Lire Hildegarde – Livre V – Le lapidaire

Un vieil homme et une vieille femme devisent au soir de leur vie, parcourant à la fois leurs souvenirs, l’histoire mystique de la musique, l’histoire de l’Univers. Leur discours est à la fois un progression et un cycle : douze mois, douze parties, douze pierres aux propriétés magiques qui forment le lapidaire.

Hildegarde parle à Volmar, son secrétaire, celui qui dit la messe pour elle et les sœurs, son confident, son ami. On est dans le cœur d’une vie intime, dans les secrets des pensées : l’histoire du monde structurée par la musique (j’ai pensé au chant des Ainur, au début du Silmarillion) au soir de la vieillesse.

Ce livre dans le livre est bouleversant, dans sa douceur, dans la force de ses images, de ses évocations. Tout se relie: la nature, la musique, l’amitié, la divinité. On lit un livre ornementé de miniatures, à la couverture incrustées de pierres précieuses, dont chacune a un sens précis. Tout est en place, tout est accompli.

Ce billet fait partie d’une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

Lire Hildegarde – Livre IV – Disibod et Rupert

De tous petits enfants dans les bras de leurs mères, en des temps et des lieux différents. Disibod en Irlande. Plus tard, Rupert en Lotharingie. Deux saints portant en leur chair la volonté et le désir du ciel. Temps durs, barbares qui vont et viennent comme des tempêtes, maisons détruites, volonté de Dieu, miracles et rêves aux sens pas toujours évidents.

Ce bref chapitre nous conte leurs vies, leurs miracles, qui les amèneront chacun à enchanter ce lieu au bord du Rhin où vécut Hildegarde. A travers eux, qui sont des piliers de sa pensée et de sa vie, nous arrivons enfin à proximité de la sainte.

Et moi aussi au Disibodenberg

Ce billet fait partie d’une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

Lire Hildegarde – livre III – Jérusalem

Dieu le veut ! Des fleuves de pauvres gens se mettent en marche à travers l’Empire, prient, pillent, meurent, tuent. Dieu le veut. Ils partent vers Jérusalem, rêve d’une cité céleste sculptée dans le cristal. Mais cette troisième partie du roman ne débute pas là. On commence plus tôt et bien plus tard, quand l’enfant Philippe d’Alsace, comte de Flandre, se fait présenter par son père un joyaux laid et précieux à la fois, un petit flacon contenant quelques gouttes du sang du Christ. A l’intérieur du flacon, la naissance des histoires et des rêves: le rêve de Jérusalem, le rêve du récit jamais terminé d’Orlando Chuchotant, né sous un autre nom sous les cieux de l’Empire et mourant en ermite près de Saint Jean d’Acre.

Philippe écoute son père Thierry lui raconter ce que dit Orlando qui lui-même rapporte les paroles de Pierre l’Ermite et tout prend vie et tout s’anime, le fleuve du temps, le fleuve des hommes. La guerre, la vie, la mort, les rêves qui font basculer nos décisions et l’appel brûlant de la croix. Et Hildegarde ?

Dois-je établir un nouveau fief en Orient?, demande Philippe à l’abbesse avant de partir. Pour tous les manquements, les péchés et les jugements injustes dont tu t’es rendu coupable, réfugie-toi auprès du Dieu vivant, dit-elle. Ce qui est une réponse sage que Philippe prendra à son compte sans sagesse. Car les princes rêvent et veulent qu’on leur raconte des histoires.

Je l’ai déjà dit dans les pages de ce blog, mais j’ai lu enfant avec passion la série de l’histoire de France en bandes dessinées. C’est là, avec ces images très crues que jamais un enfant de dix ans n’aurait dû voir, que j’ai eu ma première vision des croisades, de leur violence et de leur folie. Mon premier grand récit de fantasy, bien avant de lire Tolkien. Hildegarde raconte une nouvelle fois, et avec quelle force !, cette aventure originelle.

Restent des échos de chansons sous la voûte. Des souvenirs de voix qui murmurent. La légende d’Eimich de Leisingen et de ses cavaliers fantômes. Celle du bon Barberousse dans son château souterrain, attendant l’heure de ressurgir de terre. Restent les chroniques, les livres, et cette impression de réel qui naît de notre besoin d’y croire. Reste la magie. Le saint sang des comtes des Flandres repose à Bruges dans l’église Saint-Basile : quelques gouttes noires dans une ampoule sertie d’or, conservées dans un reliquaire et entourées de calme, de silence, de siècles de dévotion et de ferveur patiente.

Le Grand Dieu Pan – Arthur Machen

Cette lecture fait suite aux Trois imposteurs : tout comme dans certains récits de ce roman remarquable, le Grand Dieu Pan rassemble une collection de témoignages, des sentiments sur la vie moderne et cet étonnant syncrétisme propre à Machen rassemblant une forme de récit d’horreur, un fond de légendes galloises et de mythologie. 

Machen a l’art d’évoquer sans imposer, de construire une habile suggestion dans laquelle le lecteur projettera ses craintes et ses désirs. Le Grand Dieu Pan rassemble récits, échos, témoignages d’aimables gentlemen confrontés à un autre étrange, incarné dans la figure d’une jeune femme mystérieuse qu’on ne verra jamais en face. Une œuvre fantastique remarquable et moderne, qui dégage encore de nos jours tout son pouvoir de fascination. 

Une note, que j’aurais pu faire aussi dans le billet sur les trois imposteurs : Machen a un talent tout particulier pour évoquer la ville moderne.  Ses descriptions des rues et des banlieues londonniennes sont une des matières les plus étonnantes de ses récits. 

Vernon Subutex – Virginie Despentes

Vernon est un ancien disquaire, un métier aussi étrange aux yeux contemporains que, disons, porteur d’eau ? Un jour, Vernon, au chômage depuis un paquet d’années, perd son RSA, puis son appartement, puis tout. Il se retrouve à la rue, relié au monde par son compte Facebook, et part squatter chez ses anciens copains. A travers la dérive de Vernon et le point de vue de son ancienne bande de potes, tous plus ou moins issu du milieu du rock dans les années 80, on va parcourir tout un pan de la société française en croisant notamment Emilie, ancienne bassiste devenue cadre moyenne trop seule, Xavier, scénariste raté, Patrice, postier et mari violent, Laurent, SdF, Laurent, l’autre, producteur de cinéma malade, Sylvie, grande bourgeoise divorcée, Olga, SdF aussi, Loïc, petit faf, et encore et encore.

Puis avec l’histoire des mystérieuses cassettes laissées derrière lui par Alex Bleach, ancienne star du rock dont la mort inaugure le roman, et forme en réalité la cause des ennuis de Vernon, va se mettre en place une drôle d’intrigue qui nous occupera le long des trois tomes de ce projet ambitieux.

De manière intéressante, chacun des tomes du roman a sa personnalité spécifique, ce qui me fait dire qu’ils ont été écrit avec une relative indépendance les uns des autres. 

 

Le premier est, littérairement parlant, le plus remarquable. Description d’une entrée en galère, portraits puissants et percutants des personnages. Virginie Despentes fait partie de ces écrivains qui aiment les gens sur qui ils écrivent: on s’attache à tous ces losers, ces bizarres, ces gens plus ou moins désagréables, plutôt plus que moins. Elle a un sens de la formule puissant, sait adopter des points de vue décalés. On a là un portrait de la France contemporaine en coupe, comme une version détaillée de la belle chanson de Bigflo et Oli, avec ses paradoxes, ses mauvaises tentations, ces maladies mentales et sociales modernes qui nous font rire pour que nous n’ayons pas à en pleurer. 

 

Le deuxième tome voit l’intrigue se développer réellement. Les ondes bizarres de Bleach, le talent de DJ d’un Vernon transformé, le rêve utopiste. C’est narrativement plus laborieux, même si Virginie Despentes est douée pour produire des punchlines. Le petit théâtre des personnages du T1 ronronne. J’ai l’impression que Despentes est plus douée pour poser ses personnages que pour les faire interagir. 

Le thème abordé et développé, assez SF en réalité, m’a fait penser à un autre auteur français d’origine populaire, amateur de rock et d’utopies en foutoir : Roland Wagner. Les roman de Despentes m’a paru alors devenir une sorte de préquelle sous forme de roman noir de l’univers des derniers jours de mai, dans lequel Vernon aurait eu toute sa place.

Le troisième volume est le moins réussi et le plus touchant. L’intrigue de Descentes est percutée de plein fouet par les attentats de Charlie et du Bataclan, qui bouleversent ses personnages tout comme ils semblent avoir bouleversé leur auteure dont je ne suis pas sûr qu’elle avait penser les inclure. Le désarroi traverse le livre, qui renoue avec les explosions de violence et de cruauté des premiers romans de VD. Tout part dans tous les sens, l’intrigue file et rebondit, entre traits justes (la dispute entre les amis et le départ de Vernon), discours prononcés aux nuits debout, cris de protestations, jusqu’à un finale en explosion encore plus branque que le reste.

J’ai bien aimé l’ensemble. C’est parfois très impressionnant (quel sens du portrait !), ce sera daté très vite, le portrait d’un temps, d’un instant. C’est parfois mal fichu au possible, la matière romanesque penche de traviole, l’auteure ne la tient pas très bien en place et semble nous dire: « puis merde, je m’en fous » et inviter le lecteur à aller boire un coup avec les personnages (métaphoriquement). C’est un livre, une trilogie, honnête et sincère, pleine d’observations sociales bien écrites, de souvenirs des années 80, de rêves et d’envie de musique. Plutôt pas mal.

Les trois imposteurs – Arthur Machen

Lu sur le conseil de Sabrina C.

Arthur Machen est un écrivain fantastique du tout début début du XXème siècle, qui se promène dans l’histoire littéraire non loin de Lord Dunsany, Ambrose Bierce, ou, chez nous, de Marcel Schwob par exemple. Il intéressera aussi les rôlistes car il est une sorte de proto-lovecraftien dans certains de ses thèmes ou dans son style.

Les trois imposteurs est un recueil de récits horrifiques et/ou fantastiques, démarrant tous à Londres. On y est introduit par deux amis, Dyson le littérateur un peu poseur et Philipps le rationaliste. Les deux perdent leur temps dans des cafés, dans des parcs, et rencontrent des hommes inquiétants et des jeunes femmes éplorées qui leurs racontent des histoires , auxquelles ils croient parfois un peu et parfois pas du tout.

Cela commence par une course-poursuite, à laquelle assiste Dyson, et pendant laquelle il récolte une étrange pièce d’or romaine, un aureus de Tibère. On découvrira ensuite une aventure criminelle en Amérique, une mystérieuse expédition dans le pays de Galles (l’histoire du cachet noir), des escroqueries pour voler des pierres précieuses, un homme collectionnant les instruments de torture et une étrange poudre blanche devenue vin du Sabat.

Toutes ces histoires ont leur charme, le cachet noir en particulier, par son lien thématique qu’il établit entre récits du petit peuple et hantises antédiluviennes, Lovecraft s’en souviendra. Elles me paraissent prendre la suite des Nouvelles mille et une nuits de Stevenson (notamment son très marquant Club du suicide) : elles sont souvent ténébreuses, bizarres avec une lumière de bec de gaz et un goût d’absinthe, pleines de figures incongrues et grimaçantes.

Le charme tout particulier des Trois imposteurs tient à la façon dont ces histoires sont reliées entre elles, dont elles s’éclairent ou s’annulent suivant les découvertes de Dyson. Le lecteur attentif aimant tisser des liens s’amusera à distinguer (ou dessiner, c’est pareil), un motif dans ces récits suivant ce qu’il acceptera de croire, ou de réfuter.

Une belle lecture, dans la très belle édition terre de brumes (édition savante bien traduite, bien éditée et de lecture agréable)

[edit] Ici, la passionnante lecture de Nebal

http://nebalestuncon.over-blog.com/2016/12/les-trois-imposteurs-d-arthur-machen.html

Gaudy night, le coeur et la raison – Dorothy Sayers

L’horrible couverture de l’édition française courante.

Gaudy night (la nuit tapageuse, littéralement) est le roman le plus connu de Dorothy Sayers dans le monde anglo-saxon, et je me demande bien pourquoi. Il fait partie de la série des Lord Peter, tout en s’en distinguant: le héros n’en est pas Peter, mais Harriet Vane (comme dans le mort du 18 juin) et ce n’est pas totalement un roman policier classique. S’il y a un mystère, il n’y a pas de meurtre. Le mystère semble être plus le prétexte que le sujet du récit.

De quoi s’agit-il ? Harriet Vane, écrivaine de romans policiers, est invitée à participer à une réunion d’anciennes de Shrewsbury College, à Oxford, là où elle fit ses études, ce qui lui donne l’occasion de retrouver ses professeures et d’anciennes étudiantes, et la fait réfléchir sur la place des femmes et leur possibilité d’exercer des professions intellectuelles. Là, elle trouve dans la manche de sa toge une lettre anonyme, menaçante, à laquelle elle ne prête pas attention.

Quelques mois plus tard, une série d’incidents (toges volées et brûlées, nombreuses lettres menaçantes, voire inquiétantes) convainquent la directrice du Collège de faire appel à Miss Vane pour enquêter discrètement sur les évènements, qui vont aller de pire en pire, jusqu’à l’intervention heureuse, pour les personnages et pour le lecteur, de Lord Peter.

J’ai rarement lu un roman aussi mal fichu, en particulier sous la plume de Dorothy Sayers. Il est long, bavard, filandreux, très ennuyeux. Les personnages se perdent dans d’interminables conversations, notamment sur la vie des femmes et leurs choix et sur les insupportables atermoiements du coeur de Harriet. Nous avons toute une populations de professeures que le narration peine à caractériser (encore à la fin, après des heures passées en leur compagnie, j’étais incapable de reconnaître Miss Barton de Miss Shaw, de Miss Chilperic…) comme si toutes ces toges noires et toutes ces universitaires se mélangeaient, ce qui est dommage pour un roman dont un des éléments consiste à découvrir qui, parmi ces dignes femmes, est coupable des mauvaises plaisanteries. Globalement, le mystère ne marche pas, il n’est pas bien mené, ses enjeux ne sont pas bien posés. Et si certaines scènes de courses-poursuites nocturnes sont assez excitantes, l’ensemble ne tient pas.

L’édition française dont je dispose n’a sans doute pas aidé. Elle est certes savante et pleine de notes (détaillant les sources nombreuses des nombreuses citations qui tombent de la bouche des personnages, à la limite de la pédanterie), mais aussi de fautes de typo, avec un maquettage horrible et quasi illisible. Je ne suis pas sûr que la traduction ait été bien relue.

Gaudy night est un roman féministe, dans le sens où il interroge et défend la place des femmes dans la société. On ne déniera pas la justesse de la cause, mais j’ai l’impression qu’une partie des scènes ont été écrites dans le seul but de porter un discours, ce qui nuit à la qualité romanesque et augmente la dose de bavardages. Le livre défend les droits des femmes à ne pas se marier, à ne pas avoir d’enfants, à mener une profession défendant par dessus tout la recherche de la vérité. Mais, plus peut-être encore que dans d’autres Lord Peter, il défend aussi une vision très élitiste de la société, qui met Oxford, le culte de la connaissance et la bonne société par dessus tout. Les pauvres y sont soit de bons pauvres (m’sieur, madame, my lord) soit des gens réellement peu recommandables. Quand enfin il s’agit de résoudre le mystère, Harriet Vane s’en montre totalement incapable et c’est Lord Peter qui assure la révélation finale.

Oxford, sous un angle fantastique.

Ce roman n’est pas très bon, mais il est quand même intéressant. On a l’impression que Dorothy Sayers a décidé de quitter les routes bien balisées du roman policier classique pour s’aventurer dans un livre beaucoup plus personnel. Hommage à la cité d’Oxford qu’elle aime et à qui elle consacre des pages élégiaques (et c’est vrai qu’Oxford est fantastique !) et surtout tentative de laisser vivre ses personnages. J’ai l’impression qu’elle a laissé Vane et Wimsey en roue libre, mener leur vie réelle, hors du cadre contraint d’un récit borné par des exigences scénaristiques. Harriet mène ses affaires, tente d’écrire un essai sur Sheridan Lefanu, essaie de recombiner la psychologie de Wilfrid, personnage de son prochain roman, rêve devant la vitrine d’une boutique d’antiquaire. Quand Lord Peter débarque, lui-même soumis à des contraintes de voyage diplomatiques (on dirait ces moments où, pour le rendre plus « réaliste », Superman est envoyé soutenir les intérêts des Etats-Unis durant les crises des années 80), le lord apporte au lecteur un peu écrasé par tant de quotidienneté des bouffées de joie et de fiction et ne semble se détendre que lors d’une belle promenade en punt sur les rivières de la ville.

Tout cela deviendra la source d’une nouvelle enquête, celle de l’auteur de ces lignes: pourquoi ce roman bancal, ennuyeux et très curieux est-il resté le plus connu de son autrice dans son pays d’origine ? 

En punt sous Magdalen bridge.

J’imagine que des études ont déjà été écrites sur les livres inspirés par Oxford. Excusez du peu: Alice au pays des merveilles, Harry Potter, les royaumes du Nord, l’oeuvre de Tolkien, de C.S. Lewis, de Dorothy Sayers…. Mais est-il possible de faire comprendre Oxford à qui ne la connaît pas ?

Un très bon article de Jo Walton sur ce roman peut être trouvé ici. (en anglais, avec spoilers)

https://www.tor.com/2010/03/26/the-mind-the-heart-sex-class-feminism-true-love-intrigue-not-your-everyday-ho-hum-detective-story-dorothy-sayerss-lemggaudy-nightlemg/

Je ne suis pas plus convaincu, mais je comprends aussi le point de vue de Walton.

Lire Hildegarde #2 – Trithème

L’abbesse de Bingen, qui donne à ce livre son titre, son sujet et son centre, n’est apparue dans la première partie, Cologne, qu’au détour d’un paragraphe, le temps d’envoyer une lettre sévère à une autre sœur visionnaire. Elle est un peu plus présente dans la deuxième partie, Trithème, puisque nous la voyons intervenir dans les rêves de Jean de Heidenberg, dit Trithemus, savant abbé médiéval adepte de magie.

 

Le neige tombe sur Saint Martin de Sponheim, à différents moments de la vie du très érudit petit homme. Trithème est un parcours en étoile de l’existence de ce savant, de la manière dont une vie se construit dans, autour, pour les livres, pour les mots, pour la joie pure du savoir, du mystère, des secrets. Léo Henry aime écrire sur l’écriture, écrire sur les livres et il trouve avec Trithème un sujet merveilleux, un homme pour qui les livres, les récits, les mots sont tout. Ce récit étrange et riche est tissé à travers le temps, les rêves, le savoir. Il nous emmène dans l’esprit de la fin du XVème siècle, à la naissance de l’imprimerie, alors que son encore recopiés les derniers manuscrits transportés à dos de mule de monastère en monastère. Jean Trithème rédige des livres de magie, de cryptographie, de secrets, production d’esprits subtils à l’attention d’autres esprits subtils, alors que la maladie lui troue le ventre et que les guerres, comme des orages, ravagent la Terre.

Il découvre le travaille de l’abbesse de Bingen, sa langue inventée, son ignota lingua. Un mystère à l’intérieur d’un mystère. Une pure merveille.

Ce billet fait partie d’une série consacrée au roman Hildegarde, de Léo Henry.

Les carnets de Cerise T1 à T5 – Aurélie Neyret et Joris Chamblain

Cerise est une fille de dix ans vivant dans une petite ville en compagnie de sa maman toute seule. Avec ses deux meilleures amies, Line et Erica, elle enquête sur des gens aperçus dans la rue et cherche à percer leurs mystères. Chacun des cinq albums relate une enquête différente, sous la forme d’une bande dessinée aux dessins chaleureux et doux mais aussi à travers les pages avec textes et dessins des propres carnets de Cerise.

La grande réussite de cette série repose autant sur le dessin, semi-réaliste et faussement simple que sur l’écriture, très juste dans sa description de la vie, de la psychologie et des pensées d’une enfant de dix à douze ans. Après des premières histoires assez gentilles, les récits prennent une tournure plus dramatique, avec des souvenirs enfuis, des remords des adultes, des non-dits, qui débordent sur la vie des enfants. Même si je n’ai jamais été une jeune fille de dix ans, la vision enfantine de la vie m’a paru très juste, avec ses joies, ses passions, ses douleurs et ses contrariétés. 

Le monde de Cerise n’est pas celui, très cru, des carnets d’Esther par exemple. On est dans un univers plus onirique, sans drame social, une enfance douce entre famille, amies et voisins, avec des mystères et des aventures.

Les livres sont très beaux, très bien édités, avec une identité graphique forte. Les histoires sont toujours intéressantes et souvent émouvantes, reliées les unes aux autres pour former un grand tout. Rosa et Marguerite ont beaucoup aimé, et moi aussi.

Lire Hildegarde #1

Hildegarde, de Léo Henry, est un livre composé de livres. Des histoires qui tissent des histoires qui font vivre un monde à la fois proche et lointain. Le moyen-âge au bord du Rhin, le temps du Saint-Empire romain germanique, des luttes de pouvoir entre le pape et l’Empereur. 

Cologne (premier livre) : on y fait la connaissance de sœurs peu éduquées qui triment dans un paysage ingrat. On a avec elle mal aux mains, aux pieds, au dos. Les sœurs triment et rêvent et voient parfois : onze mille vierges sur onze nefs merveilleuses, portées de la Bretagne, celle d’Hadrien, jusqu’au Rhin, baptisées toutes ensemble. S’animent les panneaux du retable de Sainte Ursule et ces petites figures dignes prennent vie, tremblent et se réjouissent et meurent massacrées par les Huns. Mais pour que le retable soit peint il faut que l’histoire naisse et soit composée et assemblée et soutenue par des trouvailles (des os, des pierres tombales) dans la ville de Cologne. Nous assistons à cette naissance et nous rencontrons une première visionnaire, Elisabeth, dévorée par ses visions, qui semble extraire de son propre corps, de sa douleur, la connaissance sur les mythes et l’au-delà. 

Premier livre: la terre lourde sous nos pieds, la fatigue des jours, les histoires qui nous baignent et qui parfois éclosent.