L’énigme des blancs-manteaux – J.B. Parot

Un jour, peut-être, je ferai jouer des scénarios sous l’ancien régime. Paris, 18ème siècle, des meurtres mystérieux, des intrigues, des bagarres, des bas-fonds jusqu’à la cour… Pourquoi ne pas lire les enquêtes de Nicolas Le Floch pour se documenter ?

Pour être honnête, ça se lit vite, c’est écrit honnêtement, l’univers et l’intrigue sont stimulants. Ce livre est un excellent sourcebook de jeu, contenant plein de détails qui font vrai pour pouvoir faire s’agiter des personnages dans ce petit monde si proche et si lointain, où on laisse de la viande à pourrir dans la cave pour qu’elle ait plus de goût, où on clopine dans des rues boueuses, où le préfet de police collectionne les perruques.

L’intrigue marche assez bien (et est sans doute jouable). 

Littérairement, on voit la doc apparaître à chaque coin de page. Les personnages sont tracés au tranchet, c’est un peu macho et un peu dégueu, pour le frisson. Rien de déshonorant, mais on est loin de l’inventivité langagière de Robert Merle dans les Fortune de France, il me semble (à relire un jour – j’ai lu ça avant le temps d’Internet, je peux avoir oublié).

Harry Potter et la coupe de feu #2 – J.K. Rowling

Après un premier article où je faisais part de mes doutes éditoriaux sur ce roman de fantasy, je suis venu à bout du bouquin, après avoir abandonné l’exaspérante version audio avec Bernard Giraudeau,  que je trouve en fait vraiment très mauvaise. Ce quatrième épisode marque donc un tournant : le roman enfle et les enjeux aussi. Harry grandit et les méchants deviennent de plus en plus méchants, on quitte l’histoire enfantine puisqu’un personnage sympathique meurt.

La fin souffre comme celle des autres romans du syndrome de Scoubidou (mais c’est le directeur du parc d’attraction !), quand les masques tombent et que les gentils s’avèrent être des méchants et certains méchants des gentils.

J’ai eu toutefois l’impression de voir le train passer depuis le quai : toute cette agitation était amusante, mais réellement intéressante. Le petit monde des sorciers, trop incohérent et tournant trop sur lui-même, ne m’intéresse plus.

La disparue de Collinton Park – Minette Walters

Voici un roman récupéré dans une boîte à livres, qui a traîné deux ans dans ma pile à lire, que j’ai failli donner plus loin en avril dernier… avant de relire le texte du quatrième de couverture :

Brillant anthropologue spécialiste des erreurs judiciaires, Jonathan
Hughes est confronté à une affaire complexe : il y a plus de trente ans,
dans la petite ville de Bournemouth, dans le Dorset, un jeune marginal a
été accusé du meurtre de sa grand-mère.

Incapable de prouver son innocence, le pauvre garçon a fini par se pendre dans sa cellule.

Épaulé par la conseillère municipale qui attire son attention sur cette affaire…

Or, full disclosure, il s’avère que les hasards de la vie m’ont amené à passer trois mois à Bournemouth au début de cette année et à m’intéresser aux particularités de l’histoire locale (c’est par exemple dans cette station balnéaire endormie et ennuyeuse qu’est mort JRR Tolkien, qui venait chaque année y passer ses vacances – aucun rapport avec le roman). Ca m’a donné envie de reprendre le livre.

La disparue… est un roman policier dont l’enquête est menée par des non-policiers, par curiosité, appât du gain (l’anthropologue veut, au début, en faire un bouquin) et sens de la justice. Les personnages en sont remarquablement bien écrits, très vivants, Jonathan l’immigré-qui-a-réussi et qui a peur dans l’Angleterre post-attentats à cause de son teint basané, et George, la conseillère municipale dépressive, engagée, drôle et mal dans sa peau. La manière dont les relations entre ces deux là s’établissent (sur de très mauvaises bases) est une très bonne scène d’introduction. L’enquête menée trente ans après les faits, le portrait social de la ville, de la police, les relations de familles tordues mises en avant… tout cela est très bien fait et on a là un roman assez remarquable, qui ne prétend pas être plus qu’il n’est, mais qui remplit très bien son contrat. Roman policier, roman social, de caractères. Plutôt pas mal.

Et si Minette Walters a écrit d’autres romans se passant dans le sud de l’Angleterre, je serai curieux de les lire.

Nouvelles — J.D. Salinger

J’avais demandé à l’ami LH quel était le meilleur recueil de nouvelles du monde (selon moi, Fictions, de Borges). Il ma répondu Nouvelles de Salinger.

On a ici neuf récits, tous mettant en scène des personnages américains (surtout de la classe moyenne) dans les années quarante et cinquante.

Un jeune couple en vacances en Floride. L’homme est allongé sur la plage, bavarde avec un enfant qui veut jouer avec lui pendant que sa femme, au téléphone, explique à sa mère que non, son mari n’est pas fou.

Une maison isolée à la campagne. Une femme rend visite à une copine d’université, elles boivent bien trop et parlent de leurs vies, de leurs mariages, des enfants.

Un enfant à l’intellect étrange (autiste, sans doute) insupporte ses parents lors d’une traversée en paquebot.

Des soldats, en Allemagne à la fin de la guerre, traumatisés par ce qu’ils ont vécu.

Un homme au lit avec sa maîtresse; le téléphone sonne, un vieux copain, ivre, cherche sa femme.

Deux jeunes femmes se disputent dans un taxi, l’une monte chez l’autre récupérer un peu d’argent et croise le frère de l’autre.

Un enfant se souvient des histoires que racontait l’animateur qui les emmenait faire du sport tous les après-midis, lui et ses copains du quartier.

Les domestiques de la maison parlent de l’enfant fugueur de leurs patrons.

Un soldat rencontre une jeune femme dans un salon de thé en Angleterre, durant la guerre.

Chacune de ces histoires est excellente. Dans chacune d’elle, Salinger nous donne un aperçu sur un petit morceau de vie d’un ou plusieurs personnages et le texte, toujours court et d’accès facile, nous laisse deviner tout le reste de la vie de ces gens, leur histoire, leurs fêlures (parfois mortelles). Ces textes me font pensé à ces feuilles de thé séchées sous la forme de petites boules qui, une fois dans l’eau chaude, se déploient toutes entières et reconstituent la figure végétale. Neuf nouvelles, neuf expériences, neuf vies. Un très grand recueil.

Les neuf tailleurs – Dorothy Sayers

Le dernier des romans de Lord Peter que nous n’avions pas lu. Edition des années 1970, introuvable chez les bouquinistes, sinon pour fort cher. J’ai fini par la payer 1 euro sur le bon coin, avec une poignée d’autres romans policiers.

Lord Peter a un accident de voiture qui l’arrête le soir du jour de l’an dans une petite ville anglaise. Accueilli par le pasteur et sa femme, Lord Peter se joint à la bande de carillonneurs (compensant le défaut d’un membre malade de l’association) qui, ce soir, décide de battre un record en sonnant toute la nuit les fameuses cloches de l’église.

Les neuf tailleurs, ce sont ces fameuses cloches (pourquoi les appelle-t-on ainsi ? Ce n’est pas clair). Le mystère commence quelques mois plus tard quand, dans une tombe fraichement creusée, on trouve un cadavre qui ne devrait pas y être. Lord Peter va revenir dans le coin, y passer quelques jours et faire émerger une histoire de vol de bijoux ayant eu lieu vingt ans auparavant. L’histoire est complexe, les personnages touchants et la méthode de mise à mort assez étonnante (je ne sais pas si elle marche).

Ce n’est pas notre Lord Peter préféré, même s’il est bien. On y retrouve le Lord Anglais à l’esprit léger, l’excellent Bunter, et tout ce petit monde des romans de Sayers: un sympathique pasteur de campagne, une jeune orpheline de la bonne société, quelques soldats, paysans, artisans…

La fin du roman est centrée sur une catastrophe naturelle qui met en perspective toute l’agitation policière et lui donne une belle profondeur. 

 

Maintenant, tristesse, nous n’avons plus d’histoires de Lord Peter à lire.  On pourra retrouver toutes les chroniques publiées de ces histoires ici.

24 vues du Mont Fuji – Roger Zelazny

Une femme accomplit, seule, une excursion au Japon, suivant comme un guide un livre d’estampes d’Hokusai. Elle tente de retrouver les points de vue depuis lesquels le grand maître japonais a regardé le mont Fuji.

Chaque chapitre de ce petit livre est associé à une des images (qu’on aura plaisir à aller trouver sur Internet pour accompagner la lecture). Ce qu’on comprend au fur et à mesure, c’est que cette femme est une sorte de super-agent combattant et que ce chemin faussement aléatoire est là pour fausser la surveillance de son pire ennemi et ex amant, qui a eu la mauvaise idée de fricoter un peu trop avec des mondes numériques.

Ce petit livre est attachant et un peu mal fichu. Attachant parce qu’on y retrouve la voix toute particulière de Zelazny. Parce que cette dernière porte bien l’aspect contemplatif de cette marche, relation entre le monde, le paysage, l’art, les souvenirs, les histoires qu’on se fait. C’est agréable à lire et assez doux. Certaines scènes purement SF (apparition des monstres numériques) ou certains sentiments paranoïaques sont bien posés. Mal fichu parce que l’aspect purement SF (la conscience dans la machine) est un peu raté et traité sans grand sérieux. Peut-être que, concernant ce point, le livre accuse son âge. Ce n’est pas bien grave.

Mon hypothèse toute personnelle : Roger Z est allé faire une excursion au Japon, sur les pas d’Hokusai peut-être. Il a trouvé ça génial, il a pris des photos, mais il a surtout imaginé des morceaux d’histoire, des personnages. En route, à son retour, il a écrit ce récit comme une sorte de journal de voyage rêvé.

A sa place, c’est ce que j’aurais fait, si j’en avais été capable. 

 

 

The Handmaid’s tale – Margaret Atwood

Je voulais lire ce néo-classique depuis un moment. Le propos en est assez bien connu : dans un futur proche, la société des USA est emportée par une révolution néo-conservatrice (sur fond de la chute de la natalité), qui abolit la plupart des institutions et remet les femmes sous la coupe des hommes (plus le droit de travailler, ni de détenir de l’argent…). Les femmes fertiles étant « assignées » aux hommes de qualité qui, sans plaisir et dans des « Cérémonies » où l’épouse légitime est impliquée, doivent les féconder. Et si après deux trois séjours de quelques années chez ces commandeurs elles n’ont pas enfanté, ou bien n’ont enfanté que des monstres, on les envoie dans les colonies.

C’est un drôle de roman, qui dégage la même impression d’étouffement sans espoir que m’avait donné, en son temps, le 1984 d’Orwell. L’univers ne m’en semble pas vraiment cohérent ni logique, ou bien on aimerait en savoir plus, sur les Marthas, les econowives, etc. Il prend sa force si on le lit comme l’expression organisée d’un cauchemar. Et en fait, ça n’a pas réellement d’importance, parce que tout passe et tout tient par le point de vue de la narratrice anonyme, une bourgeoise blanche éduquée, qui a connu le temps d’avant et lit sa nouvelle situation à la lumière de ses souvenirs qui s’effacent. A travers les sujets abordés (l’enfantement, la sororité, la fragilité des droits féminins), le livre est une sorte de portrait d’une certaine situation féminine dans les années 1980 (période d’écriture du roman). 

J’ai aimé la finesse des sentiments abordés, l’attention aux corps, aux regards, la description des mécanismes de domination et de la manière dont chacun finit par se coucher devant ce qui paraît inévitable.

La toute fin du roman, le chapitre additionnel, est très curieux, ajoutant une touche d’humour et de distance moqueuse à un roman par ailleurs horriblement sérieux. 

Au fond, je n’ai pas vraiment aimé ce livre, même si j’en reconnais la qualité et la finesse d’écriture. Est-ce que parce que ses idées sont maintenant dans le discours public ? Est-ce à cause de cette ambiance hyper-oppressante ? Ou bien du côté conte philosophique du récit ? (le chapitre final, un peu trop malin, contribue à ce sentiment). 

Je suis curieux de lire d’autres avis à son sujet.

Entends la nuit – Catherine Dufour

Myriame rentre d’Amsterdam à Paris, emménage chez sa mère qui n’a pas le sou et embauche à la Z, une société de services de data mining spécialisée dans l’immobilier (groovy!) installée dans un bel immeuble haussmannien à Paris. La jeune femme a du tempérament, mais elle a besoin d’argent alors elle s’adapte aux coutumes de la boîte, à son middle management intrusif, à ses actionnaires arrogants, à son app interne de flicage, aux locaux bizarres et biscornus. Je n’ose pas dire que l’entreprise est étrange parce que, après tout, elle n’est pas plus étrange que beaucoup d’autres. C’est notre monde qui est étrange.

Puis notre héroïne est séduite par un des riches actionnaires anglais de la Z., qui a un comportement (et des capacités ?) réellement bizarres, et le roman glisse peu à peu dans le fantastique.

On retrouve dans le texte l’humour vache et les punchlines qui font la signature de Catherine Dufour, dans un texte qui n’est pas si loin des romans non-discworld du grand Terry Pratchett, humour français et féministe en plus. Ça vanne, c’est souvent très marrant. Le propos du roman est intéressant, avec des êtres fantastiques jamais vus (par moi en tous cas), des fantasmes XIXème siècle (cannes-épées et souterrains de l’Opéra inclus), une manière d’interroger nos relations à l’immobilier et aux pierres (si, si) et un discours de lutte des classes bien envoyé notamment après le twist final qui montre ce que pourrait donner la fin d’un 50 nuances socialement réaliste. On n’aurait pas pu écrire ce texte il y a dix ans, pas de cette façon : l’époque s’y trouve, avec les diplômés précaires et les féministes conscientes et assumées.

L’esthétique du récit me touche aussi, qui révèle la passion de l’autrice pour le XIXème siècle pas-steampunk, avec ses cadavres photographiés, ses tenus étouffantes et sa prostitution hygiénique. Tout ça joue joliment avec un de mes fantasmes favoris, la visite dans notre époque d’un être d’un autre temps.

J’ai beaucoup aimé le style, l’intention, le coup de gueule final et le premier tiers, chronique d’une vie du bureau si bizarre et si commune. Pour le reste, malheureusement, la narration est bancale et le récit filandreux, une forme de romance bit-lit (pour ce que j’en connais) qui n’était pas pour moi. 

Le Christ s’est arrêté à Eboli – Carlo Levi

Il y a une quinzaine d’années, avec Cecci, nous avons suivi des cours d’italien à l’istituto italiano di cultura, à Paris. Lors d’un de ses cours, Sergio, le professeur, nous a fait lire un bref passage d’un texte littéraire décrivant une maison paysanne et les berceaux accrochés au plafond. Il a tenté de nous communiquer son enthousiasme pour Cristo si è fermato a Eboli, de Carlo Levi, et nous nous sommes dit que ça avait l’air bien, sans comprendre grand-chose à ce qu’il nous expliquait.

Puis nous avons recroisé ce roman au moment où nous jouions des histoires italiennes situées à la période fasciste, et avons eu envie de le lire. On a eu bien raison !

Carlo Levi, donc. Intellectuel bourgeois, aisé, médecin dilettante, artiste, opposant politique au fascisme et confinato : c’est à dire envoyé en exil loin de Turin, à l’autre bout de l’Italie, à Aliano, en Lucanie (Basilicate), dans un coin horriblement isolé et pauvre. 

Levi, qui n’était pas de ce monde-là, a vécu quelques années dans ces pays abandonnés de tous, que les gouvernements successifs, sans doute depuis le temps des Romains, oppriment, exploitent, sans jamais les aider.

La confrontation avec un pays étranger, pauvre et sans paroles ni écrits, est être un classique pour les écrivains, de quoi écrire des paroles fortes et authentiques, avec du vrai pour pas cher. La littérature française contemporaine regorge de ce genre de bouquins, et le livre de Carlo Levi en est un. Mais celui-ci est un chef d’oeuvre.

Le Christ… est à la fois un récit chronologique et une série de récits sur Aliano et sa région. On y parle de la culture horriblement difficile de la terre, des enfants malades du paludisme (visions d’horreur), des Italiens émigrés aux Etats-Unis (et revenus avec la crise économique), des brigands légendaires, des rassemblements fascistes à la spontanéité forcée sur la place du village, des vivants, des morts, de la sorcellerie, des êtres magiques, des animaux (chiens, chèvres, mouches, moustiques…), du sexe, de l’extraordinaire prêche de Noël de Don Traiella dans son église habituellement vide. Tout prend vie, comme un monde fantastique, imaginaire, d’une terrible cruauté, plein de visions d’horreur et de surprenantes merveilles. La Lucanie prend sa place dans le grand flux du temps, le fascisme n’est qu’une oppression de plus, elle finira un jour.

Levi est présent dans le livre sans l’envahir, chaleureux mais distant, médecin qui n’a pas envie de soigner, témoin pensif, très bon romancier.

Ce village fantastique, horrible et dur, m’a fait penser à un prélude aux Saisons. Est-ce que Maurice Pons a lu Carlo Levi ?

Ce roman nous a enchanté, il multiplie les scènes puissantes et enchanteresses, très fortes, très bien écrites. La procession de Noël, la grotte avec ses êtres surnaturels, la présence du chien Barone, les chansons lancinantes des enfants, les cavalcades dans la nuit pour aller soigner des malades pour qui on ne peut plus rien faire… 

Un roman merveilleux.

Je suis Providence – S.T. Joshi

Comme tout lecteur amateur de l’oeuvre de HP Lovecraft et curieux des publications dans le domaine, j’ai entendu parler de la biographie de référence écrite par S.T. Joshi, Je suis Providence. La récente traduction en français via un crowdfunding, belle initiative, m’a permis de m’y lancer.

A vrai dire, je l’ai d’abord achetée sans avoir d’intention de la lire, essentiellement pour le plaisir de posséder un ouvrage de référence. Puis je l’ai feuilletée, ai parcouru les premiers chapitres et ai fini par la lire en entier, à ma grande surprise.

Cette bio est un monstre et le témoignage d’une obsession, fascinante à sa manière. S.T. Joshi a étudié la vie et l’oeuvre de Lovecraft de manière austère et exhaustive. Il en a tiré ce gros bouquin qui se veut  une forme de somme définitive. Le livre explore la vie personnelle et familiale (notamment son mariage) de H.P. Lovecraft. Il s’intéresse à tous ses écrits, en commençant par ses récits enfantins, ses publications amateur à l’âge de dix ans autour des mythes grecs, ses journaux d’astronomie ou de chimie (matières qui le passionnaient), ses essais historiques, ses récits de voyage, sa poésie, et bien sûr sa fiction fantastique. On découvrira dans le livre le milieu du journalisme amateur, ses conflits associatifs, ses disputes, ses admirations mutuelles, dans lequel Lovecraft était très investi. Tout comme dans un certain milieu de ce qui ne s’appelait pas encore le « fandom », autour de la littérature fantastique. On explorera aussi les idées politiques de Lovecraft, passé du conservatisme figé à une forme de socialisme fasciste (sic), son athéisme, son rationalisme, ses conceptions économiques, et bien sûr son horrible racisme.

Le livre a une écriture sèche, rationnelle, basée sur des faits, correspondant bien à son sujet. La vie de Lovecraft est plutôt bien connue puisque nous possédons une part importante de sa monstrueuse correspondance dans laquelle le « Grand-Papa Theobald », comme il se surnommait parfois lui-même, évoque ses sujets fétiches, chronique ses déplacements, ses rencontres, construit des projets, rêve…

Lovecraft m’est apparu comme un drôle de type, un « aristocrate » en décadence sociale, issu du meilleur milieu yankee de la petite ville conservatrice de Providence, qui se voyait comme un « gentleman du XVIIIème siècle », avec ses valeurs guindées, anglaises, façonné par une très forte influence familiale. Mais surtout Lovecraft était un inadapté complet à son époque, en tous cas à la société capitaliste et travailleuse des Etats-Unis du début du XXème siècle. Il aimait lire, écrire, se passionnait pour toutes sortes de sujets et prenait un temps fou à écrire des courriers et des essais destinés à des cercles minuscules. Le portrait est en fait assez familier : s’il avait vécu de nos jours, on l’aurait qualifié de geek ou de nerd, passant son temps à causer avec ses nombreux amis d’Internet à qui il est allé rendre des visites IRL dès qu’il a pu. Il apparaît aussi avoir été un excellent ami, généreux de son temps et de ses efforts (de son argent s’il avait pu…), ne laissant jamais une lettre sans réponse parce que cela aurait manqué de savoir vivre. 

Son œuvre est à la fois importante et anecdotique. Il a écrit assez peu, en définitive, même si ce qu’il a fait a été en général très bien fait. Il écrivait pour lui, selon ses valeurs, sans chercher à plaire aux éditeurs ni aux lecteurs, prenant ce travail au sérieux mais s’en moquant souvent.

Il a vécu sobrement, mangeant peu et mal, s’intéressant peu aux femmes mais les traitant comme des égales. Un type un peu bizarre, mais gentil, et doué à sa façon. Je remercie cet autre geek obsessionnel qu’est S.T. Joshi de me l’avoir fait découvrir et mieux connaître.

Les écrivains qu’on pratique beaucoup deviennent des proches, des familiers, et occupent une place particulière dans notre cœur. On tisse avec eux des liens humains, à travers le temps et l’espace. On les retrouve dans leur œuvre, en relisant leurs histoires, comme on discute avec de vieux copains.

Je suis Providence est un bon livre, qui, tout en gardant intact l’émerveillement que son œuvre me procure, m’a permis de passer un peu plus de temps avec Lovecraft, un homme que j’aime bien, malgré ses défauts.

Peut-être qu’en ce moment, j’aimerais un peu vivre comme il a vécu : écrire du courrier, voyager un peu, lire beaucoup, être un bon ami et, de temps en temps, comme une distraction personnelle et un peu secrète, essayer d’écrire une bonne histoire.


[Edit] Une excellente lecture du même livre chez l’ami Nebal. @Nebal : je t’aurais bien vu dans les années 1930 faisant partie du cercle de correspondants du Grand Papa Theobald.