Le lièvre de Vatanen – Arto Paasalina

La lecture du cantique de l’apocalypse joyeuse, du même auteur, a été une de mes révélations littéraires de ces derniers mois. J’ai voulu découvrir le lièvre de Vatanen, roman plus ancien de quinze ans, qui a rendu célèbre Paasilinna.

Donc Vatanen est un journaliste désabusé. De retour d’un reportage ennuyeux, il percute un lièvre avec sa voiture. Et au lieu de repartir, décide de soigner puis d’apprivoiser la bête.

Le roman raconte ses aventures subséquentes, sur une mode ironique et grinçant, se confrontant au conformisme finlandais, sa découverte de la vie dans la nature, à construire des cabanes dans la forêt, lutter contre les incendies, convoyer du bétail… 

C’est drôle, enlevé, ça se lit bien. Formellement, le cantique de l’apocalypse joyeuse fonctionne de la même façon avec un récit plus cousu et construit. Le lièvre de Vatanen est plus une série de saynètes moins liées les uns aux autres. Le livre a du charme, mais il ne m’a pas autant enthousiasmé que le cantique.

Maigret tend un piège – Simenon

Après une première découverte heureuse, un second Maigret (qui traînait dans ma pile). Un tueur de femmes sévit dans Paris en plein été. Dépassé, Maigret monte un plan compliqué pour l’attraper. Plus qu’un roman policier d’enquête, celui-ci tend vers le thriller. Un thriller parigot des années 50, entendons-nous bien, avec vieilles Peugeot, bières fraiches (encore) et butte Montmartre. Mais un thriller quand même. La psychanalyse du tueur en série (car c’en est un, même s’il n’est pas nommé ainsi) est assez légère et le roman s’intéresse plus à la psychologie morale du policier qu’à la question du mal, mais ça reste très agréable à lire.

Si un autre me tombe sous la main, je le lirai. 

La lettre volée – Edgar Poe

Relecture d’un classique, découvert vers l’âge de douze ans, je ne savais pas à l’époque que le traducteur était fameux. Je l’associe intérieurement aux disparus de Saint-Agil et aux histoires de Sans-Atout, toutes publiées chez Folio. Sans jamais l’avoir relu, je me souvenais très bien de l’endroit où se trouvait la lettre.

A la relecture de ces deux histoires traduites par Baudelaire, je trouve que si le type de récit est original (le récit de déduction), le style très lent, verbeux et pesant et les intrigues très très capillotractées, sans compter l’absence totale de charisme de Dupin, rendent ces textes tout à fait indigestes. Pourquoi faire lire cela à des enfants ?

La loterie — Shirley Jackson

Ce recueil de nouvelles m’est arrivé précédé d’une jolie réputation : enthousiasme de Nébal, enthousiasme de la libraire qui, au moment où je soulevais le bouquin, m’a dit combien elle l’avait aimé. Et le fait qu’un des prix littéraires les plus fameux aux USA est le Shirley Jackson award.

La loterie est le premier conte de ce livre, mettant en scène une communauté rurale aux Etats-Unis se rassemblant pour une fête dont on ne comprend que tardivement la nature. L’histoire est si noire qu’elle poussa, à parution, une quantité d’abonnés du New Yorker à se désabonner. Et oui, c’est un récit remarquable.

Le recueil contient une série de courts récits, caustiques, noirs, jouant sur la paranoïa et l’angoisse. Pas vraiment fantastiques, mais jamais très loin. Ils sont efficaces, écrits au cordeau, sans jamais un mot de trop, le mieux qu’on puisse faire dans le domaine de la nouvelle pour magazine (très proches, dans leur registre, de ces récits de Roald Dahl, ou bien de certaines nouvelles de Bradbury, par exemple).

Si l’ensemble des récits est réussi, deux autres textes sortent du lot pour moi : celui de la jeune fugueuse qui reprend contact avec ses parents des années après, et la plus longue nouvelle, celle du couple de vacanciers qui décide de rester une semaine de plus au bord du lac, dont la construction et le niveau d’angoisse m’ont fait penser à certaines ambiances de Stephen King.

Maintenant, au risque de décevoir ma libraire, je n’ai au final pas tellement aimé ce livre. Les textes sont tous techniquement très réussis, mais je les trouve datés. Intéressants en tant que témoins de leur époque et d’un certain goût littéraire, mais plus du tout au goût du jour, ou du moins plus à mon goût.

Maigret et le fantôme – Simenon

Je n’avais jamais lu de Maigret. Cecci, qui y cherchait des idées d’intrigues policières, avait attrapé celui-ci et n’avait pas été convaincue, notamment par tout ce qui touchait aux femmes, et par le côté bon bourgeois du personnage. Rien de tout ça n’est faux, mais j’ai aimé quand même.

Ma France des années 50, jusque maintenant, c’était plutôt les histoires de Nestor Burma (dont je reste un grand amateur). Passer du côté de Maigret, c’est passer du côté des flics et du parti de l’ordre. Maigret est un lent, un calme, une bête de labour. L’histoire se passe dans le Paris des concierges, des bières fraiches servies dans des brasseries, un monde où une jeune femme vivant par elle-même attire encore l’attention. Comme le murmure d’un monde que je n’ai qu’un tout petit peu connu, et qui me rappelle tendrement mon grand-père.

Dans cette histoire, un flic malchanceux se fait tirer dessus et un collectionneur de tableaux néerlandais aux moeurs assez libre fait le malin avec le commissaire Maigret. L’intrigue est assez intéressante, mais plus que tout j’ai aimé l’ambiance et le style de Simenon. J’en lirai d’autres, si l’occasion se présente.

L’énigme des blancs-manteaux – J.B. Parot

Un jour, peut-être, je ferai jouer des scénarios sous l’ancien régime. Paris, 18ème siècle, des meurtres mystérieux, des intrigues, des bagarres, des bas-fonds jusqu’à la cour… Pourquoi ne pas lire les enquêtes de Nicolas Le Floch pour se documenter ?

Pour être honnête, ça se lit vite, c’est écrit honnêtement, l’univers et l’intrigue sont stimulants. Ce livre est un excellent sourcebook de jeu, contenant plein de détails qui font vrai pour pouvoir faire s’agiter des personnages dans ce petit monde si proche et si lointain, où on laisse de la viande à pourrir dans la cave pour qu’elle ait plus de goût, où on clopine dans des rues boueuses, où le préfet de police collectionne les perruques.

L’intrigue marche assez bien (et est sans doute jouable). 

Littérairement, on voit la doc apparaître à chaque coin de page. Les personnages sont tracés au tranchet, c’est un peu macho et un peu dégueu, pour le frisson. Rien de déshonorant, mais on est loin de l’inventivité langagière de Robert Merle dans les Fortune de France, il me semble (à relire un jour – j’ai lu ça avant le temps d’Internet, je peux avoir oublié).

Harry Potter et la coupe de feu #2 – J.K. Rowling

Après un premier article où je faisais part de mes doutes éditoriaux sur ce roman de fantasy, je suis venu à bout du bouquin, après avoir abandonné l’exaspérante version audio avec Bernard Giraudeau,  que je trouve en fait vraiment très mauvaise. Ce quatrième épisode marque donc un tournant : le roman enfle et les enjeux aussi. Harry grandit et les méchants deviennent de plus en plus méchants, on quitte l’histoire enfantine puisqu’un personnage sympathique meurt.

La fin souffre comme celle des autres romans du syndrome de Scoubidou (mais c’est le directeur du parc d’attraction !), quand les masques tombent et que les gentils s’avèrent être des méchants et certains méchants des gentils.

J’ai eu toutefois l’impression de voir le train passer depuis le quai : toute cette agitation était amusante, mais réellement intéressante. Le petit monde des sorciers, trop incohérent et tournant trop sur lui-même, ne m’intéresse plus.

La disparue de Collinton Park – Minette Walters

Voici un roman récupéré dans une boîte à livres, qui a traîné deux ans dans ma pile à lire, que j’ai failli donner plus loin en avril dernier… avant de relire le texte du quatrième de couverture :

Brillant anthropologue spécialiste des erreurs judiciaires, Jonathan
Hughes est confronté à une affaire complexe : il y a plus de trente ans,
dans la petite ville de Bournemouth, dans le Dorset, un jeune marginal a
été accusé du meurtre de sa grand-mère.

Incapable de prouver son innocence, le pauvre garçon a fini par se pendre dans sa cellule.

Épaulé par la conseillère municipale qui attire son attention sur cette affaire…

Or, full disclosure, il s’avère que les hasards de la vie m’ont amené à passer trois mois à Bournemouth au début de cette année et à m’intéresser aux particularités de l’histoire locale (c’est par exemple dans cette station balnéaire endormie et ennuyeuse qu’est mort JRR Tolkien, qui venait chaque année y passer ses vacances – aucun rapport avec le roman). Ca m’a donné envie de reprendre le livre.

La disparue… est un roman policier dont l’enquête est menée par des non-policiers, par curiosité, appât du gain (l’anthropologue veut, au début, en faire un bouquin) et sens de la justice. Les personnages en sont remarquablement bien écrits, très vivants, Jonathan l’immigré-qui-a-réussi et qui a peur dans l’Angleterre post-attentats à cause de son teint basané, et George, la conseillère municipale dépressive, engagée, drôle et mal dans sa peau. La manière dont les relations entre ces deux là s’établissent (sur de très mauvaises bases) est une très bonne scène d’introduction. L’enquête menée trente ans après les faits, le portrait social de la ville, de la police, les relations de familles tordues mises en avant… tout cela est très bien fait et on a là un roman assez remarquable, qui ne prétend pas être plus qu’il n’est, mais qui remplit très bien son contrat. Roman policier, roman social, de caractères. Plutôt pas mal.

Et si Minette Walters a écrit d’autres romans se passant dans le sud de l’Angleterre, je serai curieux de les lire.

Nouvelles — J.D. Salinger

J’avais demandé à l’ami LH quel était le meilleur recueil de nouvelles du monde (selon moi, Fictions, de Borges). Il ma répondu Nouvelles de Salinger.

On a ici neuf récits, tous mettant en scène des personnages américains (surtout de la classe moyenne) dans les années quarante et cinquante.

Un jeune couple en vacances en Floride. L’homme est allongé sur la plage, bavarde avec un enfant qui veut jouer avec lui pendant que sa femme, au téléphone, explique à sa mère que non, son mari n’est pas fou.

Une maison isolée à la campagne. Une femme rend visite à une copine d’université, elles boivent bien trop et parlent de leurs vies, de leurs mariages, des enfants.

Un enfant à l’intellect étrange (autiste, sans doute) insupporte ses parents lors d’une traversée en paquebot.

Des soldats, en Allemagne à la fin de la guerre, traumatisés par ce qu’ils ont vécu.

Un homme au lit avec sa maîtresse; le téléphone sonne, un vieux copain, ivre, cherche sa femme.

Deux jeunes femmes se disputent dans un taxi, l’une monte chez l’autre récupérer un peu d’argent et croise le frère de l’autre.

Un enfant se souvient des histoires que racontait l’animateur qui les emmenait faire du sport tous les après-midis, lui et ses copains du quartier.

Les domestiques de la maison parlent de l’enfant fugueur de leurs patrons.

Un soldat rencontre une jeune femme dans un salon de thé en Angleterre, durant la guerre.

Chacune de ces histoires est excellente. Dans chacune d’elle, Salinger nous donne un aperçu sur un petit morceau de vie d’un ou plusieurs personnages et le texte, toujours court et d’accès facile, nous laisse deviner tout le reste de la vie de ces gens, leur histoire, leurs fêlures (parfois mortelles). Ces textes me font pensé à ces feuilles de thé séchées sous la forme de petites boules qui, une fois dans l’eau chaude, se déploient toutes entières et reconstituent la figure végétale. Neuf nouvelles, neuf expériences, neuf vies. Un très grand recueil.

Les neuf tailleurs – Dorothy Sayers

Le dernier des romans de Lord Peter que nous n’avions pas lu. Edition des années 1970, introuvable chez les bouquinistes, sinon pour fort cher. J’ai fini par la payer 1 euro sur le bon coin, avec une poignée d’autres romans policiers.

Lord Peter a un accident de voiture qui l’arrête le soir du jour de l’an dans une petite ville anglaise. Accueilli par le pasteur et sa femme, Lord Peter se joint à la bande de carillonneurs (compensant le défaut d’un membre malade de l’association) qui, ce soir, décide de battre un record en sonnant toute la nuit les fameuses cloches de l’église.

Les neuf tailleurs, ce sont ces fameuses cloches (pourquoi les appelle-t-on ainsi ? Ce n’est pas clair). Le mystère commence quelques mois plus tard quand, dans une tombe fraichement creusée, on trouve un cadavre qui ne devrait pas y être. Lord Peter va revenir dans le coin, y passer quelques jours et faire émerger une histoire de vol de bijoux ayant eu lieu vingt ans auparavant. L’histoire est complexe, les personnages touchants et la méthode de mise à mort assez étonnante (je ne sais pas si elle marche).

Ce n’est pas notre Lord Peter préféré, même s’il est bien. On y retrouve le Lord Anglais à l’esprit léger, l’excellent Bunter, et tout ce petit monde des romans de Sayers: un sympathique pasteur de campagne, une jeune orpheline de la bonne société, quelques soldats, paysans, artisans…

La fin du roman est centrée sur une catastrophe naturelle qui met en perspective toute l’agitation policière et lui donne une belle profondeur. 

 

Maintenant, tristesse, nous n’avons plus d’histoires de Lord Peter à lire.  On pourra retrouver toutes les chroniques publiées de ces histoires ici.