût de l’immortalité est un livre composite, assemblage de plusieurs récits. Je distingue trois gros ensembles, dans l’ordre : l’enfance de la narratrice, les aventures équatoriales de cmatic, les aventures de la cheng et nakamura en enfer.
Soyons logique, commençons par le troisième : il s’agit là d’un récit d’aventures très sombres, avec un univers assez « manga », visuellement très fort, une société de survivants hyper-violente. Il y a beaucoup de belles idées (le personnage de path, le Dama, les puits d’aération tapissés de bitume, l’arène…). On est dans la bonne série B SF/aventures, avec un monde simple,plein de fantasmes terribles. Le récit nous est rapporté de façon un peu artificielle par des récits faits à la narratrice.
Second granulé de récit: les aventures de cmatic. Là, on est dans le techno-thriller (des îles paradisiaques, des manipulations génétiques…). L’aventure est intéressante, on n’y comprend rien (et c’est normal). Procédé littéraire excellent: la narratrice reconstitue l’histoire d’après enquête dans les archives du réseau (conversations téléphoniques, relevés de paiement…) de façon tout à fait crédible et sans lourdeur aucune. Le monde apparaît ici dans toute son incompréhensible complexité et réalité et on s’attache au pauvre cmatic…
Premier granulé : la lettre, le récit de la narratrice, de son enfance (et la conclusion du roman, excellente). J’y ai cru. J’ai cru à une vraie lettre venue d’un futur noir et lointain, noir et pas si noir, parce qu’on devine la vieille humanité, vivante, aimante malgré tout, qui naît, invente, crée, meurt dans les environnements les plus étranges (les couloirs des tours, les petites serres, les mondes étranges du réseau), avec ses religions, ses cultures. On croit à cette vieille han/mandchoue qui revoit sa vie avec haine (et parfois, parfois, un soupçon de tendresse), qui ment, qui mord, qui déchire. On croit à cette vie belle et hideuse. Ce passage là est magnifique. Je n’oublierai pas de sitôt ce méchant personnage.
Je devine avec ce passage un autre roman, écrit entièrement de ce point de vue. Un roman qui suivrait les chemins de la mémoire, d’une mémoire de plusieurs siècles, de l’histoire d’un monde. Un roman dont celui-ci n’est qu’un aperçu, une condensation partielle. L’autre « Goût de l’immortalité », celui qui s’intéresse aux rencontres faites par la narratrice, à ses plongées dans le réseau, à son goût pour les traductions, à son obsession cachée pour les racines familiales, sans utiliser des procédés de romancier (pour les récits dans le récits) mais en présentant véritablement l’histoire (de notre futur) du point de vue de ces petits yeux bridés en noir et blanc. Mais ce roman là est une oeuvre énorme, plus ambitieuse encore que le premier (déjà ambitieux), l’oeuvre de plusieurs années, d’une vie? Après tout, Marguerite Yourcenar a vécu des années avec Hadrien avant de pouvoir finir son roman, n’est-ce pas mon cher Marc?
Ce n’est pas la moindre qualité de ce livre de m’avoir fait rêver à l’autre livre, celui dont le roman de Mnémos est une projection, un aperçu. Pusse-t-il voir le jour !
Congo Pantin / les évadés du mirage / Philippe Curval
J’ai passé quelques heures plaisantes à lire Congo Pantin, de Philippe Curval, offert par un ami.
Je retrouve toujours le même petit frisson de plaisir à lire de la SF française : des livres de SF qui parlent du monde que je connais et qui font l’effort (parfois) d’être bien écrits (sans le filtre de la traduction avec des héritages littéraires que je comprends).
Le « pitch » de celui-ci est extrêmement séduisant (je ne spoile pas, on apprend tout ça dans le 1er chapitre). Un vaisseau ET (l’Aile Noire) s’est écrasé sur la banlieue parisienne (Pantin/Romainville/…). L’armée a isolé la zone, pour tout un tas de bonnes raisons. Et voici nos banlieusards survivants enfermés dans la « zone de sécurité » qui entoure l’aire du crash, forcés de former une société nouvelle, sous perfusion.
Congo Pantin, le héros, est un grand noir albinos sans âge, spécialiste de la récup d’artefacts bizarres sur le « Chantier », la zone où se sont éparpillés les débris de l’Aile Noire. Et un jour, les premiers survivants du crash apparaissent…
J’aime cette idée de peindre le quotidien (la banlieue) traversé de fantastique. Philippe Curval dépeint avec finesse les réactions de folie/cupidité/rêverie qui s’emparent de chacun face à ce nouveau monde.
Le roman nous raconte certes une histoire (je ne dévoilerai pas), mais se plaît surtout à dépeindre ce monde à la fois étrange et familier, en vrai témoignage d’amour pour les terres qu’il décrit et les gens qui les habitent. Il s’agit là de cette vieille banlieue ouvrière de la ceinture rouge, petits pavillons, petits bistrots un peu glauques, épiceries arabes et mélange plus ou moins stable de cultures. Là, le roman est un bonheur.

Le style très poétique s’accorde à l’extravagance verbale de certains des protagonistes. Le roman joue des points de vue d’une manière très déstabilisatrice, le rêve, la fiction s’interpénètrent… Les thèmes SF (les extra-terrestres, la subjectivité de la réalité…) sont traités avec élégance et un véritable sens littéraire.
Malheureusement (à mon goût), le texte est souvent un peu trop touffu. Les effets de style masquent parfois le sens, l’écriture est exigeante. Et pour un paresseux qui aime avoir ses images, ses effets tout de suite, c’est un peu frustrant. J’aurais aimé parfois que l’auteur m’explique un peu plus ce qui se passe, pour que je puisse me sentir plus impliqué…
Reste un très bon livre, très intéressant et un peu difficile d’accès. Mais qui vaut le voyage !
Gibson : pattern recognition
J’ai fini hier le dernier Gibson.
Ado, j’avais détesté puis adoré Neuromancien (et ses suites). Ces
livres ouvraient pour moi des portes fulgurantes vers un univers
étrange, pas vraiment compris, avec des des noms étranges. Notre
univers.
Beaucoup plus tard, j’ai lu les nouvelles de Gravé sur Chrome. Une
claque : une vraie écriture, une sensibilité puissante…
Puis rien d’autres.
Pattern recognition (identification des schémas, en langue d’académie)
est une sorte de thriller, plus ou moins contemporain. Je ne résume
pas l’histoire, que tout internaute saura trouver sur son site favori.
Le livre est écrit avec un style bien tranché, tout en restant facile
à lire : on suit facilement l’histoire, je me suis intéressé aux
personnages, j’ai eu envie de lire la suite, j’ai imaginé plein de
choses, de complots, de situations fractales, infiniment compliquées,
ouvrant sur d’autres situations compliquées.
Le titre m’a vraiment bien plu, surtout en voyant comment l’idée du
titre est développée dans diverses situations du roman (le film, la
maman de l’héroïne et ses PEV, la thématique des marques…)
Un peu de spoilers, maintenant. Si vous avez l’intention de lire le
bouquin, stop here! Now!
———–

En avançant dans le livre, j’étais admiratif sur la manière dont
l’auteur parlait de notre relation à l’information et au sens des
choses. Toutes les idées de marketing présentes dans le livre, le jeu
sur les logos, les marques… Les sons qu’on assemble dans le souffle
des bandes magnétiques, les morceaux de film mis ensemble qui prennent
tel ou tel sens… La manière dont l’esprit construit du sens là où il
n’y en a pas… c’était génial.
Et on sentait bien la complexité du monde, les liens qui relient un
étudiant japonais, un russe de Chypre, une société américaine dans
l’Ohio, un hacker vivant dans une bagnole perché au-dessus d’une
falaise, et les Curtas, et…
et il y a la fin du bouquin. La quête se termine, tout s’explique,
tout est cohérent, happy end, tout ça.
Bon.
Pourquoi suis-je déçu?
L’auteur avait un sujet énorme. Il ouvre des portes sur des idées que
je trouve très belles. Et son intrigue n’en fait rien. Il nous décrit
avec talent un monde complexe. Et tout s’explique, tout devient
simple. Le coup du « milliardaire russe » est vraiment limite. La Russie
comme terre des possibles et terre d’imagination pour un auteur,
pourquoi pas? Mais là, ça ne marche pas.
Et s’il y avait eu une ouverture SF, au livre? Une conscience dans le
film? Une conspiration de filmeux dans la conspiration? Un élan vers
les étoiles, vers l’amour, vers une nouvelle forme de communication
entre les hommes, que sais-je?
Malgré des moments très excitants, le livre manque totalement
d’émerveillement, de ces situations étranges (stations spatiales,
hôtels cercueils, plongées dans le cyberspace) qui faisaient pour moi
le charme des livres précédents de l’auteur. Il se passe dans notre
monde, avec tout ce qu’il a de déprimant. Avec des grands enfants
égoïstes comme personnages. On s’attend à ce qu’il s’ouvre vers
ailleurs, vers l’humain, vers la vie… Mais non.
Bon, tant pis.
Au moins, ça aura été agréable à lire. Allez, passons à autre chose.
PS : j’hésiterai un peu avant de relire Gibson. Gardons nos bons souvenirs.
Lettres de Tolkien
Deux extraits de lettres de Tolkien à son fils, citées dans Le monde, dans un article consacré à la publication en français d’une partie de sa correspondance.
Bien sûr, ça me touche beaucoup…
« Il y a deux émotions totalement différentes : l’une qui m’émeut au plus haut point et que j’éprouve quelque difficulté à évoquer – la sensation déchirante du passé disparu ; l’autre, une émotion plus "ordinaire", le triomphe, le pathos, la tragédie liée aux personnages. Celle-ci, j’apprends à l’obtenir, au fur et à mesure que j’apprends à connaître mes créatures, mais elle ne se trouve pas aussi près de mon coeur, et elle m’est imposée par le dilemme fondamental de la littérature : une histoire doit être racontée, ou il n’est pas d’histoire, mais les histoires les plus émouvantes sont celles que l’on ne raconte pas. Je pense que "Celebrimbor" t’émeut parce qu’il véhicule immédiatement la sensation qu’existent à l’infini des histoires à raconter : des montagnes au loin que l’on n’escaladera pas, des arbres lointains dont on ne s’approchera jamais » (p. 162-163)
« Une partie de l’attrait du Seigneur des anneaux est due, je pense, aux aperçus d’une vaste histoire qui se trouve à l’arrière-plan : un attrait comme celui que possède une île inviolée que l’on voit de très loin, ou des tours d’une ville lointaine miroitant dans un brouillard éclairé par le soleil. S’y rendre, c’est détruire la magie, à moins que n’apparaissent de nouvelles visions inaccessibles… » (p. 468).
Lectures de l’année
Un petit récapitulatif de quelques-unes mes lectures de l’année, plus ou moins intéressantes. Pour vous donner quelques idées.
M’écrire pour avoir les références des éditeurs.
Yossef Rakover s’adresse à Dieu, de Zvi Kolitz
Un livre bref et totalement étonnant. Un rabbin à deux doigts de la mort, dans le ghetto de Varsovie incendié, se tourne vers Dieu, crie, s’indigne, invective… dans la lignée de Job sur son tas de fumier. Puis laisse son texte dans une bouteille, où il sera retrouvé.
Ce texte très frappant a été repris par de nombreuses publications juives (et non juives), qui le considèrent (à raison) comme une oeuvre d’une grande portée spirituelle… en oubliant souvent qu’il s’agit d’une fiction ! Ecrite par un homme à l’histoire digne d’un roman, totalement sincère, mais très vite dépossédé de son oeuvre malgré ses tentatives, non de toucher des droits, mais du moins de s’en voir reconnaître la paternité. En vain !
La postface du livre, plus longue que le texte lui-même, détaille l’aventure incroyable de ces quelques pages. Une grande découverte.
Salammbô, Flaubert
Voir l’article plus bas, pour savoir ce que j’en pense.
Si c’est un homme, Primo Levi
Le "classique" de la littérature sur les camps. Un beau livre, simple, sans pathos. On peut le lire même si on a vu dix fois la liste de Schindler et qu’on croit tout savoir sur le sujet. Même si on est déprimé.
[BD] Quartier Lointain, Jiro Tanigochi
Du manga fin, sensible, un peu trop sage à mon goût.
La morte amoureuse, Théophile Gautier (pas tout lu)
une (re)découverte. Les nouvelles de Gautier fonctionnent un peu toutes pareil, mais j’apprécie leur érotisme élégant et un peu daté.
Allah n’est pas obligé, Ahmadou Kourouma
Un bouquin primé sur le thème des enfants soldats, en Afrique. Le style est pas mal, le témoignage affreux, mais le roman ne tient pas la route.
Transparences, Ayerdhal
Un bon thriller, ni plus, ni moins. L’utilisation très discrète d’un thème de SF très intéressant m’a beaucoup plue.
L’homme au cercle bleu, pars vite et reviens tard, Coule la Seine, Fred Vargas
On voit que j’ai pris le train souvent. Les aventures du commissaire Jean-Baptiste Adamsberg sont très faciles à lire, avec des personnages tous plus ou moins barrés et assez sympathiques, et Paris comme décor. Les fans de whodunnit seront déçus, les intrigues flirtent souvent avec le Grand N’importe Quoi. Ca n’a pas le charme "réaliste" des enquêtes de Nestor Burma. (par exemple, ce sont des romans qui font semblant de croire que Paris s’arrête au Périph…)
A la fin, le commissaire va se balader sur les quais en rêvassant, il lui vient une idée et hop, il a trouvé le coupable ! De l’enquête intuitive!
Le voleur de temps, Tony Hillerman
Un roman policier chez les navajos. Intéressant et sympa, pas inoubliable.
Célébration biblique, Elie Wiesel
Une série de textes inspirés par les Midrashim, sur quelques personnages connus de l’Ancien Testament. Les Midrashim sont de courts récits qui "entourent", commentent et expliquent les récits bibliques. Ici, Elie Wiesel s’en sert pour donner son éclairage sur Adam et Eve, Isaac, Moïse, Jacob. On y découvrira qu’Adam était un géant magnifique, que Moïse était bègue et a voyagé dans le temps à l’heure de sa mort… et toutes sortes de choses souvent merveilleuses ou drôles.
Acide organique, Calvo
Un recueil de nouvelles, expérimental et écrit aux tripes de l’ami David. Parfois maladroit, toujours sincère, avec des images incroyablement fortes. Avec le recul, je me souviens de presque toutes les nouvelles. J’ai un très gros faible pour la nouvelle du titre, qui parle de Kate Bush, et de la vie. Comme toutes les autres.
[BD] Télémaque, Azuelos & Calvo
Excellente bédé sur Marseille, les grecs, tout ça. Vraiment magnifique. Encore meilleur que AK. C’est dire !
[BD] Pyongyang, Guy Delisle
Je ne suis pas fan de ces journaux autobio un peu paresseux. Le narrateur reste dans sa bulle, s’émerveille, s’étonne avec ses yeux d’occidental, puis repart. Bon.
Le livre de cendres, Mary Gentle
Des gros mots et du moyen-âge qui tâche. Fans de Conan, retournez dans vos parcs à jouets ! Le thème et certaines idées sont très sympa mais est-ce qu’on pourrait prier Mary Gentle :
1) de ne pas tirer à la ligne
2) d’arrêter de montrer qu’elle s’est documentée, on avait compris
3) de ne pas créer une méta-intrigue (celle du chercheur historien), ça ne marche pas.
Castelli di Rabbia, Alessandro Baricco
(en français : les châteaux de la colère). Un bon livre, très onirique, souvent brillant, parfois frimeur (pas italien pour rien), mais pas trop long et très bien écrit. Le billet ici le commente bien.
Une amitié absolue, John le Carré
Un bon John le Carré (je les ai presque tous lus, l’an dernier). Des intrigues tordues, des types paumés, dans notre monde, le vrai.
Stairways to Hell & la cité des crânes Thomas Day
Encore des textes de T.Day écrits avec les tripes. Du gore, du sexe, de la violence, quelques bonnes idées. Du mauvais goût à la tonne, mais totalement assumé. Au fond, je les trouve attachantes, ces histoires. Un petit faible pour la construction de "Maneki Neko" et pour la fin de la Cité des Crânes.
Titan, Stephen Baxter
Mon premier roman de SF depuis longtemps ! Une heureuse découverte. Agréable à lire, pas trop long, un point de vue intéressant sur l’évolution du monde et les voyages spatiaux. Ca m’a fait pleurer, tiens !
Le portrait vénitien, Gustaw Herling
Quelques nouvelles très fines, histoires italiennes délicates, parfois un tout petit peu fantastiques, tout dans le choix des points de vue des personnages. Le genre de livre qu’on relit quelques années plus tard.
La guerre d’Alan, le photographe, E. Guibert
Ces albums très connus maintenant développent une utilisation vraiment intéressante et originale du support "BD" pour faire de la littérature de témoignage. Ca donne envie de partir en Afghanistan !
Chien de faïence, Andrea Camilieri
Roman policier rigolo avec plein de siciliens tous plus terribles les uns que les autres. La traduction charmera ou agacera, c’est selon. Moi, je suis plutôt charmé.
Quelqu’un d’autre, Tonino Benacquista
Après Saga, lu l’an dernier, je confirme que Benacquista sait écrire des histoires faciles, très faciles à lire, et pas indispensables. Un livre très convenable, qu’on peut offrrir à tout le monde.
L’opéra de Vigata, Andrea Camilieri
Là, un récit historique étourdissant, à plusieurs voix, autour d’un fait divers étonnant et drôle : l’incendie de l’opéra de Vigata (Sicile) vers 1890. Un livre qui multiplie les styles, les intrigues, les tons… Du grotesque au romantique, des personnages plus vivants les uns que les autres, une virtuosité folle, le tout en 300 pages… Dans Chien de faïence, Camilieri s’amuse. Là, il donne toute sa mesure d’écrivain.
La preuve que la littérature contemporaine italienne (Avec Erri de Luca, Barrico, Stefano Benni…) est infiniment plus intéressante que la littérature française.
Siva, Philip K. Dick
Une grande claque. Ce livre traînait dans ma bibliothèque depuis des années. L’histoire de la rencontre avec Dieu d’un ex drogué paumé dans la californie des années 70. Un livre vraiment drôle, bien écrit, fascinant de bout en bout. Et si l’exégèse vous intéresse, vous serez servis !
Cette aveuglante absence de lumière, Tahar Ben Jelloun
Une de mes autres révélations de cette année riche en bons livres. Voir article plus ancien.
[BD] Monster & 20th Century Boys, Naoki Urosawa
Je ne sais pas si c’est de la grande BD, mais c’est drôlement bien fait. D’excellents thrillers, à louper sa station de métro !
Les extrêmes, Christopher Priest
Un "petit" Priest, mais un bon bouquin quand même. Tous les romans de Priest explorent les perceptions subjectives de la réalité. Dans celui règne l’atmosphère un peu lynchienne de "une femme sans histoires".
La séparation, C. Priest
Voir article antérieur.
Les guerres de religion, Pierre Miquel
Une synthèse, très bien documentée et bien construite, sur les conflits de religion en France de 1523 à 1789. Malgré tout, ne peut pas se départir d’une vision très franco-française et républicaine de l’histoire. On sent que l’auteur s’intéresse surtout à la construction de la France actuelle. Mais contient des tonnes d’informations utiles pour faire jouer à Te Deum pour un massacre.
Noyau d’olives, Erri de Lucca
Des textes courts, issus des méditations de l’auteur, non croyant, sur le texte biblique original, grec et hébreux. Des textes très brefs, très denses, souvent très forts, qui me parlent beaucoup.
La séparation (Christopher Priest)

A fine fable of how the world is haunted by the ghosts of our what-might-have-beens (voir ici)
Je viens de finir de lire la séparation, de Christopher Priest, un auteur de science-fiction anglais très flegmatique et très intéressant. J’avais décidé de lire ses livres après avoir bavardé avec lui à un festival, comme quoi ça vaut toujours le coup pour un auteur de passer un peut de temps avec un lecteur…
La séparation est un roman sur le thème de la seconde guerre mondiale (vue du point de vue anglais) et des histoires alternatives (uchronies). Il me paraît très difficile à résumer. Il y est question de l’offre de paix faite en mai 41 par l’Allemagne au Royaume-Uni, de frères jumeaux homozygotes, d’hommes politiques qui se font remplacer par des sosies pour leurs meetings… et d’Histoire.
Comme chez Dick, le personnage principal est plongé dans des réalités alternatives, rêve, ne sait pas qu’il rêve, se réveille plusieurs fois de suite sans s’être endormi… Contrairement à Dick, le roman garde une certaine retenue, sans plonger lui-même dans la folie (il se contente d’y plonger ses personnages).
Si vous aimez l’histoire, les spéculations historiques, si vous vous interrogez sur le sens des actions, sur ce que votre vie serait devenue si…, alors le roman peut vous intriguer, voire vous fasciner comme il l’a fait pour moi. Je ne suis pas assez fin connaisseur de la période pour apprécier les détails de l’intrigue, mais certaines spéculations sont assez excitantes intellectuellement.
De plus, ce roman est aussi une histoire de pilotes et de bombardements, de missions de nuit, de villes plongées dans les ténèbres et déchirées par les bombes…
C’est un livre prenant, bien écrit, mais qui laisse une étrange impression de rêve dont on se serait mal réveillé. Alors que les jours raccourcissent, ça ne m’a pas beaucoup aidé pour planter les pieds dans la réalité. Comme lu dans une autre critique, un roman somnambule…