Les Affinités – Robert Charles Wilson

Et si on pouvait déterminer, par un mélange de tests intellectuels, sociaux et génétiques, votre appartenance à un groupe humain spécifique, une Affinité, au milieu duquel votre capacité à collaborer serait optimale ? Et s’il existait en tout 22 Affinités pour toute l’humanité, plus le groupe de ceux et celles qui n’en ont pas ? Et si au cœur de votre Affinité vous trouviez des amitiés plus fortes, des amours plus faciles, une meilleure communication, un meilleur épanouissement professionnel que dans tous vos autres groupes sociaux ? Comment le monde évoluerait-il, alors ?

Je suis un amateur de l’oeuvre de Wilson, que j’ai chroniquée plusieurs fois sur ce blog. Robert Charles Wilson est un écrivain un peu à part dans le domaine de la science-fiction contemporaine. Il parvient à conjuguer des récits efficaces, réalistes, toujours près de ses personnages, et des spéculations ébouriffantes, qu’il traite généralement avec élégance. Ses livres sont à la fois apparemment humbles (littérairement parlant, à l’exception peut-être du plus particulier Julian), jamais racoleurs ni putassiers, ambitieux dans leur propos et très bien faits, « à l’américaine ». Il est quelque chose comme un écrivain de l’âge d’or de la SF (les années 50, en gros) travaillant au XXIème siècle. Wilson, c’est une SF vertigineuse que vous pouvez résumer en quelques mots et faire lire à vos amis qui ont peur d’être perdus dans le futur.

On pourra lui reprocher un certain « système Wilson » : un narrateur contemporain, type généralement moyen, se retrouve spectateur et acteur autour d’un événement planétaire extraordinaire : des monolithes tombant du ciel, la disparition des étoiles, l’engloutissement de l’Europe… (en ce sens, par exemple, Spin et les Chronolithes sont fortement apparentés). 

La question quand on ouvre les Affinités est donc : est-ce encore « un autre Wilson » ? 

Plutôt non, et c’est tant mieux. Les Affinités est un roman court et nerveux (parfois presque un peu schématique, mais le lecteur appréciera qu’on ne lui fasse pas perdre son temps) qui, à partir du postulat cité dans le premier paragraphe, tire une histoire du futur proche crédible et intéressante. La tendance de Wilson a écrire de bonnes intrigues de soap (comme le dit Nébal) trouve ici, dans ce sujet, une forme d’aboutissement. Tout le roman, à travers les relations du narrateur avec son entourage, se posent à chaque instant les questions : de quoi sont faites nos relations sociales ? Qui sont nos groupes ? Comment fonctionnent nos propres relations ?

La manière même dont les Affinités se développent, entre club de rencontre, start-up prometteuse et conflits politiques et sociaux est tout à fait bien décrite. Comme souvent chez Wilson, les idées sont nombreuses, fines et bien amenées.

J’ai trouvé certains personnages particulièrement réussis et attachants, Rachel Ragland, Geddy le jeune frère autiste du narrateur ou bien les filles de la maison de Toronto.

Le roman se conclut enfin par une réflexion élégante sur notre manière d’envisager l’avenir, nos optimismes et nos pessimismes.

Les Affinités est un beau roman.

Le couperet — Donald Westlake

Près de New-York, fin des années 90. Burke, la cinquantaine, ancien cadre dans l’industrie du papier, vient d’être licencié. A son âge, et dans son domaine, les chances de retrouver un boulot sont réduites, et sa femme ne travaille pas, il faut payer les études des enfants, les traites de la maison… Son petit monde très classe moyenne va s’écrouler et Burke le refuse.

Une idée lui vient alors : ils sont assez nombreux sur le marché du travail pour les postes comme le siens, et les postes sont rares. Mais, si tous ses concurrents pour un poste donné venaient à mourir ?

Le couperet est un roman tragiquement drôle. Jouant sur l’angoisse du déclassement, la peur du chômage, lisant le monde du travail avec une lucidité cruelle, Westlake propose un roman noir caustique. L’intrigue est parfaitement huilée, comme une jolie mécanique, où chacun aura un petit rôle tragique ou comique à jouer (l’épouse, les flics, les fils, le conseiller conjugal…), c’est une lecture très distrayante.

Maintenant, le roman tient surtout sur son concept, qu’il développe jusqu’au bout avec habileté. Si l’idée de base vous amuse, lisez, et faites-vous plaisir. De là à dire comme le texte de quatrième de couverture qu’on « frôle le chef d’oeuvre »… On a là, et c’est déjà très bien, une bonne satire, noire, cruelle et grinçante, servie par un romancier chevronné.

(offert par monsieur Mouton, merci !)

Le Club – Michel Pagel

C’est l’hiver. François Gauthier arrive à Kernach, en Bretagne, pour rendre visite à sa cousine, Claude Dorsel. Celle qui aimait tant qu’on la prenne pour un garçon, refusant son prénom de Claudine. La neige tombe de plus en plus fort. La copine de Claude vient la chercher à la gare. Et Dagobert est mort depuis longtemps.
Enfant, je n’ai pas lu que Fantômette, mais aussi le Club des Cinq, adaptation et transposition de la série anglaise. J’ai tenté d’en relire récemment : ça a moins bien vieilli que les aventures de l’héroïne de Georges Chaulet. A l’époque, toutefois, ça m’enchantait, et je ne retirerait pas à Enid Blyton les nombreuses heures de plaisir passées avec ses young detectives. Ce furent, je crois, les premiers romans que j’ai lus de ma propre initiative.
Michel Pagel a dû beaucoup aimer, pour proposer cet hommage un peu lynchien au Club des Famous Five. Thriller enneigé, réflexions ironiques et jeu méta-littéraires seront de la partie, dans un roman aussi intriguant et amusant que court, le format étant sans doute lui-même un écho aux lectures enfantines. L’auteur des Flammes de la nuit me semble mener ici avec les cinq enfants le même jeu entre réalité et fiction qu’avec les contes de fées dans son ouvrage précédent. Avec, pour le club, un thème supplémentaire : la peur de la vieillesse et l’angoisse de la mort.

Staline T2, la cour du tsar rouge – Simon Sebag Montefiore

A la fin du tome 1, nous avions laissé l’homme d’acier refusant de voir la vérité en face. Son « allié », ce pantin hystérique et antisémite basé à Berlin, avait lancé ses millions de soldats à l’assaut de la grande Union Soviétique. On eut beau menacer de faire abattre les corbeaux de mauvais augure, la guerre était là. Et l’armée rouge n’était pas prête.

Dans ce tome 2, l’auteur reprend les mêmes personnages pour une nouvelle série d’aventures qui laisseront le lecteur à bout de souffle. Le déferlement des panzers, le chaos sur la frontière, les lignes enfoncées… Le héros pourrait s’adresser au peuple, faire face, affronter le danger… Enfermé dans le palais des antiques empereurs, il reste allongé sur le divan et sombre dans la dépression, tandis que l’ennemi se rapproche. Autour de lui, la clique incompétente fait ce qu’elle peut.

On aura droit à des images saisissantes : le dictateur se réfugiant dans les souterrains et installant son bureau dans un wagon de métro. La capitale déménagée plus à l’est. Les bombes pleuvant sur le Kremlin – palais présidentiel dépourvu du moindre bunker ! Et alors que l’ennemi approche, on continue à torturer, déporter, rechercher les traîtres.

Joukov émerge alors : un général aussi dur et cruel que son maître, le seul peut-être à avoir la moindre compétence dans l’entourage du tyran. Celui qui permettra de renverser le sort. Alors que l’ennemi n’est plus qu’à quelques kilomètres de la capitale de l’ancienne Russie, l’homme d’acier se réveille, se relève. Tenant ses comptes de chars et de divisions sur ses petits carnets d’épicier, il supervise la guerre en amateur, s’adresse à la nation et parvient à lancer celle-ci sur la longue route de la victoire.

Comme l’ennemi teutonique recule enfin, l’aura du maître grandit, il rencontre au Kremlin et à Téhéran ses alliés : le bouledogue anglais (qui lui donne du fil à retordre, mais qu’il parvient à manipuler) et le séduisant président américain en chaise roulante, avec qui il deviendra ami. La scène de la conférence en Iran, avec palais du Shah, nid d’espion, potentats ridicules et traducteurs stressés est un grand moment du livre. Pendant ce temps, de terribles trains déportent des peuples entiers vers l’est, provoquant des milliers et des milliers de morts et semant les graines des haines d’aujourd’hui…

(on notera aussi, une fois l’ennemi vaincu, une scène amusante où un certain Charles de Gaulle se rend au Kremlin pour signer un traité. L’homme d’acier veut le faire boire, l’intimider et le manipuler. L’ennuyeux et rigide Français se révèle insensible à tous ses trucs de tsar grossier.)

Le jour du défilé de la victoire, notre héros se retrouve affublé d’un titre de généralissime et d’un uniforme blanc et doré. Il ne défilera pas à cheval, trop vieux, trop maladroit.

A aucun moment la terreur ne cesse. Gare à ceux qui s’imaginent avoir sa faveur, le jeu favori du vieux tyran devient de dresser les uns contre les autres, de favoriser d’une main et de punir de l’autre, de préférence en frappant par les épouses – j’avoue avoir été ému par la relation amoureuse de Molotov et de Polina. 

Le récit des monstrueuse soirées cinéma & banquet est à la fois à hurler de rire et à se tordre de terreur, où l’on voit les terribles sous-fifres chanter et danser entre hommes au rythme de musiques géorgiennes tandis que la faveur du maître va et vient…

La fin du règne verra quelques autres succès : la bombe atomique, dont la fabrication est dirigée par l’incroyable, énergique, compétent et monstrueux Béria, la rencontre avec Mao (ils ne se comprendront pas). Pour la fin, tandis que la guerre gronde en Corée, le dictateur s’occupe de ses citrons, s’intéresse aux arts et manipule tout et toute le monde, brisant des familles et des vies et tuant et déportant, déportant et tuant encore et toujours. Comme la vieillesse et la maladie le minent, il lâche la bride au vieil antisémitisme russe et par à la chasse aux juifs « cosmopolites » pour mieux fournir un adversaire et une cible à la nation. Seule un caillot sanguin mal placé mettra fin au long, au terrifiant cauchemar.

On ressort de cette biographie épuisé et lessive (même si on a parfois bien rigolé). L’auteur démontre parfaitement sa thèse. Ceux-là, le tyran et sa clique, n’étaient pas des exceptions, juste des hommes habiles, intelligents, bosseurs, lancés dans une entreprise devenue folle, qui les a tous dévorés. Tous, peut-être, sauf un, l’homme au visage grêlé et aux yeux jaunes, l’ancien séminariste georgien, celui dont le nom immortel claque encore comme un slogan. Staline !

[Mise à jour] en lisant sur le réseau d’autres critiques de ce livre, je tiens à ajouter une précision. On n’est pas là dans un livre d’analyse de haut niveau, plutôt dans une chronique à ras de terre, de bureau, de guerre, qui s’intéresse à un certain groupes d’homme ayant dirigé l’URSS. Ce point de départ fait à la fois la qualité et les défauts du livre. A bon entendeur !

Vostok

Début 2013, j’ai lu Vostok, le dernier secret de l’Antarctique, livre d’histoire autant que de souvenirs écrit par le glaciologue français Jean-Robert Petit, évoquant un des endroits les plus fascinants qui soit au monde : la base Vostok (Orient) ouverte par les Soviétiques en Antarctique en 1957, et active de façon quasiment ininterrompue jusque là.

Pour en savoir plus sur ce lieu du bout du monde, je ne peux que vous recommander son livre, paru aux éditions Paulsen. J.R. Petit a participé à l’extraordinaire collaboration franco-américano-russe, qui a eu comme résultat scientifique de prouver le lien entre concentration du CO2 et réchauffement planétaire, excusez du peu !

Je ne suis jamais allé en Antarctique autrement qu’en rêve. Avec l’amiral Byrd, avec Arthur Gordon Pym, avec les expédition Dyers-Lake et Starkweather-Moore, j’y suis retourné de nombreuses fois avec Jean-Robert Petit, Claude Lorius, Aleksei Trechnikov, V. Ignatov, Nordenskjöld, Swithinbank… Le résultat de toutes ces rêveries se trouve dans Vostok, un roman antarctique paru ce mois-ci aux éditions Denoël.

Même s’il se passe dans le même univers que l’Anamnèse de Lady Star, Vostok est un roman complètement indépendant, un récit de mystère et d’aventures, dont voici le texte de quatrième de couverture.


Vostok, Antarctique. L’endroit le plus inhospitalier sur Terre. Des températures qui plongent jusqu’à – 90 °C. En 1957, les Russes y ont installé une base permanente, posée sur un glacier de 3 500 mètres d’épaisseur, ignorant alors qu’à cet endroit, sous la glace, se cache un lac immense, scellé depuis l’ère tertiaire. Pendant des décennies, équipe après équipe, puits après puits, ils ont foré la glace. Pour trouver, peut-être, des formes de vie jusque-là inconnues.
Vingt ans après la fermeture de la base, un groupe d’hommes et de femmes y atterrit, en toute illégalité. Ils vont réchauffer le corps gelé de Vostok, réveiller ses fantômes. Ils sont là pour s’emparer du secret du lac. S’ils échouent, il ne leur sera pas permis de rentrer vivants chez eux.

Situé dans le même futur qu’Anamnèse de Lady Star, Vostok narre l’incroyable aventure d’une très jeune femme, Leonora, condamnée à laisser les derniers vestiges de son enfance dans le grand désert blanc.



Ce roman doit beaucoup à l’acharnement et au soutien sans faille de Gilles Dumay, qui tient la barre de la collection Lunes d’Encre malgré tous les vents contraires. La magnifique couverture est due à Aurélien Police.

Octobre, un crime — Norma Huidobro

S’achetant une robe des années 50 à porter durant une fête à laquelle elle n’a pas envie d’aller, Inès, une ado vivant à Buenos Aires, trouve dans l’ourlet une lettre que sa destinataire n’a jamais reçue. L’appel au secours d’une jeune fille de son âge, menacée d’assassinat tout comme son propre père. Que feriez vous à sa place ?

Nous sommes vers l’année 2000, Inès a ses soucis à la maison (ses frères sont carrément pénibles) et la lettre est l’occasion pour elle de se trouver une cause, un mystère, un univers à elle.

J’avais déjà dit tout le bien que je pensais des romans de Norma Huidobro (ici, et ). Celui-ci est peut)être le meilleur de tous ceux que nous avons déjà lus. On y retrouve le même talent à construire de beaux personnages, très vrais, vivant dans le vrai monde, celui des petites retraites, des petits boulots, des différences sociales. Celui où il ne sera pas facile à une jeune fille d’enquêter sur un crime vieux de quarante ans.

La découverte de ce mystère, entre coupures de journaux et interrogatoires de témoins âgés, est tout à fait passionnante. Mais, au delà de l’intrigue (simple en vérité et plutôt bien arrangée), Norma Huidobro réussit à donner à son roman un arrière plan social fort (le roman parle beaucoup des personnes âgées), ainsi qu’une véritable sensualité. Inès est attentive aux matières, aux couleurs, aux parfums, et c’est dans ces petits détails qu’elle entreverra la vérité.

Octobre, un crime est vendu comme un roman jeunesse. C’est avant tout un bon roman.

Staline T1, la cour du Tsar rouge – Simon Sebag Montefiore

Alors ce serait une sorte de roman de Dark fantasy : une bande d’anciens combattants, cavaliers, pillards en tunique et bottes, doté d’une foi brûlante dans une nouvelle religion qu’ils se sont appropriés (elle porte le nom de marxisme-léninisme) se retrouve à la tête de l’Empire, dans les palais et salons des anciens maîtres.

Au début, ils vivent sobrement, entre eux, de manière familiale. Le soir, ils se retrouvent pour aller au théâtre, boire et chanter. Autodidactes, souvent brillants, ils aiment la culture et n’ont rien des nouveaux riches. Mais le jour, ils travaillent dans les campagnes, menant trains blindés et cavaliers au cœur des provinces pour tuer quelques milliers de koulaks qui résistent à la nouvelle foi.

Ce livre est le portrait au jour le jour de leur maître, celui qu’on surnomme « l’homme d’acier » et de ses amis proches. Lui : un comploteur né, venu d’un peuple de montagnards claniques, amateur de littérature, d’amitiés viriles, entouré d’anciens camarades de guerre, fidèles ou excentriques, bourreaux de travail (on ne leur retirera pas ça), francs ou taiseux, et de leurs épouses, ces dernières plus ou moins communistes, plus ou moins impliquées dans la politique, plus ou moins folles.

Simon Sebag Montefiore ne fait pas un livre d’histoire fourmillant d’analyses, plutôt une série de portraits en action visant à connaître un peu son héros et sa « clique ». Ca commence par une belle scène de générique, le suicide de Nadia, seconde épouse, avec qui l’homme d’acier avait une relation tumultueuse, violente mais passionnée. On va ensuite faire un long flash-back dans le passé dans ce révolutionnaire professionnel, souvent exilé, toujours revenu, et de son ascension auprès d’Oulianov, le chef d’orchestre de la Révolution. On verra les enfants, les vacances heureuses, le chef débonnaire qui répond parfois personnellement à ses administrés. Puis ce sera la guerre contre les paysans, et une fois celle-ci terminée (et Nadia décédée), la grande terreur. Avec la perte de son épouse, le maître du Kremlin aurait perdu aussi le peu de sensibilité qui lui restait. On les verra, lui et les siens, faire des listes de milliers de noms de pauvres fusillés, monter des procès, orchestrer coups tordus sur coups tordus. Chaque cauchemar engendre un cauchemar plus grand encore, tout gravite autour de lui, les vieux amis perdent la confiance, les anciens copains d’Oulianov sont éliminés les uns après les autres, des grouillots serviles et (très) dangereux gagnent en puissance. Ejov, le nain alcoolique, tortionnaire et éliminateur, Khrouchtchev, le joyeux compagnon, puis enfin le roi des coups en biais et des tortures, Beria. Le talent de l’auteur (et l’intérêt de ce livre cauchemardesque) est de montrer que ces types ne sont pas des aberrations ni des monstres. Ils ont des familles, des passions, des convictions, et sont entraînés dans des circonstances exceptionnelles qui leur feront franchir (mais pas dans le bon sens) les limites de ce qu’on appelle l’humanité.

Au centre de l’Europe, un ennemi apparaît, un petit homme hystérique avec lequel on croit pouvoir s’entendre. L’homme d’acier, de plus en plus seul, voit des complots partout. Alors que le Reich menace, il fait emprisonner ou éliminer une bonne partie de ses officiers, écoute les dingues qui prétendent qu’il faut revenir aux canons tirés par des chevaux et se débarrasser de ces chars inutiles…

Les troupes s’amassent à la frontière. Seul au sommet, le maître plonge dans une étrange cyclothymie, se fait écraser par le stress, ordonne qu’on fusille les porteurs de mauvaises nouvelles. L’orage gronde, de plus en plus fort, l’armée n’est pas prête… Et le 22 juin 1941, l’ennemi passe la frontière, déclenchant le plus grand conflit armé de tous les temps.

Suite dans le tome 2.

Fantômette ! – Georges Chaulet

Il fut un temps où, dans une petite ville des environs de Paris (masquée sous le nom de Framboisy) a sévi une super-héroïne bien française. Fantômette !

Elle portait un justaucorps de soie jaune, des collants noir, des ballerines, une cape noire et rouge fermée par une proche en forme de F. Son visage était dissimulé par un loup noir, ses cheveux par un bonnet à pompon.

Très jeune, sportive, brillante (de nos jours on la qualifierait d’enfant à haut potentiel), Fantômette s’ennuyait à l’école le jour – même si les romans n’en disent rien, il ne fallait pas critiquer l’école de la République – et pourchassait les bandits la nuit. Les causes pour lesquelles elle s’est engagée laissent penser qu’elle choisissait ses cibles, plus pour l’amusement qu’elles lui apportaient que par véritable utilité policière.

Au delà de son talent pour les arts martiaux et pour les déductions, notre jeune détective a toujours fait preuve d’un moral solide, d’une assurance proche de l’arrogance et d’un humour caustique à toute épreuve.

Georges Chaulet a rapporté ses aventures, plongées dans les années 60 et 70, celles de la naissance de la société de consommation en France, d’une modernité à base de produits agroalimentaires, d’appareils électriques, de télévision, de voyages en avion. Les romans sont plein d’énergie et d’allant (ce qui masque des intrigues bancales), avec des personnages amusants, depuis les deux copines Ficelle et Boulotte (dont la bêtise confine au surréaliste) en passant par tous les habitants de cette époque, policiers bas du front, politiciens arrivistes, directeurs de magasins s’épongeant le front avec leur mouchoir, institutrice sévère à faire rêver un politicien adepte du retour à l’ordre, artistes surimbus de leur personne, et bien sûr toute une collection de bandits, savants fous et autres espions adeptes de plans machiavéliques et compliqués.

Il est évident qu’une écolière n’a pu vivre toutes les aventures qui lui sont attribuées par l’auteur. A partir de quelques faits sans doute avérés, l’auteur a brodé des fantaisies plus ou moins réussies, expédiant son héroïne dans l’espace ou bien dans le passé. Peut-être est-ce lui qui, du temps d’une collaboration sous pseudonyme à France Soir (pardon, France Flash !) apparaît sous le nom d’Oeil de Lynx.

Qu’est devenue Fantômette ? Est-elle partie aux Etats-Unis poursuivre une carrière en costume ? Est-elle devenue actrice, espionne, s’est-elle engagée pour une ONG ? A-t-elle subi un sort fatal au détour d’une dangereuse aventure ? Je me le demande encore.

J’ai lu toutes ses aventures quand j’étais enfant. Je les ai relues à Rosa et Marguerite qui adorent. Les livres ont vieilli, mais plutôt bien. L’humour est un peu méchant, certains mystères gardent leur charme et le style, enlevé, tient bien la route.

Les romans ont été écrits, pour la premiers du moins, au passé simple. Certaines des rééditions faites par Hachette, outre qu’elles ont viré les dessins vieillots mais parfois charmants de Jeanne Hives et Josette Stefani, ont on en plus été réécrites au présent, voire même « adaptées » avec une maladresse confondante…

Voici un bref compte-rendu, en quelques mots, de tous les romans relus avec les enfants ces deux dernières années. Bien sûr, la production de Chaulet était très inégale, mais quelques bonnes histoires se nichent dans cette série d’aventures fofolles.

En gras, donc, mes préférés.

Si certains sont marqués « pas relus », ça veut sans doute dire que nous ne les avons pas/plus. Si vous avez comment vous les procurer, notamment dans les éditions originales (cartonnées dur), prière de me contacter en commentaire, je suis intéressé !

  

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Les Exploits de Fantômette (1961) ** L’héroïne apparaît mais n’est pas encore complètement calée. Histoire simple de gendarmes/voleurs.
Fantômette contre le hibou (1962) **** Histoire de société secrète masquée. Bon suspense.
Fantômette contre le géant (1963) Pas relu.
Fantômette au carnaval  (1963) **** A la poursuite du Furêt au milieu de la ville costumée. Bien rythmé et amusant
Fantômette et l’Île de la sorcière  (1964) *** Une histoire de vacances (il y en a plusieurs, dans la série). Ici, à la campagne.
Fantômette contre Fantômette (1964) *** Amusant récit policier. Le sujet n’est toutefois pas vraiment traîté.
Pas de vacances pour Fantômette (1965) *** Très bonne scène d’ouverture.
Fantômette et la Télévision (1966) ***** Tournage, mystère et vieux château. Un des meilleurs livres de la série.
Opération Fantômette (1966) ** Vacances à Biarritz. Pas mémorable.
Les Sept Fantômettes (1967) *** Chasse au trésor dans toute la ville, à la recherche des sept poupées. Très amusant.
Fantômette et la Dent du Diable (1967) *** Les filles sont en colonie de vacances, et le Furêt kidnappe tout le monde. Très amusant aussi.
Fantômette et son prince (1968) **** Aventures dans une république bananière imaginaire. Une des histoires les plus émouvantes.
Fantômette et le Brigand (1968) ** Fantômette lutte contre un néo-Mandrin. Laborieux.
Fantômette et la Lampe merveilleuse (1969) *** Espionnage autour d’une monarchie pétrolière du Golfe. Amusant de voir que Fantômette sert les intérêts de la France gaulliste !
Fantômette chez le roi (1970) *** Amusant récit de voyage dans le temps, un peu moliéresque.
Fantômette et le Trésor du pharaon (1970) **** Chasse au trésor, encore, entre le Louvre, la Concorde et la forêt de Fontainebleau.
Fantômette et la Maison hantée (1971) ** Ne m’a pas marqué.
Fantômette à la Mer de sable (1971) Pas relu
Fantômette contre la Main Jaune (1971) Pas relu
Fantômette viendra ce soir (1972) *** Petite histoire policière.
Fantômette dans le piège (1972) *** Première Méta aventure de Fantômette, le côté dépressif de l’histoire est intéressant.
Fantômette et le Secret du désert (1973) Pas relu.
Fantômette et le Masque d’argent (1973) ** Première apparition de ce grand méchant, pas très réussi.
Fantômette chez les corsaires (octobre 1973) (1973) Pas relu.
Fantômette contre Charlemagne (mars 1974) (1974) *** Chasse au trésor, dans le même esprit que le Trésor du Pharaon.
Fantômette et la Grosse Bête (1974) *** Une histoire de monstre à la Scoobidoo. Fonctionne plutôt bien.
Fantômette et le Palais sous la mer (1974) *** Vacances en Bretagne et facteur Cheval.
Fantômette contre Diabola (1975) *** Histoire à la James Bond, avec concours de beauté débile.
Appelez Fantômette ! (1975) Pas relu
Olé, Fantômette ! (1975) Pas relu
Fantômette brise la glace (1976) Pas relu
Les Carnets de Fantômette (1976) Pas relu
C’est quelqu’un, Fantômette ! (1977) Pas relu
Fantômette dans l’espace (1977) Pas relu
Fantômette fait tout sauter (1977) *** Le furêt monte un plan astucieux, qui marche presque !
Fantastique Fantômette (1978) * Récit de quasi fantasy, vraiment raté.
Fantômette et les 40 Milliards (1978) Pas relu
L’Almanach de Fantômette (1979) Pas relu
Fantômette en plein mystère (1979) * Histoire de savant fou, assez mal tournée.
Fantômette et le Mystère de la tour (août 1979) (1979) Pas relu
Fantômette et le Dragon d’or (juin 1980) (1980) *** Course poursuite autour d’un Mac Guffin, Rock & roll et masque d’argent.
Fantômette contre Satanix (avril 1981) (1981) Pas relu
Fantômette et la Couronne (janvier 1982) (1982) Pas relu
Mission impossible pour Fantômette (octobre 1982) (1982) **
Fantômette en danger (octobre 1983) (1983) Pas relu
Fantômette et le Château mystérieux (1984) Pas relu
Fantômette ouvre l’œil (1984) Pas relu
Fantômette s’envole (1985) Pas relu
C’est toi Fantômette ! (1987) Pas relu
Le Retour de Fantômette (2006) Pas lu
Fantômette a la main verte (2007) Pas lu
Fantômette et le Magicien (2009) Pas lu

Sous la colline – David Calvo

Colline est née à Marseille. Elle aurait pu être archéologue. Alors qu’elle était de permanence à l’INRAP, elle reçoit un appel selon lequel on aurait trouvé un « placard » inconnu à la Cité Radieuse, le fameux immeuble classé construit par le Corbusier dans les années 50. Prenant l’affaire pour elle (alors qu’elle n’en a pas le droit) et accompagnée du mystérieux Toufik, elle se lance dans une bizarre exploration qui se terminera mal pour elle… Trois ans plus tard, la voilà de retour, qui s’incruste au Corbu pour en comprendre les clefs.

Sous la Colline est presque un roman « normal ». Unité de lieu, unité de personnage, unité de mystère, les habitués de David Calvo pourraient être surpris. Je commence par ses défauts : il est un peu trop long, souvent erratique, partant sur des chemins bizarres qui m’ont parfois perdu. Un peu de densification ne lui aurait pas fait de mal (et j’aurais aimé voir des photos, des dessins, des gribouillis grattés sur le béton).

L’esprit et la sève sont ailleurs. Orbitant autour de ce lieu-personnage-objet unique (le bâtiment du Corbu, navire immeuble fiché dans la terre de Magalone), le récit procède de cette technique littéraire qui est au cœur du travail de David Calvo: tisser des liens entre les mondes disjoints, rendre visible l’un en l’alignant sur l’autre. L’architecture, la politique locale, les récits de la fondation de Marseille, les mythes grecs, les Castors Juniors, la musique pop des années 80, la religion, les films d’action du Spielberg de la grande époque… 

L’écriture est unique, entre dialogues absurdes, raccourcis fulgurants et images qui éclatent comme des évidences (et magnifiques passages « de genre »- j’ai adoré l’évocation de Marie de Sormiou ou de Protis et Gyptis). J’aime ce regard porté sur le monde, et j’aime ce qu’il me révèle. J’aime enfin quand l’auteur dit son amour de Marseille (j’ai été marqué par le chant élégiaque qui concluait la novella la nuit des labyrinthes), loin de tout folklorisme ; puanteurs du port, béton des immeubles, sources magiques sous le bitume. David Calvo explore, il suit des chemins inconnus de tous et je suis heureux de pouvoir, à travers ses livres, le suivre un peu.

Dragon – Thomas Day

Bangkok, dans un futur proche. La capitale du pays du sourire est un cloaque boueux où les touristes vont visiter un joli temple le matin, faire du shopping dans un centre commercial climatisé l’après-midi et avoir une relation sexuelle tarifée le soir. Avec une jeune fille, un ladyboy… ou un enfant.

Un jour, Dragon apparaît. Il surgit dans un bordel temporaire spécialisé dans les moins de dix ans, abat les tenanciers, les clients, puis disparaît sans laisser aucune trace… La police ne veut pas de médiatisation, pas de chasse à l’homme, un homme (quasiment) seul est lancé à ses trousses.

Dragon est le premier titre publié par la collection une heure-lumière du Bélial, dédiée aux novellas de SF. Les petits livres sont très réussis, maquette, couverture, prix, ça donne envie pour la suite de la collection ! Dragon est un texte de Thomas Day dans sa veine la plus personnelle : l’Asie du Sud-Est, la violence, une lutte contre l’horreur. Le récit efficace nous plonge dans le quotidien de Bangkok au côté d’un personnage de flic assez touchant. La narration joue astucieusement sur l’ordre des chapitres pour créer quelques effets de surprise très cinématographiques. D’un point de vue stylistique, c’est épuré jusqu’à l’os et ça marche. Une bonne entrée en matière pour la collection !

Quelques remarques maintenant pour ceux qui ont déjà lu le livre.

Même si l’histoire se boucle, et exprime une sorte de tentative de libération par l’écriture (« l’auteur en vengeur masqué », selon les mots de Philippe Curval), suis-je le seul à penser qu’elle s’arrête là où tout commence ? Où peut mener le combat du mal par le mal ? Que deviendra la médiatisation de Dragon ? Quand le général se fera-t-il assassiner ? Si l’être situé dans le le « lieu de pouvoir » est plus qu’un artifice littéraire, quel est-il, et que veut-il ? Un roman suivra-t-il cette novella ?