The Lies of Locke Lamora – Scott Lynch

Parlons un peu de mes lectures de plage.

Surmontant mes préjugés envers la fantasy de supermarché (culturel), je suis parti en vacances avec deux livres que leur réputation avait amené dans ma pile à lire. Le premier d’entre eux, The Lies of Locke Lamora, fera l’objet de cette note. Tout comme les corbeaux de-chez-Smith-d’en-face, j’avais été séduit par le thème, la jolie couverture de Benjamin Carré (l’édition américaine dont je dispose est par contre proprement hideuse) et la description enthousiaste qu’en faisait l’éditeur. Je ne le cache pas, j’aime bien les histoires de voleurs. En fait, non : j’aime Lankhmar et les aventures de Fafhrd et du Souricier Gris.

Dans The Lies…, on suit les aventures d’une bande d’audacieux gaillards, les Gentlemen Bastards, menés par Locke Lamora, petit type aux talents de déguisement proprement déments, Jean Tannen, costaud amateur de hachettes et de littérature, les frères Sanza, tricheurs aux cartes et Bug, apprenti de la bande. Ces joyeux lurons amateurs de bonne chère déambulent dans la cité-Etat de Camorr, qui doit ses canaux à Venise, son nom et ses moeurs à Naples (j’imagine que l’assonance Camorr / Camorra n’est pas fortuite).

Le début du livre est très prometteur : par le jeu d’une narration très amusante, on apprend la petite enfance du jeune Locke, ses très grosses bêtises, son incroyable astuce, dans un échange de discussions plein d’humour avec Father Chains, le maître et initiateur de notre héros. J’ai beaucoup apprécié. Et j’ai lu le livre avec un grand plaisir jusqu’à la page 100 environ (comme tout bon pavé, il fait un peu plus de 600 pages). Les cinq cents pages suivantes m’ont fait : bailler d’ennui, trépigner d’agacement, crier contre des héros et des méchants aussi bêtes, et, au final, réfléchir sur ce sujet : pourquoi les joueurs et maîtres de jeu de jeu de rôle ne devraient pas (jamais) écrire de roman. (attention, petits spoilers)

  • Ils n’ont jamais peur du cliché : pourquoi un bon scénario de jeu de rôle fait-il en général un piètre roman ? Parce que dans un scénario, les joueurs pardonneront tous les clichés, toutes les situations vues mille fois, parce que ce sont eux les héros, parce ce que c’est leur aventure. Dans The Lies… on a : une histoire de vengeance-parce-que-tou-as-toué-mon-père-tou-va-mourire (avec la voix d’Inigo Montoya), un Mystérieux Chef des Services Secrets du Vatican, un Vieux Maître Bourru Mais Plein de Sagesse, un Grand Méchant Méchant (la tenue, et la manière de parler, et tout), une bombe qui menace le président des Etats-Unis (si, si, là je me suis tapé la tête sur le mur pour y croire, les lecteurs comprendront). Les personnages secondaires sont quasiment tous ratés, ils sont là pour remplir des rôles mais ils n’ont aucune épaisseur humaine. Pas trop grave, ce sont des PNJs.
  • Ils ont le syndrome du gros bill : je ne pense pas tellement à Locke et ses copains, qui sont très forts mais bon, on ne va pas leur reprocher, mais plutôt au Mago 27, vous savez, celui de Mongol et Gotha (pas trouvé de référence sur le web pour ce merveilleux strip…). Et bien oui, il est là, il vole, il lit dans les pensées, il fait se tordre les gens dans d’atroces souffrances et il a un look issu d’un comic book de super-héros). Il ne fait pas peur, non plus. J’ajoute à ça l’effet Dragon Ball de l’histoire : le super-chef-de-la-pègre est bluffé par les super-super-voleurs-de-la-mort, qui affrontent les super-super-super-services-secrets qu’ils sont tous trop forts, tous coiffés au poteau par le super-super-super (etc) méchant et le mago 27.
  • Ils adorent rédiger des suppléments de background : Camorr est un décor assez réussi : l’Elderglass, les ponts, la profusion des populations, les docks, les cinq grandes tours, le Echo Hole, la Floating Grave où siège le roi des voleurs… J’ai malheureusement eu très souvent l’impression de lire : Camorr, the campaign setting. Les fréquentes interruptions de récit pour me présenter le pourquoi de ceci ou cela, la vérité sur tel ou tel décor… sont contraires à tout sens du bon goût. Ca intéressera, voire ça passionnera le MJ mais ça n’intéresse pas le lecteur qui aimerait lire un roman. Par ailleurs, Lynch a une conception toute rôliste de la religion. Donc son polythéisme ressemble à l’habituel ramassis de cliché de tout monde de JdR et n’offre aucun intérêt et n’a aucune crédibilité.
  • Ils ont l’esprit de système : et ça, c’est affreux. Dans ce roman, tout effet a une cause, tout ressort psychologique s’explique, toute scène a un précédent. Si Locke se comporte comme il le fait, c’est parce que, et parce que… et si Jean est bon à la bagarre, c’est parce que et parce que. Et si Father Chains (bon perso, bien gâché) enseigne comme il le fait, c’est parce que et parce que.

Je ne met pas dans cette liste les incohérences débiles du récit : Locke est un super concepteur de plans géniaux et le méchant passe son temps à le surprendre, il n’est pas capable d’essayer de devenir ce qu’il va faire (moi, je l’avais fait). Barsavi est un super parrain de la pègre très balaise et il n’est pas capable de comprendre comment on massacre ses hommes (il ne pense pas loin, le pauvre type). The Spider est un super chef des services secrets, qui n’a pas un seul garde du corps pour veiller sur lui. (méga spoiler ici : les Bondsmages sont tellement balaises qu’ils n’ont jamais envisagé que quelqu’un puisse vouloir estropier l’un des leurs). Je ne parle même pas des Gentlemen Bastards capables d’accumuler une somme folle en or pendant des années sans avoir aucune idée de ce qu’ils peuvent en faire.  Et des magiciens capables d’abattre des empires mais qui demandent de l’or pour leurs faux-frais. Aberrant.

Et tout ça est bien dommage parce que le récit comprend quelques (très) bons moments : l’arnaque au Floating Market pendant que des prisonniers se font déchiqueter par des requins, l’assaut des Midnighters sur la maison du Don (j’ai bien aimé l’effet « envers du décor ») et la longue scène où Locke, désespéré, doit se procurer des vêtements. J’aurais bien aimé aimer ce livre, mais il a bien trop de défauts pour moi.

Si vous avez aimé ce bouquin, n’hésitez pas à me dire que je ne sais pas lire, c’est sans doute le cas. Et je suis bien conscient que les remarques ci-dessus ne sont pas valables si on se dit qu’un livre comme The Lies… vise surtout à distraire, à s’amuser, à « ne pas se prendre la tête ». Mais si c’est là son seul but, il ne m’intéresse pas.

PS : je n’avais pas vu le commentaire de Munin en rédigeant ce post. Il remplacerait avantageusement mon billet. (le tout dernier du billet, à l’heure où j’écris)

Yama Loka terminus – Leo Henry et Jacques Mucchielli

Je reviens de Yirminadingrad après y avoir passé 21 jours. C’est un endroit où les gens se rendent rarement en vacances, d’où l’étonnement du douanier, à Roissy, quand je lui ai indiqué mon aéroport d’origine. Il a appelé son collèaltigue pour se faire expliquer « où ça se situait » et, une fois sa réponse obtenue, il m’a immédiatement demandé d’ouvrir mon sac, comme si tout voyageur ayant fait un séjour dans cette ville se devait de rapporter de la drogue.

J’aime bien l’Europe de l’Est, les anciennes villes staliniennes, les grands immeubles gris du pouvoir, les épiceries où les vendeurs ne sourient jamais, les usines piquées de rouille, les tramways qui grincent. Yirminadingrad c’est un peu ça, avec un je ne sais quoi de douceur lié à la proximité de la Bulgarie, la présence de toute cette immigration turque et orientale. C’est une ville festive, à sa façon, dont on tombe vite amoureux. Elle a de touchantes particularités urbanistiques : une des lignes de métro circule à vide depuis des années (elle a été endommagée durant un attentat et la période de rodage s’éternise – ceux qui parlent de fantômes ne savent pas ce qu’ils disent). Le musée d’art moderne est doté d’une étrange installation : un compte à rebours aléatoire, susceptible de provoquer son effondrement total, ça invite à réfléchir. Et il y a le carnaval, et le palais pontifical, abritant la tête de l’église orthodoxe autocéphale locale, et le quartier des Passerelles, refuge de squatters, à inondé la moitié de l’année (penser à vos injections antirabiques, avant de partir… Ce vaccin est une horreur).

J’avais pris avec moi, pour préparer mon voyage, le recueil de nouvelles de Léo Henry et Jacques Mucchielli, Yama Loka terminus, inspiré de leurs séjours là-bas. Et, même si vous n’envisagez pas le voyage, je vous encourage à découvrir ce livre. La vingtaine de textes qu’il contient vous donneront de multiples aperçus unique de ce lieu unique. N’en attendez pas de grandes explications historiques sur le passé et le futur de la ville, ni des intrigues compliquées… Après avoir lu, vous ne saurez rien d’objectif sur la ville, mais, ce qui est mieux, vous la comprendrez, vous la saisirez, vous en connaîtrez l’essentiel, les bruits, les odeurs, l’âme. Les autorités de la ville l’ont bien compris, qui ont tenté une pression sur le Quai d’Orsay pour que le livre soit interdit en France, en vain, heureusement.

Ce livre contient des séances hallucinés, des récits de vie, des voix d’hommes, de femmes et d’enfants, de nombreux rêves, dangereux, érotiques, angoissés. On y trouve aussi bien des récits sur la ville même, ses artistes, ses policiers, ses architectes, ses ouvriers… que des récits créés par les artistes de Yirminadingrad, la ville et les rêves de la ville et qui sait, les rêves de ses rêves. Un peu comme dans la cité des saints et des fous, on se laisse capturer par un espace étrange, proche et un lointain. L’écriture paraît en avoir été réalisée sur une longue période. Le recueil a une logique propre, comme les chansons apparemment disjointes d’un album musical révèlent, in fine, un accord propre. On ira sous terre ou bien vers le ciel, dans les morgues, sur la piste de Ceux de la Pluie, aux courses de chevaux sur des tronçons d’autoroute, on assistera aux prêches enflammés devant le séminaire, à une belle version de la légende de Saint Christophe, à des trafics en tous genres : d’êtres humains, de cauchemars, d’œuvres d’art…

Je me souviendrai de mon voyage. Certaines expériences vous marquent. Maintenant je peux dire, comme tant d’autres avant moi, Yirminadingrad, ma ville.

PS : en plus d’être un guide de voyage indispensable, ce livre est un très bel objet. Bravo à l’illustrateur/maquettiste, Stéphane Perger.

Le petit bleu de la côte ouest – Manchette

petit bleu.jpgJe voulais lire Manchette depuis longtemps, sa réputation n’étant plus à faire. Je l’ai découvert à travers deux romans : celui qui donne son titre à cette note et la position du tireur couché, lu l’année passée.

Pour le petit bleu…, voici le pitch :
Gerfault est un cadre. Il bosse dans une boite sérieuse, technique, roule en mercedes, a un appartement à Paris, des idées de gauche molle, une femme jolie bossant dans la culture, deux petites filles. De nos jours, on dirait que c’est un bobo. Il n’a pas d’iPhone, mais ça n’a rien d’étonnant, nous sommes dans les années 70 : il compense avec du matériel Hifi haut de gamme (un fantasme de l’époque, si je me souviens de mes lectures d’autres romans de l’époque). Un jour, alors qu’il est vacances, Gerfaut se fait agresser par deux types qu’il ne connait ni d’Eve ni d’Adam, qui tentent de le tuer.
Commence une course-poursuite à travers toute la France, notre cadre dynamique se découvrant des trésors d’énergie et de courage pour ce qui est d’échapper à la mort…

Manchette écrit dans un style sec et très énergique, souvent familier. Il est très bon dans les scènes d’action et de suspense, alternant les points de vue et opérant à des montages très proches du cinéma, dont on sent l’influence très nette. Ses personnages parlent de jazz, de cinéma, citant des titres contemporains. Le récit est ancré dans son époque, il précise la marque des voitures, des flingues, des chaines Hi-fi, des marques de whisky, les personnages rencontrés montrent toute une sociologie de la France de 1976 : concierge, bucheron immigré portugais, petit retraité, ancien gauchiste activiste rangé des affaires. J’ai eu l’impression de plonger au temps des pattes d’eph’ et de voir l’affreuse déco orange et marron de l’appartement de Gerfaut.
Le point vraiment intéressant de ce roman, et de l’autre (la position du tireur couché) tient au statut du héros : le héros de Manchette est un type pas très sympathique, balloté par les évènements, sans véritable initiative autre que celle dictée par l’instinct de survit. Un personnage rongé par le néant et retournant au néant à la fin du livre. C’est sur lui que l’ironie acide de l’auteur s’exerce avec le plus de férocité…

Bref, une lecture intéressante, amusante, pas indispensable sinon pour ceux qui voudraient se payer une petite plongée dans la France de Giscard (mais si, vous savez, le vieux qui écrit des romans, là.)

La poupée de Kokoschka – Hélène Frederick

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Ce billet a été sponsorisé comme Babélio. Vu qu’il s’agit du troisième du genre, je vais créer une catégorie permettant de les identifier. Je me suis donc fait offrir en SP (service de presse) le livre dont il va être question ici.

Voilà comment je tenterais de vendre la poupée de Kokoschka, si on me demandait de le faire : je mettrais en avant la figure du peintre viennois (que nous avions découvert avec grand plaisir avec l’expo du Grand Palais). Je parlerais du portrait très délicat d’Hermine Moos, petite couturière de théâtre et femme libre de la bohème munichoise de l’époque, chargée de la plus étrange des missions : créer un mannequin grandeur nature de l’amour perdu du peintre, Alma Mahler. J’évoquerais l’atmosphère trouble de l’époque, l’automne 1918, le rationnement, les rumeurs de révolutions et de violence. J’insisterais sur la finesse de l’univers créé par l’auteure : les rêveries et changements d’humeur de l’héroïne, ses relations toutes en nuances avec Heinrich, son amant mime, avec sa chère petite soeur, avec les hommes qu’elle croise, ceux à qui elle se donne contre un peu d’argent ou de nourriture, ceux qu’elle fascine parce qu’elle se refuse à eux. Avec la poupée, enfin, dont la fabrication devient une obsession.

Et tout ça serait vrai.

Le style est à la hauteur, Hélène Frederick crée une écriture de journal intime, hachée, troublée, suivant les sautes de pensée du personnage, révélant son univers par petites touches. Durant les 20/30 premières pages, je me suis laissé prendre.

Mais malheureusement, il ne se passe rien. Tout est trop fin, trop délicat pour un esprit brutal comme le mien. J’imagine que l’auteure s’est amusée en écrivant ce récit intime, dans une sorte de jeu de rôle sollipsiste. Malheureusement, il y a ces petites touches un peu pédantes, ces commentaires des dessins de Kokocshka qui sont complètement incompréhensibles au lecteur s’il n’a pas les images sous les yeux et que le livre n’évoque pas très bien.Ce jeu d’implicites et d’allusions permanentes, un peu pénibles à suivre. Et le récit comprend peu d’enjeux, peu d’évènements, peu d’action. J’attendais plus d’onirisme, de fantastique, de glissements…

J’aime beaucoup Hermine Moos, j’ai été charmé de faire sa connaissance, j’aurais aimé ne pas passer les 180 dernières pages du livre avec elle à m’ennuyer. Venez, mademoiselle, sortons de là. Que puis-je vous offrir ? Vous dansez ?

P.S : le curieux trouvera sur Internet des images de la fameuse poupée, l’histoire en question étant véridique.

Lectures 2009

Je n’avais pas fait de bilan en 2008, ça n’empêche pas d’essayer de pointer les textes marquants de 2009.

De manière générale, je n’ai pas lu grand chose cette année. Je vais tout de même jouer à un petit jeu de taxinomie des livres, avec remise des prix, parce qu’Internet aime les listes et les prix.

Catégorie : baudruches.

Le prix : même si l’icône mériterait une catégorie à lui tout seul (c’est rare de trouver des livres aussi bêtes), ce n’est pas vraiment une grosse baudruche car il a peu fait parler de lui. Je décerne donc sans hésiter le prix de la plus grosse baudruche à E.E.Schmitt, non pour son récit, qui se contente d’être mal écrit et peu inspiré (qu’on le compare au Barrabas, de Pär Lagerkvist, pour se faire une idée), mais pour la postface de celui-ci où l’auteur se félicite de son travail et de son intelligence. Bravo E.E., on te félicite aussi.

Catégorie : récits étonnants

  • Ma vie, de Thomas Platter, étonnante autobiographie d’un Suisse du XVIème siècle.
  • Gomorra, de Roberto Saviano, dénonciation aux tripes de la corruption du monde.

Là, je mets en avant Gomorra, même si je viens d’en parler longuement, même si je suis le millième à le faire. Ce livre est non seulement frappant parce qu’il raconte (personnellement, j’en suis malade), mais aussi par son style et sa manière. Un très grand livre.

Catégorie : vertiges

  • Le glamour, de Christopher Priest : un récit fantastique qui parle de… (il faut le lire)
  • Le codex du Sinaï & Jérusalem au Poker, d’Edward Whitemore : un para histoire délirante du moyen orient.
  • Barrabas, de Pär Lagerkvist : l’histoire du susdit Barrabas, qui fut libéré de sa condamnation à mort, pour laisser sa place à un rabbi juif qui sera célèbre plus tard.

Malgré la grande qualité littéraire de ces trois œuvres, je garde un coup de cœur particulier pour le Glamour. Les livres qui tentent de saper notre perception de la réalité ne sont pas si nombreux. Et celui-ci est un chef d’oeuvre.

Catégorie : anthos dont je ne peux pas critiquer les nouvelles parce que.

  • Rois & Capitaines : l’Heroic Fantasy selon les Imaginales.
  • Retour sur l’horizon : la Science-Fiction selon Serge Lehman.

Je garderai de ces anthos deux nouvelles. Montefellone, de JPJ (comme on l’appelle dans les cercles de connaisseurs), remarquable histoire de siège, d’honneur et de loyauté, avec autant de suspense et d’émotion dans trente pages que GRR Martin dans tout aGoT (comme disent les amateurs). Penché sur le berceau des géants, de Daylon. Parce que le texte est nominé au razzie, parce que ce garçon a du talent et parce que j’aime voir une vision de photographe continuée dans le texte (et parce que le texte est très séduisant, malgré ses défauts).

Catégorie : SF&F

  • La cité de l’indicible peur, de Jean Ray, un récit fantastique truculent dans la veine de ce grand auteur belge.
  • Notre dame aux écailles, de Mélanie Fazi, recueil de nouvelles délicates et musicales
  • Rituel de chair, de Graham Masteron, un récit-qui-fait-peur, dommage que ça finisse comme un film bidon.
  • l’enfance attribuée, de David Marusek, une novella intéressante sur les réseaux sociaux.
  • Envahisseurs, d’Andrew Weiner, des nouvelles de SF à la manière de Clifford Simak.
  • L’accroissement mathématique du plaisir, de Catherine Dufour, 20 textes variés, une véritable anthologie de l’auteur.
  • Dehors les chiens, les infidèles, de Maïa Mazaurette : une heroic fantasy gritty d’une blogueuse tendance (et une bonne surprise). Merci Célia.

Pour cette catégorie, on constatera que j’ai fait un effort de soutien aux auteurs françaises du genre. Je retiendrai particulièrement pour cette année le recueil de Mélanie Fazi, pour la délicatesse et de son écriture et la capacité unique qu’à l’auteur d’évoquer la musique.

Catégorie : je ne sais pas quoi en faire…

  • Small World, de Martin Sutter, une sorte de thriller médical suisse (je sais, ça ne fait pas envie, dit comme ça).
  • Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, de Selma Lagerhof. Inutile de la présenter.

Cette catégorie floue n’aura pas de récompense.

J’ai aussi lu quelques BDs cette année, dont le désopilant retour à la terre, de Ferri & Larcenet, qui décrit plutôt bien notre vie récente. Mais n’ayant pas fait de liste, je n’en dirai rien de plus.

Roll over 2010 !

Gomorra – Roberto Saviano

9782070379866Voici un livre d’une espèce rare. Je m’attendais à une sorte de reportage à l’américaine, avec des noms, des faits, des anecdotes frappantes. Et de fait, on y trouve des noms, des faits, des histoires frappantes, toutes vraies. Mais Gomorra est plus que cela. C’est un livre de combat, une tentative à bouts de nerfs de faire de la parole une matière, une arme, capable de frapper l’ennemi pour le tuer.

La parole ne fait pas de prisonniers.

Il est question dans Gomorra de la mafia napolitaine. Les journalistes et les juges disent la camorra. Les Napolitains disent le Système. Je m’imaginais une maladie honteuse, un cancer frappant le mezzogiorno et plus précisément la Campanie, limité à cette région sous-développée de l’Europe, comme un héritage historique des échecs de l’unité italienne. Ça m’aurait arrangé. Comme on a pu le voir, j’ai beaucoup aimé Naples, nous avons même songé un temps à y vivre.

Je croyais que la mafia, c’étaient des vieux parrains dans des fermes (comme en Corse), pratiquant le pizzo, le trucage de marchés publics et le trafic de drogue et s’entretuant de temps en temps de manière sauvage à la façon des films de Scorcese. Oui, c’est vrai, c’était ça dans le temps. Il y a vingt ans. Depuis, les choses ont changé.

Ce livre ne manque pourtant pas de sang. D’hommes coupés en morceaux. De cadavres criblés de balles retrouvés dans des voitures brûlées. De jeunes filles sauvagement torturées pour avoir, durant un mois ou deux, flirté avec un jeune homme camorriste. De types aux visages fermés défilant dans les rues d’un petit village, armés de matériel militaire. De vitrines blindées criblées de balles de Kalachnikov, comme des bulles prises dans le verre. De grenades jetées dans des puits au-dessus des corps, pour qu’il ne reste plus rien d’eux.

Quand les journaux sérieux diffusent des cartes du monde ou une petite flamme figure les conflits en cours, pourquoi ne marquent-ils jamais la Campanie ? Il y a assez de morts chaque année, par là-bas, pour le justifier. Voilà une des questions que pose Roberto Saviano.

Gomorra montre que la mafia napolitaine n’est pas une survivance du passé qui sera effacée par le progrès, mais bien un signe du présent, et même une anticipation du futur. Le crime n’est plus une fin, il est un moyen, un petit moyen parmi d’autres pour permettre à quelques-uns de s’enrichir jusqu’à la folie. Non pas en luttant contre le système actuel, mais avec lui. S’enrichir par le commerce du textile, par le bâtiment, par la drogue… En faisant produire des vêtements de grande marque par des ouvriers sous-payés travaillant dans des usines à sueur. C’est la Chine ? Non, c’est en Europe. En montant des chantiers avec des sous-traitants véreux, des ouvriers sans assurance, des matériaux pourris…

Ça se fait partout ? Peut-être. Mais le Système pousse ces comportements à leur maximum, il exacerbe la logique économique actuelle, met le curseur au maximum. Les règles sont faites pour être détournées, explosées. Et qui s’y oppose finira tabassé, exécuté d’une balle dans la tête, car il empêche d’accomplir le but le plus noble et le plus grand : faire de l’argent. la justice ? C’est ce qui rapporte. Le bien ? C’est ce qui rapporte. La vérité ? C’est ce qui rapporte.

La description du marché de la cocaïne établi sur l’Europe par la famille di Lauro est frappante, en ce sens. Fini les petits circuits hiérarchisés de la drogue, les marchés fermés. La famille di Lauro a établi un nouveau paradigme : n’importe qui peut acheter, n’importe qui peut vendre, le plus efficace gagnera. La camorra a franchisé le marché de la coke à la façon d’une chaîne de fast-foods, pour gagner de nouveaux consommateurs, de nouvelles parts de marché. Ils ont tout compris.

Le plus effrayant dans tout cela, c’est que la justice frappe, et fort, ces systèmes corrompus. Qu’elle emprisonne parrains et tueurs. Qu’elle saisit les entreprises mafieuses, les villages somptueuses… Et que le Système, quand même, se perpétue, car il est dans les têtes, dans la société, dans l’économie, dans la nature même peut-être de ce pays.

Et si la mafia est un cancer, alors il a métastasé. Les magasins et ‘argent (et la drogue) camorristes s’invitent partout en Europe et dans le monde. Villages de vacance en Espagne, activités économiques en Écosse, magasins aux USA, au Japon. En Italie, si vous montez un escalier, il y a forte chance qu’il ait été bâti par un ouvrier travaillant pour le Système. Si vous achetez un vêtement de marque en Europe (surtout italien), il a sans doute été cousu par une ouvrière du Système…

Saviano est pris de vertige et ses pages nous y entraînent. Folie de comprendre que si, l’argent a une odeur. Que les murs ont une histoire. Qu’il ne peut plus voir un bâtiment sans voir les mains, le Système, les volontés pourries qui l’ont bâti. Son livre est une étrange matière, les descriptions de meurtres s’entremêlent de souvenirs personnels (travail de docker clandestin, apprentissage du tir sur une plage à douze ans, souvenirs de la rencontre avec son premier cadavre – Saviano n’est pas un mafieux, juste un jeune homme normal né dans un pays étrange…), puis suivent des pages de commentaires sur l’économie, les repentis, une longue digression sur la kalachnikov… Ce livre n’est pas un reportage objectif, ce n’est pas un rapport, c’est une oeuvre d’écrivain, un texte subjectif, partial, biaisé, au service de la vérité. Ce n’est pas un témoignage fait pour être oublié l’année prochaine, c’est un cri jeté contre la corruption, le mal et la mort.

S’il témoigne du mal, il veut aussi être une marque du pouvoir de la parole, de la vérité. Je sais et j’ai des preuves. Il rappelle ceux qui ont payé cher le fait de dire la vérité. Don Peppino Diana, le prêtre qui a refusé de cautionner l’usage du christiannisme par les mafieux, ou bien cette enseignante qui n’a pas baissé les yeux quand un tueur est venu abattre un homme devant elle, et qui a témoigné contre l’assassin.

Je voudrais recopier ici des pages entières de ce livre. Des histoires folles parce qu’elles viennent du monde où nous vivons, où tout est possible. Des histoires de mort et parfois de vie. Je ne peux que vous encourager à le lire, même si l’Italie du sud ne vous intéresse pas. Parce qu’il y est question de notre monde, maintenant, et que ce que dit Saviano laisse comme un goût de fer dans les dents.

Je me contenterais de citer cette lettre écrite par un adolescent en prison.

Tous ceux que je connais sont soit morts, soit en prison. Moi, je veux devenir un parrain. Je veux avoir des centres commerciaux, des boutiques et des usines, je veux avoir des femmes. Je veux trois voitures, je veux que les gens me respectent quand je rentre quelque part, je veux des magasins dans le monde entier. Et puis je veux mourir. Mais comme meurent les vrais, ceux qui commandent pour de bon. Je veux mourir assassiné.

J’aimerais savoir faire naître  d’autres rêves que ceux-là, des rêves susceptibles de remplacer ceux-là. Je me souviens que je suis fragile.

 

P.S : je recommande le billet de Cédric, chez Hu&Mu d’en face, pour une approche complémentaire de ce livre.

A game of thrones, de George R. R. Martin

J’ai joué au fantasy bingo. Oui, bon, j’avoue, j’ai une curiosité mal placée, je voulais savoir comment on fait de la fantasy qui marche, de la fantasy best-seller. J’ai lu a game of thrones (pour l’essentiel) et…
Bob – hopopop, là je t’arrête, tu vas dire des conneries. Je déteste qu’on dise du mal d’un grand auteur.
Moi – Je n’ai encore rien dit.
Bob – Alors tais-toi et écoute. Martin, c’est un tueur. Un grand. Un dieu. 800 pages écrit petit. Une demi-douzaine de PoV Characters : ça veut dire : un récit choral. Plein d’intrigues en parallèle qui avancent super lentement… de quoi tenir sur la longueur ! Un monde complet, avec des royaumes pseudo-anglais, des marchands pseudo-levantins, des hordes pseudo-mongoles (mais rien de réaliste ou de crédible, oh là non, c’est de la fan-ta-zi, coco), des assassinats, du sexe, des intrigues politiques, des contre-intrigues, des contre-contre-intrigues… C’est tellement compliqué qu’il a engagé un assistant pour prendre des notes et surveiller les coups fourrés de ses propres personnages. Et quel créateur ! Quelle invention ! Un quasi moyen-âge complètement calibré, aussi crédible qu’un film arthurien avec Richard Gere (pas comme ton Jaworsky qui inonde ses récits de ses connaissances historiques au point qu’on a l’impression d’assister à un cours…). Du gritty, du sang, du gore, des seigneurs vraiment méchants, du peuple vraiment opprimé. Une religion pas du tout envahissante parce que personne n’y accorde d’importance. Des tournois, des armures, et même des enfants qui meurent (enfin, presque). Il ose tout, Martin.
Moi – Attends, je…
Bob – Ça en impose. Ça attire l’attention. C’est puissant, c’est distrayant, c’est marrant. Tu es fatigué, tu tournes les pages, tu veux en savoir plus. Les héros sont droits et cons, ils se jettent dans les ennuis plus vite les uns que les autres. Tous les autres personnages sont méchants. Et il y a même une mystérieuse menace surnaturelle…
Moi – Moi, je trouvais que l’idée de ce monde où les saisons durent une dizaine d’année est très intéressante…
Bob – Tu vois, c’est un grand, George !
Moi – … dommage qu’aucun personnage de cet univers ne paraisse s’être interrogé dessus. Et les personnages de la princesse dragon et son frère sont cools…
Bob – C’est le king, Martin !
Moi – mais ce sont bien les seuls…
Bob – Il faut lire Martin. Vous ne savez rien de la fantasy si vous ne l’avez pas lu. Vous ne savez rien de la Big Commercial Fantasy si vous ne l’avez pas lu. Vous ne savez rien de la Big-big-big commercial fantasy si…
(l’auteur, lassé, laisse les commandes de ce post à Bob. Rideau).

P.S : merci à Audrey, qui m’a offert ce livre que je voulais lire depuis longtemps.

Bifrost 56 – Ted Chiang, J.M Ligny, Don Lorenjy

Trois nouvelles de science fiction dans le numéro 56 de l’estimable revue Bifrost.

Le porteur d’eau, de Jean-Marc Ligny : une SF post apocalyptique, sur fond de véritable réchauffement climatique, de campagnes françaises asséchées, d’enclaves protégées en Suisse. L’histoire, simple, est un prétexte à visiter le monde de la nouvelle. Si l’univers m’a parlé, le traitement, très littérature populaire, m’a paru un peu léger.

Viande qui pense, de Don Lorenjy : une histoire basée sur une excellente idée, glaçante. Comment faire pour trouver des soldats compétents à envoyer dans ces points chauds du globe ? Partant de l’histoire d’un ancien guide de montagne frappé de plein fouet par la déchéance sociale, le texte vise juste et son écriture, très directe, le rend tout à fait crédible. Seule la fin de m’a pas convaincu, mais je ne ferai pas la fine bouche.

Exhalaison, de Ted Chiang : l’occasion pour moi de découvrir cet auteur. Une nouvelle tout à fait remarquable, qui vaut à elle seule d’acheter le Bifrost. On y parle de questionnement scientifique, de raisonnements logiques, d’auto-dissection… avec humour, légèreté et sensibilité. Le texte m’a fait penser aux questionnements des scientifiques des Lumières et à certaines théories étranges nées dans les premiers âges de la science. Et la fin m’a profondément ému. Waow.

Retour sur l’horizon : quinze textes de science-fiction rassemblés par Serge Lehman

Voilà, j’ai enfin fini par lire ce recueil. J’ai profité d’un moment non euclidien (les autres moments étaient déjà occupés), dans mon canapé, pour découvrir le dernier texte, l’Hilbert Hotel de Xavier Mauméjean.
Je ne serais pas très légitime pour faire un commentaire détaillé du recueil, d’autres l’ont déjà fait avant moi. Les textes sont globalement bons, sans fausse note, je les ai tous lus avec plaisir. Certains m’ont toutefois touché plus que d’autres. Je partagerai mes découvertes heureuses.
Ce qui reste du réel, d’Emmanuel Werner/Fabrice Colin, avec son refuge de montagne, la tête de PKD et la guerre en contrebas. Je l’ai lu dans un état de fatigue prononcé, par un voyage en train nocturne et je suis descendu à ma gare en n’étant plus très sûr de l’existence du reste de l’univers.
j’ai ri (jaune, comme toujours) avec le texte de Catherine Dufour, mais ce n’est pas de la SF, c’est la réalité, hein ?
Dans le genre fin du monde qui tache les doigts, j’ai aimé la Lumière Noire de Thomas Day et la Terre de fraye de Jérôme Noirez. Les deux textes ne sont pas sans défauts, mais ils ont une énergie qui m’a séduit.
Et j’ai été particulièrement séduit par le texte borgesien de Léo Henry et par la très poétique errance des personnages de Daylon. Son penché sur le berceau des géants m’a montré que ce jeune homme pouvait exprimer par écrit ce qu’il faisait si bien par la photo (que l’on peut regarder ici, il n’est pas inutile de le rappeler).
J’ai aimé aussi la nouvelle de David Calvo, mais je ne suis pas du tout objectif.

Small World – Martin Suter

Vous êtes assis sur un fauteuil, une bibliothèque (inconnue) à portée de la main. Envie de lire quelque chose. vous regardez les romans à distance de longueur de bras et vous piochez Small World de Martin Suter.

Pourquoi avoir choisi celui-ci ? Le 4 de couverture était alléchant. Roman publié chez Christian Bourgois, puis Points Seuil, éditeurs de qualité. Roman récent d’un auteur suisse, dont l’histoire se passe en Suisse. Disons que je m’intéresse à ce que disent les écrivains de mon pays de résidence…

L’histoire met en scène une riche famille de la grande bourgeoisie suisse, dirigée d’une main de fer par Elvira Senn, vieille femme ferme, élégante et cruellement pragmatique.

Dans cette famille, Conrad. Frère d’adoption, ami/faire-valoir du fils de la maison. Entretenu toute sa vie par la famille. Personnage inutile et attachant, Conrad, âgé d’une soixantaine d’années, commence à perdre la mémoire… et en même temps que ces pertes de mémoire, resurgissent des souvenirs de sa petite enfance qu’Elvira aimerait ne pas voir ressortir.

Le 4ème de couverture annonce un cas médical, un roman social, un roman policier. Il est assez juste :

cas médical, le roman est un portrait, à travers un personnage intéressant, des effets et des soins liés à la maladie d’Alzheimer. Le roman étant bien documenté, j’y ai appris toutes sortes de choses intéressantes sur le sujet. Le récit de la maladie y est fait sur un ton juste, ni larmoyant, ni voyeur, ni distant.

roman social, on y trouve un portrait de la (bonne) société suisse, depuis les années 30 jusqu’aux années 80. C’est sans doute le point qui m’a le plus intéressé. Le lecteur français y trouvera un monde feutré, taiseux, où l’argent pèse très lourd, où les hommes (et les femmes) sont souvent brutaux et pragmatique.

roman policier, enfin. Les secrets dissimulés se devinent assez bien, et on sent que cet élément a été ajouté par l’auteur pour faire passer les autres aspects de son histoire. Si l’intrigue reste intéressante (dû à un traitement réussi des personnages et à des portraits souvent très justes – l’auteur me semble avoir une vision vraie de la société suisse), sa chute, très scénarisée, n’offre pas grand intérêt. Disons qu’elle ferait un film grand public agréable, mais que l’ambition littéraire en est réduite.

Le titre Small World, que je trouvais d’assez mauvais goût (titre en  anglais = vendeur) s’explique en fait de manière très touchante.

Merci à Livia pour cette lecture !