Nous allons tous très bien, merci — Daryl Gregory

Dans ce court roman, Daryl Gregory fait le récit d’une thérapie de groupe dont les participants ont tous survécu à un épisode traumatique et surnaturel. C’est bien écrit, effrayant, amusant en même temps, les personnages sont très bien, et, le roman étant court, c’est vite lu. Gregory est un malin qui, en plus de recycler des tropes des récits d’horreur se livre à une réflexion méta-littéraire explicite sur ce type de récit, proposant un métarécit alternatif à celui du héros aux 1000 visages. A vouloir être malin, on est parfois malin (ce livre l’est), mais ça ne m’a pas emmené très loin, sans doute parce que le jeu avec les genres, au fond, ne m’intéresse pas. Ne boudez toutefois pas votre plaisir, ça reste un petit bouquin très plaisant.

 

PS : la couverture d’Aurélien Police est excellente et correspond très bien au livre.

Nous étions l’avenir — Yaël Neeman

J’ai lu ce livre sur le conseil de luvan (merci !) et je l’ai lu avant Agrapha. On verra qu’il y a un petit rapport entre les deux livres.

Nous étions l’avenir est un livre de souvenirs, une mémoire reconstituée, au sens noble du terme, de la jeunesse dans les kibboutzim. La jeunesse de l’autrice, la jeunesse de ses pairs, la jeunesse de ceux qui ont précédé. Les kibboutzim étaient (sont encore un peu) une société socialiste profondément originale, développant, hors cadre religieux, une forme de vie et de travail en communauté. Expérience agraire, expérience sociale, éducation collective, enfants éduqués ensemble hors d’un cadre familial, expérience de formation, expérience de liberté et expérience de guerre. Fidèle au monde dont il est le fruit, Nous étions l’avenir n’est pas écrit au je, mais au nous (avec une grande élégance, je ne m’en suis presque pas rendu compte) et tente dans sa forme et dans sa langue de faire vivre au lecteur la singularité de ces vies, loin de la propagande et des rêves socialisto-sioniste, au niveau de la terre, du travail, de l’ennui, des chansons, des légendes, avec comme axe la volonté permanente des pionniers des kibboutzim de raconter leur histoire et l’impossibilité d’y parvenir.

Par le récit et la langue, donner vie à une communauté lointaine dans le temps ou l’espace, voilà le lien avec Agrapha. Cette volonté fait de Nous étions l’avenir bien plus qu’un livre de souvenirs et de chroniques, mais une belle oeuvre littéraire.

Agrapha – luvan

Je sors d’une expérience littéraire forte : la lecture d’Agrapha. Tenter d’en rendre compte proprement est une gageure. Je vais jeter ici quelques impressions, sentiments et élaborations qui seront sans doute assez pauvres en regard de l’impact du texte.

Huit femmes, au bord de l’Atlantique, quelque part après les raids viking. Elles se rassemblent autour de la plus âgée d’entre elles, Volusiana, une ermite. Leur communauté a duré quelques années, a laissé des récits de miracles reproduits par des chroniqueurs ultérieurs et surtout des textes de leurs mains, traduits et annotés par l’autrice, qui tente de rendre compte d’une vie communautaire de femmes, une vie sacrée, en contact avec le divin et la nature.

A la lecture de ces traductions, on comprend aussi très vite qu’un mystère, celui des agrapha (ce qu’on ne peut écrire), entoure le témoignage de ces femmes. Agraha est un livre qu’on lira en naviguant sans cesse du début au milieu puis à la fin, le parcourant comme un texte universitaire, un casse-tête, un jeu de pistes… On comprendra vite que le livre est composé de trois parties : les traductions, le cahier de l’autrice et le parchemin, et que chacune de ces parties nous emmènera sur son propre chemin.

J’ai tenté dans les lignes qui précèdent de rendre compte du contenu d’Agrapha, et je l’ai à peine effleuré, parce que mon texte est écrit dans la langue française de tous les jours et que le premier choc d’Agrapha, du moins de sa première partie, est sa langue. La traductrice du premier tiers tente, en jouant avec toutes sortes d’idées autour de notre langue, de rendre ce que pouvait être le parler, l’expression de femmes du moyen-âge au parler composite entre latin, français ancien, thudisque, langues celtes… Sachant que le parler de chacune des huit en différent. Elle joue sur les genres (certains mots passent du masculin au féminin, au neutre…), la ponctuation, l’injection de termes venus d’autres langues, je soupçonne même des créations de mots ex-nihilo. Ce jeu de langue est non seulement fascinant, crédible, mais aussi très heureux et joyeux, créant un texte certes un peu plus lent à lire, mais très beau, poétique et toujours compréhensible et surtout nous plongeant dans des esprits et des temps entièrement autres. (d’autant que la traductrice fournit annotations et glossaire – rassurant mais pas obligatoire) pour être sûr de ne rien manquer. Ce texte et ce para-texte font d’Agrapha une oeuvre totalement originale et un très beau livre de science-fiction (ben oui : tenter de rendre par un récit et par le langage un monde résolument autre, des modes de pensée et de socialisation différents, c’est de la SF, non ?)

Je n’entrerai pas dans les deux autres parties dans le cadre de ce billet, sinon pour dire qu’elles partent du socle posé dans la première partie pour explorer des chemins multiples. On lancera des vrilles vers le récit fantastique médiéval, l’auto-fiction, l’horreur cosmique, avec des éléments psychanalytiques… luvan a trop de respect pour lae lectaire pour imposer quelque interprétation que ce soit. J’ai pour ma part suivi quelques pistes, ait aimé des images, des impressions, alors que d’autres m’ont déplu et qu’il m’est arrivé de sortir du livre par endroits.

Ce n’est pas grave, le voyage valait le coup et, en sortant d’Apgraha, on a envie parler dans une langue plus forte, plus poétique, une langue qui ne serait pas celle de ce livre, mais la nôtre propre et que le monde entier comprendrait, par le miracle de la Pentecôte. 

le livre dit les vies des huit mulieres religiosae auprès de la source non loin des ruines du havan. on entend lae meer mais on s’en tient loin.

Quelques pensées en plus.

Agrapha est proche d’au moins deux autres livres proposés par la Volte. Evidemment : Hildegarde, de Léo Henry, dont j’ai beaucoup parlé sur ce blog. D’une manière très différente de Léo Henry, luvan essaie de faire vivre en nous quelque chose de la vie d’un autre temps. Elle est aussi similaire à Eliott du néant, un des romans les plus obscurs de Sabrina Calvo (le journal de la narratrice dans la deuxième partie m’y a souvent fait penser).

On peut enfin la rapprocher des mémoires d’Hadrien, par la tentative littéraire de se lier avec des êtres du passé. Et peut-être aussi de cette pièce qui n’existe pas mais dont j’ai cru un temps à l’existence, les huit sanctimoniales en quête d’autrice.

Le dernier des six — Georges Lacombe

Nous avons regardé ce film de 1941 dans notre exploration du cinéma français sous l’occupation. C’est un film noir pas très sérieux. Six amis se font une promesse : ils vont tenter de faire fortune chacun de leur côté dans tous les coins du monde pendant 10 ans. Les survivants se répartiront la fortune de tous. Et bien sûr, à leur retour en France, ils meurent un par un.

Ca ne casse pas trois pattes à un canard, l’intrigue est assez simple mais les acteurs sont chouettes, notamment Pierre Fresnay et Suzy Delair qui jouent les mêmes personnages que dans l’assassin habite au 21 et c’est normal puisque l’assassin est en fait la suite de du dernier des six. On l’a regardé avec plaisir, tout en sachant que ce n’était pas immense.

A noter, d’improbables numéros de danse avec des girls très déshabillées, insérées parce que le récit se passe en partie dans un music-hall. On ne s’attendait pas à ça dans la France de Pétain !

Le dictateur – Charlie Chaplin

Après l’avoir vu lors d’une ressortie au cinéma au début des années 2000, nous avons voulu montrer le Dictateur aux enfants. 

Voir des films de Chaplin, c’est toujours plonger dans un univers artistique unique. Le Dictateur peut paraître horriblement daté, avec son humour zimboum, ses baffes dans la gueule, ses poursuites dérapantes, sa naïveté, ses personnages simples. Le canon détraqué se tourne pour poursuivre le canonnier, le dictateur éructe des phrases hachées crachant sur les Juden tout en faisant des grimaces et le savant fou essaie des inventions absurdes qui tournent tout le temps en désastre. C’est un film de sketches, au scénario flottant, situé dans une Allemagne de pacotille, un ghetto juif inventé en studio et pourtant c’est quand même bien. Il y a chez Chaplin un humour, une tendresse, quelque chose de doux et d’un peu ridicule. J’aime toujours voir ou revoir ses films. Chaplin est un clown, sorti du cirque pour tomber dans le cinéma (et moi, j’aime le cirque).

La fin où l’acteur casse le quatrième mur pour parler aux spectateurs, me bouleverse toujours.

Les enfants ont bien aimé.

Le cercle rouge – Jean Pierre Melville

Suivant les recommandations d’Alain Korkos, et parce qu’on avait beaucoup aimé l’armée des ombres, nous avons regardé le cercle rouge. L’article d’Alain Korkos explique très bien pourquoi c’est bien, je ne vais pas reprendre ses arguments, je suis d’accord avec tout.

C’est un film au scénario très simple, aux personnages tracés en quelques lignes, avec très peu de dialogues (à part une poignée de répliques, le film est compréhensible en entier sans savoir ce que les personnages disent), avec zéro rôle féminin (sinon des silhouettes sexy pour la figuration). Les acteurs y sont des présences physiques. Alain Delon porte la moustache, Bourvil joue un rôle sérieux (et il est formidable), Yves Montand est un tireur d’élite. Tout cela passe, et c’est même absolument formidable.

 

 

Le cercle rouge est une collection de sensations, toutes en lenteur, planantes, oniriques, dans un monde faussement réaliste où les bandits roulent dans Paris en voitures américaines, où un champ boueux de Bourgogne prend des allures de far-west et un restoroute devient un diner. Une histoire sur un fil, une fiction ne reposant presque que sur des codes, des personnages qui ne sont que des marionnettes comme si tout cela n’était qu’un rêve. Et surtout des couleurs, images qui bougent, des sons, des atmosphères… Une forme d’art unique. On pourrait appeler ça : le cinéma.

The Favourite – Yorgos Lanthimos

Dans ce film en costumes, on voit s’affronter deux femmes à la cour de la reine Anne de Grande-Bretagne, l’une tentant d’évincer l’autre de la proximité et de l’intimité de la reine. La période est peu connue (en France), la situation intéressante, le film est oscarisé, les actrices sont douées, mais je reste très partagé sur le film. J’en ai beaucoup aimé certains aspects, et détesté d’autres.

Ce que j’ai aimé : 

Le traitement d’une époque originale.

Une vraie qualité plastique, une manière de rendre les immenses espaces vides de ce château royal, ses lumières, les costumes. Une vraie capacité à faire ressentir les lieux et les relations.

Les courses de canards (et de homards), les jeux de cour absurdes…

Les dialogues, souvent bien envoyés.

Le personnage de la reine : seule, malade, handicapée, capricieuse (après documentation, ce portrait, issus des souvenirs de Lady Marlborough est plutôt à charge, la véritable souveraine étant dotée de plus de qualités). L’actrice qui l’incarne lui donne une présence étrange, entre le pathétique et l’inquiétant. C’est un très beau personnage de souveraine.

Le personnage de Lady Sarah Marlborough, favorite en titre de la souveraine, à la fois amicale et très dure en affaire, mais capables de revirements du coeur. Un très beau personnage (qui porte des costumes magnifiques).

Ce que je n’ai pas aimé :

L’usage cru de l’homosexualité féminine (et des relations sexuelles en général) qui ressemble à de la provoc pour bourgeois et à une projection maladroite d’un regard contemporain sur une époque. Il est amusant de constater que les points communs du film avec le Portrait de la jeune fille en feu, qui, sur ce point là, est bien meilleur. Dans la Favorite, le sexe est un instrument de pouvoir pour les personnages, et un assaisonnement pour le récit.

Le point ci-dessus me semble être lié à la vision de l’humanité que propose le film : les personnages sont tous très matérialistes, très durs, les seules relations qui existent sont les relations de pouvoir et de violence. Aucun personnage n’est aimable. Cela donne un récit plutôt ironique et trop souvent méchant. Il ne s’agit pas de dire que cette méchanceté, ce matérialisme ou cette violence n’existent pas, juste qu’elles peuvent se mêler à des relations plus sentimentales et plus sincères (seule Lady M. est montrée capable de sentiments vrais). Dans le film, la reine est juste un corps que l’on manipule ; je trouve qu’elle méritait mieux.

Edit : voici un lien vers un petit article paru dans l’Histoire, de février 2019. https://www.lhistoire.fr

Die Welle — Dennis Gansel

On a donc vu die Welle avec les enfants (et ce billet, qui est dans mes brouillons depuis février 21, n’avait jamais été publié).

Dans ce film, un prof anar dans un lycée allemand donne un cours sur l’autocratie lors d’une semaine thématique et crée un mouvement proto-fasciste parmi ses élèves, « la Vague », avec tenue officielle, salut, logo et page Myspace (on est en 2006, remember ?). Bien sûr, ça tourne mal.

Le film est honnêtement fait et pas mal joué, certains personnages sont chouettement dessinés. Nous avons trouvé que la toute fin détonnait avec le reste du récit, mais je ne vais pas en dire plus pour ne pas sploiler.

Deux remarques :

1. le film tient un discours ambigu sur les postures de gauche. Les profs « de gauche » comme Wenger et sa femme et le milieu de l’éducation sont présentés sous un jour peu favorable, les anars sont des abrutis… 

2. le truc le plus intéressant, quand même, c’est la fameuse « histoire vraie » à l’origine de cette histoire. (Spoilers: ce n’est que très partiellement vrai, et c’est ce que nous en avons fait culturellement qui est le plus intéressant. Documentez-vous, c’est étonnant.)

 

Witness for the prosecution — Billy Wilder

Quelle joie de découvrir un Billy Wilder qu’on ne connaissait pas ! Witness for prosecution est un film policier et un film de procès adapté d’une pièce de théâtre d’Agatha Christie. C’est un cinéma assez statique avec peu de décors et de scènes d’extérieur, mais on ne s’ennuie pas une seconde parce que c’est super bien écrit, et toujours amusant, grâce à des dialogues super précis et des acteurs excellents. On a découvert Charles Laughton, dans le rôle de l’avocat insupportable, gros, malade, gamin et pourtant généreux, Tyron Power dans celui du quidam accusé de meurtre et mon actrice préférée de tous les temps, Marlène Dietrich, dans celui de l’épouse au caractère de fer. Sans compter tous les seconds rôles, tous très bien posés et très drôles. L’intrigue est très bien menée et très habile, c’est le genre de film où le moindre détail compte, mais où tout est si habilement exposé qu’on n’a aucun problème à suivre.

On ne le classera pas parmi les meilleurs de Billy Wilder, mais même un Wilder mineur fait déjà un très bon film et une excellente distraction.

De manière amusante, je note que Marlène Dietrich y joue presque le même personnage que dans la scandaleuse de Berlin, un de mes films préférés.

Le roi des aulnes – Michel Tournier

Littérature, magie, seconde guerre mondiale… Ma campagne Cthulhu années 40 m’a donné envie de relire (cet été, ça date un peu) le roi des aulnes.

Donc Abel Tiffauges est un ogre, graphomane et porteur d’enfants. Ce roman raconte son épopée, depuis le pensionnant Saint-Christophe jusqu’à un château prussien abritant de jeunes garçons aryens en passant par un garage, un pigeonnier, un marécage, un immense terrain de chasse… 

J’avais en le relisant les images du film de Schöndorff bien présentes en tête – ce qui prouve que l’adaptation était assez réussie.

Pour ceux qui ne l’ont pas encore lu : le roi des aulnes est un très bon roman. Bien écrit, puissant, charriant des flots d’idées énormes et magnifiques, une très belle plongée dans la psyché d’un homme qui se prend pour une créature imaginaire. 

Il ne pourra toutefois pas servir d’inspiration à vos scénarios : une des limites de la méthode littéraire de Tournier est que son livre forme un système de symboles et d’idées tressé si fort qu’il est difficile à votre propre imagination d’y trouver sa place.