Bleu, histoire d’une couleur – Michel Pastoureau

Une notule sur un texte passionnant : l’essai sur le bleu, par l’historien Michel Pastoureau. Extraordinaire travail d’histoire transversale, qui donne le vertige. D’où vient le bleu? Les grecs et les romains voyaient-ils cette couleur? Comment la fabriquait-on? Comment est-on passé du système noir/blanc/rouge au jeu contemporain rouge/jaune/bleu? Quelles ont été les acceptations de cette couleur? Quel rapport entre les blue-jeans et la Réforme luthérienne? D’où vient le manteau bleu de la Vierge? Les armoiries bleues des rois de France? La fleur bleue? Pourquoi est-ce qu’il ne faut pas laver en machine un pantalon teint avec de l’indigo? Et pourquoi ces fichus généraux avaient-ils donner des pantalons rouge garance aux soldats français de 1914, ce qui en a fait des cibles splendides pour les tireurs ennemis?
Toutes sortes de choses que j’ai apprises en parcourant cet essai court et dense, très bien écrit, par un homme passionné parce que ce que la couleur nous apprend sur les hommes.

PS : une qualité supplémentaire de cet excellent livre : on peut le lire en tenant un bébé sur le bras. Ceux qui savent comprendront.

Le passager de la nuit – Maurice Pons

Reparlons un peu de Maurice Pons. Je viens de lire le passager de la nuit, court roman (cent pages) à la destinée singulière. Très concerné par la guerre d’Algérie, Maurice Pons a été un des signataires du manifeste des 121. Mais voulant marquer son engagement contre la guerre dans ces travaux d’écriture, il a écrit ce passager de la nuit, en l' »honneur » des porteurs de valises, ces hommes et ces femmes transportant des fonds pour le compte du FLN.
Je savais que ce roman avait été lu alors dans les milieux progressiste, dans les prisons, et même à Moscou, où les soviétiques ont eu l’idée de l’adapter en film (Maurice Pons raconte d’ailleurs dans la préface quelques anecdotes savoureuses à ce sujet…). Le petit format du texte permettait sans doute de le passer facilement en douce…
Passons maintenant du côté de la littérature…
Le Passager… raconte un voyage en voiture, de Paris vers la Suisse, à la fin des années 50. Un jeune homme, de l’âge de l’auteur, embarque un inconnu dans son voyage, pour rendre service à une amie. L’inconnu est élégant, silencieux, et porte un mystérieux sac… Comment ils vont faire connaissance et comment ils vont vivre ensemble cette traversée de la France, c’est ce que nous apprendrons.
Peu de militantisme lourd dans ces pages, peu d’idéologie. Juste deux hommes. Et une voiture. On sent bien que Maurice Pons voulait écrire en l’honneur de certaines personnes, mais sans en faire des saints. L’Algérie est en toile de fond, le narrateur ne juge rien, il est à la fois naïf et ignorant, il ressent ce malaise que beaucoup devaient ressentir alors face aux « évènements »… Et, à vrai dire, la beauté de ce roman n’est pas là, pas dans son sujet prétendu.
Le Passager est un roman sur la voiture, les routes de France et le plaisir de rouler très vite, la nuit, sans la peur des radars ! Même moi qui ne suis pas conducteur, j’ai été charmé par ces phrases qui évoquent si bien la route, le carburateur, le plaisir sensuel de glisser dans la nuit. Là, les pages sont magnifiques, poétiques, et on se laisse emporter par le plaisir de traverser la France endormie, en compagnie d’un inconnu.

Trois pépins du fruit des morts – Mélanie Fazi

Ce roman ayant été abondamment commenté sur le net (voir par exemple : ici) je n’entreprendrai pas d’en résumer la trame. Je l’ai lu avec une vraie curiosité, ayant en tête le souvenir des délicates nouvelles de la même auteure dont j’ai parlé dans un billet plus ancien.
On retrouve dans trois pépins… la même écriture délicate, la même attention soutenue aux évolutions du corps, de l’enfance à l’adolescence, de l’adolescence à l’enfantement. Mélanie Fazi insère avec beaucoup de talent ses obsessions mythologiques dans une chronique de l’enfance et des premiers temps de l’adolescence. Toute la crédibilité de ce roman tient dans son écriture, très vraie, très proche des personnages, souvent touchante. Comme dans les nouvelles de Serpentine, on trouve assez peu d’action dans cette histoire, plutôt une situation, qui glisse et évolue. Les personnages pensent, sentent, rêvent, parlent et agissent assez peu, se laissant porter par les évènements. Au lecteur de se laisser porter aussi…
Au chapitre des petits défauts, j’ai trouvé certains détours du récit dans les petits détails de l’enfance un peu superflus, la narration aurait pu être plus condensée et plus forte, la montée de l’angoisse en aurait été plus prenante. Et l’absence de réaction de Maria (mais que fait la police?), le cercle très restreint de ses relations, m’a donné l’impression d’une femme vivant dans une sorte de rêve ouaté, à l’image de sa serre…

Les clous rouges – une aventure de Conan le barbare

J’ai eu l’occasion ces derniers jours de relire les clous rouges (the red nails), une des aventures de Conan qui se trouve dans le recueil Conan le Guerrier, traduite par François Truchaud.
En voici un bref compte-rendu de lecture, au ras des pâquerettes, abondamment fourni en spoilers.

Résumé : en pleine jungle, Conan rattrape Valeria, flibustière de la Fraternité, blonde et redoutable épéiste qui ne doit rien à personne. On comprend plus ou moins que le vaillant barbare s’est épris de la belle… Ensemble, ils combattent un terrible dragon (en fait, une sorte de dinosaure) puis se réfugient dans une cité abandonnée… Du moins le croient-ils. Car à l’intérieur des murs deux clans s’affrontent dans une lutte à mort et Conan et Valeria vont se retrouver pris dans leurs intrigues…

On retrouve dans cette histoire un certain nombre des conventions du récit d’aventure : la grosse bêbete que l’on ne peut vaincre que par la ruse, la cité abandonnée fondée par les fuyards d’une civilisation antique… Ainsi que quelques conventions des aventures de Conan : dans les sous-sols de la cité rodent de sombres créatures (serpents, morts vivants) à dresser les cheveux sur la tête.
Disons-le tout de suite, cette histoire est assez kitsch. Elle accumule les rebondissements ahurissants et les situations improbables. La cité, notamment, est particulièrement absurde, malgré de touchantes tentatives de l’auteur de la rentre crédible (l’histoire de la cité, le mystérieux fruit qui ne se nourrit que de l’air…). Les idées fusent dans tous les sens (le comportement du monstre et sa vraie nature, le crâne flamboyant, la machine de torture…) et sont souvent exploitées de travers ou bien négligées. Tout est subordonné au rythme du récit, très nerveux.
L’écriture est assez faible, un peu lourde, sauf par moments (voir plus bas). Ayant lu en français, je ne sais pas quel est le rôle de la traduction dans mon appréciation…

Conan et Valeria en pleine bagarre…

Un aspect étonnant de cette histoire est la relation Conan/Valéria. Valéria est présentée comme une femme libre et indépendante, qui ne laisse personne lui en remonter. Seul Conan, par sa puissance virile et barbare arrive à lui en imposer… Valéria ressemble à une tentative touchante de créer un vrai personnage féminin de la part d’un homme assez macho. Ok, elle a le droit de faire joujou avec une épée et de démolir quelques ennemis, mais elle apprend dans l’histoire que le vrai mec, c’est Conan.
Valéria passe son temps à rencontrer des adversaires trop forts pour elle (le dragon, Olmec…), laisse échapper la servante qui voulait l’empoisonner alors qu’elle la tenait entre ses mains et se fait stupidement capturer dans la scène finale. Objectivement, c’est une cruche.
Mais c’est un échec d’avoir voulu raconter les aventures de Conan & Valéria. Le couple qu’ils forment est un peu ridicule. On sent bien que Conan, au fond, rêve de prendre son épée à Valéria et de lui dire de rester dans son coin à compter les points tandis qu’il démolit tous les méchants en vadrouille. On le comprend.

Je n’ai donc pas été très convaincu par toute cette affaire. Pourtant, le récit possède aussi ses qualités. Tout d’abord, le rythme. Le décor est idiot, les personnages font des trucs absurdes et on marche quand même, on se laisse porter, on cavale derrière Conan et Valéria, on espère qu’ils vont mettre une raclée à tous ces Egypto-Aztèques décadents et qu’ils vont s’en sortir un sac de pierres précieuses sur l’épaule.
Ensuite, le récit a une charge érotique étonnante, notamment à travers les relations quasi lesbiennes de Tascecla (la belle et capiteuse reine immortelle, vêtue uniquement d’un pagne et de quelques pierreries) et de Valéria. Il existe une vraie tension entre ces deux personnages. Puis le récit comprend une incroyable scène où Valéria torture une jeune femme à coups de fouet (pour lui faire dire un truc qu’elle aurait sans doute pu deviner toute seule…).
Enfin, j’ai aimé tous les passages consacrés à Conan. Là, l’écriture de Howard trouve une vraie puissance. Le personnage transcende le décor. Conan est une force, primitive et instinctive, un superbe rêve de vie, de régénération et de destruction. Il a une humilité face à la mort, des valeurs saines, et se montre même capable d’une forme d’autodérision (quand il fait la liste des métiers qu’il a exercés…).
Rien que pour Conan, cette histoire vaut le détour.

PS: au fait, quel rôle jouent exactement ces fameux clous qui donnent leur titre à l’histoire? Ont-ils un rapport avec les ongles de Valeria?
PPS: j’apprends en parcourant le web que cette histoire seraient adaptée en film d’animation. Why not?

La cité des saints et des fous – Jeff VanderMeer

Quand je raconte ce livre, je me rends compte que son contenu paraît complètement absurde. Il y est question d’une ville imaginaire nommée Ambregris (bon, jusque là, ça va), pratiquant tout un folklore sanglant autour du calmar d’eau douce (ah…) et habitée tout autant par des hommes que par de curieuses créatures, les champigniens, dits aussi « chapeaux gris ». Il est temps de se caresser le menton et de dire « hum ». Certes. Et c’est bien?
En fait, oui.
Pourtant, je n’aime pas les imaginaires débiles, les absurdités juste pour faire rire et les mondes imaginaires créés juste pour « créer un monde » (expression de rôliste). Quel ennui de passer son temps à réinventer des coutumes, des peuples, des noms… Quelle barbe pour le lecteur de devoir apprendre tout ça. Mais, en vérité je vous le dis, il y a des fois où ça marche, où l’imaginaire « prend », où ce monde bizarre fait passer des émotions encore plus bizarres. Le monde imaginaire est parfois nécessaire pour faire passer une vérité qui ne passerait pas autrement (Christopher Priest justifie très bien cela dans la fontaine pétrifiante). Et dans le cas de l’Ambregris de Jeff VanderMeer, ça marche. Pour moi, ce livre (qui n’est pas un roman), gagne son pari grâce à sa forme. La cité des saints et des fous est la compilation d’une série de petits livres : un recueil de nouvelles, une brochure historique pour touristes, une monographie, un compte-rendu d’interrogatoire, un lexique, une bibliographie, des dessins, des codes secrets… Et tout se bazar s’entrecroise, les pièces renvoient les unes aux autres, donnant une impression de vertige, construisant une cage dont le lecteur devient lui-même une partie. Et jamais on ne se lasse d’avancer dans ce dédale, dans ces histoires toutes différentes, dans ces styles tous différents.
Le livre exsude des ambiances variées, parfois drôles, parfois terrifiantes, souvent angoissées. On y entend le bruit des machines Manzikert, les vociférations des Rouges et des Verts et quelques notes d’une symphonie de Voss Bender. On y sent aussi des odeurs étranges, douceâtres, un peu sucrées. Des odeurs de… champignons?

PS : la chronique qui m’avait donné envie de lire ce livre est ici.
PPS : félicitations aux éditions Calmar Lévy pour la splendide présentation de l’ouvrage. Couverture, dessins, frontispices, photos, polices de caractère aux arômes acidulés. Et chapeau au traducteur, il n’a pas volé son salaire (je pense aux passages cryptographiques…).
edit : PPPS : à l’attention de Gilles Goullet : oui, le traducteur ne reçoit pas un salaire, mais des droits d’auteur. Nous comprendrons donc le terme salaire suivant le sens générique du terme (« car le travailleur mérite son salaire », Luc X,7). Et si Gilles a fait un remarquable boulot sur la traduction, j’ai fini par apprendre que c’était Sebastien Guillot qui s’était embêté à encoder la partie cryptographique. Ah, éditeur, quel beau métier !

Evolution, de Stephen Baxter – Une saga familiale

On connaît les sagas familiales, les livres qui racontent la destinée d’une famille sur quelques générations (le meilleur, dans le genre : cent ans de solitude, de Garcia Marquez). Baxter, cherchant sans doute le succès commercial attaché à ce genre de littérature, a pondu une saga de famille à son tour. Mais c’est un auteur de SF : il a donc choisi de raconter la saga de l’humanité, depuis Purgatorius (une sorte de rat, notre plus lointain ancêtre direct identifié) jusqu’à la fin de la terre et la disparition de notre dernier descendant. Rien que ça.

Et alors, comme s’en sort-il? Plutôt bien, en vérité.

Baxter fait fonctionner son livre sous forme de gros chapitres, chacun situé à une époque donnée, chapitres égrainés dans le temps. Dans chacun de ces chapitres, on découvre un héros (plus ou moins intelligent, généralement moins que plus) et sa lutte pour la vie. Les enjeux narratifs sont d’ailleurs très similaires d’un chapitre à l’autre : 1) le héros ne veut pas mourir mangé par une grosse sale bête. 2) le héros veut trouver quelque chose à se mettre dans son ventre de petit primate stupide. Mais l’intérêt n’est pas là : Baxter a mis tout son talent à l’oeuvre pour nous tracer le portrait de ces ancêtres et de leur environnement. Et chacune des époques, chacune des terres que nous visitons, paraît être un autre monde, une de ces planètes étrangères que la SF adore. Préparez-vous donc à un voyage dépaysant !

Au cours de digressions un peu verniennes, l’auteur explique le pourquoi et le comment des paysages et des formes de vie observées, appelant à la rescousse aussi les mécanismes de l’évolution que la climatologie ou la dérive des continents. Mais attention, ce livre (même s’il est riche d’informations et m’a appris beaucoup de choses) ne prétend pas être un essai scientifique. Au contraire, en s’appuyant sur les connaissances scientifiques contemporaines, Baxter tente de donner une vision vivante et pleine d’émotions de toute cette lignée de primates venus et à venir dont nous faisons partie. Et là où la connaissance scientifique manque, l’auteur n’hésite pas, en bon romancier, à faire appel à son imagination…

Alors certes le livre est long, certains passages étaient peut-être superflus (pas tant que ça, à mon goût) mais l’ampleur du propos est extraordinaire, le traitement souvent habile et les échelles temporelles sur lesquelles se déroule l’action donnent le vertige, un peu d’ailleurs comme dans la machine à voyager dans le temps, de Wells (auquel Evolution rend hommage).

Un livre impressionnant. Waow.

Pour plus de détails sur ce roman, voir par exemple ces critiques, au risque de lire quelques spoilers…

http://www.yozone.fr/article.php3?id_article=1459

http://www.noosfere.com/Icarus/Livres/niourf.asp?numlivre=2146560906

Lectures 2006

Comme l’an dernier, je reviens rapidement sur mes lectures de 2006. En voici la liste non exhaustives, suivie de quelques impressions personnelles.

[JdR] Te Deum pour un massacre, J.P. Jaworski

Comme nous jouons encore assez régulièrement, je lis un petit peu de la production rôlistique. Te Deum pour un massacre est un Jdr historique qui propose de jouer durant les guerres de religion. Le jeu est si habilement présenté et tellement bien fait qu’il m’a donné envie, à la lecture, de commencer une campagne d’aventures dans la France de Charles IX et de Henri III. C’est sans doute là le principal signe d’une bonne écriture pour le jeu de rôle: donner envie de jouer en facilitant la vie du MJ. Ce jeu contient notamment une excellente synthèse historique, riche et point trop obscure, et un très intéressant opuscule sur la vie quotidienne au 16ème siècle, des classes sociales aux divertissements, en passant par les questions d’habillement, de logement, les noms des danses… Un peu comme le travail présenté ici, en plus riche et plus détaillé.

Bref, en jeu de rôle, cette année aura été l’année Te Deum. Ma campagne a commencé en 1559 et nous sommes maintenant en 1565, beaucoup de guerres et d’aventures ont déjà eu lieu. Mes lectures « Renaissance » donneront une idée des endroits vers lesquels ma campagne s’orientera…

Le siège de Sancerre, Jean de Léry

Un livre de 1573, lu sur version imprimée, téléchargée sur Gallica. Témoignage étonnant sur le siège de Sancerre, ville protestante, par les troupes du roi Charles IX. Le livre est écrit avec une certaine objectivité par un pasteur coincé à l’intérieur de la ville et son ton très vivant, très reportage, en fait un témoignage exceptionnel. Il observe comment le siège est préparé, les effets des bombardements, de la faim (le siège durera 8 mois, les gens iront jusqu’à manger le parchemin recuit des livres…). Raconte des scènes d’horreur, les moments de louange et des passages absurdes, voire franchement comiques… Tout le contraire du fantasme hollywoodien et de l’heroic fantasy. Les deux armées font des erreurs tout le temps, le combat lui-même n’est qu’un immense malentendu, les plans soigneusement échafaudés foirent les uns après les autres… Une lecture fascinante. Et bien sûr une fabuleuse aide de jeu pour Te Deum.

Moby Dick, Herman Melville

Après plus d’un an de lecture (à haute voix) nous avons fini ce monument. Un livre énorme, fascinant, étonnant, tout comme son sujet. Melville a écrit le roman total sur la baleine, rien d’autre ne pourra être écrit derrière qui n’y fera pas référence. Ce livre extraordinaire emprunte tous les tons, tous les styles (roman, théâtre, encyclopédie, sermon religieux, histoire fantastique…). L’anecdote en est très simple (Achab, qui est fou, pourchasse la baleine blanche sur toutes les mers du globe), l’action avance lentement, les scènes splendides sont nombreuses, les longs délires le sont aussi. Une lecture extraordinaire.

[BD] Journal d’un Album, Dupuy & Berberian

Un album anecdotique, narcissique et sans intérêt, mauvais cru de la BD qui se regarde le nombril.

Sixième colonne, R.A.Heinlein

Cadeau de Sébastien Guillot, un roman « pour la jeunesse », assez amusant, dont le principal intérêt est de préfigurer presque entièrement l’intrigue du secret de l’espadon, commentaires racistes y compris. Les premières pages sont un excellentes (leçon remarquable sur la façon de mettre en place une intrigue), la suite est prévisible

Le grand cahier, Agota Kristof

Etonnant petit roman (par la taille) et grand par l’ambition littéraire. L’histoire de deux étranges jumeaux dans un pays (générique) d’Europe Centrale pendant la seconde guerre mondiale. Un récit cruel, une tentative littéraire fascinante (tenter de n’écrire que les faits, bannir l’émotion et la subjectivité). Le récit est bref, tendu et intense. Les deux livres qui lui font suite sont nettement moins intéressants.

[BD] Blacksad T3 – Aube rouge

Un bon tome 3 qui suit un excellent tome 2. Blacksad est une bonne série « grand public ». Le dessin est magnifique, les scénarios tiennent bien la route, il n’y a pas (encore?) de facilités commerciales.

Les domaines hantés, Truman Capote

Ma découverte de cet auteur, suite au film qui lui a été consacré. Récit d’enfance dans une vieille maison du vieux sud, peuplée de gens un peu atteints et de fantômes. L’écriture rend parfaitement cette atmosphère capiteuse et délétère. Les roman est peuplé d’images et de situations étranges qui restent longtemps en mémoire… Ma seule autre référence d’écriture « sudiste » reste Poppy Z Brite, et je trouve rétrospectivement qu’elle est en quelques points une héritière de Capote.

[BD] Le photographe T3, Guibert, Lefevre, Lemercier

Une bonne série qui se termine. Ce T3, moins reportage et plus « aventure personnelle », m’a moins convaincu que les autres. Mais c’était un beau projet.

L’évangile selon Marc, Saint Marc

Lecture de l’évangile selon Marc, Benoît Standaert

Cette année, j’ai décidé d’étudier l’évangile de Marc et d’en faire une analyse personnelle, appuyée sur quelques lectures et sur les cours suivis l’an dernier. Mon but était de pouvoir donner une réponse personnelle (et argumentée) à la question: « que veut nous dire l’auteur, avec ce texte ? ». J’ai noté le résultat de mes réflexions dans un petit document à usage personnel (partageable si affinités). Les textes sacrés sont d’accès difficiles, parce qu’ils sont très datés (2000 ans pour celui-ci…) et qu’on les lit en ayant sur les yeux de nombreux filtres de lecture (rapport personnel à la religion, culture générale sur le sujet…). J’avais donc pensé que relire attentivement le texte, un crayon à la main, en notant mes propres réflexions et questions et en me forçant à rédiger une fiche de lecture pouvait être enrichissant. Je ne regrette pas les quelques heures de travail passées là-dessus et je peux maintenant dire que j’ai vraiment lu ce texte.

La règle de Saint Benoît, Saint Benoît

Ce document est une pépite. Règle de vie en communauté rédigée il y a 1500 ans, contenant toute sortes de prescriptions, de recommandations et d’interdits, il s’agit surtout d’un témoignage incroyablement touchant, montrant une connaissance profonde et fraternelle du coeur humain, de ses forces et de ses faiblesses.

Pattern recognition, William Gibson

J’ai déjà dit ici ce que je pensais du dernier Gibson, dont je ne garde pas un souvenir impérissable.

[BD] 20th centry Boys, Urosawa Naoki

J’ai lu cette année tous les tombes parus en français de cette bonne série de SF. Son seul défaut est d’être justement une série et de ne pas savoir s’arrêter. Les 10 premiers tomes sont exceptionnels, mettant en scène d’excellents personnages et jouant avec habileté des allers et retours dans le temps. Ensuite, la série reste de bon niveau, mais l’histoire s’essouffle, l’intérêt faiblit. Comme souvent dans les histoires à mystères, le mystère lui-même m’intéresse plus que son explication…

Au guet, Terry Pratchett

J’ai abandonné ce livre au bout de 50 pages. Je n’avais pas lu de Pratchett depuis longtemps et ça ne m’a pas donné envie d’en relire. L’histoire m’a parue cousue de fil et blanc et l’humour me faisait à peine sourire. Bon, tant pis.

Kipling, le livre de la jungle

Une lecture du soir, pour s’endormir. Kipling est un conteur merveilleux et le livre de la jungle est une histoire très touchante, souvent brutale et violente. Mowgli, loin d’être une créature Disney gentille et niaise, est un excellent personnage, écartelé entre deux mondes, violent et contradictoire. Un récit qui n’a pas de véritable happy end

Le dictionnaire des guerres de religion (collectif)

Très bon ouvrage de référence sur le sujet, comprenant un intéressant who’s who de l’époque et de bons articles sur l’histoire des différents pays d’Europe durant la même époque.

Congo Pantin, Philippe Curval

J’ai dit ici tout le bien que je pensais ce roman de SF français.

Le goût de l’immortalité, Catherine Dufour

J’ai dit tout le bien que je pensais de cet autre roman de SF français.

Minuscules flocons de neige depuis dix minutes, David Calvo

Je n’ai encore dit nulle part tout le bien que je pensais de ce troisième roman de SF français. J’avais adoré Acide Organique et je trouve que David a continué à suivre pour ce livre une voie très prometteuse pour son écriture. C’est un bouquin déjanté, touchant, personnel. Parfois, le lecteur perd pied et se noie, mais on reprend toujours pied un plus loin… Et je trouve que personne au monde ne parle de Disney comme David Calvo sait en parler. Il faut continuer à écrire, bonhomme !

La machine à explorer le temps, HG Wells

Relecture d’un classique qui m’avait fortement impressionné étant enfant. Si quelques images sont très fortes (la description du voyage, les Eloïs et les Morlocks) je trouve le livre très mal écrit et le discours socialiste de Wells vraiment pesant (et son personnage principal est d’une fadeur qui confine à l’insignifiant). Un roman philosophique un peu lourd plutôt qu’un roman d’aventures sciences fictives.

Serpentine, Mélanie Fazi

J’ai acheté un exemplaire collector de ce livre après avoir rencontré Mélanie à la librairie Scylla. Et j’ai dit ici le bien que j’en pensais.

[JdR] Les deux reines, le boutefeu illustré

Deux suppléments intéressants pour Te Deum, mais tout à fait dispensables, à moins qu’on envisage de faire jouer en Ecosse. Pour info, à l’époque, l’Ecosse est un pays barbare plein de grands ploucs en kilt avec de grosses épées. A côté, les Français (qui ne sont pas des tendres) paraissent être des modèles de civilisation délicate.

Shutter Island, Denis Lehane

Un petit thriller, lu par distraction. Pas trop mal écrit. La situation de base du roman est excellente et fait un très bon pitch de film. La justification psychiatrico-psychanalysante est par contre bien lourde.

[BD] le secret de l’étrangleur, Siniac, Tardi

J’avais très envie de le lire, j’ai trouvé ça pas mal, mais ça m’a surtout envie de retourner à mes bons vieux Nestor Burma.

Utopiae 2006, divers

J’en ai dit un mot ici, au milieu d’autres choses. La moitié des textes sont très bons, voire exceptionnels, l’autre moitié est mauvaise, voire oubliable. Bref, un bon recueil ! Vous n’aimerez peut-être pas les même textes que moi. Merci aux organisateurs du festival de m’avoir fait cadeau du livre !

Rouge Brésil, JC Runfin

J’ai dit ici ce que je pensais de ce prix Goncourt, qui ferait une sympathique petite campagne pour Te Deum.

Delirium Tremens, Ken Bruen

Roman noir découvert grâce à l’émission Mauvais Genres. En Irlande, de nos jours, les enquêtes cahotantes d’un ancien flic camé et alcoolique. Si « écriture nerveuse » veut dire quelque chose alors l’expression a été inventée pour Ken Bruen. Le personnage est attachant, l’intrigue anecdotique et la narration très intéressante, très condensée, dense et brutale.

La fontaine pétrifiante, C.Priest

Très bon roman sur l’imaginaire. J’en ai parlé ici. Encore un conseil de Sébastien Guillot.

Aztechs, Lucius Shepard

Un bon recueil de nouvelles de SF, déjantées et brutales. J’en ai parlé ici.

HPL, Roland C Wagner

Une nouvelle-hommage très touchante, au grand auteur fantastique. Heu, pardon, au grand auteur de SF…

Le rebelle, REH

L’autobiographie de Robert Howard. Un bouquin mal fichu et passionnant, pour peu qu’on veuille se plonger dans les débuts d’écrivain de l’auteur de Conan. Je l’avais lu il y a quelques années (en diagonale). Je l’ai redécouvert avec plaisir. Howard est bien le seul à pouvoir commencer une bio de la même façon qu’une histoire de Conan : par une scène de baston !

Le tertre maudit, REH

Quelques histoires fantastiques de REH, intéressantes à relire. Le monsieur avait du métier…

Ouest, F Vallejo

Ma concession à la rentrée littéraire, un roman recommandé par la presse, et une bonne lecture. Bonne histoire, très bien écrite (j’admire beaucoup le point de vue choisi pour la raconter, très habile et très touchant). Relations violentes entre un baron un peu frappé et son garde-chasse dans l’Ouest français des années 1840-1860, sachant que le garde-chasse aime les gros chiens et le baron aime poursuivre les filles nues armé d’un rasoir. Une très bonne lecture, très recommandable.

One who walks alone, N. Price

Intéressant témoignage sur les dernières années de Robert Howard, par la femme avec qui il vécut peut-être son histoire d’amour la plus sérieuse. Le bouquin est bavard, souvent rasoir, mais il comprend des passages très touchants pour qui voudrait connaitre le « vrai » REH, son entourage et son temps.

Pas mal de lecture remarquables, cette année. J’en recommande beaucoup : Moby Dick, le grand cahier, le goût de l’immortalité, minuscules flocons de neige, la fontaine pétrifiante, Ouest… Faites votre choix parmi les autres !

Rosa – Maurice Pons

Chronique fidèle des événements survenus au siècle dernier dans la Principauté de Wasquelham comprenant des révélations sur l’étrange pouvoir d’une certaine Rosa qui faisait à son insu le bonheur des plus malheureux des hommes

Voici le titre d’un de mes romans préférés. Un critique inspiré a dit que c’était bien là la seule longueur de livre.
Dans Rosa, nous découvrons la principauté de Wasquelham, quelque part entre la France et l’Allemagne, au siècle avant-dernier. Dans ce petit pays tranquille mais méfiant, tout vit au rythme de l’armée, principal employeur et source de fierté de tous les habitants. Qui ne rêve d’y faire carrière? Qui ne souhaite ressembler au beau Colonel-Comte Aurélien de Felspath?
Mais voilà qu’un beau jour, des soldats disparaissent. Comme le pays n’est pas en guerre, c’est qu’ils ont déserté ! Pourquoi ? Pour où ? L’administration militaire se met en marche, et ce n’est pas triste, pour tenter d’éclaircir cet inconcevable mystère.
Et on rencontrera Rosa, la tavernière, ses cheveux bruns, sa peau blanche, et ses formes voluptueuses…

Rosa, le roman – tout comme la tavernière – est une merveille. C’est un conte, avec du suspense. Un roman philosophique plein d’images magnifiques. Une belle histoire, enfin, qui nous a fait longuement rêver.

Maurice Pons

Quelques mots trouvés par hasard sur Internet au sujet de l’oeuvre de Maurice Pons:

Dans le Moulin d’Andé, au domicile de Maurice Pons, près d’Evreux, il y a une étagère. Sur cette étagère, il y a les oeuvres de Maurice. Il les regarde chaque matin et dit – ou pense, s’il n’est pas seul: «J’ai fait mon étagère.» Car ce cossard a bien bossé. Tous ses bouquins sont bons comme des comptes.

L’article est ici.

Pour moi, l’oeuvre de Maurice Pons (Rosa, Les Saisons…) illustre parfaitement une forme de littérature de l’imaginaire française, tout à fait contemporaine et n’ayant rien à voir avec les auteurs anglo-saxons. Et quel style !
Je pourrai faire ici une présentation de quelques uns de ses livres, s’il y a des amateurs…

Aztechs – Lucius Shepard

Je viens de finir un livre intéressant.
Une des conséquences des festivals du type de celui de Nantes c’est que, après avoir fait connaissance avec un auteur, je me sens un peu obligé de lire un de ses bouquins. C’est ainsi que j’ai découvert l’oeuvre de Christopher Priest ou bien celle de Mélanie Fazi. Et ainsi, après avoir rencontré Lucius Shepard, j’ai acheté Aztechs.
Aztechs est un recueil de six longs récits (ou novellas), publié aux éditions du Bélial, dont je discuterais plus volontier le goût en matière que d’illustrations de couverture que la qualité des choix éditoriaux. Six récits, six novellas, c’est déjà un premier charme du livre. Charme de la variété, de la diversité, et en même temps possibilité de se plonger dans des histoires prenantes et pas trop abruptes, des histoires qui vous gardent un long moment.
(je trouve que la novella est un format intéressant, qui relève plus du court roman que de la longue nouvelle. Il s’agit en quelque sorte d’un roman qui n’a pas atteint la taille critique d’un volume de 300 pages, plutôt que d’une histoire condensée à l’écriture ressérée)
Ce recueil illustre avec talent une des vocations des littératures de l’imaginaire : parler avec force de notre monde, dire le fantastique, l’incroyable de la réalité, dire ce qui ne peut pas être dit autrement. Ici, vous aller entendre parler de la frontière américano-méxicaine, du 11 septembre (traité avec délicatesse), du Zaïre de Mobutu, de la russie de Eltsine, de la Virginie occidentale et de Seattle après le cataclysme. Joli voyage, non?
Les histoires de Shepard sont celles de personnages bourrés d’obessions, plus ou moins mal dans leur peau. Des types qui font les sales boulot dans les arrière-cours, ramasseurs de décombres, tueurs à gages. Qui s’éprennent de femmes fantasmatiques et impossibles, qui ne sont peut-être qu’une incarnation de leurs folies. Des types enfin qui se retrouvent, un temps durant, à incarner les malheurs et les souffrances de leur terre, tendus en déséquilibre entre le ciel brûlant et l’enfer. Ces histories reflètent nos temps d’inquiétude, pleins d’énergie et de forces de destruction…
J’ai été séduit par l’écriture de Shepard, que la traduction garde vive et enlevée. Tout ne m’a pas convaincu dans ses intrigues, mais j’ai été à chaque fois accroché, enlevé et secoué avec joie dans les montagnes russes des histoires.
Je vais maintenant les évoquer rapidement, dans l’ordre du sommaire.
Aztechs est un récit enlevé se déroulant à El Rayo, la ville construite le long du mur de lasers qui sépare les Etats-Unis du Mexique. Gangsters, IA, télé-réalité, nano-technologies et pyramides aztèques composent le menu. Le début est fabuleux, la fin m’a moins plu mais le récit contient son lot d’images foudroyantes. Classe.
Dans La Présence, le narrateur fait partie de ces hommes qui travaillent dans la fosse du Ground Zero pour déblayer des décombres. Un récit très pudique, très délicat, sur un sujet des plus casse-gueule. J’ai beaucoup aimé.
Le dernier Testament ne m’a pas séduit. Je n’en dirai pas plus.
Ariel est une curieuse histoire d’écrivain, d’obsession, de poursuite, dans une ambiance un peu X-files. J’admire la capacité de l’auteur à brasser dans un récit cohérent une histoire improbable, mêlant des milliers de mondes et des voyageurs improbables.
Le rocher des crocodiles relève plutôt du fantastique avec un excellent personnage de sorcier dans le Zaïre empoisonné d’après Mobutu. L’ambiance en est étrange et inquiétante, très réussie.
Dans l’Eternité et après, enfin, on se retrouve dans une bizarre boîte de nuit moscovite, avec des clochards, des femmes très belles, des gangsters, des assassins et une rose sur un plateau. Malgré d’étranges circonvolutions, ce texte m’a beaucoup plu, c’est peut-être même mon préféré du recueil.

Shepard me paraît capable de réussir un truc délicat: nous parler de manière crédible du Mexique, du Zaïre ou de la Russie (et de choses qui, dans ses récits, paraissent relever de l’essence de ces pays), sans être ni Mexicain, ni Zaïrois, ni Russe. Je me demande maintenant ce qu’en penseraient effectivement des ressortissants des terres en questions.

Quoi qu’il en soit, je conseille vivement ce recueil, un excellent stimulant pour l’imagination !