few of us – luvan

Voici une quinzaine de textes de luvan, autrice qui ne traîne pas trop sur les sentiers battus. few of us a paru chez dystopia et forme donc un très joli livre à la couverture sanglante, serré et dense dans son texte comme dans son apparence. On le trimballe dans sa poche comme un bijou.

Cette quinzaine de récits relèvent plutôt de la science-fiction : bunkers post-apo, communautés d’après la montée des eaux, apparitions de forme biologiques bizarres, fusées partant vers l’ailleurs, soldats de guerres perdues, astéroïdes à la dérive. On lorgne fort vers le post-exotisme. Ca ne se suit pas, ce n’est pas vraiment cohérent, sinon par l’esthétique: déglingue, souvenirs, migrants, paumés. Parfois on aura une histoire, parfois un simple dialogue radio (très drôle), parfois une situation.

luvan nous sert des textes très serrés, avec tout un contexte, des personnages, des conflits, rassemblés dans quelques poignées de pages. L’écriture est poétique, riche en images & allusions. Quand ça marche sur moi (comme dans extraction, Mahrem, par exemple – il y en a d’autres), l’effet est très fort. Quand ça ne marche pas, je reste en dehors.  Je conseille le mélange aux amateurs de drogues littéraires fortement dosées et un peu râpeuses.

Les petites victoires – Yvon Roy

Les jeunes parents sont heureux : un petit garçon leur est né, Olivier, un bébé qui fait toute leur joie. Jusqu’à ce qu’ils se rendent compte qu’à 18 mois il n’a pas prononcé un seul mot. Les examens sont formels, Olivier est autiste; son développement est gravement handicapé. Le couple se sépare dans la douleur.

Souvent, dans ce genre d’histoire, le père s’enfuit et laisse la mère assumer toute seule la charge de l’enfant. Mais dans cette histoire, ce n’est pas le cas. Malgré la séparation, les parents restent unis dans leur lutte contre la souffrance de leur fils. Et le père invente ses propres moyens et techniques pour aider son petit garçon. L’autisme est encore peu connu. Je me dis qu’en observant mon fils, j’en saurai plus que quiconque sur son autisme à lui. Le récit de son parcours est passionnant.

Les petites victoires est un beau livre, dessiné dans un style très réussi, qui parle autant de l’autisme et des manières d’y faire face que de questions que tous les parents se posent un jour sur l’éducation d’un enfant.

Enfin, et ce n’est la moindre qualité du livre, Rosa (10 ans) et Marguerite (9 ans) l’ont pris et lu avec passion, passionnées par cette histoire de relation parents-enfants dans laquelle elles ont peut-être retrouvé quelque chose de leur propre vie.

Kif – Laurent Chalumeau

On a donc Georges Clounet, CRS tout juste retraité, qui n’a pas de chance avec son nom et qui arrive sur la côte d’Azur où il se retrouve propriétaire un peu malgré lui d’une boîte de nuit, le KIF. Il y a Hassan, qui traîne avec des néo-convertis islamistes qu’il impressionne en leur expliquant qu’il a été djihadiste (ce qui n’est pas faux, mais pas entièrement vrai non plus). Il y a un neveu de Ben Laden qui parle avec l’accent suisse, et aussi une cadre locale du FN qui a des ambitions. Ajoutez à cela un permis de construire pour une mosquée, un défilé de vêtements pour caniches, une poignée de bandits et un sac contenant un million d’euros en billets et 100 et vous avez un superbe scénario pour jouer à Fiasco, ambiance côte d’Azur.

Le plus étonnant, avec ce roman très rigolo, c’est que les situations absurdes et drôles qui se produisent sont toutes crédibles, à leur façon, et ne virent jamais dans le n’importe quoi. On finit par s’attacher à tous ces gens, avec leurs défauts et leur bêtise, leurs ambitions contrariées et leurs plans tordus. Cela tient aussi par le travail de la langue, argotique, déglinguée et drôle qui porte le tout et fait passer en douceur de catastrophe en catastrophe.

Livre lu sur le conseil de Pierre Jourde.

King King théorie – Virginie Despentes

Un essai féministe et punk, vite lu, marrant et qui fait penser.

J’en retiens des considérations intéressantes sur le viol comme trauma indépassable (ou pas) et ce que disent vraiment les films de rape & revenge (en gros, du point de vue masculin, la femme est tellement souillée par le viol – sa virginité étant si précieuse – que seuls des flots de sang peuvent racheter ce crime). Le passage sur la prostitution, ses attraits et la difficulté d’en sortir est réussi également. Despentes se prostituait et publiait en même temps Baise moi (que j’avais acheté à sa sortie) exactement à l’époque où sortait mon premier roman. La mise en perspective de ma propre vie avec la sienne me laisse songeur.

Jusqu’à la bête – Timothée Demeillers

Ce n’est pas évident de donner envie de lire ce livre et c’est dommage. Essayons pourtant : Erwan travaillait dans un abattoir industriel dans la banlieue d’Angers. On sait très vite qu’il a fait quelque chose de grave puisque nous le rencontrons en prison, à ressasser sa vie d’avant pour tenter de comprendre. Et c’est dans ce ressassement, cette rumination ponctuée sans cesse des clac ! de l’usine que le livre nous fait plonger. L’usine, les carcasses suspendues, le sang, les mouvements répétés, les pauses, le parking de l’usine, clac, clac, clac, les mêmes collègues, les mêmes blagues, la vaches qui roulent des yeux fous, l’imam et le rabbin venus pour les abattages rituels, les clopes, les joints, le boulot à l’usine, en attendant la retraite.

Si la question de la violence faite aux bêtes et, en lien, la violence faite aux hommes, aux ouvriers et ouvrières, vous intéresse, si ce genre d’articles de Mediapart vous parle, lisez ce livre, une plongée douloureuse dans le monde de ce pauvre type, l’usine et tout ce qui tourne autour de l’usine, le HLM de l’enfance, la semaine de vacances annuelles en Vendée, la copine de l’été 2006, le super U, les soirées au bord de l’eau, la maladie, la vie en attendant la retraite, avoir juste deux ans, trois ans tranquilles, on ne demande rien de plus.

J’ai lu jusqu’à la bête cul sec, le livre est une plainte longue et forte, à l’écriture puissante. Ce que vous faites de cette lecture, de cet éclairage cru du monde, de ce texte qui dit avec la précision de la littérature des choses rarement dites, c’est à vous de voir.

Je me demande si l’impression qu’il provoque dure aussi longtemps que l’odeur de l’usine sur le corps d’Erwan.

Une réflexion en passant. Il me paraît évident à la lecture de ce livre que ce qu’il dit est vrai. Par la précision des termes utilisés, par la qualité de la langue, sa capacité à décrire ce que je connais (un HML, un supermarché, une relation humaine…) prouvant qu’elle décrit aussi bien ce que je ne connais pas (la prison et surtout l’usine).  Je n’ai pas cherché à sa voir qui était Timothée Demeillers ni comment il avait fait ce livre. J’ai peut-être eu tort, mais je ne crois pas. Pourquoi ?

(merci à l’ami Léo pour le conseil)

L’espionne du roi soleil – Annie Pietri

Maintenant, Rosa et Marguerite choisissent toutes seules leurs livres. Je me dis en tant que parent que je devrais lire ce qu’elles lisent pour le partager avec elles, mais j’ai pris pas mal de retard, qu’à ce stade je ne rattraperai jamais. Par exemple, les deux ont lu un paquet de tomes de la fantasy animalière d’Erin Hunter (la guerre des clans) et, dans un genre différent, Rosa a un vrai goût pour les versailleries d’Ancien Régime, dont elle m’a prêté un exemple durant les dernières vacances: l’espionne du Roi-Soleil, d’Annie Pietri.

Dans ce roman, nous faisons donc la connaissance d’Alix de Maison Dieu qui, en plus d’avoir un nom qui envoie du bois, est une jeune fille audacieuse, très noble, très jolie, qui ajoute à tout ça le fait d’être une escrimeuse et une cavalière accomplie (merci les leçons du grand frère). Mais voilà que son papa meurt, que sa jumelle adorée part au couvent et que son oncle maléfique tourmente sa pauvre mère (la forçant à manger sa dot pour financer la préparation de leur hôtel particulier de Versailles ! Quelle horreur !).

Dans l’espionne…, on aura des complots, des empoisonnements, des dettes de jeu, un passage par la Bastille, une lettre secrète cachée quelque part, un Roi-Soleil, une belle favorite, un perroquet… L’intrigue est dans le registre du mystère mélodramatique Grand Siècle, avec un twist final plutôt rigolo. C’est écrit vivement, l’autrice (j’essaie le terme) a une étagère longue comme un autobus de documentation sur le château de Versailles dont elle joue avec assez de légèreté. Quelques scènes sont très jolies (la scène du jeu, la lettre à la sœur enfermée…), d’autres étonnamment violentes (le méchant cogne fort sur la pauvre servante). Ca reste une littérature assez formatée, pas provocatrice pour un sou, mais amusante et bien faite.

Curieusement, au milieu de ce roman assez dense, se trouve un étrange passage où une pleine séquence de déguisement-infiltration-enquête-action au milieu du bas peuple (mais oui !) est maladroitement expédiée en un seul chapitre. L’éditrice/teur a demandé de couper pour alléger le roman de peur de charger les « jeunes lecteurs » ? Ou bien les auberges mal famées sentaient-elles moins bon que les allées de Versailles ?

Au seuil du monde – Nathanael Dupré de la Tour

Dans ce petit livre, l’auteur-narrateur, un de ces cadres pressés de La Défense, partage les pensées qui l’habitent au retour de ses séjours au monastère de M., en Champagne, dont le prieur est un vieil ami.  

Le style imagé du texte cherche à approcher la compréhension d’un mystère : quel sens y a-t-il de nos jours à se maintenir « au seuil du monde », à vivre de travail et de prière, à s’engager à vie dans une communauté aux règles strictes basées sur l’antique et belle règle de saint Benoît ?

L’auteur tente de répondre à travers différents thèmes, traités sans ordre apparent : le travail, la prière, la chair, la charité. 

Toute personne curieuse du sujet et ayant une connaissance minimale du Christianisme pourra peut-être trouver là  des éléments stimulant sa pensée. Les autres risqueraient d’être troublés par l’apparent absence d’ordre du livre.

Curieusement, la partie la plus intéressante du livre est le « portrait du gyrovague », portrait sous un angle catholique du cadre hyper-connecté. La description de la jouissance à sentir sous ses pieds la moquette du bureau à cinq heures du matin est très juste. Les personnes ayant apprécié CLEER y retrouveront des sensations familières. Ceux qui parfois se droguent au travail corporate y apprendront à mettre des mots sur leur came. 

Reste un très curieux petit livre, ni roman, ni essai, à l’écriture très poétique et souvent brillante. J’aurais aimé qu’à partir de toutes ces impressions et ces pensées, l’auteur construise une fiction.

Point du jour – Léo Henry

Commençons par déclarer nos conflits d’intérêts : Léo est un ami et son travail m’intéresse depuis longtemps.

J’ai beaucoup aimé Point du jour, son dernier livre paru, aux éditions Scylla. Il s’agit d’une collection de récits, souvent très courts, gravitant autour d’une novella, la balade de Gin et Bobi. Des chroniques d’êtres déglingués dans le monde déglingué de Point du jour, une ville-univers spongieuse, envahie de flotte et de moisissures, coulée sous les précipitations, une sorte de bidonville confus et post-exotique aux liens bizarres avec notre monde, où on trouve des hommes aux comportements animaux, des personnages de western, une chaîne de motels assez réconfortante, des aléas climatiques qui usent le système et des alcools familiers. Léo y distille ses histoires dans une langue souvent drôle, à la fois familière et savante, et on croit souvent entendre en fond la voix haut-perchée et les accords plaqués de guitare de vieux blues des années 20. Ce sont des histoires bluesy, en vérité, avec des gens cassés racontant leurs drames avec humour, traversées par quelques personnages récurrents et attachants : Gin, la fille-lombric, Marie-Jeanne la factrice, Ishmaël le conteur un peu foireux et surtout la sculpturale Bobi, tueuse aux longues nattes, qui passe à travers Point du jour comme une lame aiguisée à travers les chairs.

Point du jour est un livre libre, dans sa forme, son univers, sa langue. De toutes les bouquins de Léo, peut-être le plus personnel.

A lire en buvant un rye ! 

Ceux qui aiment les nouvelles par email, du même Léo H. : vous aimerez !

Ceux qui aiment les textes autour de Yirminadingrad : oubliez toute prétention à coller à l’histoire du monde-tel-qu’on-le-connaît. Et vous aimerez aussi.

Ceux qui n’aiment pas imaginer pour boucher les creux entre les histoires, ni se perdre dans des univers poético-bizarres où tout n’est pas clairement expliqué, vous pourriez être largués. Pourriez. Buvez un coup, suivez les traces de Bobi, elle s’en sort à tous les coups.

L’arbre à bouteilles – Joe R. Lansdale

C’est mon deuxième livre de Lansdale de sa série Hap et Leonard et il est aussi bien, voire encore mieux, que le premier. Donc Leonard hérite une baraque de son vieil oncle, juste à côté de la maison de fumeurs de crack, et on découvre quelque chose sous le plancher de la maison: un cadavre d’enfant et une collection démente de bons de réduction pour les magasins du coin…

Le roman parle de la vie dans les quartiers Noirs de villes pourries du Texas, de vieilles descendantes d’esclaves qui cuisinent des tartes délicieuses, de la police qui n’en peut mais, d’une belle avocate ambitieuse, gênée dans sa carrière à la fois par son genre et sa couleur de peau… Ca vanne à tout bout de champ, l’intrigue policière est bien tordue, il y a des morts, des scènes bizarres, des moments cools à boire de la bière en regardant un film, entre copains, tandis que la pluie torrentielle martèle le toit de la vieille maison.

Providence – Moore and Burrows

Je me sens un peu encombré pour écrire sur un pareil monument. D’ailleurs j’ai fini de le lire depuis plusieurs mois et je renâcle un peu devant l’obstacle. Alan Moore : le meilleur écrivain de bande dessinée au monde. Écrivant sur HP Lovecraft, auteur à qui je voue une admiration immense, pour le bonheur et la fascination que ses histoires exercent sans cesse sur moi.  

J’avais déjà dit dans ces pages le plaisir que le Neonomicon, des mêmes Moore et Burrows m’avait apporté. Érudition joyeuse, idées qui donnent le vertige, sexualisation un peu folle… Providence reprend ce procédé et le pousse des kilomètres plus loin. J’ai rarement lu des livres dont la construction littéraire approche la sophistication de celui-ci. Œuvre sur une œuvre, récit et méta récit emmêlés, rêves et réalité, fiction et vérité tissés si serrés qu’elles en deviennent impossible à démêler. Des personnages réels (Lovecraft, Dunsany…) croisent des héros littéraires, à travers un héros, Robert Blake, dont le nom, la vie, les mensonges sont déjà un enchevêtrement. Sans compter que chaque épisode de cette série de douze nous est re-raconté par des extraits du journal (forcément biaisé) de Blake… 

À la lecture, j’ai été souvent agacé (par le côté systématique de l’exploration littéraire) mais j’ai aussi été choqué par certaines scènes, fasciné, épaté, émerveillé. J’ai crié Waow ! J’ai pleuré à la fin (enfin, au chapitre 11. Le 12 et dernier est très discutable).  

Le dessin de Burrows est très bon, entre quotidien des années 20, horreurs cosmiques, angoisses sexuelles et contrées du rêve. 

Impossible donc de rendre vraiment compte d’un pareil travail. Sinon qu’il s’agit d’un merveilleux hommage à l’œuvre de Lovecraft, le meilleur que j’aie jamais lu, à le démesure des rêves de l’homme de Providence.  

Je le relirai dans quelques années.

(Ces collections de couvertures de Jacen Burrows sont superbes !)