L’archipel du rêve – Christopher Priest

CouvertureJ’avais retenu de ma lecture de la fontaine pétrifiante – outre un propos d’une intelligence rare sur la littérature d’imagination – ces passages rêvés où le héros, embarqué sur un cargo glissant d’île en île traversait l’archipel du rêve, étrange assemblage de petites contrées à l’atmosphère parfois méditerranéenne, parfois tropicale, où la modernité paraît s’être arrêtée, où les coutumes et les interdits déroutent les étrangers, où les femmes sont séduisantes et un peu étranges.

Le recueil l’Archipel du rêve m’a permis d’y retourner, et je ne comprends pas pourquoi j’avais si longtemps boudé mon plaisir. Nous avons là une demi douzaine de nouvelles, écrites sur une période assez longue, qui prennent pour cadre les îles de l’archipel. Le contexte apparaît un peu plus clairement que dans la fontaine pétrifiante : dans le monde de l’archipel, pas très éloigné du nôtre dans les années 60, une guerre dure depuis longtemps entre deux grandes entités, le Faianland et la Fédération. Le genre de guerre sourde et lointaine, qui ronge les vies et les familles et rend les pays froids et tristes. L’archipel, situé entre les nations et le continent austral (où se déroulent, on ne sait pourquoi, les opérations militaires) est une zone de neutralité, d’évasion, de fuite. Les histoires sont toutes construites sur un schéma très priestien : des personnages un peu paumés, des désirs inavoués, des situations pas claires qui font douter de leur propre expérience. On sent derrière ces récits des rêveries, des logiques oniriques, parfois douces, parfois cruelles, que l’art de Christopher Priest sait transformer en histoires vertigineuses et kaléidoscopiques. J’ai plusieurs fois admiré la rouerie de l’auteur, son talent pour nous faire douter de ce que nous lisons, de ce que nous ressentons. J’ai surtout aimé encore plus qu’avant cet espace imaginaire, ce lieu de fantasmes érotiques, de voyages immobiles, de vertiges et d’illusions, cette destination onirique qui pourrait être la mienne.

P.S : en revoyant les critiques, je me rends compte que ce livre est passé relativement inaperçu à sa sortie. Quel dommage… Je le dis et le redis alors : Christopher Priest est un très grand auteur, un maître du vertige.

P.P.S : lisez les critiques ci-dessous, si vous doutez encore !

La Horde du Contrevent – Alain Damasio

J’arrive après la bataille, ce livre est paru voici des années, vous l’avez tous déjà lu. Comment ça, non ? Ce n’est pas le cas ? Alors vous avez de la chance. Parce que vous allez pouvoir découvrir un des meilleurs romans français de ces dernières années. Je n’ai pas dit roman de SF, ou de fantasy, le classement n’a pas d’importance.

L’accroche du livre est simple. Dans un monde où le vent souffle éternellement, de l’amont vers l’aval, en slamino, en crivietz, en blaast, en choon, en furvent… l’Hordre d’Aberlaas envoie depuis des siècles des expéditions vers l’Extrême Amont, en une quête physique, initiatique et mystique. Atteindre l’amont signifie comprendre le sens du monde, trouver les neuf formes du vent. Bienvenue donc dans une marche épuisante, aventureuse, magnifique, avec la 34ème horde, menée/guidée/tractée par une grande gueule, le neuvième Golgoth, une brute puissante et inaltérable. Vous marcherez avec les 23 membres de la horde, depuis les porteurs, les chasseurs, en passant par la feuleuse, l’autoursier, le fauconnier, le combattant-protecteur, le troubadour, le scribe, le prince…

La Horde du Contrevent est un voyage fabuleux, dans un monde signes et de mots. Rarement j’avais vu la forme d’un roman épouser, épuiser aussi bien son fond. La construction de l’histoire, la langue, la structure, les voix, tout se répond et se complète. 

La Horde n’est pas un bon livre. C’est un très grand livre. Il n’est pas pour les amateurs de SF, les lecteurs de tolkienneries ou les jeunes filles prépubères amatrices de vampires. C’est un livre pour tous ceux là à la fois, en vérité pour tous les amateurs de bons livres exigeants, fascinants, beaux et drôles. Je me sens à cours de mots pour en parler car l’expérience dépasse ma pensée, c’est le signe des vraiment bons livres.

Et si jamais vous êtes comme j’étais, un peu intimidé, un peu énervé par la perspective d’ouvrir un livre que trop de gens de ont aimé (et qui en devient donc suspect), ouvrez-le, lisez les cinq, les dix premières pages. Vous verrez.

Tracez, tracez, contrez !

Bara Yogoi – sept autres lieux

J’avais dit ici tout le bien que je pensais du précédent recueil de Jacques Mucchielli et Léo Henry, un voyage dans l’imaginaire de Yirminadingrad, cité déglinguée d’Europe de l’est, un lieu littéraire où je me suis senti vite chez moi. Bara Yogoï prolonge ce recueil de sept nouveaux textes « gravitant » autour de Yirminadingrad. On croit reconnaître des lieux, des noms, des situations évoquées dans le premier recueil.

L’écriture est plus aboutie et plus maîtrisée que dans le premier recueil et les amateurs de voyages bizarres seront satisfaits. J’ai été moi-même ravi du voyage dans ces sept autres lieux. J’avertis toutefois mes chers lecteurs : Bara Yogoï n’est pas un livre facile. A la manière des textes de Daylon ou des recueils de nouvelles de David Calvo, il faut aborder cette collection avec un regard curieux et en sachant qu’on n’aura là que quelques pièces d’un puzzle, sans doute incomplet, en partie brûlé et auquel un gosse mendiant aurait rajouté des morceaux découpés dans du carton. Outre l’intérêt de ces textes par eux-mêmes (chronique de banlieue, plongée ethnographique chez des réfugiés bien abimés d’un abri souterrain, récit d’emprisonnement…), une partie du jeu consiste à comprendre comment ils se relient aux autres textes du recueil et surtout au premier livre. Ne vous inquiétez pas : vous trouverez des réponses et vous vous perdrez.

Bon voyage.

Edit : ce livre peut être commandé directement auprès de son éditeur, Dystopia. http://www.dystopia.fr/

PS : tout comme Yama Loka, Bara Yogoï est un beau livre. Et je pense que Stéphane Perger n’y est pas pour rien.

Chien du heaume – Justine Niogret

Une lecture faite grâce à l’excellent Xavier, de Scylla, puissent les dieux bénir sa librairie et faire pleuvoir sur lui la prospérité !

Chien du heaume est un récit vendu comme une quête un peu gore dans un Haut Moyen Age historique. Chien du heaume est le nom (moitié hommage, moitié insulte) donné à une femme mercenaire armée d’une hache. Elle est petite, laide et n’aime pas qu’on la provoque. Elle tue ceux qu’on lui dit de tuer, pour pouvoir manger, le monde n’est pas très aimable ma bonne dame. Dans Chien du heaume, l’hiver est froid, les nuits sont dures, la forêt est un monde de ténèbres humides où l’on ne pose les pieds qu’avec hésitation. L’évocation du moyen-âge est loin des clichés aimables, on est plutôt ici dans une version glacée et désespérée de l’époque.

Tout cela je le savais avant de lire le livre et de fait, le livre tient ses promesses de froid de désespoir et de violence. Mais au fond, le sujet n’est pas là. Car dès le troisième chapitre, Chien se trouve un ami/protecteur, un maître qui la nourrit dans son château des brumes. Et là le roman, tout en gardant les teintes évoquées précédemment, bascule dans une curieuse douceur. Certes, on y voit des guerriers couverts de fer, un tueur au masque de Salamandre, des représentants d’anciens peuples battant le tambour dans des forêts humides. Mais le maison où se réfugient les mercenaires sans visage, où le Seigneur Sanglier enferme son épousée/enfant de neuf ans, où le forgeron Regehir conte et se lamente et bat le fer dans les ténèbres, cette maison devient pour Chien et le lecteur un refuge, un cocon dont on ferme les portes face à l’hiver, dont l’on cherche l’ombre en été. L’espace d’une enfance, d’une gestation, d’une transformation, et c’est là l’aspect le plus intéressant du livre.

Chien du heaume n’est pas un roman parfait. C’est un livre sincère, prenant, avec sa propre musique, qui ouvre plus de portes qu’il ne suit de chemins. Certaines scènes sont des ébauches, certaines situations ne sont pas développées autant qu’elles pourraient. Sa sincérité fait sa force. Une chanson née de l’angoisse, du malaise, d’envies de violence, d’amour et de douceur.

La cité du soleil – Ugo Bellagamba

La cité du soleil est un récit à la thématique élégante : une jeune femme parcourt la Provence, au printemps, pour retrouver celui que son coeur aime : Paul, chercheur, obsédé par la cité du Soleil, une utopie de Tomasso Campanella, un dominicain du 17ème siècle. La disparition de Paul a ceci d’inquiétant qu’il prétend, au mépris de son travail de thèse en cours, retrouver la fameuse cité utopique, quelque part en Provence.

Avec sa cité disparue et son goût pour l’utopie, ce récit rappelle Nulle part à Liverion, la remarquable nouvelle de Serge Lehman. Le thème du soleil est décliné avec humour et élégance, entre références au grand roi Soleil, aux Cités d’or, etc, et la visite de la Provence est, ma foi, tout à fait agréable, comme chaque fois que j’ai le plaisir de visiter dans un récit des lieux que je connais et que j’aime. Reste que les personnages ne sont pas loin du cliché (notamment cette pauvre Laura), que les dialogues sont carrément didactiques et le récit de quête un peu mou. La progression psychologique de l’héroïne n’est pas tout à fait plausible et je ne comprends pas tellement pourquoi elle parvient à rejoindre son amant.

Un récit intelligent, donc, porté par une narration un peu faible. Une bonne lecture toutefois, que je recommande. Je m’attaque bientôt aux deux autres nouvelles de ce recueil.

Bifrost 58 – nouvelles de SF francophone

De la vraie science-fiction, avec des extraterrestres, des robots et des voyages interstellaires dans ce numéro 58 de Bifrost.

En voici une brève critique :

Trois hourras pour Lady Evangeline, de Jean-Claude Dunyach

Une jeune garce de la meilleure société est envoyée dans une pension privée de l’autre côté de la galaxie, loin de ses parents. Mais la première journée dans l’institution ne va pas du tout ressembler à ce à quoi elle s’attendait… 

Un texte très distrayant, une vraie aventure spatiale, avec un propos somme toute classique sur l’adolescence et l’évolution du corps, mais incarné de manière… originale. On voit dans ce récit combien la science-fiction est un très beau terrain pour prendre les métaphores au pied de la lettre.

Miroirs mutilés, de Claude Ecken

Un couple de la classe moyenne japonaise. Une visite à la vieille maman et un repas familial sous les cerisiers en fleurs. Et le robot chargé d’assister la vieille femme dans sa vie de tous les jours est encore en panne. Heureusement que son gendre (qui travaille pour la firme de robotique) va pouvoir le réparer…

Malgré un certain nombre de contraintes périlleuses, Claude Ecken écrit ici un texte très délicat. Je ne connais pas assez le Japon pour juger de la pertinence du cadre familial et des coutumes qu’il décrit, mais tout sonne juste. Le texte évoque de façon curieuse et intéressante la manière dont la présence de robots peut peser sur les histoires familiales.

Je regrette juste la petite digression explicative lors de la visite dans la firme de robotique qui, si elle n’est pas honteuse, détonne un peu avec la finesse psychologique et narrative du reste du texte.

Rempart, de Laurent Genefort

Une histoire distrayante encore qui la aussi incarne de manière tout à fait radicale un des maux de notre société : la prolifération des étrangers dans les pays industrialisés. Ils se cachent partout, s’installent partout, et certains bons citoyens sympathisent même avec eux…

La narration très énergique et efficace montre tout le métier de l’auteur. Une lecture sympathique même si on n’a pas là un grand texte.

Ces trois nouvelles témoignent de trois auteurs tout à fait matures, au métier solide, qui savent mêler un propos intelligent avec une narration distrayante. J’ai une préférence marquée pour le texte de Claude Ecken, avec sous-entendus sont inquiétants…

Constellations – Daryl et Popcube

Constellations est une BD un peu manga dessinée par Popcube, scénarisée par Daryl. Des adolescents, dans un stade, après une étrange apocalypse. Une vie de débrouille, de petites guerres, de musique, dans une montagne de détritus. Parfois les ombres descendent du ciel et raflent les vivants. Quatre personnages : Efrim, celui qui explore, Daniel, celui qui écrit, Minia, celle qui subit et qui inspire, Fanny, celle qui crée.

On reconnaît dans ces albums la voix unique de David Calvo. Des doutes, des questions, des aphorismes mystérieux et des métaphores incarnées (le stade, les étoiles, les trous, les anoraks, la musique, la lumière) – de la poésie, en fait. On y voit son goût pour les systèmes fermés où toutes les questions importantes peuvent être posées et résolues (comme dans Ak, même si Constellations n’a rien d’humoristique). Si on ne comprend pas tout on se laisse bercer par le mystère et on s’accroche à ces quatre personnages qui vont changer leur monde. L’histoire n’est pas finie à la fin du tome 2 et je ne crois pas qu’elle puisse vraiment bien se terminer. Je suis sûr, simplement, que quelque chose va briller et se manifester, qui donnera à ces prisonniers la lumière d’un ailleurs.

Le dessin de Popcube est faussement simple, malin, expressif.

L’histoire n’est pas facile, troublante comme un mauvais rêve.

Les constellations valent la peine d’être découvertes.

The Lies of Locke Lamora – Scott Lynch

Parlons un peu de mes lectures de plage.

Surmontant mes préjugés envers la fantasy de supermarché (culturel), je suis parti en vacances avec deux livres que leur réputation avait amené dans ma pile à lire. Le premier d’entre eux, The Lies of Locke Lamora, fera l’objet de cette note. Tout comme les corbeaux de-chez-Smith-d’en-face, j’avais été séduit par le thème, la jolie couverture de Benjamin Carré (l’édition américaine dont je dispose est par contre proprement hideuse) et la description enthousiaste qu’en faisait l’éditeur. Je ne le cache pas, j’aime bien les histoires de voleurs. En fait, non : j’aime Lankhmar et les aventures de Fafhrd et du Souricier Gris.

Dans The Lies…, on suit les aventures d’une bande d’audacieux gaillards, les Gentlemen Bastards, menés par Locke Lamora, petit type aux talents de déguisement proprement déments, Jean Tannen, costaud amateur de hachettes et de littérature, les frères Sanza, tricheurs aux cartes et Bug, apprenti de la bande. Ces joyeux lurons amateurs de bonne chère déambulent dans la cité-Etat de Camorr, qui doit ses canaux à Venise, son nom et ses moeurs à Naples (j’imagine que l’assonance Camorr / Camorra n’est pas fortuite).

Le début du livre est très prometteur : par le jeu d’une narration très amusante, on apprend la petite enfance du jeune Locke, ses très grosses bêtises, son incroyable astuce, dans un échange de discussions plein d’humour avec Father Chains, le maître et initiateur de notre héros. J’ai beaucoup apprécié. Et j’ai lu le livre avec un grand plaisir jusqu’à la page 100 environ (comme tout bon pavé, il fait un peu plus de 600 pages). Les cinq cents pages suivantes m’ont fait : bailler d’ennui, trépigner d’agacement, crier contre des héros et des méchants aussi bêtes, et, au final, réfléchir sur ce sujet : pourquoi les joueurs et maîtres de jeu de jeu de rôle ne devraient pas (jamais) écrire de roman. (attention, petits spoilers)

  • Ils n’ont jamais peur du cliché : pourquoi un bon scénario de jeu de rôle fait-il en général un piètre roman ? Parce que dans un scénario, les joueurs pardonneront tous les clichés, toutes les situations vues mille fois, parce que ce sont eux les héros, parce ce que c’est leur aventure. Dans The Lies… on a : une histoire de vengeance-parce-que-tou-as-toué-mon-père-tou-va-mourire (avec la voix d’Inigo Montoya), un Mystérieux Chef des Services Secrets du Vatican, un Vieux Maître Bourru Mais Plein de Sagesse, un Grand Méchant Méchant (la tenue, et la manière de parler, et tout), une bombe qui menace le président des Etats-Unis (si, si, là je me suis tapé la tête sur le mur pour y croire, les lecteurs comprendront). Les personnages secondaires sont quasiment tous ratés, ils sont là pour remplir des rôles mais ils n’ont aucune épaisseur humaine. Pas trop grave, ce sont des PNJs.
  • Ils ont le syndrome du gros bill : je ne pense pas tellement à Locke et ses copains, qui sont très forts mais bon, on ne va pas leur reprocher, mais plutôt au Mago 27, vous savez, celui de Mongol et Gotha (pas trouvé de référence sur le web pour ce merveilleux strip…). Et bien oui, il est là, il vole, il lit dans les pensées, il fait se tordre les gens dans d’atroces souffrances et il a un look issu d’un comic book de super-héros). Il ne fait pas peur, non plus. J’ajoute à ça l’effet Dragon Ball de l’histoire : le super-chef-de-la-pègre est bluffé par les super-super-voleurs-de-la-mort, qui affrontent les super-super-super-services-secrets qu’ils sont tous trop forts, tous coiffés au poteau par le super-super-super (etc) méchant et le mago 27.
  • Ils adorent rédiger des suppléments de background : Camorr est un décor assez réussi : l’Elderglass, les ponts, la profusion des populations, les docks, les cinq grandes tours, le Echo Hole, la Floating Grave où siège le roi des voleurs… J’ai malheureusement eu très souvent l’impression de lire : Camorr, the campaign setting. Les fréquentes interruptions de récit pour me présenter le pourquoi de ceci ou cela, la vérité sur tel ou tel décor… sont contraires à tout sens du bon goût. Ca intéressera, voire ça passionnera le MJ mais ça n’intéresse pas le lecteur qui aimerait lire un roman. Par ailleurs, Lynch a une conception toute rôliste de la religion. Donc son polythéisme ressemble à l’habituel ramassis de cliché de tout monde de JdR et n’offre aucun intérêt et n’a aucune crédibilité.
  • Ils ont l’esprit de système : et ça, c’est affreux. Dans ce roman, tout effet a une cause, tout ressort psychologique s’explique, toute scène a un précédent. Si Locke se comporte comme il le fait, c’est parce que, et parce que… et si Jean est bon à la bagarre, c’est parce que et parce que. Et si Father Chains (bon perso, bien gâché) enseigne comme il le fait, c’est parce que et parce que.

Je ne met pas dans cette liste les incohérences débiles du récit : Locke est un super concepteur de plans géniaux et le méchant passe son temps à le surprendre, il n’est pas capable d’essayer de devenir ce qu’il va faire (moi, je l’avais fait). Barsavi est un super parrain de la pègre très balaise et il n’est pas capable de comprendre comment on massacre ses hommes (il ne pense pas loin, le pauvre type). The Spider est un super chef des services secrets, qui n’a pas un seul garde du corps pour veiller sur lui. (méga spoiler ici : les Bondsmages sont tellement balaises qu’ils n’ont jamais envisagé que quelqu’un puisse vouloir estropier l’un des leurs). Je ne parle même pas des Gentlemen Bastards capables d’accumuler une somme folle en or pendant des années sans avoir aucune idée de ce qu’ils peuvent en faire.  Et des magiciens capables d’abattre des empires mais qui demandent de l’or pour leurs faux-frais. Aberrant.

Et tout ça est bien dommage parce que le récit comprend quelques (très) bons moments : l’arnaque au Floating Market pendant que des prisonniers se font déchiqueter par des requins, l’assaut des Midnighters sur la maison du Don (j’ai bien aimé l’effet « envers du décor ») et la longue scène où Locke, désespéré, doit se procurer des vêtements. J’aurais bien aimé aimer ce livre, mais il a bien trop de défauts pour moi.

Si vous avez aimé ce bouquin, n’hésitez pas à me dire que je ne sais pas lire, c’est sans doute le cas. Et je suis bien conscient que les remarques ci-dessus ne sont pas valables si on se dit qu’un livre comme The Lies… vise surtout à distraire, à s’amuser, à « ne pas se prendre la tête ». Mais si c’est là son seul but, il ne m’intéresse pas.

PS : je n’avais pas vu le commentaire de Munin en rédigeant ce post. Il remplacerait avantageusement mon billet. (le tout dernier du billet, à l’heure où j’écris)

Yama Loka terminus – Leo Henry et Jacques Mucchielli

Je reviens de Yirminadingrad après y avoir passé 21 jours. C’est un endroit où les gens se rendent rarement en vacances, d’où l’étonnement du douanier, à Roissy, quand je lui ai indiqué mon aéroport d’origine. Il a appelé son collèaltigue pour se faire expliquer « où ça se situait » et, une fois sa réponse obtenue, il m’a immédiatement demandé d’ouvrir mon sac, comme si tout voyageur ayant fait un séjour dans cette ville se devait de rapporter de la drogue.

J’aime bien l’Europe de l’Est, les anciennes villes staliniennes, les grands immeubles gris du pouvoir, les épiceries où les vendeurs ne sourient jamais, les usines piquées de rouille, les tramways qui grincent. Yirminadingrad c’est un peu ça, avec un je ne sais quoi de douceur lié à la proximité de la Bulgarie, la présence de toute cette immigration turque et orientale. C’est une ville festive, à sa façon, dont on tombe vite amoureux. Elle a de touchantes particularités urbanistiques : une des lignes de métro circule à vide depuis des années (elle a été endommagée durant un attentat et la période de rodage s’éternise – ceux qui parlent de fantômes ne savent pas ce qu’ils disent). Le musée d’art moderne est doté d’une étrange installation : un compte à rebours aléatoire, susceptible de provoquer son effondrement total, ça invite à réfléchir. Et il y a le carnaval, et le palais pontifical, abritant la tête de l’église orthodoxe autocéphale locale, et le quartier des Passerelles, refuge de squatters, à inondé la moitié de l’année (penser à vos injections antirabiques, avant de partir… Ce vaccin est une horreur).

J’avais pris avec moi, pour préparer mon voyage, le recueil de nouvelles de Léo Henry et Jacques Mucchielli, Yama Loka terminus, inspiré de leurs séjours là-bas. Et, même si vous n’envisagez pas le voyage, je vous encourage à découvrir ce livre. La vingtaine de textes qu’il contient vous donneront de multiples aperçus unique de ce lieu unique. N’en attendez pas de grandes explications historiques sur le passé et le futur de la ville, ni des intrigues compliquées… Après avoir lu, vous ne saurez rien d’objectif sur la ville, mais, ce qui est mieux, vous la comprendrez, vous la saisirez, vous en connaîtrez l’essentiel, les bruits, les odeurs, l’âme. Les autorités de la ville l’ont bien compris, qui ont tenté une pression sur le Quai d’Orsay pour que le livre soit interdit en France, en vain, heureusement.

Ce livre contient des séances hallucinés, des récits de vie, des voix d’hommes, de femmes et d’enfants, de nombreux rêves, dangereux, érotiques, angoissés. On y trouve aussi bien des récits sur la ville même, ses artistes, ses policiers, ses architectes, ses ouvriers… que des récits créés par les artistes de Yirminadingrad, la ville et les rêves de la ville et qui sait, les rêves de ses rêves. Un peu comme dans la cité des saints et des fous, on se laisse capturer par un espace étrange, proche et un lointain. L’écriture paraît en avoir été réalisée sur une longue période. Le recueil a une logique propre, comme les chansons apparemment disjointes d’un album musical révèlent, in fine, un accord propre. On ira sous terre ou bien vers le ciel, dans les morgues, sur la piste de Ceux de la Pluie, aux courses de chevaux sur des tronçons d’autoroute, on assistera aux prêches enflammés devant le séminaire, à une belle version de la légende de Saint Christophe, à des trafics en tous genres : d’êtres humains, de cauchemars, d’œuvres d’art…

Je me souviendrai de mon voyage. Certaines expériences vous marquent. Maintenant je peux dire, comme tant d’autres avant moi, Yirminadingrad, ma ville.

PS : en plus d’être un guide de voyage indispensable, ce livre est un très bel objet. Bravo à l’illustrateur/maquettiste, Stéphane Perger.

Le petit bleu de la côte ouest – Manchette

petit bleu.jpgJe voulais lire Manchette depuis longtemps, sa réputation n’étant plus à faire. Je l’ai découvert à travers deux romans : celui qui donne son titre à cette note et la position du tireur couché, lu l’année passée.

Pour le petit bleu…, voici le pitch :
Gerfault est un cadre. Il bosse dans une boite sérieuse, technique, roule en mercedes, a un appartement à Paris, des idées de gauche molle, une femme jolie bossant dans la culture, deux petites filles. De nos jours, on dirait que c’est un bobo. Il n’a pas d’iPhone, mais ça n’a rien d’étonnant, nous sommes dans les années 70 : il compense avec du matériel Hifi haut de gamme (un fantasme de l’époque, si je me souviens de mes lectures d’autres romans de l’époque). Un jour, alors qu’il est vacances, Gerfaut se fait agresser par deux types qu’il ne connait ni d’Eve ni d’Adam, qui tentent de le tuer.
Commence une course-poursuite à travers toute la France, notre cadre dynamique se découvrant des trésors d’énergie et de courage pour ce qui est d’échapper à la mort…

Manchette écrit dans un style sec et très énergique, souvent familier. Il est très bon dans les scènes d’action et de suspense, alternant les points de vue et opérant à des montages très proches du cinéma, dont on sent l’influence très nette. Ses personnages parlent de jazz, de cinéma, citant des titres contemporains. Le récit est ancré dans son époque, il précise la marque des voitures, des flingues, des chaines Hi-fi, des marques de whisky, les personnages rencontrés montrent toute une sociologie de la France de 1976 : concierge, bucheron immigré portugais, petit retraité, ancien gauchiste activiste rangé des affaires. J’ai eu l’impression de plonger au temps des pattes d’eph’ et de voir l’affreuse déco orange et marron de l’appartement de Gerfaut.
Le point vraiment intéressant de ce roman, et de l’autre (la position du tireur couché) tient au statut du héros : le héros de Manchette est un type pas très sympathique, balloté par les évènements, sans véritable initiative autre que celle dictée par l’instinct de survit. Un personnage rongé par le néant et retournant au néant à la fin du livre. C’est sur lui que l’ironie acide de l’auteur s’exerce avec le plus de férocité…

Bref, une lecture intéressante, amusante, pas indispensable sinon pour ceux qui voudraient se payer une petite plongée dans la France de Giscard (mais si, vous savez, le vieux qui écrit des romans, là.)