A bord du darjeeling limited – Wes Anderson

Bientôt on aura fait le
tour de la filmographie de M. Anderson, et ce sera bien triste. A bord… n’est
pas son film le plus réussi, mais comme tous les films de ce réalisateur, il a ses beautés propres.

Trois frères, des
Américains, embarquent à bord d’un train de luxe, en Inde, pour une expédition
vers les montagnes et vers un but encore inconnu. La peinture de cette fratrie,
pleine de reproches, d’affection, de non-dits, d’histoires pas réglées et d’amour (quand même), est l’élément le plus réussi du film. Les trois acteurs sont
extraordinaires, tous justes et on a un grand bonheur et suivre ce triple et
improbable héros. Le film vaut aussi pour ses décors, ses couleurs, sa musique,
comme un trip ethno-new-age un peu bizarre où les personnages sont sans cesse à
côté de leurs pompes, comme s’ils avaient toujours un temps de retard sur les événements.

Bizarre, planant, et au
final très chouette.

Récits d’Ellis Island – Georges Perec & Robert Bober – 1ère partie (traces)

Dans cet intéressant billet, Alain Korkos mentionnait ce film que nous avons donc acheté sur le site
de l’INA.

Il s’agit d’un
documentaire TV réalisé vers 1980 par Robert Bober et écrit par George Perec, un voyage
et une enquête sur Ellis Island, l’île des larmes, à l’entrée de New York.
Beaucoup a maintenant été dit et écrit sur cet endroit et je ne reviendrai pas
dessus. A l’époque l’île venait de devenir un lieu touristique et les zones en
ruine étaient encore nombreuses, rien de comparable avec ce que le site bien aménagé qu’on peut visiter maintenant.

Le documentaire est fait
avec les moyens et le style de l’époque : une seule caméra, quelques
images d’archive, beaucoup d’images d’espaces vides, de trucs cassés… et la voix et le
discours, passionnants de Perec, qui demande : que cherchons-nous
ici ? Comment montrer ce que c’était ? Comment le voir ? Comment
attraper les drames, les vies qui ont filé, qui ont disparu ? Comment
saisir cet endroit où des hommes et des femmes laissaient une ancienne vie
derrière eux pour en commencer une nouvelle ? Le documentaire apporte de petites bribes de réponses, partielles et partiales. La quête de la mémoire n’est jamais facile.

Fantastic Mr Fox – Wes Anderson

Suite de notre exploration de l’univers foutraque de Wes Anderson.
Fantastic Mr Fox est un film d’animation adapté d’un roman très marrant de Roal
Dahl dont il respecte grosso-modo la trame. Mais les personnages parlent comme
des personnages de Wes Anderson, comme des adultes avec des problèmes d’adultes
(tu es sûr que c’est le moment d’acheter ? Est-ce qu’on va avoir un
deuxième enfant ?), on y trouve un ado mal dans sa peau, des minorités en
mal d’intégration et un paquet de trucs bizarres.

Le film a beaucoup de charme mais dégage l’impression d’un truc bancal, pas
vraiment pour enfants (nos filles n’ont pas accroché, peut-être étaient-elles
trop petites ?), balançant entre la frénésie narrative et la comédie de
dialogues. Quelques scènes, toutefois, sont magnifiques (la rencontre avec
Canis lupus, notamment) et le personnage de Fox est très réussi.

Rushmore – Wes Anderson

Suite de notre exploration de la filmographie de Wes Anderson, sur les conseils avisés de David C.

Max Fischer est fils de coiffeur, mais il est entré par dérogation (parce qu’il avait écrit une pièce de théâtre) à Rushmore, une école chic et hyper-huppée. Là, il s’est parfaitement intégré, naviguant comme un poisson dans l’eau dans les coutumes, institutions et organisations extra-scolaires de l’école. Il est membre actif, fondateur ou vice-président de tous les clubs : escrime, théâtre, astronomie, chapelle vocale… Seul petit problème: il est nul en classe. Si mauvais que la direction va devoir le mettre dehors et l’envoyer… dans l’enseignement public. Cette menace sur la vie de Max, quinze ans, va provoquer en lui et autour de lui des bouleversements et des péripéties folles, de ses relations au très riche M. Blumen, le sponsor de l’école, ou avec Dirk, son « filleul » à la maman si belle, en passant par la jolie et paumée institutrice dont il va tomber amoureux.

Rushmore est un film fou. Partant d’un postulat assez spécial, son récit nous emmène dans toutes sortes de directions à un rythme de roller coaster. Le film n’est jamais là où on l’attend. Qu’on sache qu’on y trouvera un aquarium géant, la jungle du Vietnam, des rencontres dans la brume d’un cimetière. Des larmes, des mensonges, des folies, de l’amitié, et les amours très pures et dangereuses d’un très jeune homme, traitées avec la même finesse qu’on retrouvera dans Moonrise Kingdom. La relation (inexistante ?) entre Max et Mrs Cross au si curieux visage, sérieux et perdu, est la plus belle chose du film.

Plastiquement, le film est intéressant, même s’il n’est pas aussi abouti et parfait que Grand Budapest hotel ou Moonrise Kingdom. Mais Rushmore est déjà un grand moment de joie, de larmes et de douceur.

Breakfast at Tiffany’s — Blake Edwards

Don’t take me home until I’m drunk – very drunk indeed.



Une très belle jeune femme vit seule dans un appartement au joyeux désordre, en compagnie d’un chat à qui elle n’a jamais pris la peine de donner un nom. Un écrivain entretenu s’installa au-dessus de chez elle, elle le baptisera « Fred », du nom de son frère adoré. Elle s’appelle Holy (pour Holiday) et elle est jouée par Audrey Hepburn, peut-être la plus belle actrice de cinéma de tous les temps.

Breakfast at Tiffany’s est adapté d’une novella de Truman Capote. Ca se passe à New York, c’est plein d’une vie pétillante et superficielle, de mots d’esprits et de douleurs cachées.

Holy est une call girl. Elle est charmante, délicieuse, merveilleuse et complètement paumée. Elle fuit, elle rit, elle construit des illusions dont on voit bien combien elles sont mortifères… Et son histoire est filmée dans technicolor pimpant, le récit des bourré d’humour, de gags burlesques (la scène de la fête est énorme), de situations incongrues et drôles. Le charme opère, on s’amuse, on sourit et on a peur pour cette pauvre Holy jetée dans sa course en avant.

On sent que le scénario de Hollywood a gommé les nombreux sous-entendus homosexuels, que la fin est là pour que nous ne soyons pas trop tristes. Reste que le film a une grâce folle, à l’image de Holy mangeant son petit déjeuner au petit matin devant les vitrines de Tiffany’s, car, comme elle dit : Nothing very bad could happen to you there.




Margin call – J.C. Chandor

Des types qui bossent pour une banque d’affaire, portent de belles cravates, fixent toute la journée de nombreux écrans d’ordinateur, travaillent tard, et gagnent, pour le plus jeune, 250 000 dollars par an. Des buildings new-yorkais, du jargon de la finance, des naïfs pas très naïfs et des requins très requins : c’est la population du film Margin Call.

Ca commence par une scène de licenciement, tranquille et glaçante. Puis un jeune analyste à gros sourcils découvre que la banque d’affaire pour laquelle il bosse détient trop d’actifs toxiques et va exploser si quelqu’un s’en rend compte. A 22h, son chef (enfin, son N+2, le N+1 ayant été licencié ce matin) arrive. A 23h, le chef de son chef, puis ça continue à monter. A 2h du matin, l’hélico du grand patron se pose.

Trente-six heures dans la vie d’une banque, d’un licenciement à une crise mondiale. Les personnages sont bien posés, jamais jugés. Leur monde est évoqué finement, sans grossièretés, sans jugement moral tombé du ciel. J’y trouve même une certaine poésie du corporate, avec les écrans, les ascenseurs propres, les discussions de crise à 4h du matin, comme dans un rêve. Je me suis demandé comment le Groupe aurait géré le problème. De la même façon, sans doute…

Quelques détails : quand on aperçoit pour la première fois Will Emerson (joué par l’excellent Paul Bettany), on trouve que c’est un c###. Puis on monte dans la hiérarchie, et il paraît soudain tout à fait sympathique. Mention spéciale à Jeremy Irons, qui campe un superbe monstre et arrive à me convaincre que oui, certains humains sont des reptiles à sang froid.

Une chose commune relie tous ces hommes (et cette femme) : quand Mammon les appelle, ils répondent tous présent.

A letter to three wives – Joseph L. Mankiewicz

Fin des années 40. Une petite ville bourgeoise près de New York. Trois femmes, trois amies, embarquent pour une excursion avec une foule d’enfants. Juste avant de monter sur le bateau arrive une lettre d’Addie Ross, leur « amie »… qui leur explique qu’elle quitte la ville, avec l’un de leurs maris.

L’histoire se construit alors sur une série de trois flashbacks, présentant la vie conjugale de chacune des trois amies. La fille de paysan devenue infirmière pendant la guerre, ayant épousé un officier mais complexant sur son origine sociale. Celle qui vient d’un bon milieu et a épousé un professeur de lettres, et qui gagne la vie de la famille en écrivant des romances radio. Enfin, la belle immigrée qui épouse le grand chef d’entreprise local…

A letter to three wives est une comédie de mariage, douce-amère, à la mécanique scénaristique impeccable, aux dialogues superbes, reposant, à travers le personnage d’Addie Ross, sur une mise en abyme amusante. Les personnages sont tous justes, bien campés, très bien joués, avec une attention particulière portée aux seconds rôles, tous très justes.

Mais le film ne serait qu’une distraction de plus sans le regard d’une incroyable délicatesse posé par Mankiewicz sur ces personnages, ces actrices, ces femmes, toutes trois portant leurs forces et leurs fêlures, et forcées de se révéler à elles-mêmes.

Jimmy’s hall — Ken Loach

Ken Loach est un vieux marxos idéaliste et ça se voit. Si ce détail vous dérange, n’allez pas voir ce film et cessez de lire ce compte-rendu. 

Bien, c’est admis.

Nous avons donc Jimmy Gralton, qui rentre en Irlande dans les années 30 après une dizaine d’années d’exil. Il rentre voir sa vieille mère, qui habite dans un coin de la vieille Irlande où il y a des masures de pierre, des collines, des nuages gris, de la pluie, de la tourbe. La vraie Irlande, quoi, celle des types pauvres et rugueux qui triment dur dans un monde difficile.

De son exil New-Yorkais, Jimmy ramène des disques de jazz, une robe pour son ex-fiancée qui s’est mariée avec un autre, et un paquet de souvenirs.

Ce film raconte comment Gralton rouvre son dancing (le hall du titre), où l’on s’amuse, on joue de la musique, on prend des cours de dessin, on lit de la poésie… Une maison de bois, collective, où l’on prend du bon temps. Ce qui ne plaît ni aux grands propriétaires terriens, ni au curé, le père Sheridan, qui entend bien maintenir sa paroisse dans le droit chemin.

Le film est attachant, opposant face à l’autorité et à l’oppression un type qui aimerait que ses contemporains soient libres, généreux et heureux. Tout le monde accuse Gralton d’être un coco, et il l’est, mais jamais on ne le voit sortir de prechi-precha marxiste. La libération du peuple, il la cherche par le plaisir et le bonheur. 

Le récit est plutôt bien mené, Jimmy est élégamment campé par un acteur qui a du style, le père Sheridan, dans son outrance, est réussi, et il y a de belles scènes où l’on voit comment le conformisme social peut tomber comme une enclume sur la tête des familles (la lecture des noms à l’église, waow…). Maintenant, il est assez drôle de voir un récit mettant l’Eglise dans un rôle d’opposant, nous servir une hagiographie. Jimmy n’a aucun défaut: il ne boit pas, ne se met pas en colère, ne commet pas l’adultère. Heureusement pour lui, le supplice est remplacé par une course en vélo…

The Grand Budapest Hotel – Wes Anderson

Nous sommes donc allés voir notre premier film de Wes Anderson.

C’était très bien. Imaginatif, aigrelet, rythmé, barré, construit à étages comme une pâtisserie de chez Mendl mise en abyme. La classe, quoi.

J’ai toujours aimé Ralph Fiennes (qui jouait déjà dans un de mes films pas trop connus préférés) je l’ai trouvé très beau en M. Gustave, avec son improbable acolyte à moustache tracée au crayon. 

Air de panache ? Ils n’avaient que la demie-once.

Le vent se lève – Hayao Miyazaki

C’est l’histoire d’un jeune homme qui voulait fabriquer de beaux avions. Ni plus, ni moins. On est au Japon, entre les deux guerres. Les gens sont pauvres, la terre tremble, la guerre gronde, le vent se lève. Le chapeau de Jiro s’envole, une jeune fille le rattrape, sourit, et dit, en français : le vent se lève, il est temps de vivre. Tout le film est là, dans la citation de Paul Valéry.

 C’est un film sans artifices, sans émotions calculées, sans ruses de scénario, dans la forme d’art la plus artificielle et la plus fabriquée qui soit, le dessin animé, là où il faut reconstituer complètement le monde. Il n’y a pas de personnages, seulement des personnes, avec leur histoire, leurs désirs, leurs maladresses, leur bonté, leurs relations, toutes justes. Tout est vrai, le laid comme le beau, la tristesse comme la grâce. Le vent se lève, le récit est traversé par une inquiétude de fin du monde, éclairée de moments de beauté. Jiro, enfant, dort, vit, rêve, agit, et sa vie entière, de train en bateau, de voyage en Allemagne en voyage onirique, sa vie est un long rêve éveillé. Jiro arrive à l’hôtel, portant un costume clair, il marche lentement, pensif, et on comprend peu à peu que cet homme est épuisé, presque brisé, et que par la chance d’une rencontre et d’un été, au pied de la montagne magique, il trouvera le bonheur.

Le vent se lève est une merveille. J’ai beaucoup pleuré.



Saisissant…