Lettres de Tolkien

Deux extraits de lettres de Tolkien à son fils, citées dans Le monde, dans un article consacré à la publication en français d’une partie de sa correspondance.
Bien sûr, ça me touche beaucoup…

« Il y a deux émotions totalement différentes : l’une qui m’émeut au plus haut point et que j’éprouve quelque difficulté à évoquer – la sensation déchirante du passé disparu ; l’autre, une émotion plus "ordinaire", le triomphe, le pathos, la tragédie liée aux personnages. Celle-ci, j’apprends à l’obtenir, au fur et à mesure que j’apprends à connaître mes créatures, mais elle ne se trouve pas aussi près de mon coeur, et elle m’est imposée par le dilemme fondamental de la littérature : une histoire doit être racontée, ou il n’est pas d’histoire, mais les histoires les plus émouvantes sont celles que l’on ne raconte pas. Je pense que "Celebrimbor" t’émeut parce qu’il véhicule immédiatement la sensation qu’existent à l’infini des histoires à raconter : des montagnes au loin que l’on n’escaladera pas, des arbres lointains dont on ne s’approchera jamais » (p. 162-163)

« Une partie de l’attrait du Seigneur des anneaux est due, je pense, aux aperçus d’une vaste histoire qui se trouve à l’arrière-plan : un attrait comme celui que possède une île inviolée que l’on voit de très loin, ou des tours d’une ville lointaine miroitant dans un brouillard éclairé par le soleil. S’y rendre, c’est détruire la magie, à moins que n’apparaissent de nouvelles visions inaccessibles… » (p. 468).

Lectures de l’année

Un petit récapitulatif de quelques-unes mes lectures de l’année, plus ou moins intéressantes. Pour vous donner quelques idées.
M’écrire pour avoir les références des éditeurs.

Yossef Rakover s’adresse à Dieu, de Zvi Kolitz
Un livre bref et totalement étonnant. Un rabbin à deux doigts de la mort, dans le ghetto de Varsovie incendié, se tourne vers Dieu, crie, s’indigne, invective… dans la lignée de Job sur son tas de fumier. Puis laisse son texte dans une bouteille, où il sera retrouvé.
Ce texte très frappant a été repris par de nombreuses publications juives (et non juives), qui le considèrent (à raison) comme une oeuvre d’une grande portée spirituelle… en oubliant souvent qu’il s’agit d’une fiction ! Ecrite par un homme à l’histoire digne d’un roman, totalement sincère, mais très vite dépossédé de son oeuvre malgré ses tentatives, non de toucher des droits, mais du moins de s’en voir reconnaître la paternité. En vain !
La postface du livre, plus longue que le texte lui-même, détaille l’aventure incroyable de ces quelques pages. Une grande découverte.

Salammbô, Flaubert
Voir l’article plus bas, pour savoir ce que j’en pense.

Si c’est un homme, Primo Levi
Le "classique" de la littérature sur les camps. Un beau livre, simple, sans pathos. On peut le lire même si on a vu dix fois la liste de Schindler et qu’on croit tout savoir sur le sujet. Même si on est déprimé.

[BD] Quartier Lointain, Jiro Tanigochi
Du manga fin, sensible, un peu trop sage à mon goût.

La morte amoureuse, Théophile Gautier (pas tout lu)
une (re)découverte. Les nouvelles de Gautier fonctionnent un peu toutes pareil, mais j’apprécie leur érotisme élégant et un peu daté.

Allah n’est pas obligé, Ahmadou Kourouma
Un bouquin primé sur le thème des enfants soldats, en Afrique. Le style est pas mal, le témoignage affreux, mais le roman ne tient pas la route.

Transparences, Ayerdhal
Un bon thriller, ni plus, ni moins. L’utilisation très discrète d’un thème de SF très intéressant m’a beaucoup plue.

L’homme au cercle bleu, pars vite et reviens tard, Coule la Seine, Fred Vargas
On voit que j’ai pris le train souvent. Les aventures du commissaire Jean-Baptiste Adamsberg sont très faciles à lire, avec des personnages tous plus ou moins barrés et assez sympathiques, et Paris comme décor. Les fans de whodunnit seront déçus, les intrigues flirtent souvent avec le Grand N’importe Quoi. Ca n’a pas le charme "réaliste" des enquêtes de Nestor Burma. (par exemple, ce sont des romans qui font semblant de croire que Paris s’arrête au Périph…)
A la fin, le commissaire va se balader sur les quais en rêvassant, il lui vient une idée et hop, il a trouvé le coupable ! De l’enquête intuitive!

Le voleur de temps, Tony Hillerman
Un roman policier chez les navajos. Intéressant et sympa, pas inoubliable.

Célébration biblique, Elie Wiesel
Une série de textes inspirés par les Midrashim, sur quelques personnages connus de l’Ancien Testament. Les Midrashim sont de courts récits qui "entourent", commentent et expliquent les récits bibliques. Ici, Elie Wiesel s’en sert pour donner son éclairage sur Adam et Eve, Isaac, Moïse, Jacob. On y découvrira qu’Adam était un géant magnifique, que Moïse était bègue et a voyagé dans le temps à l’heure de sa mort… et toutes sortes de choses souvent merveilleuses ou drôles.

Acide organique, Calvo
Un recueil de nouvelles, expérimental et écrit aux tripes de l’ami David. Parfois maladroit, toujours sincère, avec des images incroyablement fortes. Avec le recul, je me souviens de presque toutes les nouvelles. J’ai un très gros faible pour la nouvelle du titre, qui parle de Kate Bush, et de la vie. Comme toutes les autres.

[BD] Télémaque, Azuelos & Calvo
Excellente bédé sur Marseille, les grecs, tout ça. Vraiment magnifique. Encore meilleur que AK. C’est dire !

[BD] Pyongyang, Guy Delisle
Je ne suis pas fan de ces journaux autobio un peu paresseux. Le narrateur reste dans sa bulle, s’émerveille, s’étonne avec ses yeux d’occidental, puis repart. Bon.

Le livre de cendres, Mary Gentle
Des gros mots et du moyen-âge qui tâche. Fans de Conan, retournez dans vos parcs à jouets ! Le thème et certaines idées sont très sympa mais est-ce qu’on pourrait prier Mary Gentle :
1) de ne pas tirer à la ligne
2) d’arrêter de montrer qu’elle s’est documentée, on avait compris
3) de ne pas créer une méta-intrigue (celle du chercheur historien), ça ne marche pas.

Castelli di Rabbia, Alessandro Baricco
(en français : les châteaux de la colère). Un bon livre, très onirique, souvent brillant, parfois frimeur (pas italien pour rien), mais pas trop long et très bien écrit. Le billet ici le commente bien.

Une amitié absolue, John le Carré
Un bon John le Carré (je les ai presque tous lus, l’an dernier). Des intrigues tordues, des types paumés, dans notre monde, le vrai.

Stairways to Hell & la cité des crânes Thomas Day
Encore des textes de T.Day écrits avec les tripes. Du gore, du sexe, de la violence, quelques bonnes idées. Du mauvais goût à la tonne, mais totalement assumé. Au fond, je les trouve attachantes, ces histoires. Un petit faible pour la construction de "Maneki Neko" et pour la fin de la Cité des Crânes.

Titan, Stephen Baxter
Mon premier roman de SF depuis longtemps ! Une heureuse découverte. Agréable à lire, pas trop long, un point de vue intéressant sur l’évolution du monde et les voyages spatiaux. Ca m’a fait pleurer, tiens !

Le portrait vénitien, Gustaw Herling
Quelques nouvelles très fines, histoires italiennes délicates, parfois un tout petit peu fantastiques, tout dans le choix des points de vue des personnages. Le genre de livre qu’on relit quelques années plus tard.

La guerre d’Alan, le photographe, E. Guibert
Ces albums très connus maintenant développent une utilisation vraiment intéressante et originale du support "BD" pour faire de la littérature de témoignage. Ca donne envie de partir en Afghanistan !

Chien de faïence, Andrea Camilieri
Roman policier rigolo avec plein de siciliens tous plus terribles les uns que les autres. La traduction charmera ou agacera, c’est selon. Moi, je suis plutôt charmé.

Quelqu’un d’autre, Tonino Benacquista
Après Saga, lu l’an dernier, je confirme que Benacquista sait écrire des histoires faciles, très faciles à lire, et pas indispensables. Un livre très convenable, qu’on peut offrrir à tout le monde.

L’opéra de Vigata, Andrea Camilieri
Là, un récit historique étourdissant, à plusieurs voix, autour d’un fait divers étonnant et drôle : l’incendie de l’opéra de Vigata (Sicile) vers 1890. Un livre qui multiplie les styles, les intrigues, les tons… Du grotesque au romantique, des personnages plus vivants les uns que les autres, une virtuosité folle, le tout en 300 pages… Dans Chien de faïence, Camilieri s’amuse. Là, il donne toute sa mesure d’écrivain.
 La preuve que la littérature contemporaine italienne (Avec Erri de Luca, Barrico, Stefano Benni…) est infiniment plus intéressante que la littérature française.

Siva, Philip K. Dick
Une grande claque. Ce livre traînait dans ma bibliothèque depuis des années. L’histoire de la rencontre avec Dieu d’un ex drogué paumé dans la californie des années 70. Un livre vraiment drôle, bien écrit, fascinant de bout en bout. Et si l’exégèse vous intéresse, vous serez servis !

Cette aveuglante absence de lumière, Tahar Ben Jelloun
Une de mes autres révélations de cette année riche en bons livres. Voir article plus ancien.

[BD] Monster & 20th Century Boys, Naoki Urosawa
Je ne sais pas si c’est de la grande BD, mais c’est drôlement bien fait. D’excellents thrillers, à louper sa station de métro !

Les extrêmes, Christopher Priest
Un "petit" Priest, mais un bon bouquin quand même. Tous les romans de Priest explorent les perceptions subjectives de la réalité. Dans celui règne l’atmosphère un peu lynchienne de "une femme sans histoires".

La séparation, C. Priest
Voir article antérieur.

Les guerres de religion, Pierre Miquel
Une synthèse, très bien documentée et bien construite, sur les conflits de religion en France de 1523 à 1789. Malgré tout, ne peut pas se départir d’une vision très franco-française et républicaine de l’histoire. On sent que l’auteur s’intéresse surtout à la construction de la France actuelle. Mais contient des tonnes d’informations utiles pour faire jouer à Te Deum pour un massacre.

Noyau d’olives
, Erri de Lucca
Des textes courts, issus des méditations de l’auteur, non croyant, sur le texte biblique original, grec et hébreux. Des textes très brefs, très denses, souvent très forts, qui me parlent beaucoup.

La séparation (Christopher Priest)


A fine fable of how the world is haunted by the ghosts of our what-might-have-beens (voir ici)

Je viens de finir de lire la séparation, de Christopher Priest, un auteur de science-fiction anglais très flegmatique et très intéressant. J’avais décidé de lire ses livres après avoir bavardé avec lui à un festival, comme quoi ça vaut toujours le coup pour un auteur de passer un peut de temps avec un lecteur…
La séparation est un roman sur le thème de la seconde guerre mondiale (vue du point de vue anglais) et des histoires alternatives (uchronies). Il me paraît très difficile à résumer. Il y est question de l’offre de paix faite en mai 41 par l’Allemagne au Royaume-Uni, de frères jumeaux homozygotes, d’hommes politiques qui se font remplacer par des sosies pour leurs meetings… et d’Histoire.
Comme chez Dick, le personnage principal est plongé dans des réalités alternatives, rêve, ne sait pas qu’il rêve, se réveille plusieurs fois de suite sans s’être endormi… Contrairement à Dick, le roman garde une certaine retenue, sans plonger lui-même dans la folie (il se contente d’y plonger ses personnages).
Si vous aimez l’histoire, les spéculations historiques, si vous vous interrogez sur le sens des actions, sur ce que votre vie serait devenue si…, alors le roman peut vous intriguer, voire vous fasciner comme il l’a fait pour moi. Je ne suis pas assez fin connaisseur de la période pour apprécier les détails de l’intrigue, mais certaines spéculations sont assez excitantes intellectuellement.
De plus, ce roman est aussi une histoire de pilotes et de bombardements, de missions de nuit, de villes plongées dans les ténèbres et déchirées par les bombes…
C’est un livre prenant, bien écrit, mais qui laisse une étrange impression de rêve dont on se serait mal réveillé. Alors que les jours raccourcissent, ça ne m’a pas beaucoup aidé pour planter les pieds dans la réalité. Comme lu dans une autre critique, un roman somnambule…

Longtemps, j’ai cherché la pierre noire…

Longtemps, j’ai cherché la pierre noire qui purifie l’âme de la mort. Quand je dis longtemps, je pense à un puits sans fond, à un tunnel creusé avec mes doigts, avec mes dents, dans l’espoir têtu d’apercevoir, ne serait-ce qu’une minute, une longue et éternelle minute, un rayon de lumière, une étincelle qui s’imprimerait au fond de mon oeil, que mes entrailles garderaient, protégeraient comme un secret. Elle serait là, habiterait ma poitrine et nourrirait l’infini de mes nuits, là, dans cette tombe, au fond de la terre humide, sentant l’homme vidé de son humanité à coups de pelle, lui arrachant la peau, lui retirant le regard, la voix, la raison.

Je serai bref parce que je ne me sens pas capable de parler de ce livre. Le Maroc, un coup d’état manqué, des prisonniers. Une immense souffrance, des hommes avilis, les oiseaux comme seuls visiteurs, et sinon, les scorpions, la mort. La force des mots, la joie des histoires qui font vivre, une quête folle de la lumière tout au coeur des ténèbres, dans une nuit qui ne cesse jamais.

Le livre s’appelle Cette aveuglante absence de lumière.
Tahar Ben Jelloun l’a écrit.

Un grand roman d’heroic fantasy française !

L’heroic fantasy française existe, je l’ai rencontrée dans une collection de littérature générale ! On connaît la réticence de certains auteurs à se faire publier dans des collections aux couvertures bariolées, de peur sans doute d’y perdre quelques lecteurs. C’est sans doute ce qu’a pensé Gustave Flaubert, un nouvel auteur pourtant très prometteur pour le genre. Son étonnant roman, nommé « Salammbô » du nom de l’héroïne, prouve qu’il existe une chance durable pour que ma littérature favorite finisse par être reconnue en France.
Carthage et sa civilisation cruelle du temps d’Hamilcar Barca sont le centre et le principal sujet de ce livre. L’auteur prétend dans une petite annexe s’être énormément documenté et avoir tout lu sur son sujet, sans doute pour faire croire aux critiques littéraires qu’il a écrit un roman historique, genre à la mode de nos jours. Mais il n’y a pas besoin de beaucoup creuser pour se rendre compte qu’il ne s’agit pas là d’un tas d’érudition mal digérée et de références empilées les unes sur les autres, mais d’une puissante rêverie, d’un monde imaginaire fou et chatoyant, d’une Carthage aussi irréelle et fantasmée que le sont les dieux et héros des tableaux de Gustave Moreau.
Ce monsieur Flaubert écrase de son ombre tous les auteurs francophones qui ont essayé de marcher sur les pas de Tolkien. Quelles images incroyables ! Quelle cohérence, quelle harmonie, entre les Dieux, les palais, les paysages, les vêtements ! Les étonnantes sonorités des noms de lieux, personnages, matières et pierres précieuses nous transportent dans un ailleurs lointain. Dans une civilisation qui ne peut nous être qu’étrangère puisque vaincue et disparue sans quasiment laisser de traces, mais où l’on trouve des hommes dans les sentiments desquels on peut se reconnaître.
Je n’ai encore rien dit de l’intrigue, foisonnante, complexe, remarquable. On y trouvera, sans ennui aucun, des scènes de batailles, une fête extraordinaire, de la politique, de la magie, le cambriolage d’un temple sacré (digne de Fafhrd et le souricier gris !), des ruses mortelles, des sacrifices humains… et des batailles, encore. Il y est question de la guerre d’une vieille cité contre ses mercenaires, de l’amour impossible d’un barbare pour une princesse perdue dans sa quête mystique. La vie, partout, est présente. On meurt beaucoup, dans Salammbô, le sang coule, mais c’est pour mieux régénérer le monde.
L’auteur anglo-saxon dont l’imaginaire de Gustave Flaubert se rapproche le plus est sans doute Michael Moorcock, celui d’Elric et surtout de Gloriana : comme lui, le Français aime les univers baroques, les fins du monde bariolées, les atmosphère à l’érotisme étrange… Mais que le lecteur se rassure : point de trilogie interminable ici ! Le roman est d’un seul tenant, dense, équilibré, parfaitement construit, de la scène d’introduction à l’étonnante et nécessaire chute. Comme chez Tolkien, l’univers est complet, cohérent et maîtrisé, il semble même être le but et le fondement de l’œuvre. Les batailles sont aussi épiques et sanglantes que celles de Robert Howard, et j’ai déjà mentionné la surprenante parenté avec les livres de Fritz Leiber.
Mais contrairement à tous ces auteurs que je ne peux lire que traduits, notre auteur est francophone et son roman est servi par une langue fabuleuse qui est la véritable porte d’entrée de son monde imaginaire, qui amène toute la vérité de ce songe. Il n’y a qu’avec Nôo, de Stefan Wul, que je me suis senti ainsi transporté par la magie de l’écriture.
Avec Salammbô, Gustave Flaubert a donné à la littérature française de l’imaginaire une œuvre incontournable pour tous les amateurs du genre. On ne peut que lui souhaiter une longue et fructueuse carrière !

Ref : Salammbô – Gustave Flaubert – éditions Folio, etc.

PS : admirez au passage la qualité de l’illustration de couverture!